‹ St Francois de SalesChapitre 10 sur 68 · I. Déposition · texte numérisé non relu

I. Déposition

a. Ibid.

passer sans gâter son œuvre par des retouches. Et pour chaque artiste il y a aussi un summum après lequel Tinfirmité humaine le condamne à s'arrêter ou à décliner. Dans la vie morale il en est autrement. Cette image de Dieu que nous avons à former en nous-mêmes, nous pouvons toujours et nous devons la rendre plus fidèle et plus belle. Quand même les occasions des grands actes de dévouement seraient concentrées dans le début de la carrière et laisseraient les dernières années s'écouler dans ce qu'on appelle le train commun, la vertu peut toujours et doit grandir au dedans, elle peut toujours et doit dire : Plus avant! plus haut!

Mais quelle doit être la forme de ce progrès? C'est avant tout la réforme. Tant qu'il reste dans la nature quelque chose qui n'est pas encore surnaturalisé, dans le vieil homme quelque chose qui n'est pas encore transformé en homme nouveau, il faut avoir l'épée à la main, et lutter pour dompter et assouplir ce qui résiste.

Notre saint nous offre un remarquable exemple de cette guerre enfin victorieuse. Aucune de ses vertus n'a plus ravi ses contemporains et plus contribué à l'efficacité de son action sur les âmes que son incomparable douceur. Or il faut savoir qu'elle était une conquête ; François avait dans son caractère cette impétuosité naturelle qui n'est pas rare chez les âmes généreuses et où elles se complaisent souvent, la prenant, par une illusion de paresse et d'orgueil, pour la compagne inséparable de l'élan, et se persuadant qu'à la vouloir calmer on retirerait au cœur sa chaleur et sa flamme. François n'eut garde de l'entendre ainsi. Pour reconnaître eh elle un ennemi à combattre, il lui suffisait de considérer

d'abord qu'elle n'est pas dans l'ordre puisqu'elle retire à l'âme, ne fût-ce que pour un instant, l'équilibre et la possession de soi, et puisqu'elle touche, par l'impatience qui est un défaut, à la colère qui est un vice et une source de péchés ; ensuite qu'elle nuit à l'action sur les âmes puisqu'elle les repousse alors qu'il faudrait les attirer; enfin, et surtout peut-être, qu'elle est contraire à l'esprit de l'Evangile qui proclame la béatitude des doux, — beati mites, — et à l'exemple du Sauveur, à un exemple qu'il nous recommande expressément de recueillir et de suivre : « Apprenez de moi que je suis doux, » discite a me quia mitis sum. Ne nous arrêtons donc pas, sur cet article, h la première partie de la déposition de sainte Chantai qui donne le résultat et comme la moisson : « La douceur de notre Bienheureux était incomparable, et c'est une vérité publique et notoire à tous ; mais en particulier ceux qui l'ont pratiqué ont connu et expérimenté qu'il était d'une douceur parfaite. » Lisons la suite et nous saurons par quelle laborieuse et rude culture ce fruit charmant était venu à maturité. « Il me dit une fois qu'il avoit été attentif trois années pour acquérir cette sainte vertu. » Et il ne disait pas assez, ou du moins il parlait d'une campagne toute spéciale où son plus grand eflort avait été dirigé de ce côté. La formation générale de cette vertu avait été beaucoup plus longue. « Une foisjelepriaide s'émouvoir un peu sur le sujet de quelque traverse que l'on faisait à ce monastère de la Visitation. Il me répondit : Voudriez-vous que je perdisse en un quart d'heure ce que j'ai bien eu de la peine d'acquérir en vingt ans ? Et une autre fois, eu une juste et grande

occasion de courroux, il me dit qu'il avait été contraint (le prendre à deux mains les rênes de sa colère pour l'arrêter. » Il faut connaître ces détails caractéristiques pour apprécier toute la beauté morale du portrait qui les précède et pour deviner tout ce qui se révèle de travail intérieur dans cette ligne cependant bien simple : « Je n'ai oncques ouï dire qu'on ait vu faire à ce Bienheureux aucune action de colère *. »

Le travail de réforme avait donc sa part, même dans une âme où la vertu avait pris de si bonne heure le caractère de la sainteté. Mais cette part est la moindre dans son mouvement ascensionnel qui est bien plutôt de uirtute in virtutem, du bien au mieux. Convaincu qu'il y a toujours moyen de mieux faire parce qu'il avait placé son idéal dans la perfection absolue et la loi de sa vie dans l'imitation du Dieu-homme, il montait toujours, doucement et fortement poussé par le souffle de l'amour. Il allait épurant son intention, assouplissant sa volonté, rendant plus parfait et plus entier ce don de lui-même à Dieu qu'il renouvelait sans cesse, aimant plus et plus purement Celui qu'il savait qu'on ne peut jamais aimer assez ni avec un assez entier oubli de soimême. Et ici encore sa doctrine n'est que la formule de sa vie, et sa vie que l'image de sa doctrine : « La vraye vertu n'a point de limite, elle va tous-jourz outre, mais surtout la sainte charité qui est la vertu des vertus, et laquelle ayant un objet infini, elle seroit capable d" devenir infinie si elle rencontroit un cœur capable de rinfinité.... Et c'est une faveur extrême pour nos âmes

Page 1