‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quand il remit le pied sur le sol de sa pairie, notre héros n'avait encore arrêté ni toutes les lignes, ni surtout la forme dernière du dessein qu'assurément il méditait. Il tenait cependant à ce que Ton sût tout de suite que ces huit années d'études de l'Université de Paris n'avaient fait que consolider les intentions du pèlerin de Manrèze. Ses frères et ses neveux l'attendaient et ils avaient envoyé des hommes chargés de l'escorter, de l'amener avec honneur au château familial. Des prêtres nombreux étaient venus au devant de lui. En dépit de tous les efforts des siens, il entendit loger à l'hôpital (i) et vivre de la charité. Ceux de ses compagnons qui étaient Espagnols comme lui l'avaient chargé d'aller régler et terminer en leur nom quelques affaires : il le fit, sans accepter pour eux aucun argent. Quant a lui, appartenant de plus en plus, corps et âme, a l'église universelle, il voulut, qu'on me passe l'expression, liquider tout son passé national. L'année suivante, étant h Venise, il écrira bien qu'il a le vif désir de revenir annoncer la bonne parole dans les villes d'Es-

(i) Mafiei dit toutefois qu'il consentit à passer tout d^abord trois jours au château de Loyola.

pagne et particulièrement à Barcelone, Mais dans ce séjour d'un mois à Loyola et à Azpeitia, il semblait bien qu'il fit au pays de son enfance une sorte d'adieu.

Quoiqu'il ne fût pas prêtre, il se mit résolument à prêcher, et personne n'y trouva rien a redire, à l'exception de ses parents, qui décidément regrettaient toujours en lui le gentilhomme. Il était impossible , soutenaient-ils, qu'on vînt l'entendre. On vint cependant, et même de loin et en grande foule. L'église étant trop petite, il prêcha sur la montagne, et quelques-uns, pour mieux l'entendre, montaient sur les arbres. C'est alors qu'il voulut tout confesser hautement et expier certains péchés de jeunesse. Lui et plusieurs camarades avaient dévalisé jadis un jardin et, ne s'étant pas dénoncés, avaient été causes de la condamnation d'un innocent. Ignace raconta le fait, demanda pardon à la victime de son espièglerie et, comme réparation du dommage, oublié cependant, lui fit don de quelques acres de terre qui lui restaient encore.

Sa prédication laïque eut d'autres fruits qu'il a luimême rappelés un peu plus tard dans une lettre aux fidèles d'Azpeitia. Non seulement il convertit de gros pécheurs et de grosses pécheresses (dont quelques-unes partirent en pèlerinage ou se consacrèrent, dans les hôpitaux, au soin des malades), réconcilia des ennemis, fit marier des^ gens vivant dans le désordre ; mais il exerça pour le bien une sorte d'action publique. Il fit rendre un édit contre les jeux de carte dont il était fait alors un grand abus. Il fit établir l'usage de sonner la cloche trois fois par jour pour appeler les fidèles à la prière spécialement en faveur des gens en état de péché mortel. Il obtint encore, et ceci est à remarquer, que la cité prit soin des plus pauvres pour les empêcher de mendier {ne mendicare cogerentur) . Lui, qui s'était

interdit de rien retirer lui-même de ses prédications, recourait sans scrupule à ce qu'il appelait « la sainte mendicité )>. Elle lui faisait simplement donner par qui voulait la juste rémunération de ses efforts. Mais celte mendicité, à ses yeux, cessait d'être sainte quand il s'agissait de pauvres gens, désireux sans doute de gagner leur vie et n'en trouvant pas les moyens. Avec le produit de propriétés qui lui revenaient, il fonda un établissement charitable dont il confia l'administration aux magistrats de la ville. Enfin, il fit cesser un scandale curieux que ses premiers biographes nous ont exposé sans détours. La mode était que les filles allassent tête nue, tant qu'elles étaient filles : elles ne se couvraient la tête qu'en se mariant. Or, beaucoup de personnes vivant en ménage illicite soit avec des laïques soit avec des clercs, avaient pris l'habitude de se couvrir comme des mariées légitimes. Ignace demanda que défense leur en fût faite, et l'abus cessa.

Après ces quelques semaines si bien remplies, il partit de nouveau, comme autrefois après sa blessure. On lui fit accepter un cheval, mais il ne le monta que tant qu'il fut sur les terres de sa famille. Aussitôt après il le donna ; et l'on rapporte qu'en souvenir de lui, l'animal fut laissé toute sa vie en liberté dans un pré, sans être remis à aucun travail. Partout d'ailleurs on le considérait comme un saint. Les malades s'approchaient de lui pour être guéris; de divers côtés on racontait de lui des prodiges : on lui avait vu la tête ceinte d'une auréole ; on l'avait entendu prophétiser les destinées — accomplies depuis lors — de quelques-uns de ses interlocuteurs.

Quoi qu'il en soit de ces récits (i), il se déroba vite h

(i) Ses divers secrétaires^ Gonzalès, Ribatleneira^ Polanco, ne

renthousiame de ses concitoyens. Il se rendit a pied, sans argent, jusqu'à Valence. De la, après une visite à la Chartreuse de Vallis-Christi où il consulta sur ses projets son ancien professeur d'humanités de l'Université de Paris, Jean Castro, il s'embarqua sur un navire qui, après une navigation fort diflicile, le porta jusqu'à Gênes. De là il fut à Bologne où il n'arriva, voyageant toujours à pied, qu'après avoir traversé une montagne où il s'était égaré, où il courut le plus grand péril et éprouva les plus pénibles angoisses de sa vie. Par surcroît, au moment de son entrée dans la ville, il tombait dans un fossé boueux, n'en sortait que pour être la risée des passants, et il ne rencontrait personne qui voulût lui faire la plus petite aumône. Malgré ce triste début, nous voyons par une de ses lettres qu'il avait voulu d'abord y prolonger son séjour d'au moins un an, pour « achever ses études ». Elisabeth Roser lui avait fait passer un nouveau secours pour l'y aider. Mais il fut tellement éprouvé par la fièvre qu'il ne crut pas pouvoir rester plus longtemps : il se décida à aller sans plus de retard à Venise où il devait attendre ses amis.

Il les attendit près d'une année, s'occupant surtout de la propagation de ses Exercices. Ils lui valurent l'amitié — qui persista — de Pierre Contarini, neveu du Cardinal du même nom; ils lui gagnèrent trois nouveaux compagnons, deux des frères d'Eguia qu'il avait connus à Alcala et qui revenaient alors de Jérusalem, puis un licencié en théologie nommé d'Hozez, d'une noble famille de Cordoue.

C'est à celte même époque qu'eut lieu sa rencontre non pas avec Gaëtan de Thienné, mais avec Jean-Pierre

disent rien de ces faits. Est-ce parce qu'ils avaient pris leurs notes sous sa diclee et que lui leur avait tu tout ce qui était miraculeux?

Caraffa et qu'il connut Tordre des Théatins. On sait que les historiens ont eu à examiner assez longuement une tradition selon laquelle Ignace aurait dû, h un certain moment, se faire admettre chez les Théatins. Il n'y a rien de plus contraire à l'indépendance et à l'originalité des idées de toute sa vie, qu'une semblable assertion. Elle est d'ailleurs toute gratuite, n'a aucun document a invoquer. La ressemblance des costumes et, sur divers points, la ressemblance provisoire de certains efforts pieux, firent que le peuple confondit pendant quelque temps les deux groupes : voilà le principal fondement de la tradition. Toutefois, il y a lieu de conjecturer que Pierre Caraffa fit des avances au nouveau venu et qu'il lui garda un peu de rancune de ne pas les avoir mieux accueillies. Une œuvre protestante, Y Encyclopédie des sciences religieuses fait une hypothèse raisonnable quand elle dit : a Les Théatins le rendirent attentif aux abus qui souillaient l'Eglise romaine ainsi qu'a la dégénérescence morale de l'Occident, et le convièrent à un champ d'action aussi fécond qu'étendu. » Soit! mais enfin, Ignace ne dut pas demeurer en reste avec son interlocuteur et il put à son tour lui donner de prudents avis. La chronique de Polanco, pas plus que les récits antérieurs, ne fait la lumière sur ces épisodes. Ce qui est dit très explicitement, c'est que jamais le saint ne voulut rapporter ce qui s'était passé entre lui et Caraffa, tout en laissant entendre qu'il y avait eu là des incidents de quelque importance.

Une affaire, bientôt terminée à son honneur avec l'inquisition de Venise (auprès de laquelle il avait été dénoncé sur de vagues rumeurs) acheva d'occuper les loisirs d'Ignace (i).

(i) Genelii a cru pouvoir sVcarter des premières traditions et

Le 6 janvier i53j il vit enfin arriver ses amis.

En vain François XaWer avait-il été nommé chanoine de Pampelune, en vain Rodriguez avait-il vu son frère courir sur ses pas pour le rappeler : tous avaient été fidèles. Ils étaient partis à pied, vêtus de leurs longues soutanes, un rosaire autour du cou, et portant sur leurs épaules des sacs remplis de leurs livres ou manuscrits de l'Université. Par intervalles, ils discutaient en commun quelque point de science sacrée ; puis chacun faisait à part ses méditations et ses prières. En les voyant ainsi passer on se demandait et on leur demandait a eux-mêmes qui ils étaient. Ceux qui savaient le mieux le français répondaient : a Nous sommes des étudiants de l'Université de Paris. » Un jour, près de Melun, il se trouva un paysan qui répondit pour eux, en une espèce de patois dont Lainez avait conservé le souvenir : « Ils vont a réforma quoque pays. » Les réformateurs de toute sorte ne manquaient pas, en effet. On était en pleine lutte religieuse et en pleine guerre ; les hostilités venaient de recommencer entre François I*-^ et Charles V. Rien ne les arrêta, ni les maladies résultant de leurs austérités et de leurs fatigues, ni ce qu'ils eurent à supporter de pluies torrentielles en Lorraine, de neige en Allemagne, par un hiver d'une rigueur exceptionnelle, ni, dans les villes de Baie et de Constance, les controverses publiques qui de la part de leurs adversaires débutaient par des invitations à faire bonne chère et se terminaient, sur leurs refus, par des menaces de prison.

Le plus souvent, il est vrai, surtout quand c'était Lainez qui prenait la parole pour défendre la tradition

reculer cette affaire. Polanco la met bien au moment où nous sommes.

124 SAINT IGxNACE.

catholique, ils emportaient l'admiration et même la sympathie de ceux qui les avaient écoutés, fût-ce des luthériens. Trois d'entre eux étaient prêtres, depuis que Le Jay et Broët s'étaient joints a Pierre Le Fèvre. Aussi les secours spirituels ne leur firent-ils jamais défaut. Le jour où ils avaient touché, pour la franchir, la frontière de France, ils s'étaient confessés et avaient communié, comme pour adresser un religieux adieu à la terre hospitalière.

« Etant donc arrivés à Venise, sains et saufs, dit Le Fèvre, nous allâmes, le cœur plein de joie, nous loger dans les hôpitaux, quatre à l'hôpital Saint- Jean et Saint- Paul (où habitait Ignace) et trois à celui des Incurables. Lh, nous devions attendre le carême pour aller à Rome demander au Souverain Pontife Paul III la permission de nous rendre a Jérusalem. »

Ils allèrent effectivement h Rome, mais cette première fois sans Ignace : avec sa prudence toujours éveillée il craignait de les compromettre en rencontrant dans la Ville éternelle quelques-uns de ceux qui avaient semé contre lui des bruits fâcheux. Le D"" Ortiz qui, à Paris, l'avait toujours tenu en suspicion, était de ceux-là. Il se trouvait alors à Rome comme ambassadeur de Charles V et il était chargé de protester en son nom auprès du Saint Père contre la répudiation de Catherine d'Aragon par Henri VIII. Quant à ses préventions si redoutées à l'égard du futur général des Jésuites, elles n'existaient plus, car il se mit très volontiers au service des neuf pèlerins et les introduisit luimême auprès du Pape.

Leur voyage de Venise à Rome devait ressembler un peu il celui qu'ils avaient fait de Paris à Venise. Ils marchaient cette fois en plusieurs bandes, trois par trois, toujours des Français mêlés avec des Espagnols et

chaque groupe ayant un prêtre avec luî. Toutes choses se décidaient entre eux à la pluralité des voix, usage qu'ils conservèrent jusqu'à la constitution régulière de la société. A la vue de leurs sacs qui ne renfermaient que des écrits, on s'imaginait qu'ils y portaient de l'argent, ce qui, ça et là n'empêcha pas quelques bonnes âmes de donner pour eux la petite pièce de monnaie nécessaire au passage d'un cours d'eau, afin de ne pas les obliger, disait-on, à changer pour si peu leurs écus d'or. Là aussi la température les éprouva : ils marchaient sous des pluies continuelles et ayant souvent de l'eau jusqu'à la ceinture. Mais telle était leur allégresse qu'aucune affection ne les attint et que même, dans ces marches forcées, Jean Codure se vit guéri d'une maladie de pieds dont il souffrait.

L'accueil de Paul III eût suffi du reste à les réconforter. II les reçut avec une bienveillance toute paternelle, leur fit discuter devant lui des propositions de théologie et résuma son impression sur eux en leur disant qu'il était vraiment édifié «de voir tant de science unie à tant d'humilité. Il leur accorda la permission qu'ils sollicitaient; et, tout en leur déclarant : « Je ne crois pas que vous puissiez aller à Jérusalem », il leur remit i5o écus d'or, auxquels vinrent s'ajouter bientôt les aumônes de riches Espagnols. Enfin à ceux d'entre eux qui n'avaient pas encore la prêtrise, il donnait la permission de la recevoir.

Ils en usèrent aussitôt après leur retour à Venise. Ignace fut ordonné. Ni les uns ni les autres ne se hâtèrent pourtant de célébrer leur première messe. Ni leurs épreuves passées, ni l'intensité de leurs désirs, ni la consécration épiscopale ne leur suffisaient. Ils voulurent encore s'imposer une préparation particulière de quelque durée. Celle d'Ignace devait se prolonger une

année entière, soït qu'il gardât l'espoir de dire sa messe à Jérusalem, soit que l'humilité et une sorte d'effroi des saints mystères le rei lussent encore.

Ce n'était pas que son âme fût alors dans ce qu'il a appelé si souvent l'état de désolation. Les ardeurs mystiques et les élans vers Dieu, qu'il avait réussi à comprimer volontairement en lui au cours de ses études, étaient désormais affranchis de la dure nécessité d'autrefois : ils pouvaient se donner libre cours avec une impétuosité qu'il ne songeait plus à tempérer. Ce qu'il avait connu pendant les quelques jours de son voyage de Paris a Rouen, agilité de corps extraordinaire pour voler au secours d'un ami malade, il le connut de nouveau quand il lui fallut aller soigner le corps et l'âme de Simon Rodriguez. 11 s'y ajouta - — les témoignages sont aussi concordants que précis — un don de seconde vue. Il pressentait et prédisait sûrement à son compagnon de route (qui le suivait de loin et à grand'peine) la guérison de leur frère affligé!

Désireux que leur t^mps de préparation profitât encore à d'autres âmes, et voyant que la guerre, la difficulté des communications maritimes les empêchaient d'aller à Jérusalem, ils s'étaient dispersés dans l'État de Venise, à Bassano, a Vicence, à Vérone. Chacun d'eux, en ces différentes villes, s'exerçait k des pratiques d'humilité et de charité. Ils prêchaient en plein air, après avoir appelé de loin les habitants sur la place publique en agitant leur bonnet. La langue qu'ils parlaient ne laissait pas que d'être singulière : connaissant assez mal l'italien, ils l'entremêlaient d'expressions empruntées à deux ou trois autres langues : mais ils réussissaient quand même à se faire comprendre. Ils rachetaient leurs incorrections par la vigueur de leur discours ; car dans leurs efforts pour se

ENTRE PARIS ET ROME. lt>7

faire entendre et pour convaincre, leur parole, dit Ribadeneira, était comme un marteau qui broie des pierres.

C'était h Vicence que saint Ig^nace avait élu domicile, avec Le Fèvre et Lainez. Ces deux derniers allaient tous les jours en ville et ils y mendiaient leur nourriture. Quant à lui, ses yeux souffrant de l'abondance de ses larmes, il restait au logis pour y faire ramollir et cuire dans l'eau le pain dur et moisi qui constituait le plus clair de leurs aumônes et de leur nourriture. Ils habitaient dans un couvent abandonné n'ayant plus ni portes ni fenêtres et où leur Ht se composait d'un peu de paille. Tous les trois furent fort éprouvés dans leur santé; et quoique les habitants de Vicence n'eussent point tardé k se montrer plus généreux a leur égard, ils eurent de quoi, dit Polanco, exercer là pendant quarante jours leur patience et leur esprit d'oraison.

Ce temps de retraite étant écoulé, tous se réunirent à Vicence, et à l'exception d'Ignace qui attendait encore, les nouveaux ordonnés y offrirent pour la première fois le saint sacrifice. Ils délibérèrent alors sur le parti qu'ils avaient h prendre. Ils se voyaient toujours empêchés d'aller en Terre-Sainte et n'ayant plus qu'à distribuer aux pauvres les dons toujours mis en réserve pour ce voyage. Le temps qu'ils s'étaient fixé pour l'accomplir, s'ils le pouvaient, était écoulé. Après avoir déposé entre les mains du légat du Pape, Veralli, leurs vœux de pauvreté et de chasteté, ils résolurent de se rendre séparément dans les villes d'Italie et principalement dans les villes d'Université pour y continuer leur vie d'apostolat : ils iraient ensuite, conformément à la dernière partie de leurs vœux de Montmartre, se mettre à la disposition du Saint Père. Tandis que la

plupart se dispersaient dans les villes de Padoue, Bologne, Vicence, Ignace, toujours accompagné de Le Fèvre et de Lainez, alla droit à Rome.

C'est dans ce voyage qu'à environ six mille de la ville eurent lieu l'extase et la vision célèbres de la Storta. Les trois biographes, Gonzalès, Ribadeneira, Polanco, les rapportent également tous les trois, avec des détails semblables. C'est là une preuve que leur bienheureux père, partout ailleurs si sobre de merveilleux, leur en avait fait un fidèle récit.

Déjà, on vient de le voir, il était « visité » par toutes sortes de souffles spirituels. Ils se retrouvait comme autrefois à Manrèze entre ciel et terre, avec cette différence, que ces ardeurs mystiques accroissaient encore l'obsession d'un projet chaque jour mieux déterminé et auquel il associait des compagnons ne faisant plus qu'un avec lui-même. Cependant, quelle que fût, en ce temps-là, l'intimité de son commerce avec Dieu et les choses divines, ce qui se passsa en lui à la Storta fut encore plus solennel.

Il était entré dans une petite chapelle, qui s'offrait à lui sur sa route. A peine était-il en prière qu'il sentit s'opérer dans toute son àme un changement profond [animiim siium moçcri mutarique sensity écrit Gonzalès — mutât uni prorsus cor ejus est, dit Ribadeneira). Il vit « en esprit », les yeux de l'intelligence inondés de clarté, se passer la scène suivante. Le Père Eternel le regardait lui et ses compagnons «ivec amour et il les recommandait à son divin Fils, lequel portait sa croix. Le Fils à son tour leur dit : « Dans Rome, je vous serai propice. » La vision disparue le laissa plein de force et de confiance; il alla immédiatement la raconter à Le Fèvre et à Lainez et, d'après les confidences que Ribadeneira recueillit plus tard, il s'exprima avec eux de la

façon suivante : « Qu'arrivera-l-il de nous à Rome? Y serons-nous mis en croix ou à la roue? Je l'ignore. Mais ce que je sais et ce dont je suis sûr, c'est que, quel que soit le résultat final, Jésus-Christ nous sera favorable. » Et tout ce que son esprit venait de voir, il le révéla à ses deux amis pour exciter leur zèle et leur courage.

On comprend qu'un pareil souvenir ait eu aux yeux des premiers Pères de l'institut une importance capitale et qu'ils s'en soient préoccupés. On a objecté que Rome n'avait pas <c reconnu » cette vision, ce qui veut dire que, sans la nier le moins du monde, elle ne l'a point placée au nombre des miracles authentiques. Elle ne reconnaît, elle ne proclame solennellement comme tels que les faits dont peuvent témoigner, pour les avoir vus, d'autres que le bienheureux même dont elle instruit la cause. Mais ceci mis à part, la réalité, sinon la nature complète et absolue de ce grand fait, ne peut laisser place pour personne à aucun doute. Ribadeneira lui ayant posé plus tard plusieurs questions, le Père lui avait répondu : « Demandez à Lainez, je lui ai tout dit autrefois, et je le lui ai dit exactement; il y a des détails dont je ne me souviens plus bien aujourd'hui. » Or, voici comment Lainez racontait le fait :

« Ce qui détermina notre Père à choisir cette appellation (Compagnie de Jésus) de préférence îi toute autre, ce fut surtout, ce me semble, le fait que je vais rapporter. Nous venions à Rome par la route de Sienne, le bienheureux Ignace, Le Fèvre et moi, et en ce temps- Ih, le Père Ignace était plus que jamais favorisé de sentiments spirituels et de dons célestes, particulièrement quand il recevait la communion; car Le Fèvre et moi nous disions alors la messe, mais lui pas encore. Or donc, parvenu k certain endroit de la route, il me dit

que Dieu lui-même lui avait profondément imprimé au cœur ces paroles : « Je vous serai propice à Rome » — dont il n'entendait pas encore toute la signification. — « J*ignore, disait-il, ce qu'il en sera de nous à Rome. Qui sait? Peut-être y serons-nous mis en croix! » Puis il ajouta qu'il lui avait semblé voir Notre-Seigneur avec une pesante croix sur les épaules et, près de lui, le Père Eternel qui lui disait : « Je veux, mon Fils, que tu prennes celui-là pour ton serviteur. » Et Jésus, prenant Ignace contre lui-même et contre sa croix, lui dit : Oui, je veux que tu sois mon serviteur. »

Tous ces récits me paraissent absolument concordants. Certes, s'il s'agissait d'un homme vulgaire ou même d'un héros profane, on pourrait penser, comme on l'a dit, qu'il y a contradiction entre l'idée d'un supplice possible et la certitude d'un bienfait à recevoir. (( C'est bien la, pourrait-on alléguer, le désordre au moins apparent du rêve ou naturel ou hypnotique chez un homme tout rempli des espérances et des craintes qui accompagnent toujours la préparation d'un important dessein. » Mais ici, nous avons affaire à un saint, c'est-à-dire à un homme chez qui l'idée du martyre n'exclut pas du tout, tant s'en faut, la confiance en la faveur divine. La réunion de ces deux pressentiments n'a donc rien qui nous étonne, même au point de vue d'une explication naturelle. Ainsi, quand Lainez dit que son maître ne comprenait pas bien encore toute la signification des paroles, « je vous serai favorable à Rome, » il n'y a pas lieu de chercher des explications subtiles et ingénieuses à l'assertion du disciple. Ignace ne comprenait pas de quelle façon le Christ lui serait favorable et comment il l'associerait pour le bien des âmes au glorieux fardeau de sa croix; mais il savait que cette faveur lui serait accordée Cela lui suffisait;

et il n'est pas surprenant que son projet d'appeler société de Jésus la société qu'il méditait de créer ait été dès lors pour lui une idée arrêtée et inébranlable.

Malgré la continuité qui relie insensiblement et sans à coups la vie entière de saint Ignace, depuis sa conversion jusqu'à sa mort, on peut dire qu'ici toute une période de son existence est terminée et qu'une autre commence. Celui que Rome va recevoir dans ses murs n'est plus désormais ni l'ascète, ni le pèlerin, ni l'étudiant, ni même, on peut le dire, l'apôtre, c'est le fondateur par excellence ; car si la société de Jésus n'est pas encore constituée, ce n'est assurément plus qu'une question de jours.

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