CHAPITRE VII
THOULEURS, LAROCHE-MILA.Y.
Une promenade à Laroche-Milay succède assez ordinairement à l'ascension du Beuvray : si l'heure le permet, on s'achemine de l'auberge du Puy par le village de Petiton et la fraîche vallée de la Séglise, où se réunissent toutes les sources qui descendent de ce côté de la montagne ; trois heures sont ensuite nécessaires pour regagner Saint-Honoré. A cet aspect , émergeant d'un fourré d'arbres au feuillage sombre, à la pointe d'un rocher haut de cent mètres dont la base plonge dans une eau limpide, la masse du château moderne, malgré sa froideur architecturale, offre à l'œil un spectacle imposant et gracieux à la fois.
Néanmoins nous conseillons de consacrer une journée entière à Laroche et d'y venir par la
route de Luzy, Chiddes . Thouleurs et Saint- Gengoult. On peut alors visiter en détail une contrée très-intéressante et rentrer à l'établissement avant la nuit : on peut surtout proposer cette excursion aux dames, sans lesquelles point de bonne partie, et leur laisser le temps de suivre leur traitement avant de se mettre en route.
De Saint-Honoré à Chiddes rien d'intéressant qui n'ait été précédemment décrit ; comme tout le Morvan Chiddes possède des débris antiques, aux A lis es, près du kilomètre 89, en construisant la route, on trouva des fondations considérables et des tuiles à rebords marquées des sigles de la dixième légion. L'église date du XIIe siècle. Au nord du bourg, le château de Champlevrier a remplacé un manoir féodal depuis longtemps disparu. Ce fief relevait de Laroche-Milay et devait à la baronnie foi, hommage et dénombrement. Le vassal se présentait au seuil du château à pied, sans éperons, ses titres d'inféodation à la main et fléchissait le genou devant son suzerain, qui le relevait et le baisait sur la bouche en disant : chaussez-vous biau sire. On lui ratta-
chait ses éperons et les deux gentilshommes s'en allaient festoyer de compagnie.
Actuellement Champlevrier appartient à la famille Thirouxde Saint-Félix qui a donné plusieurs Viergs à Autun, des hommes distingués à l'administration . de braves officiers à l'armée.
Trois kilomètres plus loin que Chiddes, dans les bois, après avoir traversé un ruisseau et remonté quelques centaines de pas à l'est, la route incline brusquement au sud et se dirige vers le château de Rivière ; cependant un chemin accessible seulement aux piétons et aux charrettes à bœufs pique droit à la croix de ïhouleurs. 11 faut le suivre, les équipages contourneront la montagne et iront attendre à Saint-Gengoult.
Ici nous ouvrons. une parenthèse.
Voulez-vous éviter les fatigues d'une montée rapide, et la chance de former, c'est-à-dire de vous égarer — foris-viâ-- prévenez, quarantehuit heures à l'avance, M. Leitz, aubergiste à Laroche-Milay. qui vous enverra, si le temps est beau, une charrette au bas du bois de la Pierre du côté de Chiddes. Voulez-vous déjeuner aux ruines de Thouleurs, — une vue des plus ma-
gnifiques qu'il vous sera jamais donné d'admirer ; — en même temps que la voiture faites demander une collation à Mme Leitz, élève de Bruchon !
Voyez en passant ce chêne séculaire qui s'est greffe par approche à un vieux charme, si bien que les deux troncs n'en font plus qu'un seul ; cette curiosité végétale est en même temps un jalon qui enseigne le bon chemin. Arrivé à la croix on prend à gauche ; deux, sentiers se présentent, parallèles au début comme ceux dû bien et du mal ; il faut suivre celui de droite, traverser un bouquet d'arbres verts, gagner un grand pin du Lord et se confier enfin aux méandres du Vialet tracé à travers les masses granitiques. Par là descendit dame Aliénor le soir du malheur.
Avec ses entassements de rochers et ses avenues tourmentées, que quelques arbres jetés en travers rendaient inabordables ; avec cette enceinte du nord dont le caractère cyclopéen se révèle tout d'abord, Thouleurs nous rappelle une forteresse celtique ; le moyen-âge en a fait son profit, sans lui rien ôter de son aspect sauvage et primitif. Si nous en avons bien saisi l'ordonnance, le château dont les ruines jonchent
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le sol se composait d'un corps avancé . protégé par une tour massive, un vaste donjon venait ensuite, puis au nord une enceinte formée d'escarpements naturels à l'est et à l'ouest, et fermée au nord par des blocs rapportés et peut-être par des palissades ; le tout protégé de trois côtés par des pentes abruptes. Au levant une profonde excavation circulaire fut vraisemblablement un réservoir d'eau. Les murs ont deux mètres d'épaisseur, ceux du donjon sont en partie debout ; un hêtre énorme a poussé dans l'intérieur.
Si l'atmosphère est calme on distingue aisément Autun et sa flèche élancée, la haute tour que surmonte la vierge bénissante, et tout au loin les neiges éternelles du Mont-Blanc.
Thouleurs n'a pas d'histoire ; poste d'observation, refuge plutôt que manoir seigneurial, ce castel dut tomber durant les querelles de Charles-le-Téméraire et de Louis XI vers 1475.
Des boulets de canon retrouvés dans les ruines n'infirment en rien cette opinion : sous Charles VII,
« Déjà Salisbury traîne l'artillerie, »
a dit le poète ; et dès l'an 1377, les ducs de
Bourgogne avaient une fabrique de canons à Chalon-sur-Saône.
Revenons maintenant à la croix, le chemin de gauche va nous conduire à Saint-Gengoult. . ,
Et dame Aliénor ?.„.... nous n'avons garde de l'oublier :
Signez-vous passants qui passez Et priez pour les trépassés !
Thouleurs n'a point d'histoire, mais il a des légendes. Hubert Vaillant, ditLabrisée, ancien valet de meute devenu laboureur, ayant besoin d'un hêtre pour chausser des harnais, attela ses vaches, fit signe à un voisin complaisant et la nuit venue monta au bois du comte : de tous les modes d'acquérir la propriété c'est le moins dispendieux. L'arbre abattu, mis en billes et chargé, le compagnon prit les grands devants en éclaireur; l'autre s'en venait doucement, la conscience tranquille, le comte a tant de pieds d'arbres : puis cela vient sans semer, c'est l'argument irrésistible.
Environ l'heure de minuit, au plus profond du bois, vers les magnes, un bruit de chasse se
fit entendre, et se rapprochant par degré devint bientôt une poursuite chaudement appuyée. Ah )oup-vérou t fit notre homme, qui peut bien chasser à pareille heure ? gageons que c'est le piqueur noir de Limanton ; hier il était à Champievrier, ces nègres sont cousins du diable, ça voit de nuit comme les chats.
Chose étrange pourtant . la chasse semblait ne point toucher terre ; mais la nuit est pleine de tromperies, sans compter les échos. Bientôt le doute ne fut plus permis, meute et piqueur passèrent, ils couraient au-dessus des chênes les plus élevés dans un cercle dont le vieux château formait le centre.
L'attelage tremblait de tous ses membres, le conducteur appuyé sur son aiguillon demeurait partagé entre l'horreur d'un bon chrétien pour une œuvre infernale, et l'admiration du veneur émérite en présence d'un déduit de chasse si bien mené.
Après un court défaut il y eut reprise à vue. le gibier baissait de pied ; haly ho ! harlou ! harlou ! hou ! hurlait une voix de l'autre monde; haly ho ! harlou ! cria Labrisée emporté par la
situation. Les chiens buvaient la bête, bientôt ce vint aux abois, enfin à la mort. Alors la même voix: « Tu as été à la peine, voici ta part du plaisir ! La moitié d'un corps de femme tomba lourdement sur la charrette.
C'était l'heure de détaler, mais l'attelage semblait fixé sur place par une force invincible; Vaillant fou de terreur frappait de la pointe et du manche, un choc terrible le jeta évanoui sur le revers du chemin. Aux premières lueurs du jour, l'ami revint et le trouva dormant dans une mare de sang. Les vaches avaient rompu leur joug et paissaient tranquillement dans la clairière voisine, la charrette avait buté contre une souche ; de la femme morte nulle trace. Ramené au logis, reconforté d'une pinte de vin chaud, Vaillant conta la terrible aventure. Il apprit alors qu'au temps du comte Bernard, ensorcelé par une créature venue on ne sait d'où, le sire de Thouleurs, un soir, entraîna sa vertueuse épouse vers la chesnaie fcdu Molan et remonta seul au sombre manoir. La croix marque l'endroit où le corps d'Aliénor fut retrouvé.
A son tour, la méchante femme cause première du forfait comparut devant Dieu : elle
revient à certaines époques , toujours poursuivie par le noir chasseur avec sa meute affolée , elle doit souffrir mille morts : c'est son jugement.
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Saint Gengoult, chapelle du onzième siècle, eut jadis titre de paroisse ; devenue propriété particulière, c'est maintenant le lieu de sépulture de la famille Bertrand de Rivière.
Plus loin, à gauche du pont, voici le prieuré de Vanoise fondé au dixième siècle par les barons de Laroche qui le dotèrent richement : parmi ses droits le prieur comptait celui de pêcher dans la Séglise la veille de l'Assomption, jour qu'il régalait. De l'église, jadis vaste et célèbre, il ne reste à Vanoise qu'un modeste oratoire pieusement conservé par le propriétaire actuel ; les nourrices y appoitent des offrandes.
Remontons maintenant la colline que le château couronne ; de ce côté elle est couverte d'arbres verts et de vastes jardins parfaitement entretenus, qui s'étagent en terrasses jusqu'aux, fossés depuis longtemps comblés de l'ancienne forteresse.
Placées en vedettes au pied du Beuvray,Glenne
la celtique et la Roche du Chevalier — rupes militis — création toute romaine, héritèrent des biens et des prérogatives de l'oppidum Eduen. condamné par la politique des Césars à l'abandon précurseur de la mort. Quand parut la féodalité Glenne et Laroche appartinrent au même maître; quand vint l'hérédité des bénéfices autant l'oppidum, autant le castrum qui lui succéda avaient eu de possessions, autant les deux châteaux comptèrent d'arrière-fiefs. Par la suite. Glenne amoindrie devint eliâfcelïenie ducale : Laroche s'appropria et sut garder la meilleure part du commun patrimoine. L'usage de s'assembler au Beuvray à certaines époques et d'y tenir foire ayant persisté malgré la conquête, les barons de Laroche y perçurent les redevances et y tirent la revue de leurs vassaux.
D'autre part, les évoques et le chapitre d'Autun envoyés de bonne heure en possession du domaine des anciens temples et de fonds confisqués sur les païens récalcitrants : enrichis par les libéralités des rois et par la piété des fidèles, devinrent avec le temps de puissants seigneurs terriens. 11 en résulta pour eux de fréquentes altercations avec leurs redoutables voisins de Laroche dont les domaines s'étendaient jus-
qu'aux portes d'Autun, et qui se montraient en toute occasion disposés à dépouiller le clergé, surtout depuis le mauvais exemple donné par Charles-Martel.
Tantôt le glaive spirituel avait raison des armures d'acier ; tantôt il fallait se résigner, faire la part du loup et, moyennant certaines concessions, se donner un de ces pillards pour défenseur ; ce fut l'origine de l'avouerie ; Ponce de Glenne était avoué de Saint-Symphorien d'Autun en 1077. Son 111s Guillaume, le premier seigneur nommé aux archives de Laroche, prit la croix en 1095.
Le plus heureux pour l'église c'était qu'en vieillissant le diable se fit hermite. En 1177 Renard, seigneur de Glenne et de Laroche-Milay, voulant réparer les exactions et nombreux dommages — gravamina et dampna plurima — dont lui et les siens devaient compte à Saint-Nazaire, son fils Ponce y consentant, donne à cette église la montagne de Romanay et restitue la vigne du Gios-Vilers par lui volée — vineam quœ dicitur Clausum de Vïlers quam abstulerat ex toto guerpivit. ■ — En retour, pour le bien de l'âme des dits Renard et Ponce, le chapitre promet d'entre-
tenir nuit jour, à perpétuité, un cierge allumé devant l'autel de Saint-Nazaire.
Aalis ou Alix fille de Ponce, mariée ù Jean de Chatillon-en-Bazois , lui porta la moitié de Glenne et toute la seigneurie de Laroche-Milay, dont Jean fit hommage à Pierre de Gourtenay comte de Nevers en 1185. Quarante-sept ans après, dame Alix fonde son anniversaire à Saint- Nazaire ; en 1236 Eudes de Chatillon, fils d'Alix, assigne cinq sous de rente annuelle sur les revenues de la foire du Beuvray, à distribuer en aumônes pour le remède de l'âme de Guillaume l'un de ses servants.
Eudes, on le voit, vivait en bons termes avec l'église, néanmoins il soutint en 1250 un procès contre l'abbé de Cluny, touchant le prieuré de Semelay fondé par ses ancêtres qui s'en étaient réservé la sauve-garde. Ancel de Pomard, évoque d'Autun, parvint à concilier les parties.
Jean, fils et successeur de Eudes, ayant quelques griefs contre Guy de la Perrière son vassal, celui-ci se réfugia avec plusieurs des siens au cloître d'Autun qui jouissait du droit d'asile. Pareil obstacle ne pouvait arrêter un seigneur
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assez puissant pour lever trois mille hommes sur ses domaines; au mois de mai 1251, après la revue du Beuvray, Jean de Chatillon vint en grande compagnie attaquer le cloître qui n'était pas encore fermé de murailles, mais seulement défendu par des fossés et des palissades. Il le força, enleva Guy de la Perrière, ses compagnons, leurs armes, harnois et équipages — cum armis et equitaturis. — Cette guerre dura deux ans, sans que l'excommunication fulminée contre les ennemis du cloître pût arrêter les entreprises du seigneur de Laroche ; on peut se figurer les pillages, meurtres et incendies qui en résultèrent de part et d'autre.
L'évêque Ancel et Guy archidiacre de la prirnatialedeLyon, intervinrent et amenèrent une composition.
Jean consentit à se départir de son droit de franc-alleu sur vingt livrées de terre sises entre le château de Laroche et la ferme de Montequot, et à les tenir du chapitre en fief à perpétuité. De plus, en réparation de l'atteinte portée aux franchises et du dommage causé au cloître — pro fractione daustri — le puissant baron dut suivre en chemise et en hauts-de-chausses — nudus in camisia et bracis. accompagné de cinq hommes
n obles. une procession solennelle à la primatiale de Lyon, et renouveler la même pénitence avec tous les compagnons de son méfait aux églises d'Autun, Langres, Châlon, Maçon et Nevers. Il promit en outre de rendre au cloître Guy de Laperrière avec sa suite, armes et bagages; sinon de fournir en leur lieu et place des hommes et le reste de qualité et valeur égale ou supérieure ; finalement de tenir prison en la geôle située au bas du cloître, à la merci du chapitre. (A. de Charmasse, cap. de l'Egl. d'Autun, passim.)
De tout quoi . à notre avis , voici ce qu'il advint. Jean de Laroche garda les vingt livrées de terre, traita Guy de Laperrière selon son bon plaisir, et s'il suivit la procession ce fut l'épée au flanc, en tabard de chevalier. Une clause prudemment insérée touchant le soin de sa sûreté personnelle, ne lui permit jamais d'accomplir la pénitence — non potuit ire securé — mais la charte resta au trésor du chapitre , comme un salutaire épouvantail pour de moins fiers compagnons.
Jean de Laroche acquit en 1255 de Hugues de Neublan des droits que celui-ci possédait encore sur Glenne : trente ans plus tard il céda la terre et seigneurie de Laroche-Milav à Henri de Cha-
tillon son frère puiné qui lui en lit foi et hommage.
Girard, successeur d'Henri en 1327, refusa le devoir que ses prédécesseurs avaient accoutumé de rendre au comte de Nevers, soutenant que ses domaines étaient de franc alleu ; le comte dut acheter à prix d'argent la soumission du trop puissant vassal.
Le terrier nomme ensuite :
Jean de Chatillon, en 1385.
Charles de Mello et Ysabeau de Montagu. en 1407, dans un acte de concession de droits d'usages aux habitants du hameau des Jours. Les deux époux vivaient encore en 1480 , s'il faut tenir pour un même nom les variantes : Mêlé 1445 et Meuloi 1460, qui se lisent sur plusieurs pièces des archives.
Successivement occupé par les troupes de Charles-le-Téméraire en 1474 et l'année suivante par l'armée royale, le château eut beaucoup à souffrir mais fut promptement réparé.
Laroche-Milay était alors aux mains de l'illus-
tre maison de Vienne, dont un membre permit vers ce temps aux bourgeois du lieu de se clore de murailles et, moyennant une rente de cinq sous par feu, de se retraire au donjon avec leur butin en cas d'imminent péril ; une caserne fut disposée à cet effet.
Gaspard de Vienne, possesseur en 1515, accorda de nombreux affranchissements ; il succomba dans un duel en 1539. Inhumé dans l'église malgré les prescriptions canoniques, le grandvicaire d'Autun intervint et ordonna que le corps îûtjeté à la voirie, ou du moins déposé en terre profane. Jeanne d'Aumont veuve de Gaspard appela comme d'abus au parlement de Paris ; sur quoi le grand-vicaire métropolitain de Lyon infirma la sentence d'Autun et en donna l'absolution.
Jeanne d'Aumont remariée à Jean de Sassenage, perdit bientôt ce second mari ; douée d'un caractère viril , cette dame sut maintenir tous les droits de sa seigneurie ; les actes de son administration sont nombreux aux archives. Le premier mercredi de mai 1547, elle passa en l'haut du Beuvray une solennelle revue de ses
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vassaux, ce fut la dernière ; depuis ce temps les juges de tous les àrri ère-fiefs s'assemblèrent à Laroche le lundi après la semaine de quasimodo, et réglèrent les affaires qui se traitaient précédemment au Beuvray, soUs la présidence du bailli du lieu. Le dernier de ces officiers fut M. Bertrand, grand-père de l'honorable notaire actuellement en charge.
Jeanne d'Aumont vivait encore en 1556, quoiqu'il existe à cette même date des actes de François de Montmorency, fds du connétable, agissant à titre de propriétaire ; ce seigneur était à Laroche en 1570.
Sa fille Marguerite porta la baronnie à René de Rousselé, marquis de Lâché, qui devint dans la suite conseiller du roi Henri IV.
Le dernier de cette maison qui ait possédé Laroche-Milay , François Joseph, mari de Henriette de Quatrebarbes, fit refaire le terrier en 1708. Ce soin fut confié à maitre Lardereau, procureur fiscal , qui raconte les nombreuses défaillances où le firent tomber ces vieilles écritures dont il transcrivait à peine six lignes par j ournée : son travail n'en contient pas moins
une foule de renseignements précieux, notamment la liste de toutes les anciennes familles de paysans relevant de la baronnie.
Laroche fut achetée vers ce temps par Hector, marquis puis duc de Villars . maréchal de France . le sauveur de la monarchie de Louis XI Y.
Yillars rasa le vieux manoir croulant de vétusté et bâtit à sa place le château que nous voyons aujourd'hui ; de l'enceinte fortifiée il conserva seulement une tour à demi ruinée qui servait de prison. La veuve du maréchal. Jeanne de Varengeville, revendit la terre à Louis de Laferté-Meun comte de Solières, aïeul du possesseur actuel. Au commencement de ce siècle le comte-duc de Rivière, traqué par la police à l'occasion dune conspiration célèbre, trouva au château de Laroche un asile si sûr, des amitiés si dévouées que nul dans le pays ne soupçonna sa présence.
Accoudé à l'angle de la terrasse, en regard de Thouleurs, le visiteur voit à ses pieds un véri-
table abîme ; un peu plus loin, par un gracieux contraste, la Séglise fuit en murmurant sur son lit de cailloux : ici des bois, là des collines aux lignes assouplies ; plus loin encore Montpëroux, le vieux manoir des Palatain-de-Dyo,rajeunipar une restauration intelligente ; à droite l'Appenelle qui domine Luzy : naguère on y trouva des vestiges de castramétation, du charbon, des osse-, ments, des armes de bronze : enfin, dans la cendre bleue des derniers plans, les grands soulèvements de l'Auvergne ferment l'horizon.
Une allée s'ouvrant à droite au-dessus de la grille du parc conduit de plein pied à la grande roche d'où le château tire son nom ; cet endroit s'appelle le bout du monde, naturellement c'est le terme de l'excursion et la halte ordinaire des touristes. En y arrivant, on cherche tout d'abord à s'ancrer quelque part pour éviter un malheur; cette première impression passée on s'assied, on se case, on admire le paysage ; les plus hardis découvrent bientôt un sentier qui conduit aux prairies jadis grevées d'une singulière charge. Le premier char de foin récolté devait être amené au seigneur et surmonté d'un moineau soigneusement enchaîné. Nous n'avons pu découvrir l'origine de cette redevance,
ni la cause de cette grande rigueur envers le malheureux passereau. Nous avons été plus heureux en ce qui concerne deux autres coutumes qui ont duré jusqu'à nos jours.
Entre Malplaquet et Denain Villars était venu se refaire dans sa nouvelle acquisition ; un premier jour de janvier, entre messe et vêpres, il dirigeait sa promenade vers Vanoise, voulant rendre au prieur sa visite et ses souhaits de bonne année ; tout à coup un loup fou, l'effroi de la contrée, débouche d'un sentier et vient au maréchal avec la placidité sinistre dont ces fauves sont coutumiers. L'hésitation n'était guère permise, le vainqueur de Friedlingen se prit à fuir ; mais il avait cinquante-huit ans, la terrible blessure de Malplaquet était à peine fermée, tout l'avantage restait à l'assaillant, quand un solide gars armé d'une forte crosse de houx s'élance du domaine de Vanoise, attaque résolument la bête enragée et parvient à l'assommer. Le brave garçon ne soupçonna jamais quel service il rendit à la France.
Le manœuvre de Ripéroux survint à ce moment, aida à laver le sang de la blessure qui s'était rouverte et offrit au maréchal une belle paire de bas de fil qu'il portait dans sa poche,
pour se chausser en arrivant au bourg, suivant la coutume morvandelle justifiée par le mauvais état des chemins.
En récompense de sa belle conduite Fraichot, ainsi se nommait notre héros, reçut pour lui et pour ses communs parsonniers le droit de mener paître leurs vaches dans la forêt de Thouleurs. et d'y prendre tout le bois dont ils auraient besoin, à la seule charge d'apporter au château chaque année, le premier janvier, à l'issue de la messe, douze bâtons de houx tous pareils, à crosse recourbée, écorcés à blanc et festonnés au fer chaud ; plus un treizième de même forme mais plus gros, pour mieux rappeler la crosse dont Fraichot s'était si bien servi. Les bâtons s'entassaient dans la vieille tour où probablement il en reste encore. Cette rente fut servie jusqu'en 1841. M. de Laferté acquit alors le domaine de Vanoise et la redevance s'éteignit en même temps que le droit d'usage.
Le ma-nouvrier de Ripéroux ne fut point oublié ; désormais il posséda ses terres à titre d'entrage, moyennant cinq sous de cens annuel, une geline, un boisseau d'avoine et un bas de lin. La redevance convertie en une rente de trois francs est encore ponctuellement acquittée au premier janvier de chaque année.
Nous offrons ici l'expression de notre sincère gratitude à M. Bertrand de Laroche et à M. l'abbé Guillaumot de qui nous avons reçu des renseignements et des notes dont nous nous sommes grandement aidé.