CHAPITRE VII
Un « visionnaire » va généralement droit devant lui, poursuivant à travers les obstacles qu'il ignore le rêve dont il est fasciné. Tel ne fut certainement point Tétat d'Ignace quand il entra dans Rome après son extase et son apparition de la Storta. Les biographes nous disent qu'il était fort préoccupé de trouver « fenêtres closes », qu'il recommandait à ses compagnons une extrême prudence et que, quant à lui, il s'était mis tout de suite a promener ses regards à droite et a gauche avec la plus grande attention.
Dans une lettre du 1 9 décembre 1 538 à sa bienfaitrice Elisabeth Roser il rend compte ainsi lui-même de ses débuts. « Il y a plus d'un an, nous vînmes au nombre de trois à Rome ; comme je me souviens de vous l'avoir écrit, mes deux compagnons commencèrent aussitôt à enseigner gratuitement, à la Sapience, l'un la théologie positive, l'autre la théologie scolastique, et cela sur l'ordre du Pape. Pour moi, je m'occupai uniquement à donner les Exercices spirituels a Rome et hors la ville. Notre but, c'est de trouver moins d'opposition parmi les mondains et de pouvoir prêcher avec plus de liberté la sainte parole de Dieu ; car, a en juger par les appa-
rences, nous travaillons sur une terre stérile en bons fruits et fertile en mauvais. »
Ce dernier jugement sur la ville de Rome n'est pas flatteur en sa brièveté. Il est certain que pour une âme telle que celle de l'auteur de cette lettre, le paganisme mêlé à toutes les séductions de la Renaissance devait provoquer plus d'une réserve. D'autre part la chaire de Pierre commençait bien à être purifiée du contact d'un Alexandre VI ; on avait même vu se calmer les ardeurs guerrières et les prodigalités dangereuses qui avaient signalé les pontificats de Jules II et de Léon X. Mais il restait beaucoup à éliminer du poison qui s'était longuement insinué dans les veines du corps de l'Eglise. La société italienne méritait encore que l'on dît d'elle ce qu'en a écrit Burckardt : « L'idéal de la vie chrétienne, la sainteté, avait été remplacé par celui de la grandeur historique. On regardait comme indifiFérentes les fautes qui n'avaient pas empêché un homme de devenir grand ». Et cette grandeur elle-même, quelle idée s'en formait-on? Quel étrange abus ne faisait-on pas du mot çirtu qui signifiait, parait-il, ce que nous nommons la i^irtuosité, la virtuosité dans l'élégance et dans le culte du beau sans doute, mais aussi dans le plaisir quel qu'il fût, dans le mépris des préjugés et dans l'art de se débarrasser de ses ennemis ! Par la cour de Naples et par les « visites » fréquentes que les armées impériales faisaient à la péninsule, l'Espagne avait enté quelques-uns de ses rameaux sur le tronc italien. Mais dans ces emprunts faits à ses compatriotes, l'enfant de Loyola ne trouvait pas beaucoup de quoi consoler sa piété. Ce qu'il y apercevait n'était pas l'esprit chevaleresque de ses aïeux, mais plutôt une certaine inertie avec l'amour des vains titres et, dans les passions, un mode tout particulier d'esprit de vengeance et de du-
reté. Quant aui rois « très catholiques » ou « très chrétiens », l'aide qu'ils apportaient parfois à l'Eglise se payait assez chèrement. Charles V, nous l'avons déjà vu, ne demandait pas mieux que de défendre par des moyens énergiques l'intégrité du dogme traditionnel; mais il n'aimait pas qu'il en coûtât rien à sa puissan ce ou même simplement à son orgueil. Lorsque l'hostilité qu'il déployait si souvent contre le souverain pontife iaisait place à une entente, les arrangements de cour qui scellaient ce retour apparent d'amitié n-'étaient pas toujours très édifiants. Que pouvait gagner, par exemple, la moralité générale à voir le Pape Paul III (qui avait été marié avant d'entrer dans les ordres) assurer à sa postérité les duchés de Parme et de Plaisance en mariant son petit-fils Octave Farnèse avec Marguerite d'Autriche, fille naturelle de Charles V? Le père d'Octave avait été assassiné dans Parme à la suite de ses débauches, et le premier mari de Marguerite, Julien de Médicis avait été également assassiné dans Florence. Les cruelles misères de cette brillailte époque n'étaient donc pas terminées (i).
Et cependant, malgré ce reste de népotisme qui, paye par l'ingratitude et les mauvais procédés des siens, empoisonna tant ses derniers jours, Paul III devait inaugurer la série des papes réformateurs. Depuis longtemps il avait exprimé le désir de voir se réunir un concile pour résister a l'invasion luthérienne. « Dès son avènement il ouvrit le sacré collège à plusieurs prélats distingués et convaincus comme lui de la nécessité d'une action prompte et énergique : Pierre Caraffa,
(i) Il faut reconnaître que Marguerite d'Autriche fut une femme des plus distinguées et des plus pieuses, insigne bienfaitrice d'Ignace et de la Compagnie.
qui avait collaboré en iSSa h un projet de réforme, le vénitien Conlarini, connu pour son hostilité aux abus de la cour pontificale et propagateur d'un mouvement libéral dans l'Église d'Italie, Pie deCarpi, Reginald de Paris, Jacques Sadolet, Jean Morone évêque de Modène, Jean du Bellay évêque de Paris, Jérôme Aléandre. Dans cette élite il choisit une commission qu'il chargea de préparer la réforme de l'Eglise, et dont le travail, rédigé en iSSj, futpublié à Rome en i538 » (i). Un peu plus tard, Contarini était envoy-é en Allemagne; mais ses concessions, excessives d'ailleurs, à la diète de Ratisbonne ne désarmaient pas les opposants.
Il est bien permis de le dire, ni la volonté du Pape, ni l'aide, quelquefois molle, quelquefois imprudente de ses grands dignitaires n'auraient suffi à transformer l'Eglise, si Dieu ne lui avait pas apporté l'héroïque initiative et la pureté de zèle de ses saints.
La commission nommée par le Pape n'était pas, quant à elle, très confiante dans les efforts des congrégations. Elle avait reconnu, au cours de son rapport, que dans les Universités les professeurs enseignaient publiquement des doctrines contraires à la foi et que de grands scandales existaient dans les couvents. En conséquence elle proposait de supprimer tous les monastères ou du moins d'en arrêter provisoirement le recrutement en leur défendant de recevoir des novices. Une fois le vieux personnel disparu, on essaierait de former une nouvelle génération dans l'esprit de la règle primitive. Le Pape n'avait pas adopté ce moyen quelque peu bizarre. On continuait donc d'avoir des ordres con-
(i) Il était intitulé : Consiliuin delectorum cardinalium et aliorwn prxlatorwn de emendanda ecclesia. V. Chénon, dans V Histoire générale déjà citée, tome V.
templatifs comme les carmes et les chartreux, des ordres meadiants comme les franciscains, des ordres consacrés à l'étude, comme les bénédictins, ou à la prédication comme les cisterciens et les dominicains. Les ordres chevaliers et militaires n'étaient plus guère qu'un souvenir. Mais le mouvement qui, à toute époque, pousse plus ou moins fortement l'Eglise a se créer des forces nouvelles par le groupement et par l'action, ne se ralentissait alors aucunement.
Nous avons déjà rencontré devant nous les Théatins donlClément VII avait consacré l'existence en i524. Le but de l'institution était de ramener le clergé à la pauvreté parfaite en lui faisant attendre sa subsistance de la charité libre et non provoquée des fidèles, de restaurer le culte et les cérémonies, d'encourager à la fréquentation des sacrements, de réformer la prédication, de visiter les malades, d'assister les condamnés. A peine ces nouveaux religieux avaient-ils eu le temps de se répandre que le nom de Théatin (tiré de ce qu'un de leurs premiers chefs était évêque de Théano) était devenu synonyme de prêtre exact et zélé. Ainsi un historien prétend que lorsque les jésuites débutèrent en Italie, le peuple les appela souvent des théatins. Peu de temps après, en iSaS, les Somasques avaient été établis à Somasco (de là leur nom) par S. Jérôme Emîlien pour l'enseignement des Universités de l'Italie et de l'étranger. Ils étaient approuvés comme congrégation en i532 par Clément VII, et Paul III devait les ériger en un ordre l'an 1 535. Deux ans plus tard (i537) Angèle de Merici fondait les Ursulines, et le même pape Paul III qui les avait autorisées devait, un an avant sa mort, en i548, voir saint Philippe de Néri jeter les fondements de la compagnie destinée à devenir l'Oratoire.
On voit par là comment se divisaient les principaux
courants du monde ecclésiastique à Theure où saint Ignace arrivait a Rome. S'il est encore des gens qui s'imaginent qu'un beau jour lui et le pape résolurent subitement, comme eh un conseil de guerre, de lancer la nouvelle armée, tout organisée, contre l'Europe protestante, ils sont loin de la vérité. Comme toutes les grandes institutions, celle-ci s'est formée peu à peu. Dans ces jeunes hommes arrivant de l'Université de Paris, Paul III vit d'abord de pieux pèlerins, puis de bons théologiens et de bons prêtres, aptes à en former d'autres, puis enfin des hommes dont il ne pouvait prendre aucun ombrage puisqu'ils avaient fait le vœu de se mettre à sa disposition pour faire simplement ce qu'il lui plairait de leur ordonner. Mais eux-mêmes, à l'heure précise où nous sommes, que pensaient-ils de leur vocation et de leur avenir? Saint Ignace et Polanco vont nous l'apprendre.
Saint Ignace avait été passer quarante jours au Mont Cassin. Il y avait fait faire les Exercices spirituels au fameux délégué de Charles V, Pierre Ortiz — comme il les avait fait faire dans la ville même au cardinal Contarini. Nous pouvons reprendre ici la lettre déjà citée à Elisabeth Roser : « Après avoir, par ces exercices, avec l'aide de Dieu, gagné en notre faveur quelques personnes considérables par le rang et la science, nous résolûmes, au bout de quatre mois après notre arrivée, de nous réunir tous dans cette même ville. Dès que nous fumes tous réunis, nous demandâmes la permission de prêcher, d'exhorter et de confesser. Le légat nous donna des pouvoirs très étendus à ce sujet. A la vérité on essaya par beaucoup de mauvais rapports,
d'empêcher rexpéditîon des facultés demandées. Dès que nous les eûmes obtenues, quelques-uns d'entre nous se mirent à prêcher en diverses églises, les jours de dimanche et les fêtes, et k instruire en d'autres églises les enfants sur les commandements de Dieu et les péchés mortels. Les deux leçons de théologie a la la Sapience et les confessions furent continuées. Tous mes compagnons prêchaient en italien : seul, je prêchais en espagnol. »
Ainsi, lui seul, comme il l'avoue, avait éprouvé trop de difficulté a apprendre une langue nouvelle. 11 parlait donc dans une église fréquentée par ses compatriotes et qu'on appelait, — d'un nom qui devait lui être cher — Notre-Dame de Montserrat. Il fut fort écouté, et l'on dut reconnaître tout de suite que c'était là un homme ayant « pouvoir sur les âmes ».
Quant aux réunions intimes que lui et ses amis eurent alors, il n'en dit que bien peu de chose à sa bienfaitrice. Il l'aimait beaucoup, il lui était sincèrement reconnaissant et, comme il le lui écrit dans cette même lettre, s'il l'eût oubliée, il se fût cru lui-même « oublié de Dieu ». Mais enfin il la traitait un peu en femme. Il lui raconte longuement leurs visites chez le pape, les cabales dont ils ont été l'objet, la réunion toute providentielle, au même moment, dans la ville de Rome , de tous les hommes les mieux en mesure de rendre témoignage de son passé dans les pays où il a vécu, etc. Mais sur les importantes délibérations en vue desquelles ses amis s'étaient réunis, voici tout ce qu'il lui dit : '« Une des choses qu'on nous reprochait et qu'on nous reproche encore, c'est de vouloir fonder une congrégation ou un ordre sans l'autorisation du Saint-Siège. Quoique nous ne vivions pas encore en commun nous sommes néanmoins tous unis de cœur,
afin de nous entendre pour l'avenir . Nous espérons que Dieu Notre-Seigneur ne tardera pas a faire connaître ses desseins sur nous, pour son plus grand service et pour sa plus grande gloire. »
Ici Ribadeneira et Polanco viennent à notre aide. Comme tous les deux sont parfaitement d'accord, je me borne à traduire ici ce passage de Polanco.
(( En cette année i538, au commencement du printemps, les nôtres se réunirent tous à Rome. Ils n'avaient pas encore formé dans leur esprit le projet de fonder une congrégation perpétuelle ou un ordre religieux : ils entendaient seulement, avec le concours de ceux que le Seigneur voudrait leur adjoindre, se vouer au service de Dieu et prêter secours aux âmes. Il ne leur était plus possible d'aller à Jérusalem ; mais un vaste champ leur était ouvert, non-seulement dans les différentes villes et provinces de l'Italie, mais au dehors; car la bonne odeur de leurs vertus s'étant répandue, beaucoup réclamaient leur concours, et il semblait que le Saint-Père dût s'y prêter en envoyant les nôtres prêcher en plus d'un endroit. C'est alors que tous commencèrent à penser que ce serait peut-être la volonté de Dieu qu'ils formassent entre eux une société perpétuelle ; eux morts, elle continuerait à offrir à Dieu le même ministère , et elle s'augmenterait des personnes portées à suivre la méthode qu'ils auraient instituée. Avant donc de se séparer en différentes contrées, eux qui, quoique sortis de plusieurs pays, avaient été réunis par le Seigneur en un même esprit et une même vocation, ils se mirent à s'occuper de la forme de vie qu'il leur faudrait observer. Et comme au début les idées différaient chez les uns et les autres, ils résolurent d'offrir à Dieu leurs saints sacrifices et d'examiner ensuite avec soin quelle pouvait
être la volonté de Dieu. Ils avaient confiance que s'ils faisaient pour s'éclairer tout ce qui était en leur pouvoir, Dieu lui-même leur inspirerait ce qui devait être le plus agréable à sa souveraine Majesté. Or, ils se réunissaient toutes les nuits, et les réflexions que chacun avait pu foire étaient mises en commun, pour que les conclusions appuyées par les suffrages et les raisons du plus grand nombre, tous les suivissent. »
Ce texte si expressif et si clair est certainement l'un des plus importants que nous possédions sur les origines de la Compagnie. Les Bollandistes d'aujourd'hui l'ont commenté avec leur grande autorité en écrivant, dans leurs Analecta : « Ainsi, quoique du jour où ils se sont joints h Ignace, Xavier, Le Fèvre, Lainez, Salmeron..., aient toujours désiré travailler au salut de leurs âmes, ni eux, ni Ignace, n'avaient eu avant i538 l'idée de fonder la société religieuse que nous nommons la Compagnie de Jésus. Sur le point de se séparer peut-être pour toujours, ils sont frappés des résultats obtenus... ils se demandent s'ils ne doivent pas rester unis par des liens durables. Cette idée fut celle de plusieurs, et Polanco n'indique pas qu'il faille plus particulièrement l'attribuer à Ignace (i). Ce fut seulement en iSSg qu'on se décida, d'un commun accord, à jeter les fondements d'un corps social; et, après divers essais Ignace travailla, de i547 ^ i55o, a ériger l'édifice des Constitutions. »
Revenons sur ces premières délibérations. Si elles avaient lieu la nuit, c'est qu'il avait été décidé que plu-
(i) Dans son ëdilion française des Lettres, le P. Bouix donne une soi-disant allocution ou circulaire d'Ignace à ses compagnons^ qui ne paraît pas offrir de garanties d'authenticité. C'est un de ces « discours à la Tite-Live » comme les Je'suites euxmêmes ont reproche à Bartoli d'en avoir trop souvent composé.
tôt que de se retirer dans un monastère, comme quelques-unsTavaientproposé, on se garderait d'înlerrompre l'œuvre commencée. En second lieu, chacun devait réfléchir à part, sans consulter et sans conseiller aucun de ses frères; chacun devait même s'abstraire, autant que possible, de toutes ses affections, de tous ses souvenirs personnels et s'imaginer que, travaillant pour d'autres hommes, il avait à leur donner, pour le bien, des avis absolument désintéressés.
Conduits par celte méthode, ils décidèrent bien vite de former une société dans laquelle, si éloignés qu'ils pussent être sur la terre par les missions que le Souverain Pontife leur aurait confiées, ils seraient unis les uns aux autres pour toujours.
Ils discutèrent plus longuement pour savoir si aux vœux de pauvreté et de chasteté perpétuelles qu'ils avaient faits entre les mains du légat apostolique, ils ajouteraient le vœu d'obéissance. Le lecteur sera peutêtre surpris d'apprendre qu'ils hésitèrent ici davantage ; mais on en a très bien expliqué la raison. Une fois ce troisième vœu prononcé, ils devenaient des religieux par le fait même; et alors ne seraient-ils pas tenus, se demandaient-ils, a une vie sédentaire, aux offices du chœur et aux autres observances alors en usage dans tous les corps monastiques? Or, ils voulaient garder précieusement une liberté d'allure qui leur permît d'étendre et de diversifier leur mode d'action. Mais quand ils se furent assurés que les obligations qu'ils entendaient décliner n'avaient rien d'essentiel, les objections tombèrent. Il leur parut évident que l'obéissance aurait pour effets de consacrer la victoire sur l'orgueil, d'entretenir un élan toujours prêt pour les actions héroïques et de consolider à jamais l'unité de la compagnie.
Ce fut ce désir suprême de l'unité qui leur fit voler.
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h runanimilé, qu'ils prendraient comme chef un des leurs auquel ils promettraient obéissance — sous la réserve, partout maintenue, de l'approbation et de la confirmation du Saint-Siège.
Ces premières délibérations sur les points fondamentaux durèrent depuis le milieu du carême jusqu'à la fête de saint Jean-Baptiste (24 juin). D'après l'affirmation précise de Polanco, elles reprirentvers la fin de l'année. Alors, dit-il, on arrêta, au moins en esprit, bien des règles que saint Ignace devait reproduire plus tard (complétées et mises en meilleur ordre) dans le texte des Constitutions. Us prirent ensemble des décisions sur l'admission et la « probation » des nouveaux membres qui devaient être employés d'abord aux Exercices spirituels, au soin des malades dans les hôpitaux, sur la pauvreté à observer dans les maisons... Il ressort mieux encore du texte de Polanco qu'ils rédigèrent alors cette déclaration qui, soumise au pape Paul III, fut insérée par lui en entier dans sa bulle du 27 septembre i54o. Ce ne sera donc pas anticiper que d'aller, dès a présent, chercher dans la Bulle du pape ce document capital qui devait rester près de deux ans avant d'être ainsi reproduit et approuvé.
Il est à remarquer d'abord que le pape, en rappelant la requête à lui remise, en nomme distinctement tous les signataires : « nos bien aimés fils Ignace de Loyola, Pierre Le Fèvre, Jacques Lainez, Claude le Jay, Paschase Broët, François Xavier, Alphonse Salmeron, Simon Rodriguez, Jean Codure et Nicolas de Bobadilla, qui poussés par le souffle du Saint-Esprit, etc.. et après avoir exercé dans maints pays tous les offices de la charité, ont arrêté un plan de vie » ; or voici, ajoute la Bulle, cette forme de vie, telle qu'elle a été conçue :
« Quiconque voudra dans notre Société, que nous
A ROME. — ÉTABLISSEiMENT DE LA COMPAGNIE. 143
« désirons être appelée la Compagnie de Jésus, porter « les armes pour Dieu, et servir uniquement Jésusce Christ Notre-Seigneur et le Pontife Romain son vice Caire sur la terre, doit, après avoir fait vœu solennel (( de chasteté perpétuelle, se proposer de faire partie (( d'une Société principalement instituée pour travailce Jer à l'avancement des âmes dans la vie et la doc- <c trine chrétiennes et à la propagation de la foi, par « des prédications publiques et le ministère de la pa- « rôle de Dieu , par les Exercices spirituels, et par c( des œuvres de charité, notamment en faisant lecatécc chisme aux enfants et à ceux qui ne sont pas inscc trults du christianisme, et en entendant les confesc( sionsdes fidèles pour leur consolation spirituelle. Il c( doit aussi faire en sorte d'avoir toujours devant les c( yeux : premièrement Dieu, et ensuite la forme de c( cet institut qu'il a embrassé. C'est une voie qui mène (( à lui et il doit employer tous ses efforts pour attein- « dre à ce but que Dieu même lui propose, selon tbuc( tefois la mesure de la grâce qu'il a reçue de l'Espritc( Saint, et suivant le degré propre de sa vocation, de « crainte que quelqu'un ne se laisse emporter à un ce zèle qui ne serait point selon la science. C'est le Gé- « néral ou Prélat que nous choisirons qui décidera de a ce degré propre à chacun, ainsi que des emplois, les- « quels seront tous dans sa main, afin que l'ordre con- « venable, si nécessaire dans toute communauté bien <( réglée, soit observé. Ce Général aura l'autorité de c( faire des constitutions conformes à la fin de l'Insti- « tut, du consentement de ceux qui lui- seront associés, (( et dans un conseil où tout sera décidé à la pluralité « des suffrages. Dans les choses importantes et qui « devront subsister à l'avenir, ce Conseil sera la mac( jeure partie de la Société que le Général pourra ras-
« sembler commodément ; et pour les choses légères « et momentanées, tous ceux qui s.e trouveront dans le « lieu de la résidence du Général. Quant au droit de « commander, il appartiendra entièrement au Géné- <( rai. Que tous les membres de la Compagnie sachent « donc, et qu'ils se le rappellent, non seulement dans « les premiers temps de leur profession, mais tous les « jours de leur vie, que toute cette Compagnie et tous « ceux qui la composent combattent pour Dieu et sous (f la fidèle obéissance de notre très saint Père le Pape (( fet des autres Pontifes Romains, ses successeurs. Et « quoique nous ayons appris de l'Evangile et de la foi (( orthodoxe, et que nous fassions profession de croire « fermement que tous les fidèles de Jésus-Christ sont « soumis au Pontife Romain comme à leur Chef et au Vice caire de Jésus-Christ; cependant afin que l'humilité <( de notre Société soit encore plus grande, et que le <( détachement de chacun de nous et l'abnégation de (( nos volontés soient plus parfaits, nous avons cru qu'il « serait fort utile, outre ce lien commun à tous les fi- (( dèles, de nous engager encore par un vœu particu- « lier, en sorte que, quelque chose que le Pontife Ro- « main actuel et ses successeurs nous commandent « concernant le bien des âmes et la propagation de la (( foi, nous soyons obligés de l'exécuter à l'instant « sans tergiverser ni nous excuser, en quelque pays « qu'ils puissent nous envoyer, soit chez les Turcs ou (( tous autres infidèles, même dans les Indes, soit chez (( les hérétiques et les schismatiques, ou vers les fidèles « quelconques. Ainsi donc, que ceux qui voudront se « joindre à nous examinent bien, avant de se charger (( de ce fardeau, s'ils ont assez de fonds spirituels pour « pouvoir, suivant le conseil du Seigneur, achever « cette tour : c'est-à-dire, si l'Esprit-Saint, qui les
(c pousse, leur promet assez de grâce pour qu'ils puisce sent espérer de porter avec son aide le poids de (t cette vocation; et quand par l'inspiration du Sei- « gneur ils seront enrôlés dans cette milice de Jésusce Christ, il faut que, jour et nuit, les reins ceints, ils « soient toujours prêts à s'acquitter de cette dette « immense. Mais afin que nous ne puissions ni briguer <( ces missions dans les différents pays, ni les refuser, « tous et chacun de nous s'obligeront de ne jamais « faire à cet égard, ni directement, ni indirectement, « aucune sollicitation auprès du Pape, mais de s'a- « bandonner entièrement là-dessus à la volonté de (( Dieu, du Pape, comme son Vicaire, et du Général. « Le Général promettra lui-même, comme les autres, « de ne point solliciter le Pape pour la destination et (( mission de sa propre personne, à moins que ce ne <( soit du consentement de la Société. Tous feront vœu ce d'obéir au Général en tout ce qui concerne l'obser- « vation de notre règle, et le Général prescrira les cho- « ses qu'il saura convenir à la fin que Dieu et la So- (( ciété ont eue en vue. Dans l'exercice de sa charge, (( qu'il se souvienne toujours de la bonté, de la douce ceur et de la charité de Jésus-Christ ainsi que des (( paroles si humbles de saint Pierre et de saint Paul, (( et que lui et son Conseil ne s'écartent jamais de cette « règle. Que tous encore aient grandement a cœur « l'instruction des enfants et des ignorants, leur ensei- « gnant la doctrine chrétienne, les dix commandece ments, et autres semblables éléments, selon qu'il ce conviendra, eu égard aux circonstances des personcc nés, des lieux et des temps. Car il est très nécessaire (c que le Général et son Conseil veillent sur cet article ce avec beaucoup d'attention, soit parce qu'il n'est pas a possible d'élever sans fondement l'édifice de la foi
« chez le prochain, soit parce qu'il est à craindre qu'il « n'arrive parmi nous qu'à proportion que Ton sera « plus savant, l'on ne se refuse à cette fonction comme « étant moins belle et moins brillante, quoiqu'il n'y « en ait pourtant point de plus utile, ni au prochain (( pour son édification, ni à nous-mêmes pour nous « exercer à la charité et à l'humilité. Quant aux infé- « rieurs, tant à cause des grands avantages qui revien- <( nent de l'ordre, que pour la pratique assidue de « l'humilité, qui est une vertu que l'on ne peut assez <( louer, ils seront tenus d'obéir toujours au Général « dans toutes les choses qui regardent l'Institut ; et « dans sa personne ils croiront voir Jésus-Christ comme « s'il était présent, et l'y révéreront autant qu'il est « convenable. Mais comme l'expérience nous a appris <( que la vie la plus pure, la plus agréable et la plus (( édifiante pour le prochain, est celle qui est la plus « éloignée de la contagion de l'avarice et la plus con- « forme à la pauvreté évangélique, et sachant que Noce tre-Seigneur fournira ce qui est nécessaire pour la (f^ vie et le vêtement à ses serviteurs qui ne cherchent « que le royaume de Dieu, nous voulons que tous les « nôtres et chacun d'eux fassent vœu de pauvreté perce pétuelle, leur déclarant qu'ils ne peuvent acquérir (( ni en particulier ni même en commun, pour l'entre- « tien ou usage de la Société, aucun droit civil à des « biens immeubles, ou à des rentes et revenus quelce conques, mais qu'ils doivent se contenter des au-. « mônes qu'on leur donnera pour se procurer le né- « cessa ire.
a Néanmoins ils pourront avoir dans les universi- (( tés des collèges possédant des revenus, cens et fonds « applicables à l'usage et aux besoins des étudiants, le « Général et la Société conservant toute administration
(( sur les dits biens et sur lesdits étudiants à l'égard des <( choix, refus, réception et exclusion des supérieurs « et des étudiants, et pour les règlements touchant « l'instruction , l'édification et la correction des dits « étudiants, la manière de les nourrir et de les vêtir, (( et tout autre objet d'administration et de régime, de (( manière pourtant que ni les étudiants ne puissent « abuser desdits biens, ni la Société elle-même les « convertir à son usage, mais seulement subvenir aux (( besoin des étudiants. Et lesdits étudiants, lorsqu'on (( se sera assuré de leurs progrès dans la piété et dans (( la science, d'après une épreuve suffisante, pourront <( être admis dans notre Compagnie , dont tous les (( membres qui seront dans les ordres sacrés, bien « qu'ils n'aient ni bénéfices ni revenus ecclésiastiques, « seront tenus de dire l'office divin selon le rite de « l'Église, chacun séparément et en particulier, et non <c point en commun et au chœur. Telle est l'image que « nous avons pu tracer de notre profession sous le bon « plaisir de notre Saint Père Paul III et du Siège Apos- « tolique. Ce que nous avons fait dans la vue d'ins- « truire par cet écrit sommaire et ceux qui s'informent (( à présent de notre Institut et ceux qui nous succéde- « ront à l'avenir, s'il arrive que, par la volonté de Dieu, « nous ayons jamais des imitateurs dans ce genre de « vie ; lequel ayant de grandes et de nombreuses diffi- « cultes, ainsi que nous le savons par notre propre « expérience, nous avons jugé à propos d'ordonner que « personne ne sera admis dans cette compagnie qu'ace près avoir été longtemps éprouvé avec beaucoup de « soin, et que ce n'est que lorsqu'on se sera fait concc naître pour prudent en Jésus-Christ et qu'on se sera « distingué par la doctrine et par la pureté de la vie « chrétienne, que l'on pourra être reçu dans la milice
<( de Jésus-Christ, à qui il plaira de favoriser nos petî- <( tes entreprises pour la gloire de Dieu le Père, auquel « soit gloire et honneur dans les siècles des siècles. « Ainsi soit-il. »
Le plan de la Compagnie, le voilà bien tout entier, avec cet esprit de corps et cet amour de la discipline où la passion de chacun pour le bien de TÉglise devait trouver une virile et clairvoyante satisfaction. Les Constitutions que nous aurons bientôt à étudier ne feront que codifier ce que les amis d'Ignace avaient librement arrêté de concert avec lui. Ces Constitutions, le Pape leur laissait tout le loisir de les écrire. Car après ce long extrait, il se contentait d'ajouter : « Nous approuvons, bénissons et garantissons d'une perpétuelle stabilité l'exposé précédent, son ensemble et les détails; et quant aux associés eux-mêmes nous les prenons sous notre protection, leur accordant de dresser de plein gré et de plein droit les constitutions qu'ils jugeront conformes à la fin de cette Compagnie, à la gloire de Notre-Seigneur et à l'édification du prochain. »
Jusqu'ici l'ascendant d'Ignace avait été certainement très grand; mais ni son humilité ni son désir de mettre à la base de sa fondation un accord complet, unanime, parfaitement libre, n'étaient moindres. C'est pourquoi les documents autographes nous montrent toujours sa signature confondue avec les autres. Cependant si nous ne savons pas exactement tout ce qui, dans ces délibérations, fut rédigé ou inspiré par lui, nous savons que ce fut bien lui qui tint à ce que la Compagnie s'appelât définitivement Société de Jésus. Quand ils prêchaient dans l'État de Venise, un d'eux avait dit un jour : « Mais si on nous demande comment nous nous appelons, que répondrons-nous? » Et un autre, — fut-ce Ignace, on l'ignore — dit : « nous répondrons que nous sommes
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de la société de Jésus ». II le disait dans un sens très général, peut-être avec un sourire et sans penser que cette dénomination dût subsister. Ce qui est absolument certain, c'est qu'après la vision de la Storta, Ignace était iixé. Il était résolu, disait-il, à défendre ce nom, à lui seul et contre tous, s'il le fallait, et à ne céder qu'a celui qui aurait le pouvoir de le lui demander sous peine de péché mortel.
On a dit souvent que se réserver l'honneur d'un tel patronage n'était pas sans cacher quelque orgueil. Ce sentiment n'était pas celui d'Ignace. Il ne voulait pas que les siens fussent désignés par son nom à lui et qu'on dît « les enfants d'Ignace » comme on dit « les enfants de saint Benoît » et « les enfants de saint Dominique ». Quant au mot « Compagnie », c'était dans son esprit une métaphore tirée de la vie militaire. Compagnie devait être synonyme de bataillon ou de régiment. Ses disciples devaient être, non pas les compagnons favoris et privilégiés, mais les soldats, toujours armés et toujours prêts, de Jésus-Christ.
Par le seul fait de la dispersion nouvelle de la plupart des siens, Ignace, qui restait à Rome, devait forcément voir grandir de plus en plus, je ne dis pas son action réelle qui avait toujours été très grande, mais son rôle extérieur et apparent. C'était lui qui avait à diriger la barque au milieu de cette tempête qui s'était élevée dans Rome contre lui et contre son œuvre (il avait retrouvé là la main d'un certain D^ Navarro qui avait déjà voulu l'assassiner à Paris). C'était lui qui
allait trouver le Pape et qui obtenait une à une les autorisations destinées a ouvrir les voies. C'était lui qui écrivait aux grands personnages pour leur annoncer que justice était obtenue.
Le 23 septembre i SSg, Paul III voulut bien, a Tivoli, donner son approbation orale au plan qui lui avait été soumis. On rapporte même qu'a la lecture de ces pages il s'écria : « le doigt de Dieu est là. » Mais il fallait que l'approbation fût consacrée par des lettres apostoliques. Ici s'élevèrent de nouvelles difficultés. La préparalion de la bulle fut confiée a une commission de trois cardinaux, dont le plus écouté se trouvait être le cardinal Guidaccioni. Or, ce prélat, fort érudit, fort pieux, était mal disposé a l'égard des congrégations anciennes ou nouvelles. Il trouvait qu'il y en avait trop : il avait fait un livre pour le démontrer. Le raisonnement qu'on lui prête et qui s'appuyait sur une expérience trop réelle de la décadence des ordres religieux, était le suivant : a Dans les débuts tous les ordres sont pleins de ferveur, mais avec le temps ils se relâchent, et, devenus vieux, ils font plus de mal à l'Église qu'ils ne lui avaient fait de bien a leur origine. » Pour venir à bout de son opposition, Ignace eut recours à la fois aux prières et aux raisons. Il fit célébrer plusieurs milliers de messes et il s'appliqua personnellement à produire sur l'âme du Cardinal une impression de nature à faire mollir son refus. Il parvint à ses fins; car, sans renoncer à sa théorie, Guidaccioni avoua qu'il ne pouvait plus prendre sur lui d'empêcher la congrégation nouvelle d'exister, et enfin parut, le 26 septembre 1 54o, la bulle Regimini militantis ecclesiœ qui encadrait dans son approbation et dans ses éloges tout le plan que les fondateurs lui avaient soumis et dont on a lu le texte plus haut. Il y avait toutefois une restriction, mais dont
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ni la prudence, ni la patience d'Ignace ne durent s'alarmer : le nombre des profès était limité provisoirement à soixante.
La société existait donc. Il lui restait à se constituer dans l'esprit qui venait d'être consacré. Pour que le corps vécût et fit son œuvre, il lui fallait une tête. Les Pères ne devaient pas tarder à se réunir pour procéder à l'élection de leur premier général.
En réalité, Ignace en avait toute l'autorité qu'il tenait de leur confiance unanime, et il en exerçait les fonctions. Avant d'avoir reçu la bulle pontificale il écrivait à son frère Dom Bertrand de Loyola (le i6 mars i54o) une lettre qui commence ainsi : « Vu la presse excessive où je suis, devant envoyer tout à coup de nos religieux aux Indes, en Irlande et en diverses contrées de l'Italie... » Et il annonce en peu de mots le départ de François Xavier pour le Portugal et de là pour les Indes.
L'envoi du missionnaire appelé h tant de gloire n'avait pas seulement précédé la constitution officielle de l'institut : il l'avait grandement aidée. Toutes ces circonstances sont racontées avec un vrai charme dans Ribadeneira. Jean Govea, l'ancien professeur qui . avait voulu « donner la salle » à Ignace, lui avait gardé toute l'estime dont il n'avait pas tardé à se sentir pénétré. Il avait entendu parler de la «ongrégation qu'il formait, et il avait persuadé à Jean III de lui demander dix missionnaires pour évangéliser le nouvel empire des Indes. La demande fut adressée, et il lui fut répondu tout d'abord que c'était au Pape d'ordonner, qu'à la vérité il ne serait pas trop difficile d'obtenir de lui l'eilvoi de deux Pères, mais que pour un plus grand nombre la chose serait malaisée. Et comme l'ambassadeur du roi insistait, Ignace lui répondit d'un lair calme : « Si
de dix que nous sommes vous en prenez six pour une seule province, que nous laisserez-nous, bon Jésus! pour le reste du monde? »
En définitive, le Pape abandonna la solution au jugement d'Ignace, et celui-ci résolut d'envoyer a Jean III Rodrîguez et Bobadilla. Puis Bobadilla étant tombé gravement malade, il fit venir François Xavier et lui dit avec cette simplicité qu'on est heureux de retrouver sous la plume de son confident : « La santé de Bobadilla le met hors d'état de partir, et l'ambassadeur est trop pressé pour vouloir attendre. C'est a vous, François, àprendresa place ». Ëtsans plus de phrases, Xavier joyeux lui répondit : « Je suis prêt. » Deux jours après, l'apôtre saluait ses amis, embrassait ses frères, et vêtu d'une vieille soutane rapiécée, il partait, avec son bréviaire pour tout bagage, à la conquête spirituelle de la Chine et du Japon.
Rodrîguez était arrivé avant lui a Lisbonne. Désireux de ne perdre de temps nulle part, tous les deux exercèrent d'abord leur ministère dans le royaume avec tant de zèle et tant de fruit qu'il fut question de les retenir tous deux en Portugal. Pour satisfaire a tout, Rodrîguez y resta et Xavier partit seul. Il partit avec le titre dénonce apostolique, le i4 avril i54i. Pendant ce temps-là l'ambassadeur de Jean III usait de son grand pouvoir auprès du Saint-Père pour hâter la publication de la bulle attendue.
C'est dans ce même mois d'avril qu'Ignace et ses compagnons restés en Italie se réunirent pour procéder à l'élection du général. II fallait se hâter; car le Pape était lui-même pressé de renvoyer les uns ou les autres prêcher en divers lieux. Broët vint de Sienne, Lainez de Parme, Le Jay de Brescia. Ceux qui étaient présents durent consacrer trois jours à la méditation et à la
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prière, puis arriver avec leur vote écrit d'avance. Pierre Le Fèvre, alors en Allemagne, Simon Rodrîguez et François Xavier avaient envoyé les leurs; seul, Bobadilla ne vota ni de vive voix ni par écrit. Ils s'assemblèrent donc dans la maison qu'ils avaient louée, demeure étroite, déjà toute en ruines et destinée à disparaître avec la vieille église a laquelle elle était adossée. Là on dépouilla les votes, tant des présents que des absents : Ignace, comme on pouvait s'y attendre, était désigné par le choix unanime de ses amis.
Quelques-uns, c'étaient les absents et un quatrième, Jean Codure, à la veille de partir à son tour, avaient donné un nom en prévision de la mort possible d'Ignace; Pierre Le Fèvre était ainsi désigné en seconde ligne par Jean Codure, Simon Rodriguez et François Xavier : c'est à dernier que Pierre Le Fèvre avait donné, quant à lui, son second suffrage.
Ignace n'avait voulu proposer nominativement personne . Il s'excluait lui-même et déclarait donner son vote à celui des autres qui réunirait le plus grand nombre de voix .
A quel esprit obéissait-il en cette circonstance? Ce qu'il avait désiré par dessus tout, c'était que la Compagnie existât et qu'il lui fût donné d'y vivre en communauté de sentiments et d'action avec ceux qu'il avait groupés : il lui était indifférent qu'elle fût gouvernée par lui ou par un autre ; ou plutôt, je me trompe, il eût cru pécher par témérité ou par orgueil s'il ne se fût pas exclu lui-même autant qu'il était en son pouvoir. Enfin, ne faut-il pas faire un pas de plus? Dans son désir de ne phis trouver entre Dieu et lui tant d'occupations et tant de travaux temporels, de ne plus voir ses visites surnaturelles troublées par les nécessités du gouvernement comme elles l'avaient été par celles des études,
n'a-l-il pas dû redouter réellement le fardeau et faire, pour l'écarter, des efforts sincères?
Il en fit en effet, alléguant qu'Incapable de se diriger lui-même il ne saurait pas diriger les autres. II demanda un nouveau vote qui donna exactement les mêmes résultats. Comme il manifestait les mêmes répugnances, Lainez se leva et lui dit avec fermeté : « Cédez, mon Père, à la volonté de Dieu, sinon la société va se dissoudre, car je suis bien décidé a ne pas reconnaître d'autre chef que celui que Dieu veut. » Devant de telles paroles il fallait bien plier. Ignace demanda cependant à consulter son confesseur; et ce ne fut que quand celui-ci eut joint ses instances à celles des autres qu'il céda définitivement.
Peu de jours après, le 22 avril i54i, dans l'église de Saint Paul-hors-les-murs, il recevait les vœux de tous ceux qui étaient présents et il y joignait le sien à haute voix, au moment de la communion, comme il avait été fait à Notre-Dame de Montmartre.