CHAPITRE Y
Il est certain que saint François de Sales plaça le ministère de la parole divine tout à fait en tête de sa mission de prêtre et d'évêque. Il est certain qu'il s'y dépensa sans mesure. Il est certain qu'il s'y acquit, sans jamais la chercher, une immense renommée et qu'il en tira des fruits merveilleux pour la conversion et la sanctification des âmes. «Prévôt, tu prêches trop, » lui disait M. de Boisy dès le début de sa carrière. Sa glorieuse campagne du Chablais fut tout entière un apostolat de la parole ; il n'y écrivit que faute de mieux; les tracts qu'il répandit parmi les protestants obstinés à ne pas l'entendre n'étaient qu'un moyen provisoire de les atteindre et qu'une industrie pour les amener au pied de sa chaire. Il élait aussi disposé à prêcher devant une demi-douzaine de paysannes que devant les plus vastes auditoires et les plus choisis; s'il prêche le Carême de i6o4 dans la cathédrale d'une grande ville parlementaire, il prêche celui de l'année suivante, avec une ardeur égale, dans l'église d'un vil-
lage de Savoie. Aucune demande de sermon ne lui semble indiscrète ; s'il en a promis un pour un certain jour, on peut lui en demander un autre pour le même jour, et encore un troisième, et encore un quatrième; il les accordera et les prêchera tous, étant absolument sans défense, quoiqu'on s'en fâche autour de lui, contre ce genre de requête, et prenant à la lettre la recommandation des livres saints : donnez à quiconque vous demande. Aussi abuse-t-on de lui. « Que voulez-vous? » disait-il avec sa grâce coutumière; « j'ai un cœur qui ne sait rien refuser; j'ai plutôt fait de faire un sermon que de dire : nenni. »
Quant au succès de sa prédication, les témoignages sont unanimes; il fut au delà de ce qu'on peut dire. Plus on l'avait entendu, plus on était avide de l'entendre. A Grenoble, à Dijon, à Chambéry, à Annecy, partout, c'est le même entraînement vers sa chaire et la même persévérance à y revenir ; les calvinistes y suivent la foule des catholiques ; ni les plus savants ne le trouvent trop populaire, ni les plus grossiers trop subtil. On croirait que c'est un engouements! l'attrait de la nouveauté y était pour quelque chose; mais cela dure toujours et va croissant jusqu'à la fin.
Paris seul se défendit un peu. Il y arrivait précédé f d'une réputation déjà faite ; et dès ce temps on s'y défiait des renommées de province. On se rendit en foule à son premier aermon, et l'on en sortit fort mal satisfait, n'ayant eu, au lieu des grands mouvements oratoires ou des savants raisonnements sur lesquels on avait compté, que le récit très simple de la vie de saint Martin dont c'était la fête. Pendant qu'il parlait, il
entendait dire à voix basse autour de lui, — c'est luimême qui le raconta : « Voyez un peu ce montagnard, comme il parle bassement ! C'était bien la peine de venir de si loin, pour nous dire ce qu'il dit et lasser la patience de tout le monde. » Mais il y avait là un beau secret d'humilité : le saint, arrivant sur ce premier théâtre du monde, avait craint les tentations de la' vaine gloire et avait contenu l'orateur. Ainsi le devinai saint Vincent de Paul : « Voilà, » dit-il à ses frères de) Saint-Lazare, « comme les saints répriment la naturel qui aime l'éclat et la réputation. » Mais il eût manqué à son devoir d'apôtre en prolongeant cet exercice dej mortification; désormais il parla de son mieux, et,, pendant une année, tout Paris fut suspendu à ses lèvres. Très naïvement il n'en pouvait revenir : « N'êtes-vous pas étonné, » disait-il à un ami, « de voir tous ces bons Parisiens venir m'entendre, moi qui ai la langue si épaisse, les conceptions si basses et les sermons si plats? »
Il le pensait comme il le disait. Et en le pensant il calomniait affreusement sa langue, ses conceptions et ses sermons. Toutefois lorsque, après avoir constaté le succès extraordinaire et ininterrompu de sa prédication, on cherche à recueillir le jugement de la postérité sur ces discours qui, tombant de ses lèvres, ravissaient les plus vastes auditoires, on reconnaît avec surprise que cette partie de l'œuvre de notre Saint lui a presque entièrement échappé, et on se demande quelles peuvent être les raisons de ces deux fortunes si diverses. Elles ne sont peut-être pas impossibles à décou\Tir.
La première et la plus en vue est que le discours écrit ne peut jamais faire renaître dans sa plénitude TçlTet que produit la parole vivante, servie par l'accent et l'action d'un véritable orateur. Cette remarque banale s'applique h tous les genres d'éloquence; et nous savons par tous les témoignages que chez saint François de Sales le charme de la voix, la beauté du regard, la noblesse du geste étaient à un degré rare. Mais il faut aller plus avant et reconnaître que la sainteté du prédicateur, transparaissant à travers sa personne et son discours, exerce sur les âmes une puissance d'émotion et de conviction qui multiplie dans des proportions incalculables, — incalculables parce qu'elles sont surnaturelles,— l'eiFet de sa parole. Sa seule vue prêche; et les mêmes pensées qui, dans une bouche moralement vulgaire, seraient moins remarquées, prennent dans la sienne une portée, une profondeur, une élévation inattendues. Ceux qui ont entendu le Père de Ravignan dans ses retraites de Notre-Dame ont fait l'expérience de ce que je veux dire. Les contemporains de saint François de Sales la firent avec une intensité extraordinaire. « Il y avait, » dit l'un d'eux, « en sa personne et en toutes ses manières une certaine majesté douce qui révélait un homme tout céleste, et faisait dire que, si on voulait avoir une idée de Jésus-Christ conversant sur la terre, il n'y avait qu'à voir l'évêque de Genève. » C'était ce qu'un autre appelait une certaine rhétorique d^ Annecy, ou plutôt du paradis .
La seconde raison est que, dans ce domaine de l'éloquence sacrée, saint François de Sales a été un précurseur et a subi le sort des précurseurs. Il l'a retirée de
l40 SAINT FRANÇOIS DE SALES.
la voie fausse où elle était engagée : fausse au point de* vue de l'artlivré tout entier à une rhétorique artificielle' et vainement pompeuse, — fausse au point de vue des convenances religieuses par le mélange immodéré du sacré et du profane, — fausse au point de vue de l'action sur les âmes qu'elle ne réussissait ni à éclairer par ses distinctions et ses argumentations subtiles, ni à toucher par ses mouvements à froid qui ne partaient point du cœur et n'allaient point au cœur. Il fut, en ce sens, le principal auteur de l'évolution qui devait la conduire aux incomparables chefs-d'œuvre qu'elle aproduits dans la seconde moitié de notre dix-septième siècle. Mais la beauté et la perfection d e ceux-ci devaient mettre dans l'ombre les premiers essais qui les avaient rendus possibles. La grandeur du service rendu n'en est point diminuée; mais la valeur intrinsèque de l'œuvre perd inévitablement quelque chose à la comparaison.
La troisième est que le ministère de la parole évangélique fut, dans la vie de notre Saint, une œuvre trop entièrement apostolique pour qu'il eût le loisir d'en faire une œuvre d'art par la grandeur et l'harmonie des proportions, par l'enchaînement savant des pensées et par la perfection de la forme. Il n'était certes pas indifférent à ces mérites esthétiques, et il a suies donner à ses livres. Mais dans sa vie de prédication presque quotidienne, d'administration diligente, de correspondance immense, d'exercices spirituels jamais interrompus, où eût-il trouvé les heures et les jours nécessaires pour les donner à ses discours? Il se contentait de prêcher avec force, avec onction, avec tendresse, et de faire passer dans ses explications de la parole de Dieu quel-
que «hose de sa profonde science théologique; les esprits étaient éclairés, les cœurs étaient touchés, les ùmes étaient converties, le but était atteint. La postérité ensuite en penserait ce qu'elle voudrait.
Et la dernière raison est précisément ce que je viens Je dire. SaintFrançois de Sales, nous en avons la preuve, n'a point songé à prêcher pour la postérité. Sauf durant la première période de sa vie sacerdotale, il n'a point écrit ses sermons. Recueillis au vol et à son insu par des plumes intelligentes, ils n'ont été publiés qu'après sa mort. Si diligentes que fussent ces sténographes avant la sténographie, il était impossible que la reproduction fût tout à fait exacte et complète. Il est donc au moins très probable que nous n'avons pas ses sermons absolument tels qu'il les a prononcés. Il est certain que nous ne les avons pastels qu'il les eût publiés lui-même. Or il n'en a publié aucun; « ils furent imprimés pour la première fois dans les Œuvres de i64i, préparées par le commandeur de Sillery avec le concours de sainte
Il Jeanne-Françoise de Chantai . » Pour l'orateur qui
I improvise et qui veut ensuite imprimer, le discours, si fidèlement reproduit qu'il soit, ne peut guère être qu'un brouillon exigeant une revision sévère. Quand laflamme
1 de l'accent, du regard et du geste s'est éteinte, la parole refroidie n'est plus ce qu'elle était, et celui qui l'a prononcée s'y reconnaît à peine. Il y constate des incorrections qui ont pu être des trouvailles charmantes au moment où elles naissaient sur ses lèvres, des vides
I que l'action oratoire avait su combler, des répétitions
I I. OEuvres de saint François de Sales, édition d'Annecy (Avanll» I propos des Sermons, par dom Mackey),
qui furent nécessaires pour que la « parole ailée » ni s'envolât pas avant d'être pleinement comprise, maij qui, à la lecture, ne sont que fatigantes, mille choses à ajouter, ou à retrancher, ou à corriger. Il sent qu'il ^ doit donner à sa forme un degré plus haut de perfection pour compenser tant bien que mal ce qu'elle a perdu en passant des lèvres vivantes au papier mort.
Même pour les sermons écrits, nous n'avons point d'assurance que saint François de Sales les eût confiés à l'imprimeur sans leur faire subir un dernier contrôle. Car autre chose est de déposer un manuscrit dans un ■ tiroir, autre chose de lui faire afiPronter les regards du: public; avant de lui laisser courir cette fortune, l'écri-^ vain, devenant son propre critique, lui fait passer une^ suprême revue d'inspection ; puis il se corrige encore sur l'épreuve, et il ne donne le bon à tirer qui coupe le dernier câble que quand il a conscience d'avoir fait de son mieux et quand il sent que toute nouvelle retouche gâterait son œuvre au lieu de la perfectionner.
Si donc la place des prédications de saint François de Sales reste moins considérable et moins haute dans ses œuvres imprimées qu'elle n'avait été dans sa vie d'apôtre et d'évêque, nous ne devons pas en être surpris, encore moins attristés comme d'une désillusion; nous ne devions y chercher ni la savante ordonnance ni la perfection de style que nous admirons chez nos grands sermonnaires, mais seulement un exposé plus populaire, plus libre, plus fragmentaire de sa doctrine de théologien, de psvchologue et de moraliste telle que nous avons essayé de la faire connaître A ce point de vue on y trouvera des trésors.
Est-ce à dire que notre Saint n'ait prêché qu'au hasard de la parole, tirant d'un fonds dont nous connaissons la richesse les pensées suggérées par chaque sujet, et s'en remettant pour la mise en œuvre à l'inspiration du moment? Outre que cette méthode, — ou cette absence de méthode, — n'a pu être celle des sermons écrits dont nous possédons les manuscrits autographes, elle serait trop en désaccord avec sa théorie de la prédication telle qu'il l'a lui-même esquissée dans un célèbre opuscule adressé au jeune archevêque de Bourges, André Freymot, frère de sainte Françoise de Chantai. Cet Advis sur la i>raie manière de prêcher ^ comme il l'intitule modestement, est un peu moins qu'un traité et beaucoup plus qu'une simple lettre. C'est plutôt le plan raisonné et détaillé d'un ouvrage sur la matière, et il est méthodiquement divisé en introduction, chapitres et conclusions. Ecrit au vol de la plume, il résume des règles longuement méditées et assidûment mises en pratique.
Le saint auteur, n'oubliant jamais que l'œuvre dont il s'agit doit être surnaturelle dans ses moyens principaux comme elle l'est dans sa fin, et que la semence répandue par le prédicateur dans le champ des âmes est la parole de Dieu {semen est verhum Dei)^ y donne la première place à la préparation spirituelle, à la prière, aux sacrements, à la pratique des vertus sacerdotales qui doivent faire du prédicateur une prédication vivante. Puis, après avoir dit ce qu'il pense des fables profanes, des allégories forcées, des histoires ridicules qui rendent le ministère sacré « méprisable et vitupérable », de tout le mauvais goût régnant dont il a tant
contribué à purifier la chaire chrétienne, après avoir adressé son jeune ami, dont le bagage théologique était encore un peu léger, aux sources où il pourra puiser pour trouver des développements propres à chaque sujet, il insiste avec un soin particulier sur la nécessité de la méthode. « Il faut tenir méthode sur toutes choses ; il n'y a rien qui aide plus le prédicateur, qui rende sa prédication plus utile, et qui agrée tant à l'auditeur. J'approuve que la méthode soit claire et manifeste, et nullement cachée comme font plusieurs, qui pensent que ce soit un grand coup de maître de faire que nul ne connoisse leur méthode . Car de quoi sert-elle , je vous prie, si on ne la voit pas ? »
Il indique donc plusieurs types de plan, suivant que le sujet du discours est un mystère de notre foi ou de la vie du Sauveur, — une vertu morale, — le panégyrique d'un saint. Voici par exemple deux canevas sur le mystère de la Résurrection :
a) « Prendre le point principal, puis considérer ce qui a précédé et ce qui a suivi. La résurrection est précédée de la mort, de la descente aux enfers, de la crainte des Juifs que le corps ne soit enlevé. Puis c'est la résurrection elle-même, en corps bienheureux etglorieux. Suivent le tremblement de terre, l'apparition des anges et leurs réponses aux saintes femmes. Sur chacun de ses points, c'est merveille ce qu'il y a de belles choses à dire en gardant un ordre convenable. »
b) « Après avoir brièvement paraphrasé l'histoire, en tirer trois ou quatre considérations : premièrement ce Qu'elle nous enseigne pour édifier notre foi; secondement pour augmenter notre espérance ; troisièmement
pour enflammer notre charité; quatrièmement pour nous animer à rimitation et à l'action. »
Et voici une méthode générale pour les sermons qui prêchent une vertu d'après un texte de l'Ecriture sainte :
« Ayant découvert dans votre texte la vertu qu'il vise, vous considérerez d'abord en quoi cette vertu consiste, puis ses vraies marques, puis ses efifets, puis les moyens pour l'exercer. Cette méthode a toujours été la mienne. »
Rien de plus simple, on le voit, que ces indications dont j'ai seulement transcrit quelques-unes. Saint François ne veut pas que tous les sermons soient coulés dans un moule toujours le même. Il veut seulement que le prédicateur donne à chacun d'eux une unité et une suite enchaînée. Quelle unité et quelle suite? Celles qui seront commandées ou suggérées par la nature du sujet, par le point de vue spécial d'où l'orateur l'envisage, par le but immédiat qu'il veut atteindre. En y regardant de près, on trouvera peut-être que cette conception, qui allie l'ordre et la liberté, n'est pas fort différente de celle que Fénelon développera dans ses Dialogues sur l'éloquence, et surtout qu'elle continue heureusement la tradition des Pères de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine, de saint Jean Chrysostome et de saint Augustin.
Sans nous arrêter à ces intéressants parallèles, nous voudrions du moins, prenant tout à fait à ses débuts la prédication de notre saint, saisir sa manière sur le vif dans sa spontanéité première.
Dans sa vingt-sixième année, n'étant pas encore
prêtre, il composa, et écrivit en entier, pour la fêle de la Pentecôte de l'an iSgS, son premier sermon. En voici la rapide analyse.
Après un exorde où il recommande sa jeunesse à la bienveillance d'un auditoire auprès duquel sa vocation ecclésiastique a pris naissance, il expose tout d'abord l'auguste mystère de la Sainte Trinité et de l'Esprit- Saint qui en est la troisième personne procédant duPère et du Fils dont il est le mutuel amour. Il explique ce qu'il faut entendre par la descente sur les apôtres de cet Esprit qui, comme la Trinité tout entière, est présent partout. Il donne le sens profond des deux signes de cette mystérieuse descente : le bruit soudain « comme d'un vent véhément qui remplit tout le cénacle >• , et les flammes « semblables à des langues de feu » qui se posent sur la tête des apôtres. Le bruit représente la crainte de Dieu qui, produisant dans les âmes l'ébranlement d'une crainte salutaire, y prépare l'avè nement de l'amour comme les tonnerres de l'été annoncent les pluies bienfaisantes. Le feu représente la flamme et la lumière spirituelles qui, fécondées par l'Esprit de vérité, éclairent le monde et renouvellent la face de la terre, seconde création où la toute-puissanoe divine éclate encore plus que dans la première parce .qu'elle doit vaincre un obstacle que celle-ci n'a vait pas rencontré, la résistance des volontés humaines dont Dieu respecte toujours la liberté. Puis, commentant allégoriquement le psaume XVIII, il décrit les efiFets de la descente du Saint-Esprit, les apôtres trîmsformés en héros intrépides, l'orgueil de l'idolâtrie brisé comme les cèdres du Liban et abattu aux pieds du Christ
crucifié etde son hnmbleEglr :-, Immonde illuminé, Ui paix véritable apportée à rhumanité. Enfin, passant à la conclusion pratique, il énumère et décrit les dispositions par lesquelles nous devons nous préparer à l'effusion de tant de grâces : la fidélité aux préceptes divins, l'humilité et la charité fraternelles qui nous préserveront de nous renvoyer les uns aux autres la responsabilité de nos péchés et appliqueront chacun de nous à rentrer en paix avec Dieu par la correction de ses fautes personnelles ; la prière par les mérites infinis du Sauveur et par cette intercession des saints, que les hérétiques calomnient et rejettent faute de vouloir comprendre que nous n'honorons les saints et Marie elle-même que comme des créatures, et que tout l'honnanr qui leur est rendu a pour objet final la gloire de Dieu seul.
A peine est-il besoin, après cette esquisse, de dégager le plan du discours, assez lumineux par lui-même : exposé et, dans la mesure du possible, explication du mystère, — ses fruits dans l'âme chrétienne, — dispositions par lesquelles celle-ci peut et doit se mettre en état de les recueillir. [On ne peut rien souhaiter de mieux ordonné et suivi, rien qui conduise par un chemin mieux tracé de l'enseignement théologique à l'exhortation morale.
Mais l'exécution surtout mérite de nous arrêter.
Faisons-y loyalement les parts du feu. Il y en a deux. Le vieux Pline a fourni au jeune prédicateur je ne sais quelle histoire de biches et de faons, qui est proprement un conte à dormir debout. Et le goût régnant des interprétations subtiles l'a conduit, bien gratuitement,
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à voir un problème arithmétique dans le nombre des cent vingt disciples réunis dans le cénacle au jour de la Pentecôte. Puisque c'était un problème, il fallait le résoudre. Le prédicateur trouve cette solution ingénieuse et édifiante que, de même que 120 est le produit de 10 X 1 2, de même « si nous voulons recevoir le Saint-Esprit il nous faut multiplier et enrichir les douze articles de la foi par l'observation et exécution des dix commandemens de la loy ». Peut-être jugera-t-on qu'il y a plus de pythagorisme que de théologie chétienne dans ce symbolisme numérique un peu loin cherché.
A part cela, le discours, très précis dans sa partie théologique, est, en tout le reste, absolument exquis de grâce et de fraîcheur, de coloris aimable, de fine observation morale, d'onction pieuse. Il faudrait citer presque tout depuis l'exorde qui est une perle. Détachons-en du moins deux paragraphes.
Dans le premier, où il s'agit des effets produits dans l'âme par l'amour de Dieu lorsque la crainte de Dieu lui a préparé les voies, saint François de Sales est déjà tout entier sous un des plus heureux aspects de son aimable génie, je veux dire le don de comprendre et de peindre les spectacles de la nature et d'élever le cœur avec l'esprit de ces signes visibles aux invisibles réalités divines. « Ne vous est-il jamais advenu en une sèche et altérante sayson d'été de voir vos jardins à gueule bée, ouvrant, par manière de dire, la gorge pour recevoir la pluye, et ne venant point de secours du ciel à leur soif, enfin les herbes paslir et sécher, les fleurs se ternir et faner? Les païsans alhors s'assemblent, font
des prières et processions pour impétrer l'amollissement du ciel et la désirée liqueur pour les champs. Mais voicy un vent impétueux et chaud, lequel ramassant toutes les exhalaisons ja relevées, trame une grosse et noire nuée qui semble voyler tout le ciel, dedans laquelle s'engendrant le tonnerre et brillant les esclairs, semble que bien tost, au lieu d'apporter soulagement aux fruictzde la terre, elle fracassera par la foudre, la gresle et la tempeste, ce peu de biens que la sécheresse a laissé sur la terre. Alhors ces pauvres laboureurs en plus grand soucy, avec plus de souspirs et affligées affections, étendent leurs mains noyres au ciel, empoignans la chandelle beniste, prient le Créateur de destourner son ire, representans la misère de la pauvre famille si ceste nuée vient à l'efFect dont elle menace; quand voicy que goutte à goutte ceste nuée descend toute en pure eau, et abbreuve ces si altérées campaignes à souhait, ressemblant plus tost à une grosse rosée qu'à une impétueuse pluye. Lhors le laboureur a bien dequoy loiier Dieu de voir son jardin et campaignes reverdoyer plus que jamais, les fleurs se redresser, et tous les fruitz, par manière de dire, reprendre l'haleyne que la chaleur leur avoit ostée, et représenter aux pauvres semeurs le banquet prœtendu' d'une abondante cueillette. » On ne saurait rien souhaiter de plus vivant et déplus achevé que ces deux tableaux de la vie rurale. La tendre sympathie du peintre pour la dure vie du travailleur des champs y ajoute une note profondément humaine. Et la haute signification de ces images ter-
I. Prœtendu signifie objet de leur prétention^ objet qu'ils s'étaient proposé comme fin de leur trarail.
restres dans la pensée de l'orateur en fait la plus touchante et la plus instructive des paraboles.
L'autre page que je citerai est encore une comparaison, celle-ci empruntée non plus à la nature, mais à la vie sociale, à un jeu fort à la mode en Savoie à la fin du XVI® siècle. On y saisira mieux encore un des caractères les plus frappants de la prédication de notre saint, je veux dire sa physionomie toujours vivante, jamais abstraite, sa parfaite adaptation à l'auditoire. Etle psychologue moraliste quenous admirons à chaque -pages de V Introduction à la fie c/éi'ote y enlre en scène déjà tout formé à un si jeune âge. Enfin la compassion patriotique pour les maux de la pauvre Savoie, très menacée alors par la guerre, s'y montre de la manière la plus touchante et conduit le prédicateur patriote à rappeler à chacun de ses concitoyens le devoir trop oublié de travailler au salut de son pays par l'amendement de sa vie personnelle.
« Notre impœnitence vient d'une certaine courtoysie que chacun a envers soy-mesme. Chacun se flatte, chacun rejette la cause de nos maux sur le péché d'autruy, et me semble, à ouyr les discours que l'on va faisant en Savoye, que je vois jouer au change. — Et me soit permis de me servir de cest exemple, comme fraischement venu de la conversation ou il se joue. Il se rencontre quelquefois une trouppe de demoyselles vertueuses, lesquelles après avoir longtemps parlé et devisé ensemble, estant au bout de leur roole, ne le voulant dilater aux dépens de celle-ci et de ceste là, se mettent à jouer quelque honneste jeu, comme au change des couleurs. Chacune prend sa couleur, et
est obligée de la garder du change, si que, si le jeu estant commencé on dict que le vert change, celle qui a pris le vert dira : ce n'est pas le vert qui change, c'est le gris; celle qui a le gris ; ce n'est pas le gris qui change, c'est le bleu; et ainsi du reste et passent ainsi le tems a rejetter Tune sur l'autre le change, tant qu'il se faut retirer et que la conversation est rompue. — Il me semble, mes Frères, qu'en Savoye nous nous entretenons tous au jeu du change : car si vous parles au peuple, la noblesse aura le change, qui avec salascheté n'ose rien remontrer; si l'on parle à la noblesse, les ministres de justice auront le change qui se meslent de l'autruy ; si on parle aux justiciers, les soldats auront le change qui sont trop desbordés; si l'on parle aux soldats, les cappitaines auront le change, qui retiennent leurs payes, ou sont si avaricieux que pour desrobber eux-mêmes, ilz permettent à leurs soldatz de desrobber. Parlez aux cappitaines, les princes auront le change, qui ont tort de vouloir faire la guerre sans argent, ou qui n'advisent pas d'y mettre l'ordre au moins mal; et aucuns crient que tout le mal vient des prestres qui ne sont pas assez reformés. Ceux-ci sont les plus advisés, car il n'est permis de mesdire sans danger, en ce tems ou nous sommes, de personne sinon de l'Église, de laquelle chacun est censeur. En fin, nous joiierons tant à ce jeu si nous n'y advisons, qu'il nous faudra rompre cette conversation ; et comme nous avons veu courir des autres nations ça et la pour vivre, ainsy nous faudra il faire si nous ne prenons garde à nous mesmes. — Et que faut-il faire? Il faut bannir le péché de nous ; il faut faire la paix avec Dieu,
et nous aurons bien tost après la paix en la terre. Et quel péché faut-il chasser? Ah, je n'ay garde de dire qu'il faille chasser le péché des autres, affin de ne pas jouer au change aussi bien que les autres; mais je vous prieray que chacune die comme moi et parle à sa conscience propre et non pas à celle des autres : G mon ame, n'est-ce pas toy qui es cause de ce mal, qui as faict tant de péchés sur péchés, tant d'offenses, tant de laschetés que justement l'ire de Dieu est tombée sur tout ce peuple ? »
Cet étonnant coup d'essai, vrai coup de maître, ne nous montre pas seulement ce que l'éloquence sacrée fiât devenue sous la plume et sur les lèvres de saint François de Sales si sa vie, comme celle de Bourdaloue par exemple, eût été consacrée tout entière à la prédication. Il nous donne, et déjà plus qu'en germe, quelques-uns des caractères les plus saillants de sa parole : le charme avec l'onction, la tendresse, la pénétration psychologique, la communication vivante avec l'auditoire, l'application à parler non pas en général et abstraitement comme parlerait un livre, mais selon les besoins particuliers, les dispositions, les capacités, les conditions et habitudes sociales des âmes qui l'écoutent, — ce qu'il appelait lui-même alloqui hominem^ « parler à son homme », de telle sorte que chacun, se sentant visé, se sentît aussi engagé dans un dialogue où sa conscience fût mise en demeure de répondre intérieurement à l'orateur^.
I. « n monstroit », dit le célèbre Vaugelas, fils de son ami le président Fabvre, « uu jugement admirable à observer toutes )es circoDstances reijuises soit du lieu, soit du tems, ou des
Tel il restera pendant trente années de prédication. L'âge, la dignité épiscopale, l'habitude d'un débit grave et un peu lent, soutenu par une action très noble, y ajouteront, sans rien retirer à la grâce, une autorité et une majesté paternelle qui frappèrent, qui touchèrent profondément tous les contemporains. Un seul trait est encore tenu dans l'ombre par la modestie du jeune orateur étonné de son redoutable ministère: la vigueur et l'énergie. Celui-là apparaîtra à son tour; sa force n'a pas moins dominé les auditoires que sa douceur ne les a ravis. Il y a là, dans son éloquence comme dans sa doctrine, tout un côté qu'il faut du moins, avant de terminer ce chapitre, indiquer par quelque exemple.
Voici d'abord quelques lignes héroïques où le vieux chevalier, son père, eût bien reconnu son sang, à la différence près des combats terrestres aux combats spirituels : « Nostre Maistre choisit la mort de la croix pour nous affermir en la constance, nous monstrant par ce choix que nous ne nous debvons point ennuyer de la longueur ni de la quantité de nos souffrances puisqu'elles ne sçauroyent jamais entrer en comparaison avec celles qu'il a endurées pour nous. Il faut aggrandir nos courages, imiter celuy de nostre Capitaine, ne nous rendre jamais, ains combattre vaillamment jusques à la mort sans nous estonner de la quantité de nos ennemis', »
Mais nulle part cet accent de vaillance, cette loyauté
personnes devant lesquelles il preschoit; il ne disoit pa« ua mot qui ne scrvist. »