‹ St Francois de SalesChapitre 37 sur 68 · I. Introduction à la vie dévote, V* partie, chap. IT · texte numérisé non relu

I. Introduction à la vie dévote, V* partie, chap. IT

fiance doit être placée à bon escient, d'autant que les inconvénients d'une direction mauvaise ou jinsuffisante sont graves en proportion des avantages qu'offre la bonne direction, a Et pour cela, choisisses-en un entre mille, dit Avila ; etnioy je dis entre dix mille. Il le faut plein de charité, de science et de prudence ; si l'une de ces trois parties lui manque, il y a du danger. Mais je vous dis derechef, demandes le a Dieu, et l'ayant obtenu bénisses sa divine Majesté, demeurés ferme et n'en cherches point d'autre, ains ailes simplement, humblement et confidemment, car vous feres un très heureux voyage*. »

Cette provision faite, il faut se mettre à l'œuvre, et avant tout déblayer le terrain. Car V Introduction à la vie déi'ote suppose l'âme encore engagée dans les liens du péché et voulant en sortir. Le saint auteur montre donc en chrétien et en prêtre comment elle sera purifiée de ce qui la tient en état d'hostilité contre Dieu, comment elle doit affranchir son cœur de tout attachement délibéré non seulement au mal grave, mais au mal léger, voire des affections aux choses inutiles, comment enfin elle doit se « purger » des mauvaises inclinations. « Il y en a qui de leurs naturelz sont légers, les autres rebarbatifz, les autres durs a recevoir les opinions d'autruy, les autres sont inclinés à l'indignation, les autres à la cholère, les autres à l'amour, et en somme il se trouve peu de personnes esquelles on ne puisse remarquer quelques sortes de telles imperfections. Or quoy qu'elles soyent comme propres et

I, Introduction à la vie dévote, ihid., ibid.

naturelles à un chacun, si est-ce que par le soin et aJBTection contraire on les peut corriger et modérer, et mesme on peut s'en délivrer et purger. Et je vous dis, Philothée, qu'il le faut faire*. »

L'obstacle à cet il faut, c'est que la plupart des hommes ne croient pas à la possibilité du travail qu'il commande. Dites-nous de nous corriger de nos vices, de ne plus faire telles ou telles actions criminelles, nous essayerons ; car le devoir est évident. Mais nous refaire ! changer les dispositions qui sont nous-mêmes, notre physionomie, notre individualité ! cela ne se peut ! Je suis fait comme cela, c est plus fort que moi, qui n'a les oreilles rebattues de cette excuse et de cette fin de non-recevoir ? Quand il s'agit de faire faire à nos enfants ce travail sur soi, nous le croyons possible et nous l'exigeons. « Ils sont de cire », disons-nous. Mais nous, les grandes personnes ! les lignes de notre caractère sont fixées, soudées, immuables! Nous ne faisons pas réflexion que, si, chez les enfants, l'obstacle est moins difficile à vaincre, l'instrument dont ils disposent pour le combattre est moins énergique, et que la marque par excellence de la virilité morale, c'est la force, non des inclinations sur la volonté, mais de la volonté sur [les inclinations.

Ce sophisme paresseux est le grand ennemi de la réforme intérieure. Sans argumenter contre lui, saint François de Sales pose en fait la possibilité de ce qu'il prétend impossible, a On a bien treuvé le moyen de changer les amandiers amers en amandiers doux en les

l. Introduction a la vie dévoie^ ibid., 1" partie, chap. xxiv.

perçant seulement au pied pour en faire sortir le suc;'^|] pourquoy est-ce que nous ne pourrons pas faire sortir nos inclinations perverses pour devenir meilleurs? Il n'y a point de naturel si revesche qui par la grâce de » Dieu premièrement, puis par l'industrie et diligence, ne puisse estre dompté et surmonté'. »

La physionomie de cette direction morale se dessine assez nettement dès les premiers pas pour que nous en puissions saisir le caractère général. Il serait curieux et instructif de comparer ici saint François de Sales à ceux des sages antiques qui furent, à leur façon, des directeurs de conscience, surtout à Sénèque dont les « lettres à Lucilius » sont, plus que tout autre écrit de l'antiquité profane, un livre de direction.

Se connaître, non plus en général et comme participant à la nature humaine, mais individuellement, tel qu'on est au dedans, explorer les recoins et les détours de son cœur, s'éclairer sur le caractère et le degré des vices qui le corrompent, c'est le travail que Sénèque recommande sans cesse dans cet ouvrage.

De là la pratique quotidienne de l'examen de conscience, exercice déjà familier aux pythagoriciens, mais qui acquiert, dans la direction de Sénèque, un plus haut degré de précision et d'importance : « Si tu cherches la retraite, que ce soit pour parler à toi et non pour faire parler de toi. Mais que te diras-tu? Ce que les hommes disent volontiers des autres. Dis-toi du mal de toi; et attache-toi en particulier à ce que tu trouves de plus imparfait dans ton âme*. » — De là aussi l'usage de la

I. Introduction à la vie dévote^!" partie, chap. xxix. a. Sénèijue, Ep. lxviii.

méditation, non plus de la méditation scientifique qui vonduit à la découverte du vrai, mais de la méditation morale qui tend à la réforme de l'homme intérieur et choisit un point particulier sur lequel elle s'arrête avec persistance jusqu'à ce que le précepte ou le conseil se soient rendus maîtres de la raison et du cœur. « Que chaque jour tes lectures te préparent quelques secours contre la pauvreté, contre la mort, contre les autres fléaux. Et quand tu auras parcouru bien des pays, choisis une pensée pour la ruminer tout le long du jour. » — De là enfin l'exhortation à engager une guerre à outrance contre les inclinations perverses. « Rejette loin de toi toutes les passions qui te rongent le cœur. Il faudrait, si tu ne pouvais les extirper autrement, arracher le cœur lui-mêmes avec elles*. »

Mais ce travail est tout rationaliste. Si profond que soit en lui le sentiment de ses misères, Sénèque, pour les guérir, ne compte que sur lui seul et nous enseigne à ne compter que sur nous-mêmes. Comme il ne voit dans les inclinations vicieuses que des accidents venus du dehors, il se flatte de pouvoir, par son propre efîort, les déraciner à jamais de son âme. « Ce qui doit nous animer à la réformation de nos mœurs, c'est qu'un tel bien, une fois acquis, se conserve toujours. On ne désapprend pas la vertu; une fois entrée dans l'âme, elle n'en peut plus sortir*. » — Dans ses conseils d'ascétisme, même illusion systématique, même ignorance des conditions que la chute originelle a faites à la réforme morale de l'âme. Il ne comprend pas que le

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