VILLAGE DETRUIT DE FREQUI
Près du vieux chemin de Mazilles à Cercy-la- Tour s'étendent de vastes terrains appelés Champs de Fréqui: la tradition y place une ancienne ville. On y trouve les débris ordinaires, et à certaine époque il en fut retiré beaucoup de pierres de taille. En 1814, quand les alliés
occupèrent le pays, un détachement de cavalerie vint en cantonnement à Mazilles, requérant un guide pour être conduit à la ville de Fréqui. Grande fut la surprise de l'officier en apprenant que cette ville n'existait point; pour le convaincre entièrement il fallut le mener sur les lieux. Fréqui était marqué sur des cartes apportées d'Allemagne. Au-dessous des champs de Fréqui existaient jadis les Etangs rouges ; la nature du terrain ne justifiant nullement ce nom, ne pourrait-on, sans trop forcer la conjecture, y voir un souvenir de quelque sanglante catastrophe? Durant les avents de Noël, les villageois n'aiment point à passer de nuit sur ce chemin ; il n'est pas absolument rare d'y rencontrer un grand carrosse, attelé de chevaux noirs aux naseaux enflammés , qui, débouchant de Fréqui, vient à grand fracas se précipiter et disparaître dans les eaux profondes de la rivière d'Aron.
MOULINS-ENGILBERT.
Molendinae, Molinae-Angilbertorum, Molinsles-Angiberts, Angilberts, Engilbert, Moulins- Engilbert ; tous ces noms se retrouvent dans les titres anciens ou récents. Nous écrirons Molins, quand nous aurons à parler d'une époque où cette orthographe était usitée.
Cette ville, chef-lieu de canton, peuplée de 3,000 âmes y compris la banlieue, est située à dix kilomètres de Saint-Honoré, elle entretient avec l'établissement thermal des relations de tous les instants. Les pages qui vont suivre sont en grande partie extraites d'un résumé communiqué par M. Pougault, ancien magistrat, dont les annales de famille remontent au XVe siècle, et qui consacre à l'histoire du pays ses honorables loisirs.
De quel côté qu'on arrive à Moulins-Engilbert , l'œil découvre de grandes ruines, débris d'un ancien château-fort. Ces tours mutilées, cette vaste enceinte , ces hautes murailles dont la
solidité semble délier les siècles disent assez quel fut le passé de la forteresse.
Un large rempart divisait l'enceinte intérieure en deux parties ; celle du sud — la place d'armes — recevait les troupes et les sujets de la seigneurie ; au nord s'élevaient les bâtiments d'habitation et le donjon. Un puits qui descend au-dessous du niveau de la rivière voisine, fournissait amplement à tous les besoins. L'aspect des lieux, non moins que les objets recueillis dans l'enceinte et aux alentours , attestent ici comme en maint autre endroit une origine galloromaine ; pour édifier ce castrum il fallut escarper profondément la colline qu'il enserre, de vastes souterrains sillonnent le sous-sol : on reconnaît sans peine lepointprécisoùle moyenâge s'est implanté sur les constructions primitives.
Un embranchement (diverticulum) détaché de la voie de Beuvray à Decize venait à Moulins- Engilbert par Changy, Tard, Onlay et Brion où nous signalons un pont (Bria).
Deux rivières, le Gara et le Guignon se réunissent au pied du château, des moulins y furent construits et par la suite on dit : le château des Moulins.
Le surnom Angen-burg ou Engel-berg d'où Engilbert est venu, nous rappelle une prise de possession Germanique , et même la tribu à laquelle appartenait le chef ou la bande qui s'établit en ce lieu. Considérant la fondation de l'église de Commagny, et la donation qui en fut faite par Brunehaut à l'abbaye de Saint-Martin d'Autun, M. Pougault conjecture que le castrum et ses dépendances demeurèrent unis au domaine royal jusqu'en 600.
Plusieurs auteurs affirment que la seigneurie de Molins fut. vendue en 1216 par messire de Burzay à Hervé de Donzy, comte de Nevers, qui l 'érigea en châtellenie ; personne ne nous apprend de qui, et depuis combien de temps Burzay tenait ce fief. Quoiqu'il en soit de cette vente, une branche de la famille de Molins continua d'y demeurer et d'y posséder des revenus féodaux considérables ; elle en garda le nom comme les armes et s'y perpétua durant plusieurs siècles.
Le mariage de Louis de Flandre comte de Nevers avec Jeanne de Réthel fut, dit-on, célébré à Molins en 1290, et le douaire de Jeanne assigné sur cette châtellenie et sur celle de Montreuillon.
En 1385, Marguerite de Flandre, femme du duc Philippe-le-Hardy, autorisa les habitants de Molins à clore leur ville, ce qu'ils tirent au moyen d'une muraille de six cents toises de circuit, haute de quarante pieds, surmontée d'un chemin couvert, et flanquée de onze tours détendues par un fossé large et profond ; elle se reliait à l'est et à l'ouest aux murs du château : trois portes dites de Saint-Antoine, de Notre- Dame et du Guichet y donnaient accès. Le 30 novembre 1424, Philippe-le-Bon épouse Bonne d'Artois , les noces se tirent au château de Molins, suivant Guy-Coquille et M. de Barante. 1464 vit les Etats de la province se réunir à Molins, pour rédiger la coutume de Nivernois.
Nous parlerons plus d'une fois de la bataille de Sermages ; elle fut livrée le 20 juin 1475 à une lieue nord-est de Molins, sur la route de Ghâteau-Chinon , aux Champs de Guy appelés depuis les Champs de la bataille. Les Bourguignon mis en complète déroute y perdirent la fleur de leur chevalerie, leur général le comte de Roussy fut fait prisonnier. Cette éclatante revanche rendit à Louis XI Molins et plusieurs autres places enlevées l'année précédente par Charles-le-Téméraire. Le roi vint visiter ses con-
quêtes, il fut accueilli au château de Molins par Jean, comte de Nevers, avec tous les honneurs qu'on prodigue aux victorieux : le comte Jean descendait de Philippe-le-Hardy, aussi bien que Charles-de-Bourgogne.
On mentionne encore en 1523 la visite de Marie d'Albret, veuve de Charles-de-Clèves ; elle fut reçue avec de grandes réjouissances, la ville lui offrit six tasses d'argent, dont elle se montra moult satisfaite. En 1574, Louis-de-Gonzague et Henriette-de-Clèves comprirent la ville de Molins, pour une somme de cinquante livres, dans les soixante aumônes qu'ils destinèrent à doter des tilles pauvres de leurs seigneuries.
Moulins-Engilbert ne prit point parti dans les guerres religieuses du XVIe siècle ; à la mort de Henri III elle s'empressa de reconnaître le Béarnais, ce qui lui valut de n'être point pillé par les calvinistes qui couraient le pays : en 1591. Henri IV y transféra le bailliage d'Autun, cette dernière ville se trouvant au pouvoir des ligueurs.
Nous rattachons la destruction du château aux mesures générales ordonnées par Richelieu ; la -prévôté fut également supprimée ; par suite beaucoup de notables habitants privés de leurs
rbnctions s'en allèrent à Paris , à Nevers , à Saint-Pierre-le-Moûtier chercher de nouveaux emplois : les officiers du château se retirèrent dans leurs terres. De ce moment Moulins-Engilbert n'est plus qu'une simple châtellenie relevant du scel du duché.
Le XVIIe siècle fut comme on sait une époque de réaction religieuse, Moulin s-Engilbert y prit une large part. En 1629, Gabriel Pieullon, lieutenant de la châtellenie et Marguerite Robert sa femme, considérant « qu'il n'a pas plû à Dieu de leur accorder lignée » fondent au faubourg de James un couvent pour les frères du tiers-ordre de Saint-François, et le dotent de tous leurs biens présents et à venir.
D'autres famdles apportèrent leurs offrandes, demandèrent des anniversaires ; bref, jusqu'à la suppression, le couvent vécut dans une situation florissante, à laquelle les pauvres participaient largement.
En 1635, les Ursulines de Nevers ouvrirent au faubourg Saint-Jacques une maison de leurordre, qui comptait un siècle plus tard soixante religieuses de chœur, des novices, de nombreuses pensionnaires. L'établissement , en outre d'un magnifique enclos, possédait des prés, des
vignes, des étangs, un moulin, plusieurs beaux domaines; aussi un incendie qui commença dans les fournils ayant consumé en 1769 une aile entière du couvent, les dégâts furent promptement réparés.
Dans le cours du dix-huitième siècle la chronique locale mentionne plusieurs autres incendies, le plus terrible éclata le 10 mars 1706 ; soixante maisons devinrent la proie des flammes sans qu'il fût possible de rien sauver. Le "15 mai 1774, tandis qu'une grande partie de la population se trouvait à la foire de La Montagne, le feu prit au faubourg de Bourgogne et dévora tout un côté de cette longue rue qui depuis s'est appelée la rue Chaude.
Certains actes déplorables commis en 1793 et le nom de Moulins-la-République ont valu à cette ville une réputation de patriotisme furibond, contre laquelle on n'a cessé de protester. Ce surnom caractéristique aurait été imposé et non pas librement choisi ; le reproche adressé aux habitants d'avoir favorisé les déprédations de l'armée révolutionnaire et gardé pour eux-mêmes une part du butin ne serait pas mieux fondé. En effet, avertis de l'approche des délégués , un grand nombre de fidèles, le curé en tête, se ren-
dirent nuitamment à l'église et enlevèrent tout ce qui put être transporté. Pour sa part le curé prit les vases sacrés que lui seul avait le droit de toucher ; il les plaça dans sa maison , sur un meuble où ils demeurèrent tout le temps de la tourmente. La garniture du maître-hôtel se trouvait dans une maison voisine où souvent le digne pasteur et un autre prêtre célébraient une messe matinale, qui jamais ne chôma d'assistants.
Au faubourg Coulon une brave ouvrière avait transformé son humble demeure en véritable chapelle : tout le temps que dura l'interdiction du culte, fêtes et dimanches elle appelait le voisinage au son d'une clochette et récitait les prières du jour. Ces faits parfaitement avérés démontrent, on en conviendra, que les buveurs de sang de Moulins-la-République était gens d'assez facile composition. Ajoutons aussi qu'au rétablissement du culte tous les objets confiés par le curé à ses ouailles furent fidèlement rapportés. Si quelques loups se mêlèrent aux brebis, Dieu les a jugés, paix soit à leur cendre.
Devenu en 1787 chef-lieu d'un district composé de cinq cantons, doté d'une justice de paix, d'un tribunal et d'un personnel administratif,
un instant Moulins-Engilbert put croire au retour de sa splendeur passée. Les constitutions vivent peu ; celle de l'an III emporta le district. Nouvelle réorganisation en l'an VIII, notre ville est désignée comme chef-lieu du quatrième arrondissement de la Nièvre; mais après quelques jours, cette simple rectification parut au bulletin des lois : « Chef-lieu du quatrième arrondissement de la Nièvre, au lieu de Moulins-Engilbert lisez Château-Chinon. » En 1810, le tribunal prit le même chemin. On ne se rendit point sans combattre, une ordonnance royale de janvier 1815 renvoya le tribunal à Moulins-Engilbert. Triomphe trop éphémère ; les événements se précipitèrent, les hautes influences, dit-on, arrivèrent à la rescousse, finalement tribunal, souspréfecture et le reste demeurèrent à l'heureux Château-Chinon.
De bonne heure Moulins-Engilbert posséda plusieurs édifices religieux , la donation de Brunehaut le dit textuellement ; le château communiquait avec l'église paroissiale par un souterrain encore existant. L'âge de cette dernière église est fort contesté ; les uns la font remonter au XIVe siècle, les autres y veulent voir une œuvre du XVIe. Les premiers argumentent de
la fondation de la collégiale faite en 1378 par Philippe de Molins, conseiller des rois Charles V et Charles VI, puis évèqued'Evreuxetde Noyon ; les seconds montrent les choux frisés des sculptures, les larges baies, les voûtes dont le.; nervures s'épanouissent en gerbes, au sommet de colonnes sans chapiteaux. On serait d'accord en admettant un remaniement, dans le genre de celui que le cardinal Rolin fit à la cathédrale d'Autun au XVe siècle; l'édifice n'en est pas moins une création du onzième.
La tour, de forme carrée, supporte une flèche élégante et hardie, la sonnerie est magnifique. Aux angles du premier étage des niches ont été ménagées pour recevoir des statues ; une seule s'y voit, celle de Saint-Jean-Baptiste, donnée selon la commune croyance par Jean de Grandrye, qualifié de Clerc oratoire de la reine Marie et curé de Moulins-Engilberten 1554. Les armes de Grandrye sont sculptées sur le cul-de-lampe de la niche ; faut-il attribuer à cette famille les restaurations que nous supposions plus haut? Il y avait à cette époque deux reines du nom de Marie, en Angleterre et en Ecosse , et encore Marie Stuart, fiancée du Dauphin François, qu'on élevait à la cour de France : nous ne savons de
laquelle Jean de Grandrye fut Clerc oratoire.
L'ancienne seigneurie de Molins ne comptait aucuns grands fiefs dans sa mouvance ; les plus importants, savoir: Villaine-Mourceau etMarry, ont l'un et l'autre appartenu à la famille de Marry-sous- la -Montagne dont nous parlerons plus loin. Marry passa vers 1600 aux Du Glerroy qui l'ont possédé jusqu'à la fin du siècle dernier ; Villaine fut porté par des alliances aux Bertholon puis aux Du Crest de Vandenessesur-Arroux.
Feu M. Jaubert avait collectionné un grand nombre d'objets Celtiques et gallo-romains, des médailles, des bronzes trouvés aux environs de Moulins-Engilbert ; il possédait en outre des vitraux, des bois sculptés , des livres rares et grand nombre de titres fort intéressants ; le tout a été malheureusement dispersé.
Mais il reste la précieuse collection de M. Lorry, qui met ses richesses et sa science paléographique à la disposition des curieux avec une obligeance dont, personnellement, nous ne saurions assez le remercier.
Il existe au faubourg de Labrosseune carrière de calcaire à gryphées qui prend le poli du
marbre et pourrait être avantageusement exploité.
A deux kilomètres à l'est, non loin de la route d'Autun, on va visiter un petit lac en forme d'entonnoir appelé la Lieutmer: c'est, dit-on. le cratère d'un ancien volcan. La légende ajoute qu'il communique avec la Loire par un canal souterrain.
Nous avons nommé Commagny, très-ancien prieuré situé sur une colline au sud-ouest de la ville ; l'église est du XIIe siècle , nous croyons qu'elle s'élève à la place d'un oratoire païen. Une source fort en renom coule quelques pas plus loin, et abrite sous sa voûte la statue de saint Genevrat. Dans les temps de grande sécheresse, le saint est descendu au plus profond de la fontaine ; la pluie ne se fait guère attendre.
Nous citerons en terminant quelques anciennes familles de Moulins-Engilbert.
Dans un acte de 1282 sont nommés : Morel des Granges, Pierre de Molins et Morel d'Onlay. La famille des Granges a longtemps occupé les premiers emplois de la prévôté; Philippe de Molins, fondateur de la collégiale, descendait de Pierre que nous venons d'inscrire.
Un autre acte du 6 août 1367 intitulé du nom de Pierre Lamiche , garde scel de Madame la comtesse de Flandre et Bourgogne , reçu Quotignon notaire , relate une sentence capitale rendue par Pierre de Molins, juge de la justice de Bunais (Beunas) en présence de saiges existants en cours, deux Lamiche, Hérard de Ville- Morier , Hugues Lamoignon , Guillaume de Labrosse et autres. Guy de Labrosse, premier médecin de Louis XIII et fondateur du jardin des plantes , en souvenir du berceau de sa famille, donna à l'église de Moulins-Engilbert le tableau de l'Assomption qui se voit dans la chapelle des Sallonnier.
Pierre de Frasnay, poète et historien, Michel Cotignon qui publia en 1606 un catalogue des évêques de Nevers ; Pierre Cotignon de la Charnaye , auteur d'un poème sur la passion , naquirent à Moulins-Engilbert ainsi que les suivants :
Jean Sallonnier du Perron, inventeur du flottage à bûches perdues sur la rivière d'Yonne ;
Michel Alloury, docteur en Sorbonne, opposant à la bulle Unii/enitus et pour ce fait exilé à Saint-Malo où il mourut en 1684.
Germain Louis de Chauvelin, garde des sceaux
en 1727, appartenait à notre ville par ses ancêtres.
S'il nous était permis de prononcer ici le pace tua dixerim, nous dirions quelques particularités honorables et inédites touchant Guillaume Thollé, évêque constitutionnel de Nevers.
Mais nous citerons deux noms volontairement omis dans nos notes : Joseph Pougault, prêtre, chanoine de la collégiale, déporté pour refus de serment à Brest, où il mourut martyr de sa foi.
Jean Pougault, professeur de théologie à Rome, compagnon de l'exil et des misères de Pie VII, qui rentré dans la ville éternelle avec le souverain pontife, refusa, par humilité, la pourpre qu'on lui offrait en récompense de sa fidélité à toute épreuve.
Il était né à Moulins-Engilbert, ce jeune souslieutenant des gardes du corps de Louis XVI, Robert de Chevannes, qui dans la nuit du 5 au 6 octobre, de garde aux appartements royaux, après avoir assuré la retraite de la reine, se retourna vers la multitude furieuse, en réclamant l'honneur de mourir le premier pour son roi !