‹ St Francois de SalesChapitre 44 sur 68 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les saints ont ce privilège, par-dessus les grands hommes qui ne sont que grands hommes, d'apparaître d'autant plus admirables et plus aimables qu'on les regarde de plus près. Qui verrait leur âme serait à la fois ébloui et ravi, parce que la flamme et la lumière sont plus vives en ce foyer central que dans leurs plus beaux rayonnements extérieurs; mais personne, sinon Dieu, ne voit leur âme. A défaut de cette vision, ce qui les révèle le mieux c'est le spectacle de leur vie quotidienne, toujours conduite par le pur amour de Celui qui est le suprême objet de l'amour; ce sont leurs entretiens intimes et non préparés où le dedans des sentiments et des pensées transparaît plus sincèrement qu'ailleurs; mais ce spectacle et ces entretiens passent avec eux et avec l'heureuse génération des témoins et des auditeurs contemporains. Ce qui en approche le plus, et qui nous reste, c'est leur histoire et leur correspondance. Nous avons essayé, en ce qui concerne notre saint, de raconter la première ; nous voudrions maintenant donner quelque idée de la seconde.

Les lettres de saint François de Sales forment une

collection très considérable par le nombre*, infiniment précieuse par la valeur du contenu, fort inégale par l'étendue des pièces qui la composent, depuis les plus courtes, qui sont de simples billets d'un tour exquis, jusqu'aux plus longues qui sont presque des traités. Plus des trois quarts sont des lettres de piété et de direction, adressées soit à des gens du monde, soit à des religieuses.

Il est là tout entier tel que nous aurions souhaité de le dépeindre, avec une tendresse de cœur qui s'associe à toutes les joies et à toutes les douleurs humaines, et qui peut dire avec saint Paul : quis infirmatur et ego non injîrmor? « quelle âme souôre sans que je souffra avec elle ? » avec une délicatesse à manier ces âmes, qui, les prenant où elles sont, veut résolument les conduire où elles doivent être, avec la pureté sans tache d'un cœur qui, aimant Dieu souverainement, n'aime les créatures qu'en lui et pour lui, avec une belle humeur qui épanouit et une vaillance qui encourage sans jamais rien cacher ni des épines de la route ni de la croix vers laquelle il faut monter.

Il est l'incomparableconsolateur de toutes les afflictions et de tous les deuils, parce que non seulement il sait la source vraie et unique de la consolation, mais parce que c'est en pleurant lui-même, en pleurant de vraies larmes, qu'il mène ceux qui pleurent à cette source

I. L'édition que j'ai sous les yeux (Lyon et Paris, Mathon et Sarlit iSSg) eu donne près de oeuf cents.

divine. Que nous sommes loin avec lui de ces consolationes où les philosophes de l'antiquité se sont essayés comme à des exercices oratoires, et qui ne sont que des considérations abstraites sur Tinstabilité des choses et la mortalité humaine, comme si les maux qu'on souffre devenaient plus légers parce qu'une fatalité inéluctable les impose ! Lui, il est vraiment un avec ceux qu'il console ; les plaies qu'il va panser il a commencé par les faire siennes; et personne ne peut songer à lui dire, comme on fait souvent, cpiil en paj'le bien à son aise, n'ayant point connu par expérience les déchirements cruels et les vides affreux que la mort laisse derrière elle. On ne le peut pas parce qu'il en a connu plusieurs et qu'il a dû plus d'une fois, et comme fils et comme frère', prendre son cœur à deux mains pour l'offrir, tout saignant, en sacrifice au Dieu mort sur la croix ; on ne le peut pas parce qu'on sent qu'il est tout entier par le cœur avec ces blessés qu'il relève et qu'il encourage « à ne pas se contrister comme ceux qui n'ont point d'espérance ».

Je ne veux citer qu'une seule de ces consolations adressée à sa vieille et vénérable amie, la présidente Brulart, à l'occasion de la perte de son fils, mort aux Indes au service du roi :

tt Que mon âme est en peine de votre cœur, ma très chère mère! car je le vois, ce me semble, ce pauvre

I. Il faut lire les quatre lettres qu'il écrivit à deux parentes et à deux religieuses de la Visitation au sujet de la mort de son jeune frère, le baron de Torens, quil aimait incroyablement, — et, quelques mois plus tard au sujet de la mort de sa veuve une sainte de dix-neuf ans, fille de Mme de Chantai. Il n'y a rien de plus ému et de plus émouvant.

cœur maternel tout couvert d'un ennui excessif, ennui toutefois qu'on ne peut blâmer ni trouver étrange si l'on considère combien ce fils était aimable.

a Ma très chère mère, il est vrai, ce cher fils était un des plus désirables qui fut oncques ; tous ceux qui le connurent le connaissaient ainsi. Mais n'est-ce pas une grande partie de la consolation que nous devons prendre ? Car, en vérité, il semble que ceux desquels la vie est si digne de mémoire et d'estime vivent encore après le trépas, puisqu'on a tant de plaisir à les ramentevoir et représenter aux esprits de ceux qui demeurent.

« Ce fils, ma très chère mère, avoit déjà fait un grand éloignement de nous, s'étant volontairement privé de l'air du monde auquel il était né pour aller servir Dieu, et son roi, et sa patrie en un autre nouveau monde. Sa générosité l'avait animé à cela, et la vôtre vous avait fait condescendre à une si honorable résolution, pour laquelle vous aviez renoncé au contentement de le revoir jamais en cette vie, et ne vous restait que l'espérance d'avoir de temps en temps de ses lettres. Et voilà, ma très chère mère, que sous le bon plaisir de la Providence divine, il est parti de cet autre monde pour aller en celui qui est le plus ancien et le plus désirable de tous, et auquel il nous faut tous aller chacun en sa saison et où vous le verrez plus tôt que vous n'eussiez fait s'il fût demeuré en ce monde nouveau parmi les travaux des conquêtes qu'il prétendait faire à son roi et à l'Église.

u En somme il a fini ses jours mortels en son devoir et daus l'obligation de son service. Cette sorte de fin est excellente, et ne faut pas douter que Dieu ne la lui

ait rendue heureuse, selon que, dès le berceau, il l'avait continuellement favorisé de sa grâce pour le faire vivre très chrétiennement. Consolez- vous donc, ma très chère mère, et soulagez votre esprit en adorant la divine Providence qui fait toutes choses très suavement, bien que les motifs de ses décrets nous soient cachés.

« Vous êtes quasi sur le départ pour aller où est cet aimable enfant. Quand vous y serez, vous ne voudriez pas qu'il fût aux Indes, car vous verrez qu'il sera bien mieux avec les anges et les saints qu'il ne serait avec les tigres et barbares. Mais en attendant l'heure défaire voile, apaisez votre cœur maternel par la considération de la très sainte éternité en laquelle il est et de laquelle vous estes toute proche. Et au lieu que vous lui écriviez quelquefois, parlez à Dieu pour lui, et il saura promptement tout ce que vous voudrez qu'il sache et recevra toute l'assistance que vous lui ferez par vos vœux et prières soudain que vous l'aurez faite et délivi'ée entre les mains de sa divine majesté.

« Vous ne sauriez croire combien ce coup a touché mon cœur; car enfin c'estoit mon cher frère, et qui m'avait aimé extrêmement. J'ai prié pour lui, elle ferai toujours, et pour vous, ma très chère mère, à qui je veux rendre toute ma vie en particulier honneur et amour, de la part encore de ce frère trépassé. »

Ce consolateur est aussi un pacificateur. Nous savons avec quelle sainte prodigalité il se dépensait à ce ministère de réconciliation qui, d'ordinaire, s'exerce plus effi-

cacement par la parole que par la plume. Mais la distance ne lui fut jamais un prétexte à s'en dispenser; et les traces s'en trouvent, fréquentes et charmantes, dans sa correspondance.

C'est un fils repentant qu'il amène au pied d'un père jusque-là inexorable, rassemblant en deux pag-es tout ce qui est le plus propre à le fléchir. Il s'humilie par procuration devant la majesté paternelle, protestant que ce fils « veut meshuy vivre avec toute l'humilité et l'obéissance qu'il doit ». Il invoque le privilège d'une vieille amitié : « Donnez-moi, je vous conjure, monsieur, ce contentement que ce soit par mon entremise que ce bonheur arrive à ce fils, afin qu'il sache que je tiens un rang dans votre bienveillance aussi grand que celui que vous tenez en mon honneur et respect ». Enfin il parle en prêtre et en directeur de conscience : « Encore faut-il, monsieur, que j'ajoute à ma supplication ce mot de mon métier. Tandis que les pères exercent leur sévérité à l'endroit de leurs enfants par nécessité, ils leur doivent préparer de la douceur en leur volonté afin que la rigueur qui les a châtiés ne les accable pas, dégénérant en dureté *. »

Ce sont deux sœurs qui, vivant près l'une de l'autre, semblent avoir trouvé dans ce voisinage plus d'une occasion de petites querelles. Le bon saint leur écrit à toutes deux ensemble comme un père à des filles également chéries : « Non certes, il ne faut qu'une lettre pour deux sœurs qui n'ont qu'un cœur et qu'une prétention. Que cela vous est salutaire de vous tenir ainsi

Page 1