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CHAPITRE IV

L'œuvre versifiée du poète d'Eglé, outre ce prime recueil, est riche de trois volumes : les Chants de la Vie ardente (1902), la Romance de l'Homme (1912) et les Légendes de la Guerre de France (1917).

De toute évidence, les Chants de la Vie ardente sont, de cette trilogie, la moins personnelle et la moins significative partie. Leur préface nous prévient de « ne s'attendre pas à retrouver dans ces poèmes les abandons et les éclats » d'Eglé, car, confesse M. de Bouhélier :

« J'ai été amené à penser, qu'en France du moins, l'observation presque absolue des anciennes lois de la métrique est indispensable aux beautés du vers. »

Et après avoir vanté les obligations de la forme classique, « si vives qu'à elles seules elles supposent déjà, pour être complètement remplies, une forte méthode intérieure de laquelle dépend toute espèce de perfection », il proclame « qu'il est plus beau d'exprimer, en leur attribuant une forme déterminée d'avance par des principes implacables, toutes les sensations les plus dévorantes, que de se soumettre au hasard de leurs mouvements ». C'est donc dans les formes très parnassiennes des inscriptions qui constituent la première partie (Le Livre erotique et sacré), des sonnets du Mystère des choses qui en est la seconde et des élégies de la dernière, que M. de Bouhélier a coulé, non sans adresse et sans inspiration, des pensées latentes en ses junéviles essais sur, par exemple, les différentes beautés des travaux, les lois de la vie, ou la création tragique.

Mais ce n'était là qu'une étape bien vite franchie et, dans les poèmes qui suivirent, réunis seulement dix ans après pour composer la Romance de l'Homme, la forme.

encore que soumise à cette technique traditionnelle qu'il proclame de nouveau « extraordinairement riche et prodigieusement captivante », acquiert de la malléabilité, de la fluidité et une musicale diversité de rythmes : le maximum de liberté, de personnalité et de modernité dans la plus déférente soumission au classicisme. Et surtout, surtout, voilà qu'apparaît dans sa poésie — comme il l'avait déjà utilisé au théâtre, ainsi que nous verrons tout à l'heure — l'un des éléments caractéristiques de l'art de M. Saint-Georges de Bouhélier : le mystère. Qu'il chante les hommes dont

Les pas se hâtent vers des buts que l'on ignore. Vers des destins que nul ne peut prévoir encore ;

qu'il chante les vagabonds, ou les poètes damnés

... en qui palpitent les futures Puissances, amants fous De la vie, agités des vents de la nature... ;

qu'il se ressouvienne, sur des modes mineurs, de son enfance ou de sa jeunesse :

O mon cœur, mon cœur, l'entends-tu passer. Ce franc cavalier qui vient du Passé?...

Il a ton visage amer et moqueur.

Il a ta vaillance, il a ta langueur... ;

qu'il murmure des romances d'amour, ou qu'il exhorte ses compagnons des anciens jours, toujours il sertira ses humbles mots de mystère, d'àme et d'au-delà. Pour célébrer la vie la plus moderne, et la plus triviale semble-t-il, le voyage en automobile, et l'émeute quand

On entend dans le soir chanter des feux de bombes..,,

et la gare où

Les sémaphores verts dans le vent se démènent...,

et les

Chalands ventrus que tire un robuste haleur...,

et

Le soir qui fait vibrer les salles de bastringue...,

il a trouvé des accents de légende. Et c'est l'incomparable vertu de cette poésie qu'elle grandit jusqu'au légendaire la réalité et que, sur les misères humaines ou sur les vils destins, elle épand une lumière surhumaine, venue des sphères mystérieuses de nous inconnues mais que les yeux du Poète, par la grâce des dieux, ont contemplées.

Cette poésie à la fois intime et féerique, elle a trouvé prétexte à s'épanouir dans la grande tragédie qui, durant quatre années, ensanglanta le monde et qui éleva les humbles, les gueux, les grabataires, d'horizon revêtus, jusqu'aux sommets sacrés où resplendissent d'une gloire légendaire Roland, Bayard et Duguesclin. Laissant à ceux qui, malgré les carnages, s'en découvraient encore le goût, le soin d'emboucher les trompettes et de frapper les cymbales, M. Saint-Georges de Bouhélier, poëte de l'amour et de la pitié, avoua ingénument :

... En dépit de ses vastes proportions et des carnages qu'elle accumule sur tous les points de l'Europe, la guerre actuelle n'a rien de théâtral et je ne vois pas qu'elle s'accommoderait d'une poésie au ton déclamatoire. Chaque fois qu'on atteint au fond même de l'homme, on a l'impression que tout y est simple et que les plus grands événements n'y font pas beaucoup de bruit. Tout se passe en silence dans le royaume de l'âme oij régnent l'inconscient qui sait tout d'avance et Timmense résignation.

Et, recueilli devant l'insondable douleur des hommes, il écrivit, sous la dictée de son cœur meurtri, « ces poèmes qui sont comme des images d'Epinal rêvées ».

Que l'on ne soit donc pas surpris de l'air de pauvreté que respirent les poèmes dont ce volume est formé. Les thèmes de la guerre y sont comme traités à la manière populaire, c'est-à-dire en toute candeur.

Le mètre octosyllabique, si souple, si familier — cher aux auteurs des mystères — règne le plus souvent dans ces chants d'une émouvante tendresse intime ; et l'un d'eux, avec le recul du temps, ne pourrait-il devenir la « chanson » de nos modernes Rolands?... Oh 1 le poignant et l'admirable livre !...

Il n'en faut point séparer, malgré sa forme dramatique, le poëme de la Fête triomphale, sorte de « féerie héroïque » orchestrée par M. Reynaldo Hahn et représentée à l'Opéra, le 14 juillet 1919, pour les fêtes de la Victoire. En vers libres, mais où domine cet octosyllabe familier, c'est, sous la trame d'un riche symbole, toute la tragédie de la guerre et l'assomption au temple de Gloire, où veillent la Justice, l'Espérance, la Concorde et la Liberté, du vainqueur, le Poilu, anonyme et boueux, pour l'apothéose duquel tous les grands ancêtres sont dressés. Il y a là une curieuse tentative de spectacle populaire, poésie, musique et danses, que servaient des conditions uniques. Et de fait, le public vibrant de la « matinée gratuite » du 14 juillet comprit d'instinct le poète et acclama sa fiction. Peut-être d'autres prétextes se trouveront-ils à de semblables tentatives : ainsi se réaliserait une conception théâtrale dont nous allons à présent parler.

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