CHAPITRE III
La Route noire fut suivie de deux autres romans : VHistoire de Lucie, fille perdue et criminelle (1902) et Julia ou les Relations amoureuses (1903).
h'Histoire de Lucie présente en son sujet une notable analogie avec la Route noire. Mais on ne trouve pas dans ces mémoires supposés de la fille Lucie Legris, internée à Saint- Lazare, la fièvre, l'émotion, l'àpreté qui régnent dans le précédent roman. A ce propos, d'ailleurs, M. Maurice Le Blond écrivit :
De toutes les œuvres de l'écrivain, celle-ci est peut-être la seule où ne l)rille pas un reflet de sa vie. Il faut donc considérer comme un délassement cette aventure galante et libertine, où le réalisme pittoresque s'allie à la fantaisie sentimentale.
L'intimité du romancier et de son commentateur permet d'inférer que celui-ci est suffisamment renseigné pour ne point alléguer une telle appréciation sans avoir
la certitude de sa véracité. Aussi pouvons-nous admettre qu'il y a là un « délassement » — ce dont témoigne la « manière » de ces cahiers. Une centaine de pages relatent, sur un ton léger,. narquois parfois et d'autres fois bouffon, les aventures de Lucie et de M. de Maucroix, secrétaire du consulat de France à Darmstadt ; c'est prétexte à un tableau infiniment piquant des mœurs mondaines et des intrigues amoureuses de la cour grand- ducale, « nid à potins » ; et ces pages de roman romanesque ont bien l'aspect d'un divertissement. Ou bien alors, faut-il voir là l'effort d'une tentative d'art impersonnel, le désir « du nouveau » et le souci de discipliner l'inspiration ?... Même si l'on s'en tient à la première hypothèse, il serait injuste de ne pas affirmer les mérites de Lncie : le solide romancier que laissait présager la Route noire ne pouvait pas, même pour une œuvre d'autre plan, abdiquer ses qualités. Après les pages fort pittoresques consacrées à la vie parisienne et galante de Lucie, après l'épisode de roman... oserait-on dire : policier?... qui clôt le récit, le ton s'élève singulièrement dans l'épilogue que l'auteur feint être écrit par Lucie le jour de sa condamnation aux assises, alors que sœur Angèle — une religieuse qui l'avait jadis connue au couvent, douce petite fille, et qu'elle retrouva à la prison — la vient visiter en sa cellule.
D'autre part, n'y a-t-il pas dans ce roman des esquisses pour des œuvres futures?... Les deux tantes de Lucie, qui l'ont recueillie orpheline, n'est-ce point déjà un premier crayon des deux tantes de l'héroïne du Carnaval des Enfants ?... Le jour où Lucie hésite à les quitter et à fuir avec son premier séducteur, c'est un mot plus dur de la tante Aline qui vainc ses scrupules; l'héroïne de la Vie d'une Femme ne partira-t-elle pas, elle aussi, un soir où l'on aura des paroles plus dures ?
Julia ou les Relations amoureuses — dédié à Rodin — est d'une qualité plus délicate. Et puisque, depuis, M. Saint Georges de Bouhélier semble avoir abandonné le roman, c'est Julia qui reste son chef-d'œuvre en ce
genre et autorise tous les regrets devant cet abandon. Un tel roman ne s'analyse pas ; ce serait d'ailleurs besogne superflue et fastidieuse, car tout l'intérêt réside dans l'étude psychologique. Or le cœur des pitoyables héros de cette aventure, qui se déroule dans ce qu'on est convenu d'appeler « le monde », est non seulement disséqué, mais, si l'on peut ainsi écrire, scruté au microscope.
Ces petits chapitres fouillés, insidieux, sont d'un art étrangement subtil, et leur assemblage constitue une notable contribution à la psychologie passionnelle. Au surplus, (( l'histoire » ici contée ne laisse pas que d'être très prenante en certains chapitres dramatiques adroitement bâtis et filés.
Ce que M. Saint-Georges de Bouhélier n'a plus exprimé dans le roman, il l'a condensé dans des essais et il est revenu à ce genre qui fut celui de ses débuts, et où il excelle. En 1904 paraissait donc l'essai intitulé : Des Passions de l'Amour. C'est aussi pénétrant, aussi fouillé, aussi subtil que les Relations amoureuses ; et il y a vingt sujets peut-être de romans qui ne sont qu'indiqués... Deux autres essais complètent le volume : Le Livre, instrument spirituel, bréviaire, en vérité, et d'une émouvante noblesse, de quiconque fait profession d'écrire ; Aperçus sur l'Homme, pages d'un moraliste psychologue très âpre, mais d'une perspicacité et d'une subtilité qui confondent. D'autant plus que cette somme d'observations et d'expériences fut signée par un écrivain de vingthuit ans !...