‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 11 sur 17 · LES VŒUX DE MONTMARTRE · texte numérisé non relu

LES VŒUX DE MONTMARTRE

De tout temps Ignace s'était efforcé de grouper autour de lui des jeunes gens. En Espagne il en avait réuni trois, puis quatre qui lui avaient été très dévoués, mais qui au bout de quelque temps, s'étaient dispersés. A Paris, quinze mois environ après son arrivée, trois autres. Espagnols tous les trois, avaient encore recherché sa société ; c'étaient Peralta, Jean de Castro et Amador. Ils avaient fait, sous sa direction, les exercices spirituels. Pris ensuite d'un beau zèle, ils avaient été, pour couronner le sacrifice de leur orgueil, mendier dans les endroits de Paris où ils étaient le plus connus. L'imitation factice, même quand elle est sincère, n'exclut pas la maladresse. La tentative fut peu appréciée : les jeunes gens furent ramenés de force à l'Université et ils renoncèrent à leur projet. Ce n'était donc pas encore avec eux que devait se fonder la Société, bien que tous les trois — on a pris soin de nous le dire — aient vécu dans la suite en honnêtes et pieux chrétiens. L'un d'eux, Jean de Castro, devint même chanoine de Tolède.

Il y en eut d'autres encore qui le fréquentèrent dans une certaine intimité et qui eussent désiré s'attacher

k lui pour toujours. Maïs voyant qu'il ne fondait aucun ordre, ils ne crurent pas pouvoir attendre davantage, et ils entrèrent soit chez les franciscains, soit chez les dominicains, soit chez les chartreux. Les collaborateurs prédestinés fure ut donc ceux qui, se confiant à sa tutelle, voulurent bien lui faire crédit. Ils avaient, ceux-là, Tespoir d'aller comme lui et avec lui prêcher les infidèles, puis de mourir au milieu d'eux pour la foi du Christ. Telle était, dit Polanco, l'une des « raisons humaines qui les retenaient en suspens » près de leurs amis.

Cette élite compta d'abord six compagnons, Pierre Le Fèvre, François Xavier, Jacques Lainez, Alphonse Salmeron, Simon Rodriguez et Nicolas de Bobadilla.

Pierre Le Fèvre (de son vrai nom Pierre Favre) né en i5o6 à Villaret en Savoie, avait gardé tout enfant les troupeaux de son père. De-bonne heure il avait été tourmenté, mais préservé aussi des longs écarts, par un certain « désir désordonné de savoir et d'apprendre ». A dix ans il pleurait d'envie d'aller à l'école, tout en se sentant attiré, dans sa vie de berger solitaire, vers la dévotion et vers la pureté . Ses vœux avaient été exaucés. Après avoir étudié neuf ans dans son propre pays sous la conduite d'un saint homme, il avait été envoyé h Paris par sa famille en i525. Il avait été reçu bachelier es arts en iSa^ et, quelques mois après, licencié. On a vu comment il partageait la même chambre que François Xavier et Ignace, élève du premier, répétiteur du second. Il possédait le grec à fond, et son maître Péna ne trouvait que lui à consulter quand il était embarrassé par un texte d'Aristote. Enclin, sans aucun doute, comme tous les saints, à exagérer le récit de ses troubles et l'aveu public de ses fautes, il nous raconte en son Mémorial qu'il pécha souvent par les yeux, puis par l'amour de la vaine gloire et enfin par manque de tempé-

rance. Il se guérit de ce dernier défaut par un jeûne complet de six jours; quant à ses remords ou à ses scrupules, il en dut, en grande partie, l'apaisement à la société de son ami. C'est à lui aussi qu'il dut de pouvoir fixer ses désirs et voir clair dans sa propre vocation ; « car jusque-là, dit-il, sans pouvoir m'arrêter à rien, je voulais être tantôt médecin, tantôt avocat, tantôt régent, tantôt docteur en théologie, tantôt simple prêtre sans degré, tantôt religieux dans un cloître : j'étais plus ou moins agité selon l'élément qui dominait en moi. » La pratique des Exercices devait mettre fin à cette longue agitation. Pendant quatre ans cependant Ignace avait refusé de les lui faire faire (i), soit qu'il voulut pour son ami comme pour lui-même prolonger le temps où ils se donnaient tout entiers à des études dont l'ivresse de la dévotion les eût trop tôt désaccoutumés, soit qu'il crût mieux d'attendre que l'âme à laquelle il s'intéressait si profondément eût déjà, par ses propres efforts, comme débrouillé le plan de sa destinée.

Enfin, après avoir été faire en Savoie, où sa mère venait de mourir, un séjour de neuf mois, Le Fèvre, de retour à Paris , pratiquait ces Exercices si désirés, et presque aussitôt après il recevait les ordres sacrés.

Tel fut le premier prêtre de la Compagnie de Jésus. Destiné à mourir jeune (en i54o) il n'en eut pas moins

(i) Geneili veut réduire ces quatre ans à deux. C'est à tort. Le Mémorial (page lo de l'édition française du P. Bouix) dit positivement : « Il me conseilla de faire d'abord ma confession générale etc. ; car il ne voulait pas m'admettre aux autres exercices, quoique Notre-Seigneur m'en donnât un très grand désir. Ainsi se passèrent pour nous environ quatre années dans les rapports et Tesprit que je viens de dire. »

le temps de défendre victorieusement le catholicisme dans TAllemagne du Sud, d'être le maître du Bienheureux Canisius et de nous laisser un Mémorial empreint d'une piété à la fois touchante et originale : je veux parler de sa dévotion (admirée de saint François de Sales) envers les anges, anges des lieux, anges des cités, anges des églises, anges de chacun des fidèles. Cette dévotion il la recommandait, non seulement pour le bien des hommes, mais pour les anges mêmes; car, disait-il, « eux aussi désirent avoir quelques amis particuliers en cette vie qui est l'état de mérite ». Un tel homme n'était-il pas fait pour inspirer lui-même de l'amitié? Aussi les premiers historiens de la Compagnie disent-ils que, quand il mourut, il ne fallut, pour le remplacer, rien de moins que l'entrée si consolante de François de Borgia. Ils ajoutent qu'assailli sur les mers des Indes par une violente tempête, François Xavier l'invoquait déjà comme un saint.

Quant au futur apôtre de la Chine et du Japon, qui ne le connaît? Qui ignore que ce jeune Navarrais — un Français par conséquent, peut-on dire, étant donné surtout l'époque (1498) où il est né — s'était senti tout d'abord moins attiré vers Ignace et avait exigé de lui un peu plus d'efforts? C'était une nature riche et brillante. Un de ses historiens, Tosellini, rapporte sur les jeunes années de son héros ce passage d'un contemporain, le D^Navarro : « L'enfant n'avait pas son pareil, tant il était doux, aimable, poli, gai, plaisant même, d'une singulière pénétration d'intelligence, curieux d'apprendre, jaloux d'exceller en tout ce qui fait le gentilhomme accompli. Et cependant, malgré les instances de ses frères, qui voulaient l'attirer dans la carrière des armes, il préférait à toute autre gloire la gloire des docteurs. » Il vint donc a l'Université de Paris où il resta

sans înterruption, d'octobre iSaS (i) au i5 novembre i536. Licencié es arts en i53o, il devînt rapidement professeur et commenta publiquement Aristote au collège de Beauvais. Si dévoué qu'il fût à la science, il aimait encore à « se montrer », tâchait d'étendre sa réputation par sa tenue et son genre de vie, « dépensant bien plus qu'il n'appartenait à un cadet ». Ce fut a ce point, paraît-il, que son père voulut le rappeler. Mais la fille aînée de la maison, Madeleine, religieuse de sainte Claire, intercéda pour son frère en assurant qu'il serait un jour une des colonnes de l'Eglise, et le père céda. Il était aussi un peu vaniteux. : Ignace, qui le savait, prenait soin de lui amener des auditeurs, non sans lui commenter cependant la célèbre phrase des livres saints : Que sert à l'homme de gagner l'Univers, s'il vient à perdre son âme? Enfin l'éloîgnement diminua de jour en jour : le beau et fier Navarrais dut céder devant « la force de l'esprit qui parlait par la bouche d'Ignace » (vim spiritus loquentis in Ignatio sustinere non potuit). Dans la suite aucun des Pères de la Compagnie ne devait professer pour le fondateur une admiration aussi profonde, aussi respectueuse et aussi tendre. Il était payé de retour; car c'est à lui qu'Ignace aurait voulu laisser legouvernement de la société. On sait même qu'il le rappelait des Indes pour l'y préparer, mais que, quand sa lettre arriva en Asie, le grand apôtre n'existait plus.

Il avait fallu moins de peine pour gagner Jacques Lainez(né à Almazan l'an iSia); car ce jeune Castillan qui avait beaucoup entendu parler d'Ignace à l'Université d'Alcala, était venu a Paris expressément pour le

(i) Date donnée à l'encontre des divers écrivains, mais sur documents probants^ par le P. Gros (oiiv. cite).

retrouver. Il était k peine descendu de cheval qu'il se trouvait en face de lui, dans la cour de l'hôpital où il allait loger. Ignace l'aida aussitôt de ses conseils et du peu d'argent dont il pouvait disposer. Peu de temps lui suffit pour apprécier les ressources d'esprit du nouveau venu, destiné à devenir un des plus grands théologiens de son siècle, un des orateurs les plus écoutés et les plus décisifs du Concile de Trente, un diplomate capable de négocier heureusement avec Philippe II et avec Catherine de Médicis. S'il était déjà, au moins à quelque degré, ce qu'il fut plus tard quand il refusa la pourpre et faillit même, à ce qu'on prétend, devenir pape, c'était le plus scientifique, nous dirions aujourd'hui le plus intellectuel des six. C'était aussi celui qui cédait le plus à son sentiment personnel et qui tendait à exprimer le plus fortement sa propre volonté. D'une piété moins émotive que celle de ses compagnons — car il écrivit un jour à Ignace dans une lettre célèbre : « ayant fait mes prières avec larmes, ce qui m'arrive rarement, » — il eut parfois avec son chef de légers dissentiments qu'un profond amour pour la Compagnie et son fondateur dissipaient aisément et bien. Dans la suite Ignace le reprit souvent, avec une rigueur et une sévérité voulues, on peut presque dire affectées ; il trouvait qu'il était lui-même trop exigeant à l'égard des autres et trop peu ménager de ses plaintes ; mais il l'appréciait a sa juste valeur et il l'aimait sincèrement. Pierre Le Fèvre et François Xavier, les deux véritables saints, étant morts, on peut être certain qu'il dut prévoir avec confiance que Laînez allait devenir le second général de la Compagnie. Il lui avait du reste offert, une fois au moins, sa succession.

En venant à Paris, Lainez avait amené avec lui deux Espagnols plus jeunes encore (car aux vœux de

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Montmartre l'un avait 20 ans et l'autre 18). Le premier des deux était Alphonse Salmeron, né k Tolède. Il devait rester longtemps d'apparence gracieuse ; car en 1547, ^^ ^^^^ ^® '^^ qu'il était encore « jeune et imberbe ». Il n'en devait pas moins posséder à fond le grec et l'hébreu et partager au Concile de Trente les travaux de Lainez.

Le cinquième des compagnons, Simon Rodriguez, gentilhomme portugais, pensionnaire de son roi a l'Université de Paris, restera plus porté à la contemplation et à l'ascétisme qu'il ne convenait aux exigences de l'institut naissant et à ses règles. Aussi arrivera-t-il plus d'une fois que son maître aura besoin de relever son courage, d'apaiser ses craintes, de le faire renoncer à des rêves de solitude érémitique où une certaine mélancolie avait trop de part.

Nicolas de Bobadilla, pauvre Espagnol des environs de Palencia, qui avait achevé son cours de philosophie et commencé à enseigner a l'Université de Valladolid, avait un caractère tout opposé. Un commentateur autorisé de Bartoli, a cru pouvoir dire de lui : « c'était une nature abrupte et belliqueuse, ennemie des ménagements et ne redoutant aucun adversaire de l'Église. Saint Ignace voulant marquer la vertu solide et éprouvée qui se cachait sous ces dehors d'indépendance, l'appelait, en souriant, le seul hypocrite de là Compagnie. » A Paris, il l'aidait a surmonter les difficultés que lui opposait son peu de ressources : il l'aida plus tard à vaincre celles qu'il rencontra dans son tempérament et dans les défaillances de sa santé.

Tels furent les six premiers. Mais peu de temps avant leur départ de France, trois autres se joignirent à eux : Claude Le Jay, de Savoie, l'un des orateurs, lui aussi, du concile de Trente et l'un des premiers Pères qui

furent demandés, mais en vain, par divers princes de l'Europe pour les dignités épiscopales — Jean Codure, d'Embrun, que, de Rome, saint Ignace devait voir montant au ciel — enfin Paschase Broët, né k Amiens, dont saint Ignace, au moment où il voudra l'envoyer comme patriarche d'Ethiopie (i547) ^^^^ dans une de ses lettres : « Bonté, science et dignité extérieure, avec des forces et un âge convenable, je ne vois ces qualités réunies au même degré chez aucun autre membre de la Compagnie. »

Comment tous ces jeunes hommes, si différents d'origine et de caractère, mais tous également pleins d'ardeur et de piété, tous résolus à servir Dieu, devant lesquels cependant un avenir précis fut si long h se dessiner, restèrent-ils patiemment groupés autour d'Ignace? La part faite aux attraits mystérieux, soit de la nature, soit de la grâce, il faut se reporter au genre de vie qui les unissait. Quoique n'habitant pas tous ensemble, ils se retrouvaient presque tous les jours chez l'un d'entre eux, mangeaient souvent les uns chez les autres « (selon la vieille coutume des saints, » veteri sanctorum more, dit Ribadeneira). Ils s aidaient mutuellement dans leurs nécessités temporelles et spirituelles, sans négliger, dit Polanco, les travaux littéraires, oif les talents des plus avancés et des mieux doués profitaient à tous. Ils se soutenaient plus encore par leurs habitudes communes de piété, faisant de la même manière et aux mêmes jours leurs pratiques de dévotion. Enfin, un peu plus tôt ou un peu plus tard, le maître devait imprimer sur eux son action par ses Exercices spirituels.

Revenons donc à ce livre si admiré et si discuté. C'est

le propre des grandes œuvres, que la postérité y trouve toujours, en y pénétrant, des ressources nouvelles, et que chacun, en y puisant selon ses besoins et selon ses forces, y découvre des trésors d'une variété indéfinie. Pour nous, qui suivons ici de notre mieux l'évolution de la vie du saint, que devons-nous nous demander, sinon quelle place tiennent les exercices dans sa vie et dans ses relations, de iSaS à i535? Peut-être d'ailleurs, en y revenant ainsi à plusieurs reprises, arriverons-nous mieux à les faire comprendre dans la mesure qui nous est permise.

Les Exercices ont été remaniés et complétés bien des fois, nous l'avons vu. Le fait étant maintenant reconnu de tous, il nous a paru vraisemblable que, parmi les idées groupées dans son petit volume, Ignace en aurait, à Montserrat et a Mani*èze, approfondi trois principales : le service de Jésus-Christ mis au-dessus de tous ceux que peuvent proposer les rois de la terre — le discernement des esprits, tel qu'il l'avait acquis luimême sur son lit de douleur, en méditant sur son passé et en songeant à son avenir — enfin l'éleclion d'un genre de vie.

Quels que fussent les amis auxquels il proposait ses Exercices, l'auteur devait appeler leur attention sur ces trois points, dont l'importance éclate facilement à tous les yeux. Il devait également leur recommander les procédés de méditation auxquels il tenait, comme l'usage de toutes les puissances de l'ame et la constitution du lieu ; mais l'expérience de la vie spirituelle, la connaissance acquise des divers besoins des âmes, les incidents quotidiens d'une lutte constante contre l'esprit d'erreur et de malice, ses éludes théologiques enfin avaient forcément agrandi l'ensemble de ses idées. Mettons à part les derniers compléments auxquels nous avons

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déjà fait allusion sur l'emploi des bénéfices, sur la vie sacerdotale.. ., nous voyons bien les Exercices tels que Fauteur les fit pratiquer à ses premiers collaborateurs.

Qu'y trouvaient-ils? Ni doctrine développée, ni longues exhortations, ni sermons. Celui qui fait les Exercices et qui s'est momentanément retiré des agitations du monde, des soins temporels et même de son travail ordinaire, celui-là a peu à lire. Au cours de la seconde période, il lui est conseillé de faire « de temps en temps » usage de ces trois livres : l'Evangile, l'Imitation, la Vie des saints. Donc, rien de raffiné, rien d'occulte; rien, en un mot, que l'essence simplifiée de la pure doctrine catholique. Il n'était plus question ici de prendre plus ou moins à Cisneros et de mélanger ces emprunts à des souvenirs de la chevalerie. Devant des amis tels que les siens, et après les travaux qu'il venait d'accomplir lui-même, il peut invoquer des autorités plus dignes encore de leur attention commune. Il peut leur commenter ce remarquable passage de l'Épitre aux Hébreux :

(( Délivrons-nous de tout ce qui nous appesantit et du péché qui nous environne, — Et courons par la patience dans cette carrière qui nous est ouverte — Jetant les veux sur Jésus-Christ, l'auteur et le consommateur de la foi, — qui, au lieu de la joie qu'il pouvait goûter, voulut porter la croix, en méprisant l'ignominie — et qui est maintenant assis à la droite du trône de Dieu. — Pensez donc en vous-même à celui qui a souffert une si grande contradiction des pécheurs contre lui, afin que vous ne vous découragiez pas et que vous ne tombiez pas dans l'abattement (i) ».

(i) C'est le P. Soyer, Tiin des directeurs des retraites de la Villa Manrèze qui appelle mon attention sur ce texte. 11 était

Oui, voîlà bien le plan des Exercices, sorte de raccourci de tout ce que le chrétien doit cultiver, quand il le peut, dans la profondeur de son être, pour suffire à à tous les travaux et à toutes les luttes de la vie.

Reprenons en effet la suite des Exercices. La première semaine (i) est consacrée à la préparation par les examens de conscience, la confession, le repentir et la pénitence. Ainsi le fardeau est déposé : ainsi Tâme, est dégagée des péchés qui l'environnaient. Comme il est dit dans un des principaux passages, on doit « préparer Tame convenablement et la disposer h se dépouiller de toute affection déréglée, puis à chercher et a trouver comment Dieu veut qu'elle ordonne sa vie pour son salut éternel. » — Dans la deuxième et dans la troisième semaines, l'âme méditera une à une toutes les scènes de la vie et de la passion du Christ; elle s'associera à cette passion, la faisant suivre par toutes les puissances de son àme qui s'y appliqueront chacune à leur manière, les sens par les images, la mémoire par le groupement de tous les souvenirs, l'entendement par une juste compréhension des mystères, la volonté surtout par les résolutions qu'elle prendra. Tout d'abord elle saura là ce que c'est que l'inspiration du bon esprit, puis elle sera désormais apte à sortir de l'abattement et a faire profiter toute son existence de l'énergie joyeuse qu'elle aura recueillie dans ces moments de consolation. — Viendra enfin la quatrième semaine où l'âme régénérée se reposera dans la contemplation et

familier iiux contemporains de saint Ignace, puisque Ribadeneira le commente et y voit comme le programme de Taction et de la destinée de la Compagnie.

(i) Ce mot de semaine ne doit pas être pris au pied de la lettre : c'est une période de jours plus ou moins longue, selon ce qu'«ixige ou permet l'état particulier du retraitant.

dans Tamour. — Le plan de l'Apôlre n'esl-ii pas exécuté tout entier?

Une telle esquisse, même ajoutée à celle que nous avons déjà tracée au commencement de cette étude, est encore loin de suffire pour donner une idée exacte de la méthode des Exercices.

En dépit de mille interprétations superficielles ou malveillantes, la pratique des Exercices est tout ce qu'il y a de plus contraire à l'état passif et à Tabandon des quiétistes de toute sorte. C'est un art actif; il va méthodiquement et par degrés, sans doute (comme il est nécessaire en toute espèce d'exercices, depuis les exercices de piano jusqu'aux exercices militaires), mais dans la partie la plus importante de son action, il demeure un art libre. J'entends parler ici (pour éviter tout malentendu) de celui qui les fait ou les reçoit encore plus de celui qui les donne.

Certes, je ne me porte garant ni de la discrétion de tous ceux qui les ont donnés depuis l'origine, ni de la force d'âme de tous ceux qui les ont reçus. Qu'il se soit rencontré chez les premiers plus d'une âme impérieuse, aux procédés obsédants, et chez les seconds plus d'une âme faible, aimant h s'abandonner ou à se laisser, comme on a dit récemment, hynoptîser, il n'y a rien de plus vraisemblable. Mais je parle ici de l'esprit du fondateur et de celui qu'il a communiqué à l'élite de ses disciples (i). Or, croire que \e^ Exercices ont été inventés pour transformer les gens en profès ou en coadjuteurs de la Société, c'est une idée peu soutenable. Ignace, nous venons de le voir, avait attendu qua-

(i) C^est bien d'ailleurs celui qui règne dans le Directoriiim^ recueil des instructions destinées à ceux qui donnent les Exercices,

tre ans pour les faire pratiquer à Pierre le Fèvre, et Frsinçois Xavier ne les aura pas encore faits quand il prendra part aux vœux de Montmartre. Ne savons-nous pas aussi que le premier général de la Compagnie était encore plus appliqué à renvoyer des sujets qu'à en chercher? Et n'a-t-on pas enfin reproché bien souvent à ses successeurs de vouloir varier à l'infini les fonctions sociales de leurs élèves et de ne pas assez préparer, dans leurs beaux collèges, de vocations sacerdotales?

Quoi de plus simple d'ailleurs et d'une portée plus universelle que cette brève méditation fondamentale par laquelle tous débutent? Se rappeler la fin dernière de l'homme, juger désordonnée toute affection qui en détourne, s'appliquer dès lors à la supprimer ou pour mieux dire à la redresser, tenir ensuite pour indifférent tout ce qui n'est pas de nature à y conduire, où est le chrétien qui, en dépit de toutes les faiblesses de la nature et des pièges de la société, ne soit pas obligé de reconnaître que là est la raison de sa croyance et de son culte?

Mais la fin suprême une fois posée, reste à choisir les moyens. Ici doivent commencer les efforts et grandir les responsabilités du fidèle. Celui qui dirige les exercices les surveille bien plus qu'il ne les suggère et surtout ne les impose. Et il les surveille pourquoi ? Pour donner des explications, pour répondre à^ des questions, en résumant de son mieux la tradition qui vit en lui, oui certainement; mais de plus, Ignace l'a dit, pour modérer, s'il en est besoin, la ferveur inconsidérée, pour empêcher les vœux téméraires, pour tenir enfin, par ses observations, la balance égale entre deux partis

(i) Voici ce que dit la i5° annotation : « Celui qui donne les Exercices ne doit point porter celui qui les reçoit... à choisir un

dont l'un ou Taulre doit être choisi en pleine liberté par le retraitant. Mais enfin qui donc fera pour celui-ci ou son examen général ou ces examens particuliers avec décroissance cherchée d'un défaut ou d'un péché — que la logique des adversaires a trouvé le moyen de railler dans saint Ignace et d'admirer dans Franklin ? Qui fera pour lui ce choix a propos duquel l'auteur dit a chaque instant : « On commence par demander à Dieu, notre Seigneur, ce que l'on désire... « Le second prélude consiste a demander ce que je veux et ce que je désire... » Ces formules reviennenttoutes les semaines... Or, il est bien entendu que ce que l'âme demande ainsi, ce n'est pas une faveur au sens humain, mais une grâce à laquelle il faut correspondre par ses efforts. Qui sollicite sait ici à quoi il s'engage. Il ne s'agit pas pour lui d'attendre avec des soupirs. Dieu sera fidèle, il ne lui est pas permis d'en douter. C'est pourquoi dans saint Ignace, l'âme chrétienne est en quelque sorteplus libre avec Dieu qu'avec les hommes, et il lui est plus permis dans la spiritualité que dans la conduite ordinaire de la vie. Mais une fois qu'elle a fait à Dieu sa demande, c'est à elle d'être fidèle et de veiller sur elle-même pour le rester ; car qui désire sérieusement une vertu et la demande doit s'y exercer tout de suite.

On dira : mais comment s'exercer dans la retraite à

état de vie plutôt qu'un autre... Dans le temps mêmedes Exercices, tandis que l'âme cherche la volonté divine, il est plus convenable et beaucoup mieux que le Créateur et Seigneur se communique lui-même à son âme dévouée, l'attirant à son amour et à sa louange, et la disposant à suivre la voie dans laquelle elle pourra le mieux le servir dans la suite; de sorte que celui qui donne les Exercices ne doit ni pencher ni incliner d'un coté ou de l'autre, mais^ se tenant en équilibre comme la balance, laisser agir immédiatement le Créateur avec la créature et la cre'ature avec son Créateur et Seigneur. »

la pralîque de tant de vertus — qui demandent une action extérieure? Est-ce que ce n'est pas dans la vie sociale que nous devons être véritablement éprouvés et exercés ? — Assurément, la retraite n'est qu'une préparation à la vie, mais c'est une préparation fort précieuse. Une des maximes les plus profondes des Exercices est que pour prendre une bonne résolution il ne faut pas attendre le moment où la difficulté se dressera, avec la tentation inévitable de s'en tenir au parti le plus agréable ou le plus aisé. Il faut que d'avance, après des réflexions bien éclairées, on ait vu avec un « œil net » la résolution à prendre et qu'on l'ait prise. On s'aperçoit, on se regarde soi-même dans l'îivenir, comme on verrait un autre homme sur le point d'agir, et l'on prend le parti que l'on conseillerait à cet autre homme. On crée ainsi en soi-même une force qui, au moment de l'épreuve positive, ne laissera pas la volonté au dépourvu.

Ce n'est cependant pas à la fin de la première semaine que le retraitant doit arriver à ce qui s'appelle Vélection (i). Pour se demander pratiquement s'il veut être au Christ ou a son ennemi, se ranger sous un étendard ou sous un autre, il devait s'être purifié par les exercices de cette première semaine ; mais il faut aussi qu'il se soit éclairé par les méditations de la seconde. Enfin, pour arrêter son choix avec toutes ses conséquences, il ne suffit pas de voir clair : il faut vouloir. II y a sans doute bien des sacrifices a faire, des liens h rompre, des restitutions à opérer, des ambitions à

(i) Je rappelle que l* élection est demandée aussi bien à ceux qui sont engage's dans des liens indissolubles qu'à ceux qui sont encore libres de tout lien. On a pu s'engager dans de mauvaises intentions et on peut mal remplir ses devoirs d'e'tat. On a donc toujours besoin de choisir un meilleur usage de la vie.

abandonner ou tout au moins à subordonner, que saisje? Ici plus d'un conflit de sentiments et d'inspirations diflTérentes est à prévoir. Comment s'y reconnaître? Comment démêler ce qui est chose indifférente ou part simplement de la nature et ce qui vient du dehors, c'est-h-dire du bon ou du mauvais esprit?

Ici encore on peut conjecturer que l'auteur des Exercices avait sino^ulièrement perfectionné son œuvre. Assurément il avait vu autrefois du premier coup cette vérité capitale, que le mauvais esprit abat et que le bon réconforte. Mais que de règles successives ont dû recevoir une à une le dépôt de sa connaissance des âmes ! Quelques-uns se plaisent a railler ces défilés de quatorze règles pour la première semaine, de huit pour la seconde... etc. Dans cette abondance de subdivisions, saint Ignace obéit à deux principes. D'abord il aime avant tout la netteté. A une religieuse souffrant de son ignorance et troublée par les avis peu déterminés qu'on lui donne, il écrira (en i536) : « Je partage votre sentiment et je pense avec vous que qui précise peu, a peu de capacité pour éclairer et diriger. » Puis il sait que l'essence de tout exercice est de décomposer les difficultés pour les mieux résoudre une à une, en se rendant plus aisément maître de chacune des difficultés partielles qu'elles enveloppent. Pour prévenir la sécheresse, c'est assez de l'entraînement qu'on imprime a ses efforts et du sentiment qu'on y prend des progrès accomplis.

Comment n'en ferait-on pas si on s'inspire de cette psychologie lucide et profonde? Quelle sûreté dans les vues sur les caractères, sur les causes, sur les développements divers, soit de la consolation, soit de la désolation, et du parti à tirer de l'une comme de l'autre! Quelle fermeté dans les traits et quelle ^dvacité dans les

couleurs de ces tableaux : « noire ennemi ressemble a une femme, il en a la faiblesse et ropinîâtreté... Sa conduite est encore celle d'un séducteur : il demande le secret et ne redoute rien tant que d'être découvert.. . C'est le propre de l'esprit mauvais d'entrer d'abord dans le sentiment de l'âme pieuse et de finir par lui inspirer les siens propres... »

On peut dire qu'une fois 1' « élection » décidée a la lumière de ces conseils, le plus difficile est fait et que le reste des Exercices achèvera doucement par l'amour la transformation du chrétien. C'était donc la le point culminant : les plus saints parmi les disciples ne s'y sont pas trompés. Dans les pages nombreuses où il parle des Exercices, Pierre Le Fèvre revient à bien des reprises sur le lien qui les rattache au « discernement des esprits ». Il commente ici saint Ignace comme Malebranche commente Descartes. Quelle expérience puisée à la grande source, dans ce passage où il expose que bien des âmes honnêtes et même pieuses ne connaissent point la diversité de ces mouvements, tant qu'elles se confinent dans une tâche moyenne; mais qu'aussitôt qu'on leur proposé un effort pour aller a une vie plus parfaite, la lutte recommence. Il est facile alors de voir les deux esprits opposés qui vont agir sur elles, « l'esprit qui fortifie et celui qui abat, l'esprit qui illumine et celui qui répand des ténèbres, l'esprit qui justifie et celui qui macule, en un mot, le bon esprit et celui qui est contraire au bon. » A bien des reprises il revient comme son illustre ami sur l'art de démêler la joie vaine qui se termine par la tristesse, de la tristesse d'où le bon esprit nous tirera pour nous porter à ce qui est solide et nous consoler véritablement. Partout il insiste sur le caractère joyeux, entraînant, confiant du bon esprit et sur « l'abondance » de ses inspirations.

puis sur le découragement, le manque de confiance, la « pénurie » du mauvais esprit.

« Pour toi, se dit-ii a lui-même, quand lu considères ce que tu es et les choses qui apparaissent au dehors, tu crois souvent que tu ne peux rien, que tu ne sais rien et que tu n'as rien à espérer pour l'avantage du prochain; mais le Seigneur, au contraire, te conduisant par son esprit, te montre d'innombrables choses qui te semblent faciles à faire avec son aide. Il te donne, en outre, l'espérance, l'aflTection du cœur et l'amour pour un plus grand nombre de choses que n'en pourraient accomplir tous les hommes ensemble, afin que de cette sorte tu sentes ton courage excité pour les œuvres et que tu ne désespères pas... (i) »

Certes Genelli a raison quand il dit que les exercices ainsi compris produisaient la vraie réforme, parce qu'ils tendaient à réformer la vie, qui en a toujours besoin, à la réformer sans erreur de l'esprit, sans illusion du cœur, sans corruption dans les mœurs et sans révolte contre les dogmes. Il n'y avait la ni rouerie, ni violence, ni guerre pour le maintien d'un privilège; il y avait simplement retour à une piété mâle et courageuse. Comment ne pas ajouter qu'une telle « contre-réformation » était singulièrement opportune en présence des propositions desséchantes de Luther et de Calvin sur la prédestination, sur le serf-arbitre et sur l'inutilité des œuvres?

Il est vrai que dans les Exercices y outre les principes et la méthode, il y a les procédés, et que ce mot seul, appliqué aux choses de la piété , suffit à éveiller dans beaucoup d'esprits un préjugé défavorable. 11 est évident que tout le monde ne se prêtera pas volontiers h ces mé-

(i) Mcmorial^ éd. franc, p. ijS, Sog, etc.

dilations en chambre close, à celte variété de situations et d'attitudes que le livre conseille d'adopter dans la prière. Mais d'abord il faut remarquer que ces procédés ne constituent qu'un accessoire et qu'un accessoire laissé à la liberté des individus. L'essentiel est que chacun remarque ce qui le distrait ou l'aide à se recueillir, ce qui le refroidit ou l'émeut; ce qui aura réussi, on le renouvellera ; ce qui aura été indifférent ou nuisible, on l'évitera. Si pour telle partie de ses exercices on aime mieux le matin que le soir, la lumière que les ténèbres, la vue de la campagne que l'aspect d'un mur nu, qu'on choisisse à son gré. On ne crée chez personne un mécanisme nouveau, on conseille à' accorder celui qui existe, bon gré mal gré, chez nous tous et d'en tirer le parti le meilleur possible.

Telle était donc cette méthode dont le bon dominicain de Paris auquel Ignace avait élé dénoncé voulut obtenir une copie pour son propre usage. Telle était celle qu'avaient pratiquée presque tous les compagnons librement groupés par leur fraternelle adhésion aux idées et aux vues de leur ami. Leur « élection » à eux étail faite ; il ne leur restait qu'àla consacrer. C'est à Montmartre, le i5 août i534, qu'ils le firent. Laissons parler ici les témoins ou plutôt les acteurs mêmes de cette cérémonie; elle fut aussi intime, aussi simple qu'elle devait être féconde en résultats lointains et prolongés.

c( Cette même année i534, dît Le Fèvre, le jour de l'Assomption de la Très Sainte Vierge, tous ceux d'entre nous qui partageaient alors le dessein d'Ignace et qui tous avaient déjà fait les Exercices spirituels, sauf maître Xavier qui ne les avait pas encore faits, nous nous

rendîmes h Noire-Dame de Montmartre; et là nous fîmes vœu de servir Dieu et de partir au jour assigné pour Jérusalem, et d'abandonner parents et tout le reste, n'emportant que le viatique. En outre, nous prîmes la résolution d'aller, après notre retour de la Terre-Sainte, nous mettre sous l'obéissance du Pontife romain. Or, ceux qui se trouvèrent à cette première réunion à Notre-Dame de Montmartre étaient Ignace, maître François Xavier, puis Le Fèvre, maître Bobadello, maître Laînez, maître Salmeron, maître Simon Rodriguez. Car Le Jay n'était pas encore venu à Paris, dansle dessein de nous suivre ; et maîtreJeanCodure ainsi que maître Paschase Broët n'étaient pas encore gagnés. Les deux années suivantes, c'est-à-dire i535 et i336, nous nous rendîmes tous, le même jour, au même sanctuaire, pour confirmer la détermination que nous avions prise; et chaque fois nous y trouvions un grand accroissement de vie spirituelle. En ces deux dernières années, maître Le Jay, maître .Jean Codure et maître Paschase Broët étaient avec nous. »

Ce sobre récit, un autre compagnon, Simon Rodriguez, l'a complété. Avec quelques hésitations dont je parlerai tout à l'heure il ajoute plus d'un trait touchant à cette peinture où d'ailleurs Le Fèvre semble s'être lui-même oublié. « Ils avaient décidé que ce vœu se ferait dans la chapelle de saint Denis, à mi-côte de la montagne des martyrs, à environ un mille de la ville, lieu solitaire et éloigné de tout bruit et de tout commerce avec la foule. Le Fèvre célébra la messe. Avant de donner la sainte Eucharistie à ses compagnons , il prit l'hostie entre ses doigts et se retourna vers eux. Alors le cœur fixé en Dieu , agenouillés sur le pavé de la chapelle, tous sans quitter leur place, prononcèrent leurs vœux d'une voix claire, de manière à être enten-

dus de tous, puis ils communièrent. De retour à Taulei, le Père prononça, lui aussi, ses vœux, d'une voix claire et distincte , pour être entendu de tout le monde , puis il. communia. Lorsque tout fut terminé, nous nous rendîmes auprès de la fontaine de saint Denis pour y passer le reste de la journée (i). »

(i j Mémoire du P. Simon Rodriguez adressé au P. Mercurian, général de la Compagnie le a5 juillet iSyy. — Pour plus de détails sur les souvenirs locaux de Montmartre, voir le P. Clair et les dessins qu'il donne.

Quelques auteurs ont cru pouvoir mettre en doute i.i présence de saint Ignace à cette première réunion, tls s'appuient sur une phrase obscure et contradictoire du récit de ce même Rodriguez. Mais le P. Clair nous paraît avoir expliqué ce passage de la façon la plus convaincante. Après les quelques lignes qu'on a pu lire plus haut, et après avoir dit que tous les Pères (cuncli Patres) ayant pris la Vierge pour avocate et demandé l'intercession de saint Denis, décidèrent... etc. il ajoute : « Mais à ce vœu qu^ils confirmèrent les deux années suivantes, au même jour et au même lieu, dans la même chapelle, avec la même cérémonie, par suite de certaines causes, le P. Ignace n'était pas présent; cependant tout se faisait par son conseil et sa décision. Je doute également si la deuxième année le P. Le Jay fut présent. » — Il est plus que probable que Rodriguez dans 5a phrase latine un peu entortillée, a voulu dire qu'Ignace ne fut p.HS présent à la confirmation ou au renouvellement du vœu dans les années qui suivirent i534. En tout cas, on ne saurait opposer ce texte obscur, accompagné de formules dubitatives, ni à cette expression que Rodriguez même emploie plus haut « tous les Pères décidèrent », ni surtout au texte si formel de Le Fèvre qui, étant le seul prêtre de cette petite société, avait seul qualité pour recevoir leurs vœux et, comme on l'a vu^ les a comptés si exactement un à un.

Enfin un extrait donné par Edouard de Barthélémy (Bulletin (f Histoire et d'Jrche'ologie^ juillet i883), du cartulaire de Pabbaye de Montmartre, ajoute un témoignage précieux à celui de Le Fèvre (à supposer que celui-ci en ecit besoin).

« En l'année iSia décéda la bonne mère Perrette Roudiard, Agée de cent ans, laquelle était prieure quand madame de Beauvillers vint à Montmartre ., Elle était très portée à l'observance

Avec celte journée mémorable et surtout avec le dernier renouvellement des vœux, semblait se terminer leur vie d'étudiants. Du moins le temps était-il venu pour eux de dire adieu à Paris, à son Université, aux souvenirs — salués par LeFèvre en son mémorial — de saint Denis, de sainte Geneviève, de saint Marcel. Ignace souffre cruellement de maux d'estomac, et les médecins de l'Université lui conseillent le repos dans l'air natal. Il va partir pour l'Espagne, muni d'un cheval que ses compagnons lui ont acheté malgré lui. Il donne rendez-vous à ceux-ci dans la ville de Venise où ils se rendront par la Lorraine et par la Suisse. Quant à lui, une lettre de saint François Xavier, qui le recommande aux attentions de sa famille, nous apprend qu'il a dû partir aux environs du aS mars i535 ou bien peu de temps après.

qu^elIe suivait nuit et jour très exactement, allant tous les jours à mutines, sans y manquer, jusqu'à quatre-vingt-huit ans. Or, comme elie était fort ancienne à la maison, elle entretenait souvent Madame des choses remarquables qui s'y étaient passées de son temps et dans celui des anciennes...; en outre qu'elle était sous-sacristine lorsque le bienheureux Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, vint taire ses vœux à la chapelle des saints martyrs, ayant eu le bonheur de le voir et de lui donner les clefs de la dite chapelle, d'autant qu'elle ne s'ouvrait alors qu'avec la permission de l'abbesse. » [Manusc. de la Biblioth. riat., fonds latin iq68d.)

Si nous en croyons ce même document, ce n'était pis la sainteté actuelle du monastère qui avait attiré Ignace, car il y avait des désordres qu'on dut même poursuivre... Evidemment c'était les traces de saint Denis que les compagnons allaient chercher. Ils étaient plus éprisdesgrands souvenirs et des traditions vraiment saintes que troublés par les misères du jour, à supposer qu'ils les. connussent.

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