‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PREMIERS TRAVAUX, PREMIERES MISSIONS DE LA COMPAGNIE LES INSTRUCTIONS DU FONDATEUR.

Cette fois le pas est franchi : la célèbre Compagnie est faite. Sa vie, son action, ses relations ne sont pas encore réglées d'une façon définitive ; car dix années s'écouleront avant que le texte des Constitutions ne soit soumis aux profts assemblés dans Rome. Mai^ le progrès continue et ne se ralentira pas un seul jour. Si importante que soit pour l'avenir de la Société la date de i54i, que nous venons ide franchir, nous n'allons voir rien autre chose que le développement graduel et, pour ainsi dire, insensible des principes déjà acceptés, déjà posés, déjà pratiqués par le fondateur et par ses fidèles adhérents.

Nous avons devant nous une période de dix ans. Ne nous astreignons pas à en suivre les subdivisions chronologiques d'année en année; mais voyons comment le nouveau général sut la remplir — par ses œuvres de charité dans la ville de Rome — par ses efforts pour faire accepter son institut, tout en en précisant de plus en plus la nature originale — par les missions plus ou moins lointaines qu'il fit donner à ses Pères et dont il prit, au moins dans les débuts, la direction — enfin par les rapports qu'il entretint lui-même avec les prîn-

156 SAINT IGXACE.

cipaux personnages de l'époque pour organiser et pour défendre ses premiers établissements.

Il était a peine élu qu'il prit à cœur deux choses : la première, de se maintenir personnellement dans la simplicité et dans l'humilité nécessaire à sa perfection intérieure; la seconde, d'user de son autorité « pour la plus grande gloire de Dieu », formule que l'on voit revenir si souvent dans ses lettres et dans ses actes.

Tout d'abord (i) il voulut remplir pendant quelque temps les fonctions de cuisinier et il y ajouta les offices les plus vils delà maison. Puis il tint à bien consacrer par son exemple une obligation qui, seule entre toutes, avait prêté un instant à une légère contradiction ; il fit pendant quarante-six jours l'instruction religieuse aux petits enfants. Bien des parents, bien des personnes de toute condition en profitaient pour venir l'entendre. Non qu'il s'exprimât avec élégance ; malgré les avertissements de son secrétaire, chargé de lui dresser tous les jours la liste de ses solécismes ou barbarismes, dont il

(i) Voici, d'après MafTei, quel fut d*habilude Temploi de son temps. Après son lever il méditait pendant une heure et se préparait ensuite à célébrer la sainte messe, qu'il disait tous les jours à moins d'en être empêché par ses infirmités. Si quelque affaire l'appelait au dehors, il sortait avec un compagnon • sinon il recevait les personnes de la maison. Pour traiter avec lui ou obtenir une faveur, il n'était jamais nécessaire de consulter son humeur, ni de chercher un moment plus opportun.

Après le dîner, il se délassait en s'entretenant de choses édidifiantes et instructives. La récréation finie, il s'occupait à divers détails de sa charge, signait des lettres, dépouillait sa correspondance. Le soir, après souper, il préparait les affaires du lendemain et s'entretenait avec son secrétaire. Dès que celui-ci l'avait quitté, il se recueillait profondément, allant et venant dans sa chambre, appuyé sur son bâton, car il boitait toujours de sa blessure de Pampelune. Enfin, il se livrait au repos, mais sans jamais dormir plus de quatre heures.

ne pouvait s'empêcher de sourire lui-même, il ne pouvait pas arriver à parler l'italien correctement. Mais sa parole était si vigoureuse, son accent inspirait si fort la charité envers le prochain, la haine des vices et l'amour de Dieu, qu'il exerçait sur son auditoire une action profonde et l'entraînait où il voulait.

Ses actes ne pouvaient qu'accroître son prestige auprès de tous ceux que la prévention ou la jalousie n'aveuglaient pas. Il était à peine arrivé dans Rome qu'il avait vu la ville frappée par toutes les conséquences d'une affreuse disette. Après les privations était venue la faim, après la faim les maladies. Ignace et les siens s'étaient multipliés pour recueillir des aumônes, ouvrir des asiles publics, procurer des lits aux plus souffrants, faire coucher au moins sur la paille en des endroits clos ceux auxquels des privations extraordinaires faisaient sentir encore plus durement leur pauvreté.

Cette crise passée, le saint voulut se donner à des œuvres répondant à des nécessités plus persistantes et à des misères toujours en danger de se propager. Il s'occupa tout particulièrement des Juifs, des femmes de mauvaise vie, des enfants orphelins.

Ce qu'il se proposait à i'égard des Juifs était évidemment d'en convertir le plus possible. Mais avec son esprit d'autant plus pratique qu'il connaissait mieux la nature humaine, il sut employer des moyens où une finesse ingénieuse s'alliait à une indéniable charité. Il savait bien que chez tous les hommes et particulièrement chez les Juifs, les soucis de la vie éternelle ne font pas taire ceux de la vie présente. Il voulut donc qu'aux jeunes catéchumènes issus de Juifs convertis on ouvrît une maison hospitalière où ils pourraient vivre tandis qu'on les instruirait : et pour mieux doter cette maison, il eut l'idée de faire lever un tribut annuel sur

les synagogues qui — pour parler la langue du droit public de l'époque, — étaient tolérées en Italie. Il parla, il agît aussi pour que les catéchumènes fussent assurés de conserver leurs biens qui, jusqu'alors, avaient beaucoup à craindre, soit de l'autorité ecclésiastique, soit de leurs propres familles restées juives et ne leur pardonnant pas leur conversion. Il fut décidé, sur ses a\is, qu'un Juif n'aurait pas le droit de déshériter un de ses enfants devenu chrétien. La bienfaisance envers les nouveaux convertis fut poussée plus loin encore. Ignace fit décréter qu'on leur attribuerait les sommes reprises aux usuriers, dans les cas du moins où l'emprunteur lésé restant inconnu, il serait impossible de faire rendre l'argent à celui auquel il avait été extorqué contre les règles de l'équité chrétienne. Ainsi les biens du juif resté juif étaient plus respectés qu'auparavant, et cependant on avait, si l'expression est de mise ici, l'esprit de les faire servir, en une mesure raisonnable, aux besoins des Juifs baptisés.

Quant aux apôtres qui ne pouvaient y mettre de leur fonds que ce qu'ils avaient, ils y mettaient encore le meilleur, c'est-à-dire une charité sincère et la science de la religion. Plus d'un Israélite de basse condition pouvait être attiré par l'appât de certains avantages; d'autres, plus riches et tenant parmi leur coreligionnaires un rang élevé, furent convaincus par l'interprétation des Ecritures. Ignace ne dédaignait point d'intervenir et de laisser agir le charme singulier de'sa parole. Un jour, on lui avait amené un juif qui, après avoir manifesté l'intention de recevoir le baptême, était retourné à une hostilité allant jusqu'à une fureur étrange. A peine était-il dans la chambre du saint que celui-ci, avec ces seules paroles : « Isaac, restez avec nous ! » fit tomber instantanément les résistances et assura la conversion.

Il a été dit bien des fois que Rome avait été longtemps un des séjours préférés des Juifs. On sera plus étonné de savoir qu'à l'époque d'Ignace, la ville comptait « une grande multitude » — c'est l'expression de Ribadeneira — de femmes de mauvaise vie. Le général des Jésuites procéda ici à peu près comme avec les Juifs, Il comprit quels obstacles la difficulté de retrouver d'honnêtes moyens d'existence et par suite la misère devaient apporter au reclassement de ces malheureuses ; car, ainsi que nous le dit son secrétaire, de ce que beaucoup désiraient quitter le pire de tous les genres de vie, il ne s'ensuivait pas qu'elles fussent en état d'embrasser « le meilleur », c'est-à-dire d'entrer dans un couvent. On ne connaissait pas à cette époque la femme ouvrière, et celles qui étaient sur le pavé n'avaient pas les ressources, finalement précieuses (quelque abus regrettable qu'on en fasse), des femmes laborieuses de noire temps. Notre ingénieux réformateur résolut de mettre les repenties à l'abri du besoin en leur assurant un asile où il ne craignait pas de les conduire lui-même à travers les rues de la cité, désireux sans aucun doute de les convertir pour toujours, mais répondant au scepticisme de quelques-uns qu'il serait encore heureux si, pour l'honneur du Christ, il épargnait à ses réfugiées ne fût-ce qu'une nuit de péché. Elles attendaient dans leur asile ou qu'elles fussent réconciliées avec leurs maris (si elles en avaient dont elles eussent déserté la maison), ou qu'elles trouvassent à faire un mariage convenable, ou enfin que, plus touchées de la grâce que les autres, elles pussent se faire religieuses. A défaut même de ces différentes solutions, la maison les gardait, si leur conduite était sans reproches.

Quand il écrivait à François Xavier dans les Indes,

Ignace aimait à lui donner tous ces détails sur Tœuvre des repenties comme sur celle des Juifs. Il lui parlait même des mariages qu'il avait bénis dans ces milieux, des belles marraines qu'il avait assurées aux enfants issus de ces unions. La dernière création avait coûté assez cher, et les difficultés avaient été un instant bien grandes, car la compagnie engagée dans une telle tentative était bien pauvre. Son général avait assuré les premiers fonds par une opération assez heureuse. Il avait fait vendre, au prix de cent écus d'or, de vieilles pierres provenant des ruines de l'ancienne Rome et que les siens venaient d'exhumer. Une fois l'impulsion donnée, de riches familles se laissèrent entraîner à d'importantes aumônes, trt le sort de la fondation fut assuré.

Celui qui en avait eu l'honneur songea dès lors, non plus à guérir le mal, mais à le prévenir, en faisant que les jeunes filles abandonnées et pauvres eussent à leur tour un asile : il fit créer pour elles la maison dite de Sainte-Catherine. Pareil refuge fut établi pour les garçons orphelins.

Toutes ces créations n'allaient pas sans provoquer des résistances et des calomnies ; tantôt c'était un individu furieux de voir « séquestrer » disait-il, une femme dont il était follement épris ; tantôt c'étaient des gens qui prêtaient au saint des projets de réforme extravagants. Je laisse parler Ignace lui-même : « Barbaran, écrivait-il (en octobre i54o), a intenté un procès contre la maison de Sainte-Marthe. Sa Sainteté a ordonné au cardinal Cressenzi d'en prendre connaissance. Ce dernier m'a dit hier que cette plainte n'a aucun fondement. Pour vous donner une idée de la frivolité des imputations portées contre nous, il m'a dit qu'on nous accusait de faire ce que nous faisions pour la maison

de Sainte-Marthe sans Tautorisation du Saint-Siège, de vouloir réformer le monde entier et de dresser des statuts à cette fin que toutes les femmes mariées ayant manqué à leurs devoirs soient exclues de Rome, et autres choses semblables qui n'ont ni pieds ni tête... »

Pour réduire tous ces ennuis à un minimum inévitable, la prudence d'Ignace n'était pas en défaut. Voici comment il procédait : Lorsqu'il avait l'idée d'une fondation de ce genre, il s'en ouvrait a quelques amis graves, éclairés et charitables; et il arrêtait avec eux les bases de l'institution. Pour l'achever, il s'adressait à des personnes bienveillantes ayant fortune et autorité; enfin il demandait a un cardinal d'être le protecteur de l'œuvre. Une fois l'œuvre ainsi établie, avec sejs règlements, sa méthode et ses ressources propres, il s'en retirait, heureux de sentir qu'il n'y était plus nécessaire, et dès lors il s'appliquait à quelque autre essai non moins utile; car « sa charité ne pouvait jamais demeurer oisive, et toujours il méditait quelque chose de nouveau pour le salut de son prochain. »

Un tel esprit d'initiative devait l'amener sur les frontières et même sur le terrain d'autres institutions déjà fondées. Mais il savait aussi bien éviter tout conflit que garder la liberté de son action. Il est à remarquer que la Compagnie de Jésus, a son origine, devait se donner aux soins des malades, aux missions dans les campagnes, au soulagement des prisonniers, mais que, du vivant même de son fondateur, elle céda peu à peu à d'autres ordres quelques-unes des charges bien nombreuses qu'elle avait d'abord assumées. C'est plus lard sans doute que saint Vincent de Paul et saint Alphonse de Liguori devaient assurer les missions proprement dites. Mais dès i54o, saint Jean de Dieu avait ouvert sa première maison pour le soin des malades, et, quand il

im SALNT IGNACE.

mourut en i55o, Texistence de son ordre était assurée.

Tout en faisant des siens des prêtres instruits, mais libres, prêts pour toutes les taches n'ayant point encore trouvé d'ouvriers, saint Ignace eut à repousser plus d'une offre où telle ou telle congrégation lui demandait de se fondre avec la sienne. Il avait décliné les avances desThéatins :il déclina (en i547) celles desSomasques qui, dès lors, se réunirent aux précédents. Il devait plus tard refuser également de s'unir aux Barnabites. A toutes ces demandes il opposait toujours la même réponse : qu'il lui paraissait plus utile à la plus grande gloire de Dieu que chacune des deux sociétés demeurât telle que la Providence lui avait permis jusque-là de se constituer.

De tous ces refus il en est un qui, plus que tous les autres, mita l'épreuve son habileté non moins que sa charité. On se rappelle qu'en Espagne surtout il avait excité de très bonne heure chez un grand nombre de femmes pieuses un intérêt qui ne s'était jamais démenti. Après l'avoir secouru pendant tant d'années à Barcelone et a Paris, Elisabeth Roser lui faisait encore passer des secours à Bologne. Lorsqu'il fut certain et connu qu'il allait fixer sa résidence à Rome, elle voulut venir auprès de celui qui l'avait appelée si souvent, et à bon droit, sa sœur et sa mère. D'autres femmes espagnoles se joignirent à elle. Ignace les accueillit, se chargea de leur direction spirituelle , et il est évident qu'elles contribuèrent généreusement à doter quelquesunes de ses fondations. Mais ici commencèrent pour lui de ces difficultés comme il n'aimait pas a en avoir ; car si prêt qu'il fût à tous les sacrifices utiles, il n'aimait pas qu'on lui fit perdre son temps (i). Sans doute il

(i) A regard de ces visiteurs importuns qui reviennent sans

PRExMIERS TRAVAUX DE LA COMPAGNIE. 163

avait de grandes obligations à Elisabeth Roser, et il voulait bien les acquitter , mais pourvu que ce ne fût pas au détriment de ses travaux présents ou futurs, et. de plus, il ne lui semblait pas que des femmes pussent y être associées directement et activement. On en devine aisément les raisons.

Dans le cas présent, Elisabeth Roser était une femme âgée et dont Familié avait toujours été bien audessus du moindre soupçon. Mais il pouvait craindre que l'exemple ne fût contagieux et ne créât un précédent. Or, nous savons qu'il voulait enlever aux siens toute hésitation, et on peut presque dire toute réflexion sur ce point, n'étant pas admis a ses yeux qu'aucun d'eux pût être tenté par l'occasion du péché. Le jour où il était entré dans Rome avec ses compagnons , il avait d'une manière générale exhorté ses amis à la prudence ; puis il leur avait dit : « Evitons toute relation avec les femmes, à moins qu'elles ne soient de la plus haute condition » , quelques années après il pouvait «ajouter « ou de la plus abjecte

et de la plus basse, » ce qui complétait saintement le sage avis.

Donc, que des femmes isolées ou par groupe, vivant en famille ou réunies en communauté, lui demandassent des conseils, il l'admettait. Encore se contentait-il le plus souvent de leur envoyer les Exercices spirituels et de leur recommander de les faire avec soin, en s'unissant aux prières comme aux mérites de la Compagnie .

nécessité, il recommandait un ingénieux procédé, qii*il pratiquait lui-même : c'était de ne parler au fâcheux que de sujets lugubres, mort, jugement dernier, peines de l'enfer, etc. Oe celte façon, disait-il, ou il ne reviendra pas ou, s'il a gOut à une pareille conversation, il faudra prendre patience en considération du bien qu'elle lui doit faire.

Il allait un peu plus loîn lorsqu'il s'agissait de coopérer à la réforme d'un ou de plusieurs monastères. Mais ce que voulaient ici ses ardentes et tenaces compatriotes, c'était bel et bien de devenir membres de la société. Parmi elles était Dona Juana de Cardona qui devenue veuve, après fort peu de temps de mariage, d'un époux assassiné, avait déployé une activité et un courage extraordinaires à poursuivre le meurtrier, puis s'était consacrée, avec une piété non moins passionnée, à soigner les malades des hôpitaux . « Mon très révérend et très cher père, écrivait-elle de Valence à Ignace en i546, je n'ai jamais eu et n'ai point encore d'autre sentiment en Notre-Seigneur, si ce n'est que je suis appelée par lui à passer dans le camp et sous l'étendard de la Compagnie du nom de Jésus. Ainsi, mon cœur est prêt, mon très cher père et seigneur, mon cœur est prêt. Humblement prosternée à vos pieds, je ne m'en relèverai pas et, comme la Cananéenne, je crierai jusqu'à ce que vous m'ayez donné le salut de l'âme dont la fille de la Cananéenne est la figure. Commandez-moi d'aller dans les Indes ou de rester ici ou d'aller n'importe où, je vous obéirai jusqu'à la mort. Celle qui, cédant aux mouvemenls*immodérés de son âme a fait plus de mille lieues pour demander justice , ne craindra pas de faire de nouveau tout autant de chemin et même de voyager en pèlerine tout le reste de sa vie, afin d'obtenir miséricorde, et cela uniquement par amour et pour l'amour de celui auquel elle s'est donnée tout entière, âme et bien... etc. »

La lettre entière est vraiment belle, celui qui la recevait ne pouvait qu'en être touché. Mais enfin il dut trouver exagéré que pour « obtenir miséricorde » et assurer « le salut de son âme », Dona Juana crût nécessaire d'être admise dans les rangs de son Institut. Nous

n'avons pas ^a réponse qu'il lui fit; mais nous avons la lettre qu'il écrivit alors à Elisabeth Roser, le i*''' octobre i546, pour lui faire savoir qu'il ne pouvait plus « la tenir sous son obéissance, » ni admettre qu'elle fût liée à lui par des vœux ; que de nouveau il la tenait comme sa bonne mère, ainsi qu'elle l'avait été si longtemps, mais non plus comme sa fille spirituelle. A la suite de cette discussion, ses rapports avec sa bienfaitrice risquèrent d'être gravement troublés. Il y eut des contestations et presque un procès pour certain retrait de sommes versées ou dépensées... L'adresse consommée et la douce fermeté d'Ignace apaisèrent finalement le conflit; et ses rapports avec Elisabeth redevinrent boné. En attendant, il ne s'était pas seulement fait décharger par le Pape de la direction qu'il avait d'abord assumée ; pour mieux s'assurer contre un retour d'exigences analogues, il avait obtenu que le Saint-Père lit défense à la Compagnie d'avoir aucun lien spécial avec aucun ordre religieux de femmes. Plus tard il inséra dans les Constitutions l'interdiction expresse de se charger de la direction ordinaire d'un couvent de religieuses. Ribadeneira qui avait vu de près cette petite lutte la résumait en ces lignes courtes, mais suggestives : (( Il est étonnant combien le gouvernement de ces trois bonnes femmes (trium muliercularum) lui a valu, eh quelques jours, de tracas et d'ennuis. »

Si le chef de la Compagnie nouvelle eut de ce côté quelques déboires, il fut amplement dédommagé par les publics et solennels témoignages d'estime fraternelle des chefs de deux grands ordres religieux, les chartreux et les dominicains.

Par quel art et avec quelle diplomatie Tinstitut nouveau venaît-il à bout de ses adversaires et obtenait-il une popularité croissante? Voulant juger la personne de saint Ignace, Edgard Quinet a écrit cette phrase assez remarquable, une de celles dont il faut tenir compte à un ennemi ; car dans son incohérence un peu cherchée elle recouvre un certain effort d'impartialité : <c En lui, dit-il, le Machiavel n'avait pas étouffé le saint François d'Assise ». Le « saint François d'Assise », nous l'avons vu dans le pénitent plein de l'amour de Dieu et de l'amour de tous ceux que le Christ a voulu sauver, dans le pèlerin qui se contente pour lui de la mendicité, mais qui voudrait la rendre inutile aux humbles, dans l'ami des pécheurs, dans l'homme soucieux du soulagement intelligent de toutes les misères, dans le prêtre secourable aux courtisanes. Le moment est-il venu de chercher le « Machiavel »? Si Edgard Quinet n'a choisi ce nom que pour rappeler une connaissance des hommes et une science du gouvernement toutes les deux incomparables, il ne s'est pas trop éloigné delà vérité. S'il a entendu, comme il est probable, faire une allusion blessante (dans toute la force du mot) à une politique selon lui plus riche d'habiletés que de scrupules, eh bien ! essayons d'y regarder de plus près.

Une première réflexion s'impose, c'est que la politique de Machiavel est essentiellement individualiste, et qu'elle cherche surtout ses éléments de succès dans la division, tandis que la politique de saint Ignace est essentiellement catholique et vise partout à l'union des âmes. Y vise-t-elle par des moyens qui sentent le mé-

PREMIERS TRAVAUX DE LA COiMPAGXIE. 1G7

pris des hommes et qui ne respectent point leur dignité naturelle? A notre héros de répondre ici pour nous.

Relisons d'abord les instructions qu'il donne, en plusieurs circonstances très importantes, à ceux des siens qu'il charge de missions.

A l'égard de François Xavier, il semble qu'il se soit borné à l'expression aussi simple que possible d'une confianÔe absolue. Il l'envoie, puis il lui écrit en lui donnant des nouvelles de ce qui se fait à Rome et dans le reste de l'Europe pour le développement de la Compagnie. Xavier lui répond comme un ami répond à un ami. Ce qu'on sent le plus dans ces lettres, c'est la conformité complète d'idées et la liberté d'âme qu'elle assure à l'un comme a l'autre.

La première mission que le maître eut vraiment k inspirer fut celle qui envoya deux des siens en Irlande. La pauvre île souffrait d'un trouble profond causé par la politique religieuse d'Henri VIII. Tandis que les Lords anglais avaient suivi le roi dans son schisme, la population indigène restait catholique-romaine ; mais ses rapports avec le Saint-Siège rencontraient d'énormes difficultés. C'est pourquoi l'un de ses évoques avait demandé au Pape d'envoyer un nonce apostolique qui se rendît compte des choses et donnât aux fidèles les dispenses et les grâces que la situation semblait exiger. Paul III avait voulu confier cette mission à la petite Compagnie qui venait de lui jurer obéissance. Ce fut Codure qui dut tout d'abord être envoyé ; mais il mourut avant que le jour du départ ne fût assuré. La tâche échut dès lors à Salmeron et à Broët, et on leur donna comme compagnon un jeune novice, nommée Zapata, qui, disposant encore de sa fortune, voulut faire les frais de l'expédition.

Elle devait être pénible et même dangereuse. Les

envoyés n'y jouaient ni plus ni moins que leurs têtes. Ordre était donné par le gouvernement d'Angleterre de les arrêter comme agents de la cour de Rome. Leur tête était mise a prix et, comme on les recherchait de touscôtés, ils furent obligés de changer continuellement de résidence. A peine purent-ils rester trente-six jours en Irlande; ce séjour pourtant leur suffit pour affermir la foi catholique par le spectacle de leur conduite courageuse et désintéressée.

Telle fut, en résumé, la nature de leur mission. Il ne faut pas le perdre de vue, pour bien apprécier les instructions que le maître leur donna. Des difficultés spéciales qu'ils allaient rencontrer, du danger que pourrait courir leur sécurité personnelle, le texte qui nous a été conservé ne dit rien. En revanche, on sent que le fondateur, traçant pour la première fois des règles de conduite diplomatique, a tenu à les donner assez larges et assez hautes pour que les siens pussent ensuite les appliquer indifféremment à toutes les circonstances, aux faciles comme aux difficiles, à celles qui exposeraient à la mort comme à celles où il y aurait à se défendre contre des offres d'honneurs et de dignités. On verra bientôt qu'il n'aimait pas descendre a des détails dont ses subordonnés étaient destinés à devenir les meilleurs juges au contact immédiat et prolongé des événements ; mais pour porter sur les obligations les plus générales, ses ordres n'en étaient pas moins d'une remarquable précision.

D'abord, nous sommes au temps où la vente des indulgences et le trafic des choses saintes a discrédité l'Eglise. Aussi le vrai réformateur dit-il avec autant de prudence que d'amour sincère de la pauvreté : « Quant à l'argent, ne touchez même pas h celui qui serait fixé pour les dispenses que vous accorderez; faites-les distri-

buer aux pauvres par des mains étrangères ou employezles en bonnes œuvres, afin que vous puissiez, si besoin est, assurer avec serment que dans le cours de votre légation vous n'avez pas reçu une obole (i) »

La prudence qui dictait de telles paroles avait-elle rien d'excessif? N'est-il pas évident qu'elles avaient pour but la pacification des esprits, en ôtant tout prétexte aux accusations passionnées des dissidents comme aux railleries des sceptiques? Et n'est-ce pas cet apaisement qui était encore cherché plus que la tranquillité des missionnaires quand il était dit à ceux-ci : « Non seulement dans vos sermons, mais encore dans vos discours particuliers, surtout lorsque vous réconcilierez entre eux des ennemis, ne perdez pas de vue que toutes vos paroles peuvent être publiées et ce que vous dites dans les ténèbres manifesté au grand jour. »

Reste l'art de parler aux gens pour les ramener au bien ou pour obtenir leur concours. De tout temps, mais plus encore dans les siècles précédents que dans le nôtre, il a bien fallu distinguer la manière de parler aux grands de la façon de parler aux petits. Ni le dogme ni la morale ne varient, mais l'art de les faire accepter varie nécessairement avec l'état d'esprit, les habitudes et les préjugés de ceux qu'on entreprend. Cet art là, Ignace y était consommé, plus peut-être que ne le souhaiteraient ceux qui aiment par-dessus tout l'égalité et la liberté évangéliques. Son excuse, s'il avait a en produire ici, serait que les éclats ne servent généralement à rien... si ce n'est à satisfaire celui qui les risque. Dans les instructions que nous analysons il se borne a la recommandation suivante : « lorsqu'il faudra par-

(i) Cequ^il conseillait là il le pratiquait lui-même, tenant toujours une comptabilité exacte de ce qu'il recevait et donnait.

1er aux grands, que Broët en soit chargé ». On sait que Salmeron avait Taspect tout jeune et que Broët « représentait » davantage.

Vient enfin l'étude des rapports à avoir avec le commun des hommes. Ici le maître en diplomatie est beaucoup plus explicite, et il vaut la peine de le citer. « Je vous recommande d'être avec tout le monde en général, mais surtout avec vos égaux et vos inférieurs, sobres et circonspects dans vos paroles, toujours disposés et patients à écouter, prêtant une oreille attentive jusqu'à ce que les personnes vous aient dévoilé le fond de leurs sentiments ». — En effet, on a ainsi prise sur eux ; mais il faut éviter de leur en laisser prendre sur soi. Quand vous serez ainsi éclairés, « alors vous leur donnerez une réponse claire et brève qui prévienne, autant que possible, les instances; vous les congédierez ensuite d'une manière gracieuse. »

Trouve-t-on ces conseils « machiavéliques » ? Avant de se prononcer, qu'on cherche à quelles fins ils doivent servir. Celui qui les a dictés nous le dit lui-même : il faut trouver les moyens de gagner la confiance en tenant un langage approprié au caractère et en saisissant avec prudence l'occasion de louer ce que l'on voit de bon : puis la confiance une fois gagnée, on peut appliquer à ce que l'on a vu de mauvais le remède propre à guérir. Cette double fin posée, on ne trouvera, je crois, rien que de sage et de digne d'être retenu dans des avis comme ceux-ci : a Après avoir étudié le caractère et les mœurs de chaque personne, vous chercherez à vous y conformer autant que le permettra le devoir; en sorte que si vous traitez avec un caractère vif et ardent, vous vous gardiez de toute lenteur ennuyeuse; il faut au contraire devenir un peu lents et mesurés si celui auquel vous parlez se montre plus circonspect et plus pesé

dans ses discours. » C'est dire que celui qui est prêt à se mettre ainsi au ton de ses interlocuteurs est un homme devenu maître de lui, ne connaissant plus ni colère ni défaillance, fort, en un mot, de la vraie force. Ignace veut dans tous les cas que, s'il faut agir pour le bien d'autrui, on ne connaisse plus cette fois que la promptitude et une fidélité empressée à tenir sa parole : « Dans les affaires, anticipez plutôt que de différer et d'ajourner. Si vous promettez quelque chose pour demain, faites-le aujourd'hui. »

Ainsi donc, une méthode générale, mais aucun mandat impératif, point de résolutions imposées d'avance a un agent passif. « Délibérez entre vous pour tous les points sur lesquels vos sentiments seraient partagés : faites ce que deux sur trois auraient approuvé. Rendez compte tous les mois de votre légation. »

Je ne sais si on s'étonnera de cette latitude laissée — pour les actes proprement dits — aux délibérations et aux résolutions des envoyés. Elle est cependant bien dans les habitudes d'Ignace, et elle est facile à comprendre dans la diplomatie d'un groupe où le but final ne varie pas, où chacun le connaît, où chacun est toujours prêt à s'y dévouer avec un égal amour et un égal esprit de sacrifice. C'est quand il n'a pas de politique connue, même de lui, ou qu'il poursuit des buts inavouables, qu'un Etat se voit obligé d'imposer chaque jour à ses délégués l'acte destiné à servir l'aventure ou la passion du moment. C'est quand il a sa volonté traditionnelle et arrêtée, qu'il peut le mieux se contenter de bien choisir ses serviteurs et de laisser a leur initiative le soin de trouver sur place les résolutions les plus conformes aux intérêts et à la gloire de leur pays. A plus forte raison doit-il en être ainsi dans une société qui n'a en vue que des intérêts à la fois universels et éternels.

172 SAINT IGxXACE.

Lorsqu'Ignace donna ces instructions à Salmeron et à Broët, il n'était général que depuis quelques mois. On sera peut-être tenté de croire que son autorité n'était pas encore bien assise. On aurait tort assurément. Du reste ouvrons les instructions qu'il a données cinq ans plus tard à ce même Salmeron et à Lainez délégués au Concile de Trente. Il y a là quelques indications plus positives, parce que les circonstances sont à la fois plus importantes et mieux connues; mais l'esprit, en somme, est le même.

Du moment où ils sont plusieurs attelés à un même travail, il ne faut pas que l'esprit d'initiative engendre la division. C'est pourquoi il leur dit : « Quoique vous ne deviez jamais oublier ce qui est le propre de notre institut, il faut néanmoins vous souvenir avant tout de conserver entre vous l'union la plus étroite et le plus parfait accord de pensées et de jugements. Qu'aucun de vous ne se fie à sa seule prudence, et, comme sous peu de jours Claude Le Jay que le Cardinal d'Augsbourg envoie au Concile en qualité de procureur se réunira à vous, vous vous fixerez un temps chaque jour pour délibérer en commun. » Il ne sufBt pas cependant de délibérer à la veille des événements. Il est des taches auxquelles il faut s'être préparé plus longtemps d'avance. « C'est pour cela, écrit le maître, que je vous donne quelques avis qui pourront vous être utiles dans le Seigneur, soit en les conservant tels qu'ils sont, soit en en retranchant, soit en y ajoutant de semblables. » Voici le sommaire de ces avis, tel qu'il en fait lui-même le résumé aussi clair que précis : « Vous ne perdrez jamais de vue ces trois points principaux; i° dans le concile, la plus grande gloire de Dieu et le bien de l'Église universelle; 2°hors du concile, votre ancienne règle et méthode d'aider les âmes; 3° le soin pariiculier

de voire ame, afin que vous ne veniez pas h vous négliger et à vous abandonner vous-mêmes, mais que vous vous efforciez au contraire de vous rendre de jour en jour plus dignes de soutenir votre emploi. »

Cet emploi n'était ni médiocre ni facile, puisque la vie de l'Église était en jeu et que les deux jésuites étaient chargés de la défendre comme théologiens du souverain-pontife. Or, il est à remarquer que le général de la Compagnie n'entre en aucun détail ni sur les prétentions des protestants, ni sur les difficultés des dogmes à concilier, ni sur le parti k prendre au milieu des conflits de toute nature qui divisaient, selon leurs intérêts apparents, le Pape et les princes temporels, l'empereur et le roi de France, les nations du Nord et celles du Midi, les ordres religieux et le clergé séculier, etc. (i). Sur tout ce qui doit être discuté, Ignace s'en rapporte à l'Esprit- Saint et ensuite à ses deux fils plus qu'à lui-même. Avait-il déjà inséré dans ses Exercices la deuxième partie de ce que nous y lisons sur les « règles d'orthodoxie » ? xVdmettons qu'il l'eût fait. Les deux éminents théologiens n'y trouvaient rien que de rationnel, sans quoi que ce ,soit de nature à limiter la liberté de leurs recherches; car il y est dit qu'on ne doit jamais, en trop parlant de la prédestination, de la grâce et de la foi, s'exposer à affaiblir la croyance en la liberté et en la nécessité des bonnes œuvres. Au point de vue doctrinal, ceci seul était un phare lumineux qui suffisait à faire éviter les écueils les plus dangereux des doctrines nouvelles; car, il ne faut pas l'oublier, ce qui nous paraît aujourd'hui presque banal était discuté

(i) Polanco dit que les prélats espagnols avaient commencé par regarder les deux je'suites d'un assez mauvais œil et ne s'en cachaient pas.

alors avec une passion qui risquait de mettre l'Europe à feu et à sang. Mais enfin les instructions spéciales ne contiennent absolument rien sur les problèmes à élu cider et sur les solutions à faire triompher. En revanche, les conseils qui sont donnés sur Tart d'intervenir et sur l'art de discuter sont véritablement admirables de sérénité, de bon sens et de charité.

(( Dans le concile, il faut que vous soyez plutôt lents que prompts à prendre la parole, réfléchis et charitables dans vos avis sur les choses qui se font ou doivent se faire, attentifs et calmes en écoutant, vous appliquant à saisir l'esprit, l'intention et les désirs de ceux qui parlent, afln que vous sachiez plus a propos vous taire ou parler. Dans les discussions qui s'élèveront, il faudra apporter les raisons des deux sentiments, afin que vous ne paraissiez pas attachés à votre propre jugement. f^ous devez toujours y se ton votre pouvoir ^ faire en sorte que personne ne se retire, après vos discours, moins dis' posé à la paix quHlne Vêtait au commencement, »

Comme on sent qu'ici le saint est bien sur le terrain qui lui appartient et où il est le maître incontesté ! Il s'inquiète de la conduite à tenir hors des séances du Concile. Qui ne sait que toute assemblée quelle qu'elle soit a ses couloirs et ses coulisses où les hommes, toujours hommes, discutent entre eux les petites raisons, souvent plus fortes que les grandes, et essaient de résoudre les questions par ce qui ne se dit pas plus que par ce qui est invoqué publiquement. Or, comment parle ici le « Machiavel » ? Et de quelle épaisseur a-t-îl recouvert le saint François d'Assise?

« Hors du Concile ne négligez aucun moyen de bien mériter du prochain. Cherchez plutôt les occasions d'entendre les confessions et de prêcher, de donner les Exercices, d'instruire les enfants et de visiter les pau-

PREMIERS TRAVAUX DE LA COxMPAGNlE. 175

vres dans les hôpitaux, afin que la grâce de TEspril- Saînt descende avec d'autant plus d'abondance sur les Pères du Concile, que vous l'attirerez avec plus de ferveur par ces œuvres d'humilité et de charité (i). » Telle était donc, selon le père de la Compagnie de Jésus, la vraie manière de se mêler aux intrigues et de préparer le triomphe de ses idées personnelles. Trouvera- t-on maintenant qu'il y a trop de prudence à répéter aux deux théologiens ce qui avait déjà été dit aux deux légats d'Irlande? « Pensez que tout ce que vous dites à vos pénitents peut être publié sur les toits! En donnant les Exercices et toujours, parlez comme vous le feriez en public. » — A quoi tendait cette circonspection? on l'a vu, je pense, assez clairement : h la paix ! Et si elle paraît, à trop juste titre, nécessaire envers les grands du siècle et de l'Eglise, le « Saint François d'Assise » veut plus de laisser-aller avec les petits : « Vous visiterez les hôpitaux tour h tour tous les quatre jours, à des heures qui ne soient pas gênantes pour les malades. Vous consolerez leurs douleurs, non seulement par vos paroles, mais en leur apportant, autant que vous le pourrez, de petits présents. Enfin, si, pour résoudre les questions, il faut que les paroles soient brèves et bien pesées, au contraire pour exciter à la piété on doit parler avec une certaine prolixité et d'une manière bienveillante. »

(i) C'est là ce qu'un livre rëcent, plus rempli d'ëpigrammes que de faits el surtout de faits exacts, appelle a envoyer ses disciples dans la fournaise en leur donnant des règles minutieuses, puériles et bigotes. » J'admire encore avec quelle sûreté le même auteur (dont je ne cherche pas à lever le pseudonyme) reproche à saint Ignace d'avoir oublié que la réforme des mœurs ecclésiastiques était la grande question du Concile^ et que cela seul pouvait sauver l'Eglise et confondre Thérésie...

176 SAIXT IGNACE.

Le manuel diplomatique de l'homme de Loyola, nous le connaissons donc. Lainez et Salmeron s'en inspirèrent en vrais disciples ou plutôt en vrais fils. Le premier avait trente-quatre ans, le second trente et un ans. Il est hors de notre sujet de raconter la part si brillante qu'ils prirent tous les deux aux grandes discussions du concile, notamment sur la justification. Là c'étaient leurs talents personnels et leur science propre qui remportaient de si beaux succès. Mais c'était surtout l'esprit de leur Père qui éclatait dans leur conduite hors du concile ; car tout le programme qui leur était tracé pour leur conduite envers les pauvres et les malades, ils le remplirent admirablement. Tous les deux avaient refusé l'hospitalité des cardinaux et logeaient à l'hôpital. Sur l'argent que le Pape et le cardinal d'Augsbourg avaient voulu leur donner pour leur entretien, ils pourvurent au soulagement de bien des malheureux. En un seul jour ils en vêtirent de pied en cape soixante-seize qui vinrent processionnellement dans une église où, après un sermon, les attendait un repas en commun, et ils les renvoyèrent ainsi chez eux.

De pareils procédés n'agirent pas seulement sur les délibérations du concile en donnant aux arguments des théologiens cette autorité qui agit sur le fond des âmes; mais un grand nombre de prélats étrangers apprirent là à estimer la Compagnie, et dès lors lui demandèrent des missions, des collèges, des Universités, ep lui offrant les moyens nécessaires pour y subvenir.

L'action du Général ne pouvait, elle aussi, que grandir et accroître l'importance des rapports qu'il entre*

PREMIERS TRAVAUX DE LA COiMPAGNIE. 177

tenait avec les princes. Déjà il avait eu à intervenir en des négociations fort délicates. Un différend assez grave s'était élevé (en i542) entre le Pape et Jean III, roi de Portugal. Celui-ci reprochait au Souverain Pontife d'avoir disposé sans son aveu d'un important bénéfice de son royaume. Or, Tun et l'autre étaient des bienfaiteurs insignes de la Compagnie. L'embarras d'Ignace devait être grand. Il sut avec une extrême adresse suggérer à la cour de Rome un arrangement lui permettant de donner satisfaction au roi, sans apparence de recul ou de désîaveu. D'autre part, sans écrire directement à Jean III, il fit mettre sous ses yeux des explications si délicates que tout ressentiment fut apaisé.

Quelques années plus tard, en i548, un dissentiment s'était élevé entre les citoyens de la ville de Tivoli et les habitants de la place forte de Saint-Ange qui appartenait à Marguerite d'Autriche. On allait en venir aux mains lorsqu'Ignace conseilla avec succès de demander à un arbitrage la solution de la difficulté.

Entre temps, les occasions ne manquaient pas de négocier avec les princes pour les intérêts de la Société et pour ceux, beaucoup plus grands, qu'elle avait à cœur de servir. On adressait à son chef bien des demandes qui ne trouvaient pas toutes auprès de lui le même accueil. Les uns voulaient faire de tel de ses Pères un évêque auquel ils entendaient confier un important diocèse de leurs Etats. Les autres lui réclamaient des religieux pour fonder des universités ou des collèges. Autant il se prêtait à ces dernières requêtes et les provoquait même avec habileté, autant il s'appliquait h décourager les premières. Le frère de Charles Y, Ferdinand P*", roi des Romains (c'est-à-dire souverain de l'Autriche propre), tenait beaucoup à donner l'évêché de Trieste à Le Jay dont il connaissait les travaux à

Ratisbonne , à Ingolstadt et à Nuremberg, aux diètes de Spire et de Worms. Les cardinaux donnaient les mains à ce projet, le Pape Tagréait, et Le Jay fut sur le point d'être nomme. Par l'intermédiaire de Marguerite d'Autriche, Ignace put obtenir un délai, puis il entreprit de faire renoncer Ferdinand h son dessein. Voici par quelles prières et quelles observations énergiques il parvint h le persuader (8 décembre i546).

(( ... Le plus grand bienfait, la plus insigne faveur dont vous puissiez nous honorer est de nous aider à marcher sincèrement et fidèlement dans la voie de notre institut. Or les honneurs, selon nous, lui sont tellement opposés, que s'il fallait inventer un moyen de le détruire de fond en comble, le moyen le plus efficace serait de nous forcer h accepter des dignités ecclésiastiques. Ceux qui sont entrés les premiers dans cette Compagnie se sont proposé d'aller, pour la cause de la religion et sur le moindre signe du Souverain Pontife, dans toutes les parties de la terre : de sorte que le premier et véritable esprit de cet institut est d'aller, en toute humilité et simplicité, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, de ville en ville et de province en province, sans fixer son action dans aucun pays en particulier... Cette petite Compagnie a fait d'assez rapides progrès par la sainteté, l'humilité et la pauvreté. Si les peuples nous voyaient dans les honneurs et dans les risesses, ils auraient lieu de se scandaliser de notre changement et ils prendraient de nous une opinion qui rendrait tous nos travaux inutiles... Nous vous supplions, par le sang de Jésus-Christ, de vouloir, dans votre clémence et votre piété, éloigner de nous un tel danger. . . »

Je crois que le ton presque passionné de cette lettre ne peut laisser aucun doute h personne sur la sincérité

de son auteur. Je ne ferai qu'une concession à ceux dont l'esprit soupçonneux cherche toujours une arrière-pensée. La supplique dit : « notre esprit est d'aller en toute humilité et simplicité », Reconnaissons qu'elle eût pu ajouter « et en toute liberté ». Ignace avait le droit de le penser et il eût même eu celui de le dire. C'est bien cet esprit qui persista dans tous les efforts qu'il fit encore par la suite pour éviter un évêché à Canisius^ la pourpre à Lainez et à François de Borgia.

Quant à combattre l'hérésie par des fondations, il était impossible d'y être plus résolu qu41 ne l'était. Mais si l'on veut savoir avec quelles dispositions, avec quelles armes, avec quelle politique il s'y employait, on n'a qu'à lire ces lignes écrites (i549) au duc de Bavière : « Ce collège (qu'il s'agissait de fonder à Ingolstadt) rapporte à une seule fin toutes les études, tous les soins et toutes les veilles : c'est de corriger les mœurs dépravées de ce temps , de convertir les cœurs par les exemples, par la sanctification des âmes, par une science et une érudition fondées sur la pure et véritable foi et sur les saints préceptes de Jésus-Christ, de ramener les hommes des pernicieuses séductions des plaisirs a une vie chrétienne et bienheureuse, de la chair à l'esprit, du monde a Dieu. »

Au cours de tous ces travaux et de toutes ces négociations, l'institut avait éprouvé (en i546) une grande perte. Le Père Le Fèvre, que le Pape avait fait revenir d'Espagne pour l'envoyer, lui aussi, au concile de Trente, était mort à Rome dans les bras d'Ignace. Mais à ce moment même, se préparait, précieux dédommagement, la vocation de François de Borgia. François de Borgia, duc de Gandie, avait, du vivant même de sa femme, au milieu de tous ses honneurs, été un homme de haute piété. En i545, il faisait agréer

IhO SAINT IGNACE.

d'Ignace le don d'un collège, tout construit et tout doté, qui devait devenir bientôt une Université, la première de la Compagnie. Les deux personnages étaient bien faits pour s'entendre, car le grand seigneur n'avait ni moins d'humilité ni moins d'ardeur pour le service de Dieu que celui auquel il devait plus tard succéder. Il entendait bien ne pas rester, comme il l'écrivait, » un serviteur inutile » ne faisant autre chose que « manger son pain sans le gagner ». Autre parole qui ne devait pas trouver moins d'écho : « ce qui surtout nous fait défaut ici, ce sont des hommes; la volonté manque à ceux qui ont du talent et de la science, et la science manque à ceux qui ont de la bonne volonté. » Devant un tel homme — car c'en était bien un, celui-là, et qui offrait les moyens d'en former d'autres, — Ignace conçut l'une de ces amitiés comme la sainteté en éprouve et en inspire. Rien ne peut surpasser la noblesse et la grandeur des témoignages qu'en donnent ses lettres d'alors. Bientôt, la duchesse étant morte, le duc, malgré ses huit enfants, veut faire partie de la compagnie et, avec la résolution tenace de l'Espagnol aisément dur à lui-même, il s'inflige des pénitences excessives. Mais le maître le modère : il ne veut l'accepter que quand il aura marié ses filles, établi ses fils, et, en attendant, il lui trace un plan d'études. «Comme vous avez de solides principes dans les lettres, ce que vous avez de mieux à faire, c'est d'élever sur ce fondement l'édifice sacré de la théologie » Puis il lui ordonne de supprimer une grande partie de ses mortifications corporelles, de remplacer celles qui épuisent par celles qui affranchissent, afin que l'esprit et le corps soient propres à mieux servir Dieu par des pensées, des paroles et des œuvres non plus froides, troubles et mêlées, mais « ardentes, claires et justes ». A de pa-

PREiMIERS TRAVAUX DE LA COMPAGNIE. 181

reilles âmes, pour s'entendre, peu de mots suffisent, surtout quand ils ont une telle plénitude.

Ainsi le maître pouvait se dire en son pieux langage qu'il avait assuré déjà à sa compagnie de puissants protecteurs, au ciel et sur la terre. Une h une lui étaient venues les faveurs de TEglise. Une bulle de id43 avait supprimé la limitation opposée d'abord au nombre des profès. Une autre de i545, avait donné aux jésuites le pouvoir de prêcher et d'administrer les sacrements. En i546, une nouvelle bulle avait accordé à la société le droit d'admettre des coadjuteurs temporels et spirituels, avec participation aux privilèges de l'ordre. En i548, sur la demande du Duc de Gandie, Paul III faisait examiner les Exercices et les déclarait « remplis de l'esprit de Dieu » .

Ce fut l'un des derniers actes de ce Pontife à qui la compagnie et l'Église tout entière durent beaucoup. Jules III qui lui succéda fut-il, comme on l'a dit, un pape indolent, se désintéressant des grandes affaires de l'Europe? Je n'ai pas ici à l'examiner. Ce qui est certain, c'est que la Société ne perdit point de temps pour obtenir de lui la confirmation de son existence. Au Concile de Trente elle avait éprouvé sa bienveillance et avait reçu des marques de son estime. Dès le début du nouveau règne elle vit ses demandes exaucées, quelquesunes même positivement dépassées. Elle reçut, par exemple, dans l'extension du jubilé aux contrées évangélisées des Indes, de la Chine et du Japon, des droits et des privilèges tout spéciaux qu'elle n'avait pas réclamés pour ses missionnaires. Puis vint la bulle confîrmative. Elle reproduisait purement et simplement la bulle de Paul III encadrant l'exposé qui, nous l'avons vu, avait été présenté par les premiers Pères euxmêmes.

Dès lors Ignace pouvait jeter ses regards avec confiance et « consolation » sur l'œuvre accomplie. Au commencement dé Tannée i55o, voici quel était l'état de la société. Elle n'avait érigé encore que trois provinces : l'Inde orientale, ayant pour provincial François Xavier, le Portugal avec Simon Rodriguez, l'Espagne avec le P. Araoz. La France, l'Allemagne, l'Italie, la Sicile n'étaient pas organisées en provinces ; mais dans chacun de ces pays étaient des Pères dont le chef correspondait avec Ignace : celui-ci leur servait de provincial, en même temps qu'il était général de la Compagnie entière. Celle-ci comptait vingt-cinq résidences fixes et un assez grand nombre de missions temporaires. De nombreux collèges (disons plutôt des écoles) existaient déjà dans l'Inde, et des Pères commençaient à partir pour le Congo et pour le Brésil. Des revenus avaient été constitués pour les maisons de Coïmbre, Gandie, Padoue, Messine. La maison de Rome entretenait cinquante novices. C'était, non plus l'enfance, mais la jeunesse presque adulte, ayant l'avenir devant elle. Elle attendait les contradictions, les difficultés, les persécutions, elle avait la force nécessaire pour y résister.

Celui qui l'avait créée et soutenue crut que le moment était venu où il pouvait, où peut-être même il devait en laisser le gouvernement à un autre. Déjà en 1547, ^^ avait essayé d'abdiquer et de mettre Lainez à sa place. En i55o, après la bulle de Jules IV, il convoqua tous ceux qui pouvaient venir à Rome, et il leur exposa par écrit le désir qu'il avait de résigner ses fonctions. On a conservé cette missive. Il serait assez difficile, ce semble, d'y trouver quoi que ce soit de théâtral et de convenu. « Considérant mes péchés, mes défauts, mes infirmités corporelles et spirituelles, j'ai

pensé bien des fois et vraiment je le pense du fond du cœur, que je suis infiniment éloigné du degré de force nécessaire pour soutenir le fardeau que la compagnie m'a imposé. En conséquence, je désire vivement et je vous demande que, la chose bien examinée sous toutes ses faces, vous choisissiez quelqu'un qui s'acquitte mieux que moi ou assurément moins mal du gouvernement général de la compagnie. Je dirai même que ce n'est pas seulement sur un meilleur que moi que je veux reporter ma charge ; je suis prêt à la donner à qui ne ferait ni mieux ni plus mal. Donc, pour procéder régulièrement, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je dépose le généralat simplement et absolument : j'en dépose et abandonne tout l'office. Je supplie en Notre-Seigneur, de toutes les forces de mon âme, les profès et ceux qu'il leur plaira de s'adjoindre pour cette délibération, d'accéder à mon juste désir. Enfin je vous prie tous de prendre en bonne part la supplication que je vous adresse. »

Comment « discerner l'esprit » dans lequel ces paroles ont été écrites? Etait-ce un acte de défaillance inspiré par la lassitude physique et comme une aspiration toute naturelle, toute humaine à un repos bien gagné? Était-ce un acte de pure humilité ? Etait-ce une aspiration vers la vie contemplative dont les douceurs paraissaient trop différées à celui qui se voyait impliqué dans tant de négociations et tant d'affaires ? Il y avait sans doute un peu de tout cela dans le désir que manifesta un jour saint Louis d'abdiquer la royauté et de se retirer dans un couvent; et peut-être les motifs de saint Ignace étaient-ils également complexes. Chez un homme si habitué à se dompter lui-même, le seul amour du repos n'eût pas suffi. Il faut en dire autant du désir des « visites » surnaturelles, car si les

études scolasliques, si la grammaire et la dialectique avaient exigé qu'il comprimât ses élans mystiques, ni l'action, ni le travail d'administration et de gouvernement ne lui demandaient — on le verra tout à l'heure — un pareil sacrifice. Enfin, l'humilité même ne semble pas avoir pu jouer ici un rôle absolument exclusif, puisqu'il lui suffit, écrit-il, qu'on trouve quelqu'un qui ne soit ni meilleur ni pire que lui. Pour démêler toutes ces influences, il faudrait une conscience aussi exercée et aussi sûre que la sienne. Disons cependant qu'on a toujours tort quand on soupçonne la sincérité des remords de ces grandes âmes, comme quand on raille les plaintes des hommes de génie sur leur imagination ou sur leur mémoire. Plus on a, plus on cherche et plus on est exposé à souffrir de ne pas rencontrer tout ce que l'on veut. Plus on a de mémoire, plus on a de souvenirs qui s'efforcent de se compléter en en appelant d'autres; et c'est alors qu'on se plaint, comme Montaigne, de voir que beaucoup, dans le nombre, ne répondent pas tout de suite à l'appel. Ainsi est l'humilité de ceux que nous jugeons parfaits quand nous ne les comparons qu'à ce que nous sommes...

Quoi qu'il en soit, Ignace vit sa demande repoussée à l'unanimité. Il ne lui restait plus qu'à se résigner. C'est ce qu'il fit, et il se remit tout de suite au travail déjà commencé des Constitutions. La rédaction définitive, le commentaire et l'application normale de ces constitutions, voilà ce qui remplit à peu près complètement la dernière période de sa vie, de i55i à i556.

Page 1