CHAPITRE Vn
LA DIRECTION ( SUITE ). ~ SAINTE JEANNE FRANÇOISE DE CHANT AL ET l'ÉTABLISSBMENT DE LA VISITATION
La correspondance de saint François de Sales avec sainte Jeanne-Françoise de Chantai est ie chef-d'œuvre de sa correspondance. La direction de cette sainte par ce saint est le chef-d'œuvre de sa direction. L'établissement de la Visitation dont il fut le père et dont elle fut la fondatrice est une des plus admirables pages de l'histoire de l'Eglise et de l'histoire des âmes. Il est impossible, en terminant cette biographie, de ne pas consacrer à un si beau sujet un chapitre à défaut d'un livre. Le livre d'ailleurs n'est plus à faire; V Histoire de sainte Chantai i^wc l'abbé Bougaud a depuis longtemps pris sa place au premier rang des œuvres hagiographiques contemporaines. Nous serions trop payé de notre peine si cette courte esquisse augmentait encore le nombre déjà très considérable des lecteurs de ce grand ouvrage.
Le rédt des belles et heureuses années de la jeune baronne de Chantai, châtelaine, épouse et mère, n'ap-
partient pas à notre sujet. Il suffît de rappeler que, devenue veuve en plein bonheur par un accident de chasse, et brusquement précipitée d'une vie où tout lui souriait dans les larmes et les deuils du veuvage, elle se consacrait depuis cinq ans, avec un cœur brisé, mais avec une fermeté inébranlable, à tous les devoirs de la chrétienne, de la mère, de la fille... et de la belle-fille, ces derniers les plus difficiles et les plus méritoires de tous ; car on ne saurait imaginer de ca- j ractère plus fâcheux que celui de son beau-père, le vieux baron de Chantai qui ne pouvait se passer d'elle, ; et ne négligeait rien pour lui rendre la vie insupportable.
Ce fut en i6o4 qu'eut lieu sa rencontre avec le saint évêque de Genève. Jamais la main de la Providence ne fut plus reconnaissable derrière le voile du hasard oui amena cette rencontre. Et nous devons prévenir ceux aui ont un parti pris contre le surnaturel, — par où nous entendons ici l'intervention directe et miraculeuse de Dieu dans les choses humaines, — qu'il est impossible de rayer le surnaturel d'une histoire où il a sa place parfaitement authentique.
En i6o3 donc, saint François de Sales fut invité par le maire et le corps de ville de Dijon à venir y prêcher le carême de i6o4. Il accepta tout de suite avec une extrême ardeur, « décidé » , répondit-il, « à forcer tous les empêchements et à rompre toutes les difficultés plutôt que de ne pas arriver au jour qu'on lui marquait ». Tous ses amis cependant l'en détournaient, un en particulier auquel il avait coutume de beaucoup déférer. Mais il se sentait « tellement tiré par Dieu à
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ce béni voyage que rien ne put l'arrêter ». Le pourquoi de cet extraordinaire attrait, il eût été très en peine de le dire. Nous savons seulement qu'une considération bien digne de lui vint s'y ajouter. Son église étail en procès avec l'église de Bourges, et l'archevêque nommé de cette métropole habitait encore Dijon. Il pourrait certainement l'y voir, et peut-être éviter, par des entretiens amiables, ces contestations judiciaires dont il avait horreur surtout entre gens d'Église.
Or cet archevêque élu s'appelait André Fremyot. 11 était fils de Bénigne Fremyot, président au parlement de Dijon, une des plus belles figures de magistrat intègre, patriote et chrétien que nous offre ce siècle, où elles ne sont pas rares. Et il était frère de la baronne de Chantai.
De son côté le président, heureux d'offrir à sa pieuse fille une des seules fêtes dont elle se souciât désormais, l'invita à quitter, pour le temps du carême, le château de Monthelon où elle résidait avec son terrible beau-père, et à venir entendre le prélat dont on vantait partout la sainteté, la doctrine et l'éloquence.
Dès le premier sermon auquel elle assista, il la remarqua, assise en face de lui. Il ne l'avait jamais vue, il ignorait son existence ; et il la reconnut.
Quelque temps avant son départ pour Dijon, il était allé se recueillir et se préparer à sa grande tâche au château de Sales. Un jour, méditant seul dans la chapelle du château, il eut une vision dans laquelle il lui fut révélé qu'il serait un jour le fondateur d'un ordre de religieuses. Il y vit distinctement les personnes principales par qui cet ordre devait commencer. La
première, grande et grave de visage, portait le costume des veuves. Il garda le souvenir de ses traits; et il les retrouva à Dijon en la personne de l'attentive auditrice dont le nom lui était inconnu.
Tous les historiens rendent témoignage de ce fait, à côté duquel il y en a un second qui le complète. Quelque temps auparavant, la baronne de Chantai, passant à cheval par un grand chemin, eut la vision d'un homme dont elle n'avait jamais vu les traits; il était vêtu en évêque; sa figure était angélique et ne respirait que Vair du ciel. Et elle entendit une voix qui lui dit : « Voici le guide bien-aimé de Dieu et des hommes entre les mains duquel tu dois reposer ta conscience* ».
Elle était, dès cette époque, très avancée dans les voies de la perfection chrétienne; elle avait, presque au lendemain de son veuvage, fait le vœu de chasteté perpétuelle ; elle s'était affiliée au tiers ordre de Saint François d'Assise; elle avait réglé l'emploi de ses journées de façon à consacrer à la prière et à la visite des pauvres presque tout le temps que ne réclamaient pas l'éducation de ses enfants et l'accomplissement de ses devoirs de belle-fille ; enfin elle avait accepté avec un courage héroïque le^rude purgatoire qu'était pour elle le séjour permanent à Monthelon. Malheureuse-
I. Ces deux visions, dont furent favorisés saint François de Sales et sainte Chantai, ont été, dans leurs deux procès de canonisation, l'objet de la plus sérieuse et de la plus sévère enquête. On a entendu, sur chacun des deux faits, un nombre considérable de témoins auriculaires dont les dépositions unanimes ne permettent pas l'ombre d'un doute à leur égard. (Bougaud, Histoire de sainte Chantai, t. I, p. io6.)
ment pour sa paix intérieure et pour son progrès spirituel, elle était assez mal tombée dans le choix d'un directeur. Conseillée par de pieuses amies, elle s'était mise sous la conduite d'un religieux qui, la lançant dans des austérités excessives auxquelles la portait déjà son ardeur de sacrifice, et l'assujettissant à des exercices très absorbants de prières et de méditations, ne sut rien faire pour mettre au large et pour établir dans la paix sereine de l'amour cette âme ardente et tourmentée de mille peines intérieures. Esprit impérieux en même temps qu'étroit, il lui avait imposé le vœu déraisonnable etnul de rester in perpetititm sous sa direction et de ne jamais s'ouvrir à personne qu'à lui de ses états intérieurs. Ce qu'elle souffrit sous ce joug ne se peut dire. Et lorsqu'elle eut reconnu saint François de Sales, lorsque plusieurs entretiens avec lui dans la maison de son père eurent achevé de lui montrer qu'il était bien le guide divinement annoncé, longtemps encore sa conscience flotta douloureusement entre l'appel impossible à méconnaître et les obligations imaginaires qu'on n'avait pas eu le droit de lui imposer. Les premières lettres qu'elle écrivit au saint évêque après son départ, — etqui malheureusement furent détruites par elle-même, — portaient la trace de ces torturants scrupules devant lesquels il s'arrêta quelque temps lui-même avec une extrême discrétion. Il les leva enfin et accepta dans sa plénitude la conduite de cette nouvelle fille spirituelle qui, désormais et pendant bien des années, occupera la première place dans sa correspondance.
Cette correspondance est incomparablement belle ;
aucune partie des œuvres de notre saint ne nous fait pénétrer plus avant dans l'intimité de son esprit, de sa doctrine et de son cœur; aucune ne fait éprouver plus péniblement à l'historien l'embarras de choisir lorsqu'il voudrait tout prendre.
Dès la première lettre, — qui n'est pas encore d'un directeur qui commande, mais seulement d'un ami qui conseille, — les principes fondamentaux de cette direction future se laissent voir. « Plus je me suis éloigné de vous selon l'extérieur, plus me sens-je joint et lié selon l'intérieur et ne cesserai jamais de prier notre bon Dieu qu'il lui plaise de parfaire en vous son saint ouvrage, c'est-à-dire le bon désir et dessein de parvenir à la perfection de la vie chrétienne En tout et partout je désire que vous ayez une sainte liberté d'esprit touchant les moyens de vous perfectionner; pourvu que les colonnes en soient conservées et affermies, il n'importe pas beaucoup comment — Gardez-vous des scrupules, des empressements et des inquiétudes, car il n'y a rien qui nous empêche plus de cheminer en la perfection. Tenez-vous fort en la présence de Dieu. Jetez doucement votre cœur es plaies de Notre-Seigneur et non pas à force de bras. Ayez une extrême confiance en sa miséricorde et bonté, et qu'il ne vous abandonnera pas; mais ne laissez pas pour cela de vous bien prendre à sa sainte croix ' . »
Dans la lettre suivante, il fixe avec une délicatesse et une précision parfaites le caractère du lien indissoluble et sacré qui désormais l'attache à elle. « Je ne