I. Fie de saint François de Sales^ par Ch.-Aug. de Sales
vous l'envoyiez à la boucherie comme une victime, pour être déchiré par les loups. » L'évêque, fort ému, garda le silence, tandis que François lui rappelait, avec une fermeté respectueuse, le caractère sacré de l'engagement qui Tavait donné sans réserve àrÉglise. M. de Boisy insistant avec une nouvelle force, l'évêque parut sur le point de fié; hir. « Tenez ferme, monseigneur, » s'écria alors le jeune apôtre. « Quoi! vous voulez donc me rendre indigi^e du royaume de Dieu! J'ai mis la main à la charrue, voulez-vous que je regarde en arrière par des considérations humaines? » Rappelé à son austère devoir, l'évêque prit alors la parole et combattit l'obstination paternelle par toutes les raisons qui pouvaient toucher un cœur chrétien, lui rappelant, pour finir, que Dieu, après avoir agréé la soumission d'Abraham, lui avait épargné le sacrifice de son cher Isaac. « Je ne prétends pas, » répondit M. de Boisy, « résister à la volonté, de Dieu; mais aussi ne veux-jepas être homicide de mon fils, et je ne suis pas digne qu'un ange vienne arrêter le coup qui pourra sacrifier cet Isaac; voilà pourquoi je refuse de consentir à l'immolation et m'y oppose en ce qui me regarde. Que Dieu, du reste, fasse selon son bon plaisir. »
François crut son père à demi vaincu ; et, prosterné à ses pieds, il le supplia de ne pas lui refuser sa bénédiction, a Mon fils, » lui répondit le vieillard, « j'ai souvent reçu votre bénédiction à la sainte messe, au confessionnal et à vos sermons ; Dieu me préserve de vous donner jamais de malédiction ni corporelle, ni spirituelle! mais soyez certain que vous n'aurez jamais de moi ni bénédiction, ni consentement pour votre entre-
prise. » Il tint parole malgré les représentations d'un de ses meilleurs amis qui, député par lui pour tenter une nouvelle charge contre les résolutions de son fils, revint gagné à la cause qu'il était allé combattre. Et François eut pour coupe de départ cette coupe d'amertume de se mettre en route sans être béni par son père. Avant de l'accompagner dans ce voyage si généreusement entrepris, si douloureusement commencé, je voudrais ajouter quelque chose sur M. de Boisy pour ne pas le quitter sur des paroles où la faiblesse humaine, l'obstination, peut-être aussi la mauvaise humeur, nous gâtent un peu sa tendresse paternelle. Franchissons donc un intervalle de sept ai^nées, et voyons comment il sut mourir.
Il avait soixante-dix-neuf ans ; et François, devenu coadjuteurde Genève, prêchait le carême dans la ville ; d'Annecy. Une maladie dangereuse s'étant déclarée, , François accourut, reçut la confession générale de son père et lui donna plusieurs fois la sainte communion. Bien revenu alors du gros chagrin qu'il avait éprouvé à voir son aîné prendre le chemin du sanctuaire, le vieillard remerciait Dieu de toute son âme de lui avoir donné un tel appui et un tel consolateur pour le dernier passage. Cependant le devoir rappelait à son poste le soldat de la parole ; les médecins assuraient que la maladie durerait jusqu'à Pâques; le père et le fils eurent le courage de se séparer. Mais le mal alla plus vite qu'on ne l'avait prévu, trop vite pour qu'on pût rappeler le coadjuteur. M. de Boisy reçut les derniers sacrements l avec beaucoup de piété. Puis ce vieux chevalier, qui avait laissé une partie de son cœur dans les camps,
tressaillit soudain comme au bruit de la bataille, et voyant les personnes de sa famille en pleurs autour de son lit, il appela l'un de ses fils, Gallois de Sales, et lui dit : a O toi, Théritier de mon courage, fais retirer toutes ces femmes; lève-moi, et donne-moi mes armes; il n'est pas digne d'un soldat qui a bravé la mort sur le champ de bataille de mourir dans un lit au milieu de femmes éplorées. » Ce fut un dernier éclair de fierté humaine. Un moment après, l'orgueil militaire s'effaçait devant l'humilité chrétienne. Ses dernières heures se passèrent à s'unir à Dieu en présence du crucifix qu'il baisait avec amour. Sentant sa fin approcher, il fit appeler ses enfants pour les exhorter et les bénir; ses suprêmes paroles furent pour léguer à leur vénération et à leur amour la noble et sainte compagne qui allait lui survivre, puis pour leur commander d'honorer comme un père et de suivre comme un guide sacré le cher fils absent qu'il avait jadis un peu trop disputé à Dieu. Il réparait de la sorte son refus de le bénir sept ans auparavant au moment du départ. Et c'est ainsi que, pour les âmes droites et chrétiennes, tout finit par bien finir.
Le i4 septembre i594, fête de l'Exaltation de la Sainte Cioix, François partit avec son cousin le chanoine Louis de Sales, à pied, sans serviteurs, presque sans argent. Ils s'arrêtèrent le soir au château des AUinges que le baron d'Hermance occupait pour le duc avec une garnison de soldats catholiques. C'était là, pour ne
peint chercher un danger inutile, qu'ils devaient avoir leur gîte pendant la durée de la mission. T,e lendemain ils entrèrent dans la ville de Thonon, située une lieue et demie plus loin; et, étant descendus chez le procureur fiscal qui était un homme sûr, ils y passèrent en revue le troupeau catholique, en tout quinze personnes fort tremblantes qui, cependant, encouragées par leurs exhortations, promirent de former le premier noyau de leur auditoire.
Ils commencèrent immédiatement à prêcher à Thonon et dans les campagnes. Mais leur parole tombait dans le vide ; ils ne purent attirer aucun protestant à leurs instructions, tant les ministres faisaient bonne garde et si noires étaient les couleurs sous lesquelles ils eurent soin de peindre les deux missionnaires. En outre, les bruits les plus menaçants pour leur sécurité personnelle commencèrent bientôt h circuler avec une intensité croissante. Ils n'en continuèrent pas moins leur œuvre stérile que la course quotidienne des AUinges rendait plus laborieuse encore.
L'hiver vint, très dur. Les loups circulaient en troupes dans les campagnes couvertes de neige. Une nuit, François n'échappa à leurs dents qu'en grimpant à un arbre. Le jour venu, il descendit à ^emi mort de froid ; et c'eût été là le terme de son apostolat sans la charité de quelques paysans calvinistes qui l'emportèrent chez eux et le ranimèrent. Il les paya en jetant dans ces bonnes âmes les premières semences de leur conversion future.
Les loups et le froid n'étaient pas le plus grave péril. Le 8 janvier i5g5, un protestant, qui avait juré de
le tuer, se mit trois fois à rafiut pour le tirer au passage. Les trois fois, le fusil rata. Ilaposta ensuite d'autres assassins au travers desquels Tapôtre passa comme invisible. Cet homme se convertit plus tard et raconta lui-même son crime sous la foi du serment dans le procès de béatification de Tévêque de Genève.
Le temps marchait, et rien ne bougeait. Humainement, l'affaire était désespérée, et M. de Boisy avait raison dans la lettre suppliante et impérative que voici : « Je ne puis que louer votre zèle, monsieur mon fils, mais je ne vois pas qu'il puisse aboutir à quelque chose de bon. Vous en avez déjà fait plus qu'il n'était besoin. Les personnes les plus sensées et les plus sages disent hautement que votre persévérance se termine à une sotte obstination, que c'est tenter Dieu de faire une plus longue épreuve de vos forces, et qu'enfin il faut contraindre ces peuples à recevoir la foi par la seule bouche du canon. C'est pourquoi je vous conjure de faire cesser au plus tôt mes inquiétudes et mes alarmes, et de vous rendre à votre famille qui vous désire ardemment, mais surtout à votre mère qui meurt de douleur de ne point vous voir, et de crainte de vous perdre tout à fait. Mais si mes prières ne servaient de rien, en qualité de père je vous ordonne de revenir ici incessamment. » François, sans entrer en argumentations inutiles, se contenta de renvoyer respectueusement son père à l'évêque qui lui avait donné sa mission et pouvait seul la lui retirer. Et dans le même temps il disait à un ami avec qui il s'ouvrait davantage : « Mon cher frère, je ne suis encore qu'au commencement de mon travail; et je veux continuer et
espérer en Dieu contre toutes les espéranceshumaines*.» Comment s'y prendre cependant? Ne pouvant se faire écouter, il résolut de se faire lire. A la hâte, au jour le jour, dans les rares moments de liberté qu'un autre eût consacrés au repos, il composa de courts écrits sur les principaux points débattus entre protestants et catholiques. A mesure qu'il avait achevé une de ces feuilles qui, plus tard, réunies et revisées, devinrent le puissant et pressant livre des Controverses'^, il en faisait faire à la main de nombreuses copies et les faisait glisser sous les portes, distribuer dans les rues, afficher sur les murs. Et, en attendant l'effet de cette prédication muette, il convertissait non à la foi, mais à la vertu, la garnison catholique des Allinges. Ce fut son premier succès de transformer en vrais guerriers chrétiens ces hommes de mœurs dissolues et violentes. Sept mois se passèrent ainsi sans qu'il parvînt à se faire entendre de plus de trois ou quatre protestants, et encore à de longs intervalles. Visiblement on le tenait en quarantaine perpétuelle ; et, comme pour lui I mieux montrer qu'il perdait son temps, les principaux bourgeois de Thonon se lièrent par l'engagement mutuel de ne jamais assister à ses prédications. Mais lui, tenant ferme, disait avec un mélange de belle humeur, d'humilité et de tranquille courage : « Les fruits un peu tardifs se conservent mieux que les printaniers. Bien serait-il dommage qu'un autre qui pourrait faire plus de fruit ailleurs employât ici sa peine pour néant.