CHATEAU-CHINON
Nous devons la notice qu'on va lire à l'obligeance de M. le docteur Bogros de Château- Chinon ; nous la publions sans y rien changer, pour laisser à notre honorable collaborateur le mérite et la responsabilité de son œuvre.
Château-Chinon, (Vicus Icaunae? — Castrum Ganinum 1076 — Gastellania de Castro Canino 1193 — feodum Castri Canini 1260 — Châteaule-Chignon 1372 — Châtel-Chinon 1394 — Castellania Castri Cainonis 1449 — Chinon- la- Montagne 1793.)
Jamais peut-être les étymologistes ne se sont exercés sur un nom avec plus d'acharnement que sur celui de la ville dont nous allons nous occuper.
Mythologie, histoire, linguistique, tout a fourni son tribut pour l'interprétation de ce malencontreux Caninum ; tout a été exhumé, depuis la meute de César jusqu'à Anubis, Teutatès et autres divinités dans le culte desquelles le chien
a joué un rôle, tout, jusqu'à China femme de Samothès , fils de Japhet (1), et la question serait encore pendante si dom Bullet n'était survenu ; son étymologie, douteusement celtique mais vraiment rationnelle, de Can nein. Blanche Cime> sembla réunir tous les suffrages, hormis toutefois celui de M. l'abbé Baudiau, qui a cru devoir ajouter à la liste déjà si longue des parrains de Château-Chinon un des lieutenants de César, C. Caninius Rébilus, lequel ne s'attendait sans doute guère à cet honneur posthume.
Aurons-nous le courage de confesser maintenant que nous aussi, nous avons torturé ce pauvre Caninum, et que nous en avons extrait une racine qui ne nous semble naturellement ni moins logique, ni surtout moins celtique que celle de Bullet ?
La voici, à nos risques et périls ; cenn, chenn, chin en gaélique signifient tête, hen en kymrique veut dire vieux; chenn-hen ou ken-hen, vieille tête , tête chenue (2) (en latin canus — car c'est évidemment de ces deux radicaux celtiques que
(1) Etienne Ladone, Adrien de Vallois, Née de la Rochelle, Gillet, etc.
(2) Le mot chêne nous semblerait en venir également plutôt que de quercus, selon Ménage.
vient ce mot) — telle serait selon nous, 1 etymologie probable de Chinon. Cette cime dépouillée, souvent blanchie par la neige, au milieu des sommets noirs et chevelus (Mor-ven ou vend) (1) qui l'entourent, nous semble une image saisissante encore aujourd'hui, et tout-à-fait dans le génie des langues celtiques (2).
(1) Mor-ven, noires montagnes, telle est l'ètymolpgie proposée par Bullet et qui serait également celle du Morven écossais. M. Gharleuf, dans sa savante étude archéologique sur St-Honoré, admet M awr-ven, hautes cimes. Ces deux origines sont aussi plausibles l'une que l'autre; ce n'est plus qu'une question de linguistique où nous nous déclarons incompétent.
(2) Mal vit qui ne s'amende, dit Régnier : dans notre histoire, actuellement sous presse, de la ville de Château- Ghinon, nous avons eu le tort d'adopter trop légèrement l'opinion de Bullet, ignorant alors qu'il avait plutôt inventé que restitué le celtique. Quelques recherches sur les idiomes gaulois auxquelles nous nous sommes livré depuis cette époque, nous font préférer, vanité paternelle à part, l'étymologie que nous proposons, comme étant authentiquement celtique, ou du moins néo-celtique, et portant aussi le double caractère qu'affectaient les mots gaulois composés : le monosyllabisme et l'inversion. Elle ne diffère d'ailleurs de celle de Bullet que quant à la forme ; le fond, c'est-àdire l'image, reste à peu près le même.
La montagne de Château-Chinon, sentinelle avancée de la chaîne Morvandelle, commandant une vallée immense, a dû toujours être pour nos aïeux qui la baptisèrent un point stratégique important ; aussi fut-elle surmontée par eux d'un de ces oppides qui, dans le centre des Gaules, couronnaient presque tous les sommets. Les touilles que nous y avons récemment pratiquées et qui ont fourni une médaille gauloise, des poteries noires, des ossements d'animaux rassemblés en nombre considérable dans une sorte de fosse, ne laissent guère de doute à ce sujet. Il est également probable que les Romains, après la conquête, de même qu'ils transformèrent le Ken- km celtique en caninus (1), firent de V oppidum un castrum, un poste d'observation, peut-être un centre de ces télégraphes ignés qui rayonnaient autour du mont Chinon, et dont la tradition semble s'être conservée jusqu'à nous (2). Nous disons un poste d'observation, et non une forte-
(1) Nous verrions volontiers dans ce changement une intention ironique à l'adresse des vaincus
(2) Montigny — Montignon — Champigny — Marigny — rhaligny, etc. On croit encore que les dame* de Château-Chinon se saluaient chaque soir aux flambeaux avec celles de Montenoison.
resse, un château romain, selon l'opinion générale; les mêmes fouilles dont nous venons de parler n'ayant mis au jour, sur son ancien emplacement, aucune substruction d'origine romaine. Reste à savoir maintenant à quelle époque la ville de Château-Chinon a pris sa dénomination actuelle. A-t-elle commencé par être le Vicus lcaunce du monétaire mérovingien qui lui est' attribué (1), alors que l'ancien castrum romain ou burgonde portait seul encore le nom de Caninum ? A-t-elle tiré son origine et la première moitié de son nom du château du moyenâge qui vint détrôner à son tour la construction primitive ? L'examen de ces questions, d'ailleurs presque insolubles, dépasserait les limites d*un résumé, et nous devons nous borner ici à indiquer, nous aidant des rares documents que nous possédons (2), l'évolution que Château-Chinon a suivie pour arriver à son modeste apogée. Nous laisserons de côté le Vicus lcaunce , son
(1) M. Cartier, Revue Numismatique.
(% Château-Chinon n'a pas d'anciennes archives. Les nombreux sacs dont la ville a été victime ne lui en ont point laissé.
ancêtre possible mais trop problématique (i) pour ne nous occuper que de la ville actuelle. Or, nous voyons en 1076 le pape Grégoire VII confirmer à l'abbaye de Cluny le prieuré de St-Clnïstophe , juxta castrum caninum (2). Ce prieuré étant situé à peu près dans le centre de Château-Chinon le mot juxta ferait supposer que la ville actuelle n'existait pas encore lors de la fondation du prieuré, et qu'il n'est question dans la bulle papale que du château féodal. En 1160, Bernard de St-Saulge, évoque deNevers, donne aux chanoines de son église le droit de mettre un chapelain dans l'église Saint-Romain de Château-Chinon (3) ; la paroisse existe donc alors et par conséquent un centre de population. En 1193, la terre est désignée sous le nom de Caslrflaniade Castro-Canino, or, à cette époque, le titre de châtellenie appliqué à une seigneurie supposait au chef-lieu prieuré , château-fort ,
(1) Ce Vicus a pu disparaître comme tant d'autres sous ces avalanches de Sarrazins et de Normands qui ont ravagé la Bourgogne.
(£• Gallia ('hristiana. T. 111, p. 801. D'après une notice manuscrite, la fondation de ce prieuré daterait du IXe siècle.
(3) Guy-Coquille. Fïist. du Nivernais, page 37!.
hôpital, foires et marchés ; Château-Chinon avait donc déjà une certaine importance. En 1394. nous lui trouvons la qualification de ville (I; dans l'acte de cession de la seigneurie faite au profit de Louis II, duc de Bourbonnais, par Charles VI, qui y établit en même temps un bailliage seigneurial ressortissant au bailliage royal de St-Pierre-le-Moûtier. En 1412, la ville soutient un siège contre les Bourguignons, ce qui la suppose fortifiée. En 1462, Louis XI y établit une élection s'étendant sur 42 paroisses, et un grenier à sel ; enfin, au commencement du XVIIe siècle, une subdélégation y fut créée, dépendant, comme l'élection, de la généralité de Moulins-en-Bourbonnais. A partir de cette époque, Château-Chinon peut prendre avec raison le nom de capitale du Morvan ; simple restitution peut-être de son ancien titre ; alors que le Morvan était un pagus Romain !
La seigneurie de Château-Chinon qui, à dater du XVI1' siècle, porta le titre de comté, a appartenu aux familles les plus illustres de France ; cette terre comprenait près de 200 fiefs, dont plus de
(I) Plus tard, au XVIU siècle, privée de ses fortifications, elle redescendit au rang de bourg et village.
80 nobles, et comptait 4 bailliages, ceux de Lormes, dOuroux, de Brassy et de Dun-les-Places, venant tous par appel au bailliage de Chàteau- Chinon. Elle ne releva de la couronne que vers la fin du XIVe siècle. Ancienne possession de l'église d'Autun qui la tenait sans doute de nos premiers rois , elle fut primitivement donnée en lief par les évoques de cette église, tantôt aux comtes de Nevers, tantôt aux sires de Châtillonen-Bazois. qui la sous-inféodaient eux-mêmes à d'autres seigneurs dont le principal fut Hugues de Chàteau-Chinon , fondateur en 1 235 de l'abbaye du Yal-St-Georges. De cette maison, la seigneurie passa par mariage à celle des Mello, gentilshommes picards, qui étaient seigneurs de Saint- Bris-en-Auxerrois depuis le commencement du Xlle siècle. L'un d'eux fut connétable de France après la mort de Raoul Ier, comte de Clermont. Dreux de Mello, 4e du nom, n'eut qu'une fille, Jeanne , qui épousa en 1319 , Raoul Ipr de Brienne, comte d'Eu, connétable de France, et lui apporta en dot la terre de Chàteau-Chinon. Raoul II de Brienne, son fils, fut cet infortuné connétable que Jean-le-Bon fit mettre à mort au moment où il revenait d'Angleterre, sur parole, pour obtenir de ses vassaux 80,000 écus d'or,
prix de sa rançon. La terre de Château-Chinon fut donnée à Jeanne de Biïenne, sœur de Raoul, qui avait épousé son cousin , Gauthier de Brienne, duc d'Athènes. C'est ce même Gauthier de Brienne qui était à la tête de la noblesse aux fameux Etats-Généraux de 1355, où Etienne Marcel commença son rôle de réformateur, et qui se lit tuer à la bataille de Poitiers (1356), à la droite de son roi. La duchesse d'Athènes , sa veuve, jouit de la terre de Château-Chinon jusqu'en 1389, époque où elle fut confisquée par Charles VI, sous le prétexte quelle n'avait été abandonnée qu'à condition de réversion à la couronne faute d'iioirs mâles. Charles VI, possesseur de Château- Chinon par suite de cette confiscation, cède la seigneurie à Louis II de Bourbon, en échange des terres de Gaille-fontaine , Rosoy et Saint- Saen, appartenant à Mahaut de St-Pol, comtesse de Valois, dont Louis de Bourbon , son neveu, devait hériter. Ces terres avaient été prises par Jean-le-Bon pour parfaire le douaire de la reine Blanche (Blanche de Navarre , seconde femme de Philippe de Valois). Cette cession est faite à condition de foi et hommage. A Louis II de Bourbon succède Jean Ier de Bourbon, son fils. En 1412, la ville est prise par les Armagnacs et re-
prise par les Bourguignons qui ruinent ses murs et son château. A la mort de Jean de Bourbon, son fils, Charles Ier, entre en possession de la seigneurie (1434), il a un procès avec les habitants de Chàteau-Chinon relativement à la taille queceux-ci refusent de payer, prétendant être de libre condition. Isabeau de Bourbon , sa fille, épouse Charles, comte de Charollais, plus tard Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne, et lui apporte en dot Château-Chinon (1454). Le comte de Charollais termine la contestation entre son beau-père et les habitants en brûlant leur ville (1461). En juin 1475, bataille de Guy, près de Château-Chinon (1) entre les troupes de Charlesle-Téméraire et de Louis XI. Avant cette bataille, Château-Chinon est pris et repris alternativement par les Français et les Bourguignons.
A la mort de Charles, Louis XI s'empare de la Bourgogne, au mépris des droits de Marie, héritière du duc, et donne la seigneurie à Jean II
(1) On est peu d'accord sur le théâtre de cette bataille Nous pensons qu'elle put se donner à un kilo mètre au nord de Chàteau-Chinon dans les champs de Guy. Moulins-cn-Gilberl réclame ardemment pour Sermages ; Moulinscl Chàteau-Chinon ontaujourd'hui leur Alise.
de Bourbon, qui en jouit jusqu'au traité d'Arras (1482). Après ce traité, elle rentre en la possession de Maximilien d'Autriche, époux de Marie de Bourgogne. Elle appartient successivement à Philippe-le-Beau, son lils, à Charles-Quint, son petit-fils, puis à Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien et tante de Charles-Quint, qui en était propriétaire lors de la rédaction de la coutume de St-Pierre-le-Moûtier en 1515. Mézeray et Varillas prétendent que cette seigneurie fut cédée à Charles-Quint par le traité de Madrid (1526), c'est une erreur; elle était en 1518 en la possession de Jeanne de Hochberg, duchesse de Longueville qui l'avait reçue de Marguerite d'Autriche en compensation d'autres terres dont cette dernière s'était emparée. Château-Chinon appartient ensuite au marquis de Rothelin, duc de Longueville; à sa fille, Françoise de Longueville qui épousa Louis 1er de Bourbon-Condé. En 1543, les habitants du bourg et village de Château-Chinon obtiennent de François Ier l'autorisation d'y établir un octroi pour la réparation et l'achèvement de leurs fortifications, et Louis de Conclé , leur seigneur, leur abandonne les débris de son château qui servent à construire la porte Notre-Dame actuelle (1561).
Ce prince est lue à Jarnac (1569). et sa veuve jouit de la seigneurie jusqu'en 1601. En 1588. peste si meurtrière qu'il ne serait resté à Chàteau- Ghinon. d'après la tradition, que d"ux habitants vivants.
Trois ans après, en 1591. pendant la Ligue, la ville, occupée par un parti de ligueurs, est assiégée par Jean d'Aumont, maréchal de France, et Louis de Gonzague, duc de Nevers : elle capitule — 18 avril 1591 — et est livrée au pillage. Après la mort de la princesse de Condé. son fils. Charles de Bourbon-Condé, plus connu sous le nom de comte de Soissons, lui succède. Il concède en 1607 aux habitants de Chàteau-Chinon la totalité de leurs bois-usages, (800 arpents environ), il meurt en 1612 et sa veuve, AnnedeMoutaiié, continue à jouir de la seigneurie jusqu'en 1644. Leur fille, Marie de Bourbon- Soissons avait épousé Thomas-François de Savoie-Carignan de prince Thomas), elle lui apporte en dot !e comté de Soissons et celui de Chàteau-Chinon dont il entre en jouissance à la mort de sa bellemère. La maison de Carignan. qui règne actuellement en Italie dans la personne de Victor- Emmanuel, possède la terre de Chàteau-Chinon jusqu'en 1719 où elle est vendue à Louis de
Mascrani, président au grand Conseil, moyennant 325,000 livres , chiffre bien au-dessous de. sa valeur, ses revenus féodaux seuls s'élevant à 60,000 livres. Ce seigneur entame avec les habitants un procès fameux au sujet des droits de loàs (20 deniers pour livre en cas de mutation) qui se percevaient sur tous les héritages, même francs. situés dans sa justice, et prétend les forcer, en 1726, à se reconnaître serfs. Son fils, François Mascrani lui succède ; enfin, la seigneurie a pour dernier propriétaire, le gendre du précédent, Laurent Planelli de la Valette , marquis de Maubec, sur qui elle est confisquée le 19 nivôse an III.
Les droits féodaux du comté de Château-Chinon n'offraient rien de bien particulier, sauf toutefois le droit bizarre, mais commun dans le Morvan, qu'avait le seigneur, encore en 1789, de prendre toutes les langues des bœufs, vaches et veaux qui se vendaient dans la ville, et le droit lucratif, dit droit de lods, qui consistait, comme on vient de le voir, à prélever 20 deniers pour livre sur tous les héritages, même francs vendus dans l'étendue de la seigneurie ; et cela indépendamment des droits de quint denier, de tiers denier, de retenue sur tous les héritages tenus en
fief, en bordelage ou à cens, également vendus. Ces droits, nous l'avons déjà dit, produisaient au seigneur un revenu de 60,000 livres. La terre renfermait en outre près de quatre mille arpents de bois exploitables.
Les principaux fiefs , vassaux du comté de Château-Chinon, étaient La Tournelle, Argoulais, Fretoy, Maison-Comte, Quincize, St-Léger, Saint- Péreuse, Montbaron, Brinay, Àunay... etc., etc. et plusieurs fiefs considérables en Bourgogne et en Nivernais.
Le château féodal, qui n'offre plus que des ruines informes, se composait , lors de sa destruction , d'un corps de logis rectangulaire , flanqué de cinq tours, quatre d'angle et la cinquième, à laquelle une petite chapelle était adossée, foftnant donjon. Une ligne de courtines, reliées par des tours rondes et engagées, le défendait au nord et à l'ouest. Ce château construit sans doute dès le début de la féodalité, fut successivement modifié. Réparé par Charlesle-Téméraire en 1467, il fut détruit en 1478, croyons-nous, lorsque Louis XI s'étant emparé de la Bourgogne, en fit démolir et raser toutes les forteresses qui ne pouvaient être gardées ou défendues.
L'histoire d'une ville, aux siècles passés, n'est guère autre chose que son martyrologe , et, comme on a pu le voir, rien n'a manqué à celui de Château-Chinon ; si nous récapitulons ses désastres pendant une période de cinq à six siècles, où l'histoire de cette ville peut être considérée comme authentique, nous la voyons prise et reprise par les Armagnacs et les Bourguignons ; brûlée par Charles-le-Téméraire ; prise et reprise par les Bourguignons et les Français pendant la lutte du duc de Bourgogne avec Louis XI ; mise à sac par les Huguenots, décimée par la peste, ruinée par des procès interminables, et cela sans compter les menues catastrophes qui nous échappent.
Eut-elle au moins en compensation cette liberté municipale qui fut la grande œuvre des XIe et XIIe siècles ? Nous en doutons ! Dans notre histoire de Château-Chinon, nous avons donné à cette question importante tous les développements quelle nécessite, mais nous ne pouvons ici qu'indiquer ces deux faits principaux : l'absence de charte d'affranchissement (1) et la
(1) L'absence de charle cTaffranchissemenl s'expliquerait selon nous, par une particularité de la coutume de Château-Chinon, où les serfs avaient ledroit d'à-
tardiveté de 1 echevinage qui n'apparaît qu'au commencement du XVIIe siècle ; echevinage dégénéré, comme bien on pense, sans juridictions (1), sans individualité, primé par les officiers du seigneur, et où l'on ne trouve pas même l'ombre des mâles traditions de la liberté communale passée ! Cependant, disons-le à sa louange, cette ville eut aussi sa velléité d'indépendance ; mais elle lutta pour la conquérir contre un trop rude adversaire, Charles-le-Téméraire, et cette lutte n'eut malheureusement pour résultat que de resserrer encore sa chaîne (2).
Chàteau-Chinon était donc avant 1789 , la capitale du Morvan , le chef-lieu d'un comté, le siège d'une élection, d'une subdélégation, d'un grenier à sel, d'une maréchaussée, d'un bailliage seigneurial. Outre son prieuré de Bénéliéner leur tellement à personne franche. La mainmorte y était par conséquent abolie en fait.
(1) Les armoiries, symbole d'anciennes franchises cl preuve d'une juridiction municipale, manquent à Chàlcau-Chinon.
(2) Dans une transaction qui eut lieu en novembre 1-kil entre Charles-le-Téméraire et les habitants de Chàleau-Chinon , ils se reconnaissent, serfs, taillables, corvéables et mainmor tables.
dictins, il possédait un couvent de Capucins, fondé en 1638, un hôpital créé par ses premiers seigneurs, et comptait 1,400 âmes. Etienne Ladone l'avait appelé « Tola celeberrimus urbe vicus » et le viens se disait lui-même avec un naïf orgueil « la petite ville de grand renom. » La Révolution éclata ! . . . et elle en fit tout simplement le chef-lieu de l'un des neuf districts du département de la Nièvre , mais en retour elle lui donna la liberté.
La tempête révolutionnaire lui fut clémente; elle lui valut seulement la visite des proconsuls conventionnels Collot-d'Herhois , Laplanche et Lefiot, qui signalèrent leur passage par la destruction de titres féodaux importants pour son histoire, et l'arrestation de quelques suspects. La chute de l'empire la livra aux alliés, qui lui firent regretter les Bourguignons et les Huguenots, en la traitant, durant trois ou quatre mois, en pays conquis; enfin, 1849 et 1854 lui amenèrent le choléra et son cortège de deuils.
Chef-lieu du 4e arrondissement du département de la Nièvre , aujourd'hui l'humble cité Morvandelle , peuplée à peine de trois mille habitants, n'a rien à envier cependant à ses
compagnes plus heureuses (1). Pauvre, elle s'efforce de les suivre dans la voie du progrès; mal bâtie, d'un aspect triste, d'une altitude presque ridicule, elle cherche à faire oublier par sa cordialité ses trop nombreuses imperfections physiques : et pourtant, malgré ses efforts, les routes magnifiques qui la sillonnent n'y amènent que de rares visiteurs ! Aujourd'hui d'ailleurs que le railway est devenu le locomoteur obligé des curiosités nomades , le grand dispensateur de la prospérité des villes, si le passé de la nôtre fut sombre, son avenir est moins riant encore ; aussi, mélancoliquement assise sur son sommet inaccessible, semble-t-elle regarder par delà l'horizon si elle ne voit pas venir ces nefs aériennes, promises par un hardi novateur à ces destins futurs, ces arches voyageuses dont elle peut espérer devenir VArarat hospitalier.
Que cet espoir se réalise jamais ! Que les tou-
(1) Chàtcau-Chinon possède presque toutes les inslilulions, même de luxe, de la civilisation actuelle ; bibliothèque, musée, sociétés de pisciculture, d'agriculture, sociô'.é chorale et instrumentale, bureau télégraphique , caisse d'épargne , fontaines publiques, société de secours mutuels, hôpital, bureau de bienfaisance, ouvroir, etc.
listes atmosphériques , les seuls qu'elle puisse rêver, y abordant un jour, osent affronter les pentes caillouteuses de ses rues escarpées , ils verront alors que la vieille capitale du Morvan tient plus qu'elle ne promet, et que, tout en s'efforçant de cacher à leurs yeux son église déplorable, elle peut montrer du moins hardiment sa halle élégante, son palais de justice classique, ses vastes prisons, les trois tours encore debout de son ancienne enceinte, sa porte de ville avec pont-levis et mâchicoulis, une gracieuse maison du XVIIe siècle, etc. Elle pourra même signaler aux archéologues quelques vestiges des vieux âges : une villa des druides, un souvenir de leur culte détrôné, et un de leurs autels déserts (1).
Mais ce qu'elle fera admirer à tous avec une légitime fierté, c'est l'horizon splendide et sans bornes, c'est l'immense panorama, si complet, si varié et peut-être sans rival, qu'elle découvre du haut de ses 600 mètres ! c'est là, tout à ses pieds, ce paysage pyrénéen, aux pentes abruptes,
(1) Atrvye à deux kilom. de Chàteau-Chinon, où l'on a trouvé des vestiges de conslruclions romaines. — La Chapelle du chêne. — La Maison du lovp, au pied du vieux château, dolmen douteux
au torrent écumeux (1) ! c'est . en un mot, la beauté, tour-à-tour sauvage et coquette , mais jamais banale de ce Morvan qui l'entoure ! de ce Morvan méconnu encore aujourd'hui, mais qui, nous osons le prédire, arrachera un jour aux touristes mieux inspirés, un cri d'admiration , et aux artistes, un soupir de regret !
Château-Chinon est la partie de Jean Sallonnyer, qui, d'après la tradition , inventa, vers le milieu du XVIe $ihcle,le flottage à bûches perdues et à qui le Morvan devrait alors son unique commerce et sa prospérité actuelle (2) ; de l'abbé Cassier, auteur de poésies agréables ; de Jean Bazot, grammairien d'une notoriété contestable : enfin, du baron Goguelat, secrétaire de Marie-Antoinette, dont le dévouement est acquis à l'histoire.
(Ij L'Yonne, la rivière des vallées de Bullet, ou plutôt selon nous, Vis-cona,\e confluent de rivières L'Yonne étant formée par la réunion de cinq ou six ruisseaux.
(2) ÎNous tranchons là une question indécise entre Moulins-Engilbert et Château-Chinon ; niais Sallonnyer nous est donné par la tradition, et que le que soit sa part dans l'invention du flottage, nous ne pouvons l'abandonner à Moulins que sur une preuve matérielle.