‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES COIXSTITUTIONS REDIGEES, COMMENTEES, APPLIQUEES. LES DERNIERS TRAVAUX ET LA MORT.

Jules III, en confirmant l'existence de la Société, l'avait, comme Paul III, autorisée à vivre et à se régir selon ses constitutions ; mais si ces constitutions étaient vivantes dans l'esprit du fondateur, le texte complet n'en était encore ni publié, ni même arrêté.

En i55o cependant, une première rédaction avait été soumise aux Pères qui, convoqués à Rome, avaient pu s'y rendre (i).

De ce premier texte, largement modifié à la suite de ces délibérations (je me guide ici sur T Avant-propos de la grande édition in-folio de Madrid 1 892) sortit un second texte, dit texte autographe. Saint Ignace voulutl'envoyer partout et jusqu'aux Indes, afin que tous les membres de la compagnie, sans exception, pussent faire leurs observations librement (2). « Et cela commença à se

'(i) Ce qui leur fut communiqué ne fui vraisemblablement pas le texte écrit de la main d'Ignace, car ce texte était en espagnol : ce fut la traduction latine que Polanco en avait faite et qu'avaient revue quelques collaborateurs, dont sans doute le P. Frusius^ celui qui avait déjà traduit en latin les Exercices.

(2) Il leur avait été surtout demandé de juger les divers articles au point de vue des nécessités ou des difficultés propres à leur

faire en 1 552. » Ce texte ainsi mis en circulation, puis confronté avec les résultats de cette consultation universelle, fut encore amendé, soit par saint Ignace lui-même, soit, après sa mort, par la première « congrégation » ou assemblée de Tordre. Il en résulta un troisième texte qui, soigneusement revu par Polanco, fut définitif, en ce sens que si la quatrième congrégation le retoucha plus tard, ce fut simplement au point de vue de la forme, pour corriger des fautes de copie, des lapsus. En réalité, les constitutions rédigées par Ignace ne subirent, du fait de ses compagnons, que des modifications de détail, conformes à ses vues, inspirées de son esprit, presque toutes consacrées par lui-même. On peut affirmer en toute sécurité que l'œuvre est bien de lui^

Pour l'analyser dans tous ses détails et la comparer aux Constitutions des autres ordres il faudrait de longs développements. Mais ce que nous cherchons surtout ici, c'est la marque de la personnalité du grand saint. Essayons de suffire à la tâche sans trop abréger et sans nous écarter de notre vrai but.

Commençons par ce qui a toujours provoqué le plus vivement l'attention des hommes, surtout chez nous. Français, qui aimons tant les plans de gouvernement. En voici un qui a changé moins que les nôtres. Pour en faire voir clairement les lignes essentielles, il n'y a rien de mieux que le résumé de Ribadeneira.

« Telle est la forme de nôtre gouvernement, et tel en est le système : la Société tout entière a à sa tête un seul Général armé du pouvoir suprême. Il est élu par les suffrages des Provinciaux auxquels sont adjoints deux profès, que chaque province nomme et

province; car il fallait que toutes les règles de la société fassent applicables partout.

envoie avec son provincial à TAssemblée générale.

« Le Général est nommé à vie. En vertu de sa grande connaissance des hommes et des choses de ]a société, c'est lui qui nomme les Recteurs des collèges, les supérieurs des maisons, lui qui crée les provinciaux, les visiteurs et les commissaires. Méthode bien propre à la conservation de la paix, de la modestie et de l'humilité ; car elle supprime ou atténue les passions, les dissensions, les jalousies et les haines qui suivent presque toujours les élections des supérieurs quand celles-ci dépendent de l'appréciation et de la volonté du grand nombre.

« C'est encore le Général qui par lui-même ou par ses provinciaux gouverne les Collèges. C'est lui qui dispense h ses frères les permissions et privilèges octroyés par le Saint-Siège, leur en restreint, leur en tempère, leur en retire l'usage. Il a pleins pouvoirs pour admettre dans la société, pour en exclure, pour convoquer les Assemblées générales, qu'il préside. Enfin tout, dans la Compagnie, relève de son jugement et de sa décision.

« Pour qu'il n'abuse pas de ce pouvoir, non content du soin extrême avec lequel il a été choisi, ceux qui l'élisent élisent en même temps quatre Pères des plus recommandables qui sont appelés ses Assistants et qui forment son Conseil. L'assemblée générale qui représente la société tout entière et qui est au-dessus même du Général, peut être convoquée par les Assistants. Elle peut déposer le Général, si le cas l'exige, et prononcer même contre lui un châtiment plus grave encore...

« Ce mode de gouvernement touche de très près à la monarchie ; mais il a encore plus de l'aristocratie ; car il évite ce que chacun des deux systèmes a de vicieux et lui emprunte ce qu'il a de meilleur. Qu'un

seul gouverne, c^est une condition de stabilité, mais pourvu qu'il soit modéré et sage. Il est à craindre cependant qu'enflé par cet honneur il ne suive plus la fantaisie que la raison et qu'il n'abuse pour la perte d'un grand nombre de ce pouvoir qui lui a été confié pour leur salut. Et alors même que ce malheur lui fût épargné, qu'il fût parfaitement sage, un seul homme ne peut pas tout savoir ; et par conséquent le salut du peuple exige la multiplicité des conseils : chacun fait profiter les autres de ce qu'il se trouve savoir mieux qu'eux. Mais alors le péril est qu'il n'y ait autant d'avis que de têtes et que ce qui doit faire l'unité d'une assemblée ou d'une société ne se brise et ne se disperse. C'est pour éviter ces deux dangers que notre compagnie a pris à la monarchie son unité, à l'aristocratie l'existence d'un conseil, tempérant ainsi les deux systèmes l'un par l'autre, de telle sorte que le Général commande à tous et en même temps soit subordonné à tous (prœsit et subsit] . — Telle est la constitution, telle est la méthode du gouvernement de notre Compagnie, que saint Ignace a élaborée et qu'il nous a léguée. » On a beaucoup discuté depuis le seizième siècle sur les pouvoirs absolus du Général de la Compagnie. On a prétendu quelquefois que Lainez avait, par voie d'interprétation ou autrement, étendu et fortifié l'autorité supérieure (i). Sans entrer dans les subtilités ni dans les tendances de ces controverses, on peut tomber d'accord sur ceci : que l'extension même de la Société, l'épreuve de ses règles, l'intensité de ses luttes extérieures et la régularité de son développement în-

(i) Contre cette opinion V. SchoUa in Constitutiones du Contemporain P. Jérôme N<ital, publies pour la première fois en i883, à Prato, V. page aSj.

terne, toute sa vie enfin qui présente le contraste si remarquable d'une grande paix en dedans et d'une guerre sans trêve au dehors, devaient pousser en effet à l'accroissement des pouvoirs du chef. Il n'en est pas moins vrai que le fondateur avait très soigneusement limité, là où il était nécessaire, l'autorité dont il allait être le premier dépositaire. Le texte ultérieur est en ces divers points tout à fait d'accord avec le texte primitif.

1° Le Conseil règle l'habillement, la nourriture et les dépenses du Général, et il faut que celui-ci « obtempère à ce que la Société aura ainsi ordonné » . îi° Pour le soin de son corps, pour la mesure à apporter dans le travail et la mortification, il sera a aux ordres de la Société. » 3° Pour le soin de son âme, son confesseur ou tout autre désigné par la Société l'avertira de ce qui concerne soit ses devoirs envers sa propre personne, soit ses fonctions. 4° S'il lui est offert dans l'Eglise quelque dignité — sans que le pape la lui impose sous peine dépêché mortel — la Société doit lui interdire de l'accepter. 5® S'il arrivait qu'il négligeât les devoirs de sa charge, soit par maladie, soitpar vieillesse, sans espoir d'amélioration, il faudrait lui élire un coadjuteur ou un vicaire. 6® Viennent enfin les cas graves : péchés mortels commis par actes extérieurs et visibles — manquement au vœu de chasteté — coups et blessures — appropriation des revenus des collèges — aliénation de leurs biens — mauvaise doctrine — si l'un ou l'autre de ces faits est prouvé contre lui, la société doit le déposer et, s'il en est besoin , le chasser de son sein.

D'autres restrictions sont encore apportées à son autorité. Dans la grande majorité des cas, c'est lui qui est le maître souverain de l'admission comme du renvoi de chacun des membres. Cependant, si le postu-

lant est de sa famille, s'il est trop son compatriote ou son proche pour qu'il n'y ait pas Heu à quelque soupçon, s'il est son fils spirituel par la confession ou par la pratique des Exercices, dans chacune de ces hypothèses la décision sera laissée à la majorité du Conseil.

Mais tout cela, dira-t-on, ne ressemble-t-il pas un peu à ces innombrables constitutions politiques où tout est parfait en théorie, mais où rien ne vaut que par l'usage et qu'on ne peut juger sur le papier? — En effet, ce qu'il y a toujours de meilleur dans une constitution, c'est encore l'esprit de ceux qui l'appliquent etde ceux qui se la laissent appliquer. Or, celle-ci a d'abord un mérite qui n'est pas à dédaigner; elle a duré, et ceux qu'elle intéressait directement ne se sont jamais révoltés contre elle.

Serait-ce qu'elle a su les déprimer, les pétrir et les façonner, en faire, suivant le mot bien authentique du texte, des cadavres se laissant porter, régir, remuer, placer, déplacer par la Providence que représentent les supérieurs ou encore a le bâton que tient à la main un vieillard et qui lui sert à son gré? Voilà l'objection partout répétée. Et il est certain que les règles perdraient singulièrement de leur vertu si les individus qui doivent constituer ce corps vivant et en être les membres actifs ne méritaient que l'indifférence ou le mépris.

« Le principe intime de l'institut, dit Genelli, gît dans les Exercices spirituels. C'est par eux en effet que chaque religieux en particulier reçoit la forme que la Société désire entre tous ses membres, conformément à son but. » Il faut bien comprendre cette assertion. Est-ce à dire que le but, la fin, le résultat normal des Exercices soit de conduire tout bon retraitant à se faire Jésuite? On a pu se convaincre plus haut du

contraire. Ignace professait que les Exercices étaient propres à réformer toute espèce d'ordre religieux; et il les jugeait non moins aptes a réformer tous les genres d'existence, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevés. Mais il y a ceci de vrai dans la proposition de Geoelli, que tout retraitant est appelé à choisir la vertu qu'il veut et qu'il demande. Or, celui qui après les Exercices (les ayant faits ou non dans cette fin expresse) choisit d'entrer dans la célèbre Compagnie, celui-là sait ce qu'il fait. Il sait la fin à laquelle il tend : c'est la plus grande gloire de Dieu ; et il sait les moyens qui doivent l'y conduire, le premier de tous étant le renoncement absolu à soi-même en faveur du corps dans lequel il entre. Mais si ce moyen est le premier, il est évident qu'il n'est pas le seul.

Dans leur théologie, les Jésuites ont toujours défendu le libre arbitre, et leur chef, quoiqu'il ne fût pas dialecticien, a donné l'exemple. Or, le libre arbitre est fait pour qu'on s'en serve tant qu'on est homme. Ce qui lui est demandé n'est pas de s'anéantir, mais de se délivrer, à mesure qu'il le peut, des limites qui le resserrent et le rapetissent. Les sacrifices qu'on attend de lui n'ont d'autre fin que de supprimer les obstacles qui l'arrêtent dans son ascension vers une vie de plus en plus parfaite. Cette perfection implique des actions de deux ordres. Il y a celles qu'on accomplit avec les autres membres du corps social et pour eux tous, en conformité aussi complète que possible avec l'esprit qui anime, meut, dirige le corps tout entier ; puis il y a celles qu'on accomplit pour soi et par soi. Inutile d'ajouter que ces deux modes de vertu sont solidaires et que, si la partie ne va pas sans le tout, le tout ne va pas non plus sans ses parties^ toutes appelées à donner la plénitude de ce qu'elles sont aptes à donner. Mais

le jésuite, comme du reste tout religieux , fait partie d'un corps àla constitution duquelaprésidé non pas le hasard, nonpaslanaissance,nonpasla force, mais le libre choix : et quant a lui c'est encore un libre choix qui l'y amène. Il ne peut donc s'étonner qu'on lui demande désormais de s'abstenir de toute ambition temporelle et de toute occupation mondaine, d'accepter d'avance toutes les avanies que lui infligeront les hommes du siècle, de se laisser maintenir ou envoyer là où le jugeront utile ceux dont il a voulu se faire le subordonné, de se donner tout entier à la fonction qu'on lui aura confiée sans prétendre de soi-même à rien autre. Il ne peut enfin être surpris que, pour disposer sûrement de lui en vue du bien commun, on exige qu'il se fasse connaître tout entier, avec ses qualités et ses défauts, ses vertus et ses faiblesses, ses tentations, ses épreuves et aussi ses grâces particulières. Ce n'est pas ici un corps où chaque membre occupe à jamais la même place et remplisse perpétuellement la même fonction. Pour la plus grande gloire de Dieu, chacun doit être toujours prêt a tout : mais pour que ceux qui disposent de lui puissent le mettre à son vrai poste, il faut qu'ils le connaissent complètement. Napoléon ne livrait jamais un combat sans avoir étudié ses « états de situation », ou plutôt il les rélisait chaque soir, tenus bien k jour. Dans la milice monastique, ce qui fait la force ou la faiblesse des effectifs, c6 n'est pas le nombre, c'est l'aptitude morale, dont la meilleure partie se cache ordinairement dans la conscience, car ici la vertu fait encore plus que le talent. La conscience du jésuite doit donc être connue de ses supérieurs. Tout système a ses exigences : il peut avoir aussi ses excès, et il est possible que celui-ci, confié à des hommes, qui sont des hommes, en ait quelquefois engendré plus d'un.

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Croyons que l'esprit du fondateur était plutôt faît pour les prévenir que pour les provoquer.

Si le novice de saint Ignace sait ainsi tout ce qu'il doit offrir a la Compagnie de sacrifices et de dévouements, il sait en retour ce que la Compagnie fait pour lui. 11 sait qu'elle le décharge de tout souci, qu'elle veille maternellement sur sa santé mieux peut-être qu'il ne pourrait le faire lui-même. Il sait qu'avec beaucoup d'adresse et de respect elle l'affranchît, au moins pratiquement, de l'autorité de certains chefs extérieurs dont les décisions dépendent trop souvent de considérations humaines et de nécessités dites politiques. Il sait qu'elle n'enferme pas sa piété dans des formes rigides et dans des pratiques minutieuses. « Je vois, écrivait Polanco de son maître, qu'il préfère qu'on s'applique à trouver Dieu dans tout ce que l'on fait, plutôt que de donner de suite un temps prolongé à l'oraison. » Il dépend donc de chaque membre de ne pas laisser murer son horizon. A lui de se développer dans les vertus,, comme il l'entend, par l'action combinée de la liberté morale et de la grâce. Ce qu'il aura ainsi acquis de luimême, on lui demandera seulement de le faire connaître en toute simplicité et de le donner tout entier aux travaux qu'on lui confiera. Bref, il ne sait ni ne veut être libre dans la partie de son être qu'il a sacrifiée : mais dans celle a laquelle il tient et pour laquelle il a fait ce sacrifice, rien ne s'interpose entre Dieu et lui : cela est de nature à lui suffire.

On dira : mais il y a l'esprit général et il y a la doctrine de la société. — Un « esprit général », il ne peut pas ne pas y en avoir un, mais rien ne prouve qu'il s'impose par une sorte de tyrannie extérieure ; il est mille fois plus probable que ceux qui entrent librement dans un tel milieu avaient déjà cet esprit dans la me-

sure nécessaire à leur vocation et que la certitude de le trouver dans sa plénitude et sa perfection propre a été Tun des mobiles les plus puissants de leur décision. Reste la doctrine. Il y a ici, ce me semble, deux ordres de considérations à présenter.

Saint Ignace n'était ni un métaphysicien ni un savant, ni même, en un sens, un théologien . Il n'a pas empêché les siens de devenir tels : il les v a même vivement engagés; pour lui cependant, et il Ta écrit dans les constitutions, la doctrine a surtout pour but d'être utile. Elle doit l'être assurément par la vérité, et cette vérité il désire qu'on la mette le plus possible en lumière pour soi et pour les autres : mais il désire que dans cette marche en avant ses fils s'appuient toujours sur la doctrine la plus commune, la plus approuvée, la plus sûre. Il distingue, il est vrai, entre ceux qui commencent le cours de leurs études et ceux qui l'ont achevé. Aux premiers il recommande de s'en tenir aux solutions approuvées parla compagnie et propres à la compagnie. Aux autres, il laisse évidemment la liberté de leurs études, et il prend toujours soin de réserver les droits de l'évidence. Il leur enjoint seulement de prendre garde à ce que la diversité des opinions ne nuise pas au lien de la charité, et il leur recommande de faire en sorte de restreindre le plus possible les divergences au sein de la compagnie. « Sur les points mêmes où les docteurs de l'Eglise ont des opinion s soit différentes, soit opposées, il faut avoir soin de ramener à la conformité le jugement de la société. » — « Pensons tous de même, dit-il encore dans la troisième partie des constitutions, disons tous de même, autant que faire se peut » ; « la diversité des opinions, qui est la mère de la discorde et l'ennemie de l'union des volontés doit être évitée, autant que faire se peut. »

Ceci dit pour éclairer ]a nature du génie personnel du maître, demandons-nous si l'existence d'une doctrine commune est de nature à étouffer la liberté de ceux qui l'acceptent. Depuis quelques années il est de mode, en certains camps, de vouloir transporter dans la société laïque les procédés de l'Eglise catholique et de ses ordres religieux; je dis bien a dessein « les procédés », car on laisse de côté l'esprit, on prend l'écorce sans vouloir s'approprier la sève qui l'a faite. Ainsi un Italien qui se pique d'être hardi et d'être neuf, M. Scipion Sighele [Psychologie des sectes y page 89), cite, en l'approuvant, ce mot de Bagehot : « Obtenir des hommes une aveugle obéissance, voilà le problème le plus important. A quoi emploierez-vous celte obéissance? C'est là une question d'importance secondaire qu'il n'estpas urgent de résoudre sur-le-champ . )> Et ici Scipion Sighele ajoute pour son propre compte : « Une loi rigide, précise, concise, voilà le premier besoin du genre humain. » Eh bien ! il faut avoir le courage de le dire, cette théorie est infiniment moins libérale que celle de saint Ignace ; car lui exige bien l'obéissance, mais il l'exige de gens qui savent d'avance ce qu'on leur demandera, c'est-à-dire le règne du Christ, de sa doctrine et de sa morale. La doctrine professée dans un corps où l'on entre par choix n'est donc pas faite pour resserrer la sujétion : elle est au contraire pour l'alléger en faisant que chacun sait pourquoi il obéit et quel est le but en vue duquel ses supérieurs sont obligés de disposer de lui.

Qu'est-ce donc alors que l'obéissance du perinde ac cadaver? Elle est due chaque fois qu'elle est demandée, il n'y a pas à tergiverser; mais est-elle demandée à chaque instant? Est-elle même demandée souvent? Là est la question. Ce serait vite pousser les choses à l'absurde et à l'impossible, que de se représenter les mem-

dres de la Compagnie comme étant toute leur vie et à toute heure du jour des automates sans volonté et sans conscience. Rien n'est plus éloigné de l'esprit des constitutions que de demander des ouvriers inertes et passifs. Pourquoi enfin ne pas croire ce que dit un des membres les plus distingués de la Société, le P. Genellî? « Nulle part, dit-il, on n'a pris autant de précautions pour que la raison intervienne comme médiatrice en»tre le commandement et l'obéissance, pour que dans les emplois, dans les ordres, dans les commissions que l'on donne aux religieux, les supérieurs consultent toujours, non seulement les forces, les talents et le carac* tère, mais encore le goût de l'individu. .. Saint Ignace veut de plus que, pour le bien de l'individu et celui de la compagnie entière, le religieux à qui l'on commande quelque chose ait non seulement la liberté, mais encore l'obligation d'exposer, sans violer l'obéissance, après avoir consulté Dieu dans la prière, les doutes qu'il peut avoir touchant l'opportunité de l'ordre ou de la commission qu'on lui a donnée. »

Telles sont les constitutions dans leurs grandes lignes. Cherchons maintenant comment leur auteur y travailla, comment, dans la rédaction même, il marqua plus particulièrement l'empreinte de son caractère. Puis nous verrons comment il les commenta et les appliqua, au cours de ses dernières années, dans le gouvernement de la compagnie.

Tous ses biographes ont raconté comment la rédaction des constitutions fut pour lui œuvre lente, préparée par de très longues méditations qu'il eut à cœur de

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résumer dans un langage aussi bref et aussi compréhensif que possible.

La plupart du temps, lorsqu'il faisait beau, il s'en allait dans le jardin qu'un riche Romain de son voisinage mettait à sa disposition. Là on lui apportait une table, du papier, de l'encre, sans livres d'aucune sorte, et il écrivait ce à quoi sa pensée s'était arrêtée. Avant de se fixer, elle avait passé par bien des hésitations et des scrupules ; ou plutôt elle s'était donné le temps nécessaire pour pouvoir être bien assurée de l'esprit dont elle s'inspirait. Lorsqu'un point l'inquiétait, il en faisait l'objet de ses réflexions constantes et offrait tout particulièrement la messe dans l'intention d'obtenir une lumière sans ombre, et il persévérait dans ses prières jusqu'à ce qu'il sentit en lui, sans doute possible, une force inébranlable, décidément orientée. On a gardé d'assez longs fragments du journal où il notait au jour le jour ses impressions surnaturelles (ces fragments correspondent à l'époque où il se demandait si les maisons de la compagnie devaient accepter ou non des revenus.)

Là il répète souvent que ce qu'il a éprouvé, ni la mémoire, ni l'entendement, ni la parole ne peuvent l'expliquer. Il s'applique néanmoins à noter ces sensations et ces états aussi exactement que le lui permet l'insufEsance de la langue humaine. Quelquefois il entendait une parole intérieure qui résonnait comme une musique céleste. Quelquefois encore , mais plus rarement, il parle de visions et, dans un de ces cas, il ajoute : a avec beaucoup de connaissances et d'intelligences intérieures ». A chaque instant, il répandait des larmes si abondantes que ses yeux en souffraient et qu'il en perdait la voix. Mais ce quî domine encore et de beaucoup dans ce qui nous reste de ces notes in-

times (i), c'est la constatation de ses élans en haut, de ses mouvements de tendresse et d' « humilité amoureuse », de la chaleur qui embrase son âme et tout son être, de sa conviction, sans vues particulières, sans raisonnement discursif, mais pleine de force, de paix et de sécurité. Sécurité, quiétude, suavité, « paix intérieure , tranquillité accompagnée de certitude » , avec tout cela possession de soi et énergie, telles sont les expressions qui reviennent à chaque ligne. Voici d'ailleurs quelques passages de ces révélations, dont la plupart ont disparu. On y appréciera comme il le mérite ce surprenant mélange de vigueur spirituelle et d'ébranlement physique.

« Aujourd'hui, sentiment de grande dévotion avec larmes, durant l'oraison du matin et la préparation à la messe ainsi qu'à l'autel, sans proférer une parole. Autant que possible, je me tenais dans la disposition contraire à toute dotation . Pendant une heure et demie ou même plus, je travaillai à l'élection, réfléchissant à ce qui, dans cette question, me paraissait dicté par la raison ou indiqué par la pente de ma volonté. Or, tandis que je priais la Mère de m'aider avec son fils auprès du Père et qu'ensuite je priais le Fils d'intercéder avec sa mère, je me sentis porté devant le Père : mes cheveux se dressèrent sur ma tête et je ressentis un ébranlement et une ardeur brûlante dans tout mon corps; puis vinrent les larmes et une ardente dévotion. »

Que lui inspirait donc le souvenir de tels états lorsqu'il se remettait à la rédaction de ses constitutions, qu'il les retouchait pour les éclaircir et les compléter?

(i) On les trouve dans la grande édition des Constitutions que j'ai déjà citée.

On peut encore s'en rendre compte en lisant l'édition de Madrid, où l'on a pris soin d'imprimer en petites capitales les mots et membres de phrase ajoutés de sa main dans la copie authentique.

Qui les recueille de page en page, se dit qu'après avoir dicté le premier texte avec son esprit avide de précision, il voulait, en les relisant, ou préciser encore davantage ou, plus souvent, satisfaire un besoin du cœur. Si le texte énumérant les groupes de religieux qui doivent former la compagnie nomme d'abord les profès, Ignace a intercalé de sa main : propriamente y primero. La où il avait été dit que le novice doit déclarer qu'il veut vivre dans la compagnie, il a ajouté : « et y mourir, y morir ». S'il a relu dans son propre texte que le religieux doit se contenter de ce qu'on lui donne du commun pour son usage, « sans superfluité », il a trouvé que ce n'était pas encore assez insister et il a voulu écrire de sa main <( sans superfluité aucune, » Mais beaucoup plus souvent il ajoutait des mots partis du cœur, apportant avec eux quelque chose de plus persuasif et de plus chaud, imprégnant, pour ainsi dire , de bonté le texte impératif et quelque peu sec de la règle. Si la première rédaction parle du devoir où est le supérieur de maintenir l'obéissance, il estime qu'un contrepoids est nécessaire, et il écrit à la suite que, de son côté, le supérieur doit user de <( tout l'amour, de toute la modération et de toute la charité possible en Notre-Seigneur » . Je n'ai pas besoin de dire qu'il a plus d'une fois récrit de sa main la formule qui lui est chère : à la plus grande gloire de Dieu ! Mais souvent aussi on voit qu'il a voulu la traduire en un autre langage où le critique le plus ombrageux ne peut plus l'accuser d'oublier l'humanité, soit, par exemple : (( pour la plus grande édification » ou mieux encore :

(( pour le bien unwersel ». Enfin, dans un passage où il est rappelé que les profès ayant la direction d'un collège ne doivent prendre aucune part des revenus destinés aux besoins des étudiants et que c'est là poui eux le moyen de vivre avec plus de pureté (Con mas pureza), la piain du maître a repris la plume pour écrire encore à la suite ces mots presque intraduisibles en leur brièveté, mais qui résument admirablement l'enthousiasme lucide de sa vocation : « y con major espMtu ».

Ce dernier mot est aussi celui qui résume sa corresdance, en y comprenant la lettre aux Jésuites de Candie et surtout la fameuse lettre aux Jésuites de Portugal sur l'obéissance, qui doit être relue tous les mois partons les membres delà Compagnie. Qui les lit avec son attention y distingue aisément deux groupes de maximes, les unes destinées aux inférieurs, les autres destinées aux supérieurs ; sans que du reste les membres delà Compagnie soient séparés absolument et pour toujours en deux catégories séparées, car il n'est point de supérieur, à quelque degré qu'il soit de la hiérarchie, qui n'ait à obéir, et il n'est guère d'inférieur qui ne puisse avoir, lui aussi, quelque pouvoir a exercer.

L'obéissance, aux yeux de saint Ignace, n'est pas seulement un devoir à remplir strictement, par abstention ou par inertie ; c'est une science, c'est un art, où il faut exceller : et il n'est <( aucun exercice qui convienne mieux a la Compagnie que l'ardeur à obéir avec toute la perfection désirable. » Pour que quelqu'un sache bien gouverner les autres, il faut qu'au préalable il ait mis « tous ses soins » à obéir et qu'il soit devenu « maître dans cette faculté. » Qu'est-ce qui dépare To-

béissance et en affaiblit TefEcacité? C'est la division des forces qui, au lieu de s'unir comme elles le devraient, se laissent entamer et décomposer par le doute. Si Ton discute, si Ton est tenté de se préférer à son supérieur, alors «la vigueur et la dignité de l'obéissance » disparaissent, pour faire place à la tristesse, à la pesanteur, aux murmures, aux excuses et autres imperfections considérables qui ravissent à l'obéissance toute sa valeur et tout son mérite. »

A un point de vue tout social et tout utilitaire, il est difficile de s'inscrire en faux contre ces niaximes. Bon gré mal gré, le supérieur et l'inférieur, l'homme qui commande et celui qui obéit sont des ouvriers qui collaborent a une même œuvre, et leur accord est nécessaire au succès final. Il est, sinon nécessaire, au moins d'une extrême utilité qu'un plaideur pense comme son avocat, un malade comme son médecin, un entrepreneur comme son architecte, un officier comme son général, un contre-maître comme son patron, un ouvrier comme son contre-maître, un apprenti comme l'ouvrier chargé de l'initier, et que si le subordonné donne un bon avis ou révèle un fait utile à connaître, l'accord se maintienne ou se rétablisse promptement grâce à l'habitude de la discipline. On admet volontiers, je crois, ce principe. Maison est bien près d'en détruire toutes les conséquences quand on croit que le supérieur doit justifier la confiance par des raisonnements où il se laisse discuter. Tout médecin peut se tromper; mais le malade, en général, risque infiniment plus de se tromper lui-même, et grossièrement, s'il veut épiloguer, et en attendant, ce qui aggrave encore la situation, son médecin se dégoûte de le soigner. Ainsi, tandis que l'action se ralentit chez l'inférieur, le supérieur perd peu à peu du sentiment de sa responsabilité^

de sa vigilance, de son esprit d'initiative et de sa prudence, c'est-a-dire de ce qui précisément doit être son fait. Il est donc bien certain que si, au lieu de laisser le commandement se justifier par le succès, on l'entrave par une discussion prématurée, on diminue la quantité de réflexion utile et d'intelligence réclamée par l'œuvre commune. Le péril est d'autant plus grand qu'il n'y a rien de plus contagieux que la défiance, et que la multiplicité des raisonneurs vient vite jeter le désordre dans l'aclion d'en bas, après avoir paralysé celle d'en haut.

Personne n'a eu plus qu'Ignace le sentiment de cette vérité. L'a-t-il compromise par des exagérations? Beaucoup l'ont dit et même l'ont pensé, sans doute parce qu'ils se demandaient si eux pourraient être astreints, sans protester, à une semblable discipline. Mais c'est mal poser la question. Le saint légiférait, ne l'oublions pas, pour des religieux se donnant tout entiers et sans réserve au service de l'Eglise. Ceuxci devaient donc accepter dans toutes les circonstances de leur vie ce que chacun de nous accepte sans difficulté dans ses fonctions spéciales, au régiment, par exemple. Mais ce que nous devons surtout dire ici, pour sortir des généralités, c'est que dans le gouvernement des intérêts spirituels, temporels ou mixtes de son Institut, Ignace a su mieux que personne compléter la loi d'obéissance par le respect des initiatives justes et nécessaires

Sa correspondance en fait foi en dix endroits divers. A ceux qui sont éloignés et qui ont à juger sur les lieux de la convenance de telle ou telle mesure, il rappelle les grands devoirs tels qu'il les voit ; mais il respecte leur jugement jusqu'à refuser de répondre à quelquesunes de leurs questions. Voici d'ailleurs une lettre qu'il écrivait le 3i janvier i552 au Provincial de Portu-

gai Jacques Mîron : sur ce sujet délicat, tout y est dit en peu de mots, avec une grande finesse, non moins qu'avec un sentiment très exact de l'autorité à tous ses degrés.

« Il n'est ni de l'office d'un Provincial ni de celui d'un Général de descendre dans tous les petits détails. Il est plus digne pour leur personne et plus sûr pour la tranquillité de leur âme, de s'en remettre, pour ces détails, à leurs inférieurs, sauf h leur en faire rendre compte. C'est là le plan de conduite que je suis dans ma charge, et j'en retire des avantages de jour en jour plus grands. Aussi je vous conseille à vous-même de porter principalement vos soins et vos pensées sur les avantages et la prospérité spirituelle de toute la Province. Pour toutes les choses que vous devrez commander et faire exécuter, occupez-vous-en vous-même en personne, et prenez conseil d'hommes que vous jugerez capables ; mais ensuite pour l'exécution, la conduite et le soin des affaires, laissez-les d'ordinaire h vos inférieurs. Souvenez-vous que les premiers supérieurs doivent ressembler au premier mobile qui, par un mouvement toujours égal, remue tous les autres globes célestes. En agissant de la sorte vous exercerez une action plus grande et plus en harmonie avec votre charge; vous aurez de pl\is cet avantage que, si vos ordres s'exécutent mal, vous pourrez rectifier ce qui a été fait de travers; au lieu que si vous avez mal réussi d'abord, ce à quoi vous serez très exposé en voulant vous mêler de tout, il serait peu honorable pour vous que vos inférieurs eussent à réparer vos fautes... »

Lors donc qu'il envoyait quelqu'un des siens remplir, même temporairement, une charge quelconque, il lui disait, c'était une expression familière qu'il aimait :

« Taillez votre habit d'après votre drap. » Ensuite il demandait qu'on le renseignât ; et encore voulaitil, ainsi que l'écrit Polanco, qu'on ne lui rendit compte « que des affaires majeures et difficiles ». Il est vrai qu'avant de faire son choix il prenait mille précautions pour s'assurer que celui qu'il allait désigner était bien l'homme de la chose, qu'il y était préparé par ses aptitudes et par ses goûts : il le questionnait délicatement ou le faisait questionner par un autre. Mais ces enquêtes une fois terminées, si celui auquel il avait pensé semblait remplir les conditions voulues, les considérations secondaires n'avaient plus k ses yeux aucun prix.

(( Il ne mettait guère en ligne de compte, dans la distribution des emplois et des ministères, ni l'âge, ni la nationalité, ni les années passées dans la Compagnie, dès que ses religieux avaient les qualités requises pour les bien remplir. Par son ordre et avec l'approbation de toute la Société, un Français fut nommé premier recteur du collège romain, un Espagnol fut nommé recteur à Paris, un Belge à Pérouse, un Français à Padoue. Un an à peine après son noviciat, le P. Michel Torrès fut nommé visiteur d'une province. Le P. Olivier Manare, quelques mois après son noviciat, était adniinistrateur de la maison professe de Rome et peu après recteur du collège romain. Le P. Léon Henriquez fut, par dispense apostolique, ordonné prêtre a l'âge de vingt-trois ans et aussitôt envoyé, à titre de confesseur, au grand collège de Coïmbre ( I ) . »

On dira peut-être que, dans tous ces cas, il s'agit toujours d'une autorité, autorité déléguée, autorité partielle, mais autorité enfin, et l'on objectera que,

(i) Le P. Michel^ Notes à Bartoli^ II, 3o6.

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somme toute, c'est bien h la très grande majorité que Ton impose une obéissance destructive de toute activité personnelle. Il est aisé de répondre que tous ces serviteurs quels qu'ils soient, confesseurs, professeurs, coadjuteurs, ont une charge qui leur est confiée sous leur responsabilité personnelle. Or, c'est pour eux tous qu'est faite cette loi de la Société : « Que le recteur veille à ce que chacun soit apte k l'office qui lui est confié et qu'il lui donne sa règle ; mais ensuite qu'il n'aille pas s'ingérer dans son office. » Donc, tous les membres de la Compagnie sont appelés à sentir le bienfait des conseils donnés au P. Miron.

Cette Compagnie ainsi constituée, ainsi formée, ainsi dirigée, il fallait lui donner un aliment. Malgré les difficultés, elle s'accroissait, elle prospérait : il fallait occuper le zèle de ses membres et les mettre eu état de répondre aux besoins immenses de l'Eglise.

On a vu comment les fondations de nouveaux collèges se suivaient d'année en année. On pensera sans doute que ce serait ici le moment de juger la pédagogie des Jésuites. Je m'en abstiendrai toutefois, car la Ratio studiorum est postérieure à saint Ignace , et il ne semble pas que le fondateur, qui a jeté les fondements solides de presque toutes les parties de son édifice, ait eu ici un rôle d'initiateur ou de réformateur. Des documents qu'a publiés sur ce point le P. Genelli (II , 2o4) il ressort qu'il conserva presque intégralement la méthode usitée de son temps dans les écoles catholiques. Il tenait, nous le savons, l'élude des lettres antiques pour le fondement de tout le reste, et il n'entendait pas qu'on les apprît comme une

science toute en formules. Il voulait que les jeunes gens s'en pénétrassent dans un commerce actif et varié. « Les professeurs, écrivait-il, ne se borneront pas à faire leurs leçons ; mais ils auront soin d'exercer leurs élèves dans des compositions écrites, dans des disputes et des conférences qui sont peut-être plus utiles que les expositions du maître. » Voilà tout le système des études classiques et libérales, de celles qui, seules, peuvent préparer la jeunesse à toutes les autres.

Saint Ignace a de plus émis le vœu que les éditions des auteurs païens mis entre les mains des enfants fussent débarrassées, autant que possible, de tous les passages dangereux pour les mœurs. Il désirait en effet que les maîtres de son choix fussent réputés pour cultiver le cœur autant que Tintelligence des enfants. Avec ce juste mélange d'esprit pratique et de bonté qu'on retrouve partout dans son œuvre, il n'excluait pas, pour la malice ou la légèreté des plus petits, les corrections corporelles ; mais il recommandait aux maîtres de ne jamais frapper de leur propre main, et d'avoir un correcteur payé à cet effet. Ils ne devaient d'ailleurs avoir recours à ce moyen que si les autres ne suffisaient pas, et au lieu de s'y obstiner, ils devaient renvoyer purement et simplement les élèves se montrant incorrigibles.

Malgré la similitude des noms, il ne faut pas confondre ces collèges proprement dits, maisons d'éducation « secondaire » qui se multipliaient en Italie, en Espagne, en Belgique, avec d'autres établissements tels que « le Collège romain » et « le Collège germanique », où se donnait un véritable « enseignement supérieur ». Le maître n'attachait pas à cet enseignement moins d'importance qu'à l'autre.

« Quant aux études et à la science, écrivait Po-

LES CONSTITUTIONS APPLIQUEES. 207

lanco (i), il veut, généralement parlant, que tous soient solidement fondés dans l'étude de la grammaire et des belle^leltres, mais spécialement ceux qui, par leur âge et un goût particulier, y doivent être appliqués. Ensuite, il ne rejette aucun genre de science approuvée, ni poésie, ni rhétorique, ni logique, ni physique naturelle, ni morale, ni métaphysique, ni mathématiques, spécialement en ceux que leur âge et une aptitude particulière, comme je l'ai dit, portent à ces études. » Certes, plus qu'à toute autre chose il s'appliquait a la formation des vocations ecclésiastiques, aussi bien dans l'intérêt du clergé séculier que dans celui de son propre institut. Mais il ne séparait point la culture intellectuelle de la préparation par la piété. Il travaillait à la fois à ces deux tâches sans les diminuer l'une et l'autre par une séparation à laquelle d'autres que lui se sont trop souvent résignés.

Cette préparation du clergé était un des besoins les plus urgents de la vraie réforme. Dès la première partie du Concile de Trente, Lainez, inspiré par saint Ignace ou tout au moins d'accord avec lui, avait recommandé aux évêques d'établir dans leurs diocèses des maisons de formation, des séminaires. Mais pour obtenir du Concile des décrets favorables, il fallait attendre la session de i563. Dans l'intervalle le supérieur de Lainez avait agi.

Il avait agi d'abord en fondant le Collège romain, auquel on ne tarda pas à donner un nom qui lui convenait beaucoup mieux, celui d'Université romaine. « Là, dit très exactement le P. Clair, ont professé les plus grands théologiens qu'ait eus l'Eglise depuis le Concile de Trente : Mariana, Vasquez, Suarez, de Lugo,

(i) Lettre du icrjuin i55i, inse're'e dans le recueil du P. Bouix

ii08 SAIXT IGNACE.

Bellarmîn, Maldonnat, Cornélius a Lapide. Là, le savant Kircher fondait son célèbre musée, comme, dans notre siècle, Fastronome Secchi son observatoire. Là, furent élevés, entre autres éminents personnages, huit papes : Urbain VIII, Innocent X, Clément IX, Clément X, Innocent XII, Clément XI, Innocent XIII, Clément XII. Là enfin, le zélé Père Léon établit. la première congrégation de la sainte Vierge, tandis que saint Jean Berchmans, saint Camille de Lellis, saint Léonard de Port-Maurice laissaient au Collège romain le parfum de leurs vertus et le souvenir de leurs exemples. — C'était vraiment le séminaire de toutes les nations^ où Ton accourait de tous les points du monde. Quatorze collèges y envoyaient leurs élèves, parmi lesquels le Collège germanique, ceux des Anglais, des Grecs, des Écossais, des Maronites, etc. Le registre des élèves pour l'année i584 porte déjà le chiffre de 2,107. ^^

C'est en effet sur ce tronc que se greffa bientôt (en i552) le Collège germanique. Lui et les siens n'avaient pas été les seuls à s'apercevoir de la profonde décadence où la Réforme avait fait tomber tout à la fois et la religion et celte fameuse « culture » que la politique prussienne de notre siècle devait se flatter de mettre en opposition avec l'Eglise. S'il est un fait aujourd'hui prouvé, c'est que la réforme de Luther avait brusquement interrompu dans toute l'Allemagne le mouvement des arts, des lettres et de la philosophie. Lorsque Leibniz fera ses études à l'Université de Leipsick, au milieu du siècle suivant, il y trouvera encore un enseignement singulièrement rétrograde; l'histoire est en vérité fort en peine de mesurer l'étendue de ce recul. Inutile de dire qu'on ne voulait pas de ce que nous appelons la Renaissance, mais ou ne voulait pas davan-

LES CONSTITUTIONS APPLIQUEES. 209

tage de la scolastlque : on la tenaitpour une œuvre d'orgueil et de paganisme intellectuel. On ne voulait donc pas desleltres et de la pensée antique, puisqu'on croyait que c'était l'esclavage du pape et d'Aristote qui, dans les Universités des treizième, quatorzième et quinzième siècles, avaient préparé le dévergondage du seizième. Allait-on du moins vers l'avenir avec une confiance et une liberté soucieuses de s'éclairer par le travail? Non, puisque les maîtres protestants de Leibniz combattaient encore avec une égale vivacité la philosophie anglaise et la philosophie de Descartes et que, pour s'initier à cette dernière, leur élève était obligé de venir à Paris. Enfin après avoir été le correspondant de Malebranche , d'Arnauld, de Bossuet, c'était, dans sa correspondance avec un jésuite, le P. des Bosses, qu'il approfondissait sa théorie capitale de la substance.

Au temps d'Ignace les ruines s'accumulaient en Allemagne sans que rien s'élevât pour les remplacer. Pour guérir la sensualité de la Renaissance on supprimait les vœux monastiques, et les théoriciens de la nouvelle église, avec d'ingénieux subterfuges, autorisaient la bigamie des princes. Pour guérir l'orgueil de la scolastique on émancipait toutes les intelligences, on faisait de tout fidèle un prêtre interprétant la Bible pour lui, à la seule lecture du texte sacré. La foi suffisait sans les œuvres ; mais à son tour la foi se passait de preuves, comme la philosophie devait s'en passer, et c'était là le remède par lequel on prétendait guérir la tyrannie de l'autorité. Où donc fut la véritable et sincère réforme, sinon dans l'œuvre de ceux qui prêchèrent de parole et d'exemple pour l'humilité et la pauvreté et qui, entre le culte aveugle et facile de la lettre, — dont ils avaient eux-mêmes souffert, — et l'interprétation livrée à la fantaisie individuelle, surent placer l'étude, aussi large

que possible, avec tous les moyens que Thumanilé de leur époque trouvait dans son présent comme dans son passé?

Encore une foîs, voilà des vérîtés bien établies; mais c'était le moment de les rappeler, puisque c'est là ce qui fit la valeur et l'originalité de la fondation du Collège germanique a Rome.

Tout en combinant ses moyens avec le cardinal Moroni qui, ayant été nonce en Allemagne, avait vu de près les misères et les besoins du pays, tout en réunissant sur place les fonds nécessaires au prix de mille difficultés (i), Ignace écrivait (le 3o juillet iSSs) au P. Le Jay alors à Vienne : « Tous ceux qui désirent le salut de l'Allemagne ont cru que le moyen humain le plus efficace et peut-être le seul pour soutenir la religion dans les pays où elle penche vers sa ruine et pour la rétablir là où elle est entièrement tombée, c'est d'y envoyer autant d'hommes capables qu'on en pourra trouver, appartenant à la même nation et parlant la même langue, afin que, fortifiés par l'exemple d'une vie laborieuse et par une doctrine saine, ils puissent, en annonçant la parole de Dieu, déchirer le voile de l'ignorance et des vices qui couvre les yeux de leurs compatriotes. Ceux donc qui viennent dans ce collège, fondé pour le bien de l'Allemagne, y trouveront des maîtres qui leur enseigneront le latin, le grec et l'hébreu. Ceux qui ont déjà fait leurs humanités y seront instruits dans la logique, la physique et autres sciences supérieures, puis dans la théologie, au moyen de leçons publiques et d'exercices continuels. » Dans une autre lettre, ilajoute l'exégèse, dont Luther avait écrit qu'il fallait « se garder comme d'un poison » .

(i) V. p. Shraeder, Monumenta qiiœ spectant primordia collegii germaniciy Rome, 1896.

Bien d'autres documents témoignent du soin, très élevé par son but, très minutieux par les détails d'exécution, qu'Ignace apportait dans la création nouvelle. Il en écrivait au bienheureux Canisius dont l'apostolat en pays germanique a été de nos jours mis en pleine lumière. Il en écrivait à tous ceux des siens qui étaient à Vienne, à Ingolstadt, à Cologne, à Louvain.Il leur demandait des jeunes gens âgés de douze ans qui resteraient aRome jusqu'à vingt-deux. Il voulait, dit Polanco, qu'on les choisît très bien doués, ayant déjà reçu quelque préparation à l'étude des lettres et à la vertu : tous devaient être d'une figure honnête, de santé solide, aptes à supporter les fatigues de l'étude, de bon caractère. Plus leur mstruction aurait été satisfaisante, plus on pourrait les renvoyer, avec l'espoir de les voir occuper d'utiles situations dans les rangs du clergé et même de l'épiscopat. Enfin, il était à propos de tenir compte de la noblesse (car chez les nations auprès desquelles ils devaient retourner, cetavantage donnerait plus d'autorité); à défaut de la noblesse de la naissance ils devaient avoir celle de l'âme.

Il est à croire que les choix des correspondants répondirent à ces indications ; car le collège fit en peu de temps des progrès rapides. Les jeunes gens avaient une maison à eux sous la direction des Jésuites : mais aux cours spéciaux organisés pour eux à leur siège même s'ajoutaient divers cours qu'ils allaient suivre deux fois par jour au Collège romain. Bref,. rien ne fut négligé pour assurer leur avenir. Bientôt, il est vrai, la guerre entre Paul IV et Philippe II, l'arrivée des Impériaux sous les murs de Rome et la disette mirent en danger l'existence de l'établissement ; mais celui qui l'avait créé tintbon, il imagina mille expédients pour faire vivre ses pensionnaires, et finalement il sortit victorieux de l'o-

rage. Le 24 janvier i555, il rêvait d'en étendre les bienfaits, il écrivait au cardinal Polus qui venait de réussir pour un temps a réconcilier l'Angleterre avec le Saint-Siège :

« J'annoncerai à Votre Eminence que tout va en prospérant dans la maison professe, dans le Collège romain et dans le Collège germanique. Il y a en eflFet dans le Collège romain plus de soixante-dix personnes outre les soixante qui habitent la maison professe. A part le droit et la médecine, on enseigne toutes les sciences, au grand avantage des nôtres et des étrangers dont le nombre s'élève à plus de cinq cents. Ceux qui habitent le Collège germanique font les plus grands progrès dans la vertu et dans les lettres. » Il terminait en priant le cardinal de lui envoyer de jeunes Anglaisdans les mêmes conditions et aux mêmes fins.

Ces fondations maîtresses ne l'empêchaient pas de multiplier dans les divers pays d'Europe des collèges proprement dits et même des universités, les uns préparant les autres et leur fournissant des élèves capables de s'élever, de degré en degré, par la possession des « sciences inférieures, à l'acquisition raisonnée des « sciences supérieures ». Le duc Albert de Bavière et plus encore Ferdinand P*", roi des Romains, dont nous avons vu le zèle pour la Compagnie, le secondèrent puissamment. Aussi put-il, peu de temps avant sa mort, se réjouir de l'inauguration de nouveaux collèges à Ingolstadt et à Prague. Il avait assuré pour de longs siècles le triomphe du catholicisme dans l'Allemagne du Sud et sur les bords du Rhin.

Les nécessités étaient-elles moins pressantes ou les

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diflicultés plus délicates dans les deux patries de sa jeunesse, l'Espagne et la France? Les deux hypothèses peuvent être soutenues Tune et l'autre. Envoyé dans les Flandres auprès de Philippe II, Ribadeneira faisait valoir la première et conseillait à son maître de porter ses efforts ailleurs. Ce qui est certain, c'est que le clergé du roi de France et le clergé de Philippe II entendaient généralement se passer de ces auxiliaires qui dérangeaient un peu leurs habitudes. On leur reprochait surtout, ditCrévier (i), etTévèquemême de Paris, Eustache du Bellay, se faisait l'interprète de ses plaintes, le nom qu'ils avaient pris et par lequel ils affectaient, disait-on, d'accaparer le patronage du Christ — le tort qu'ils devaient faire aux communautés et aux hôpitaux en prenant une part des aumônes — leurs privilèges contraires aux droits des curés, des évêques et même du Pape, contraires aussi aux droits acquis des universités, — leur abstention des exercices du chœur, — l'insuffisance de leurs austérités. Enfin on faisait observer charitablement que puisqu'ils s'étaient donnés comme devant combattre les infidèles, leur premier devoir était de s'en aller à Constantinople chez les Turcs. De là une de ces rumeurs universelles, d'abord sourdes, puis violentes, comme il s'en est élevé périodiquement dans notre pays; un bien petit nombre de prélats mis à part, tout le monde, hommes de loi, hommes d'Église, hommes du peuple, voulait y participer à tout prix.

Cette tempête n'affecta point celui contre lequel elle était soulevée. On lui disait de répondre par un mémoire. Il affirma en souriant qu'il n'en ferait rien, parce qu'une réponse n'aurait d'autre résultat que d'éterniser les polémiques. Il pensait d'ailleurs qu'en cette circons-

(i) Créwier^ Histoire de V Unii^ersité de Paris ^ VI, 6. sq.

tance comme en tant d'autres les raisons alléguées publiquement n'étaient probablement pas les. véritables. Il fit ce qu'il avait déjà fait plus d'une fois : il s'occupa de réunir les témoignages écrits les plus nombreux et le<s plus considérables qu'il put en faveur de la Compagnie dans les pays où son action s'était le plus étendue. Lorsque toutes ces pièces furent entre ses mains, il n'avait plus besoin de s'en servir, le calme était revenu.

Le Portugal était toujours le royaume de Jean III, le plus religieux des princes de l'Europe, et le plus zélé pour la Société. Celle-ci faisait donc dans ses Etats de sensibles progrès. A la vérité, un certain excès de piété mal entendue faillit y devenir un péril. Le mystique Simon Rodriguez, avec le simple et bon Ovîedo, furent un instant près d'altérer l'esprit de l'institut en y faisait prédominer le goût de la contemplation et de l'oraison sur l'action pratique. Ignace vit de loin ce qui se passait. Il usa tour à tour de ménagements et d'autorité. Il fit la part de ce que pouvait demander le tempérament de Rodriguez auquel il avait déjà du venir en aide dans des circonstances analogues. Il lui prépara pour quelque temps une agréable retraite qui « vous oflFrira, lui écrivait-il, pour l'air, les eaux et la vue tous les agréments qu'on peut désirer et où vous aurez autant de temps que vous voudrez pour votre consolation spirituelle ». Il refusa d'entrer avec lui en discussion sur les difficultés soulevées par l'insuffisance de sa direction. — « Sachez, lui disait-il, que tout le monde vous aime universellement; que cela vous suffise. » Enfin, le moment venu, il le rappela à Rome en vertu de l'obéissance, mais en des termes tels que le seul sentiment de Rodriguez fut une joie presque délirante à l'idée de retrouver bientôt celui qui était tout

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a la fois le compagnon de sa jeunesse, son maître et son ami.

Le roi de Portugal allait ménager à Ignace, pour la fin de ses jours, une expédition qui promettait d'être glorieuse. Quand les opposants de Paris rappelaient que la Compagnie avait promis d'évangéliser les infidèles, ils prenaient une peine dont ils eussent pu se dispenser. Ce devoir, le maître ne l'avait pas oublié. Je laisse de côté un projet de croisade qu'il exposa, dit Genelli, dans un mémoire destiné h l'Empereur : sur ce plan grandiose les détails authentiques nous manquent un peu. Mais il est certain qu'il projetait de fonder des collèges à Jérusalem, à Chypre et à Constantinople. Quant aux pays plus lointains, ai-je besoin de rappeler les martyrs des Indes, de la Chine et du Japon? Le Congo et le Brésil étaient aussi visités par des missionnaires. Enfin dans l'année qui précéda sa mort, le Général organisait sa mission d'Ethiopie.

On sait qu'après avoir été évangélisés par l'apôtre saint Mathieu et par cet eunuque de leur reine, Candace, qui avait été lui-même baptisé par saint Philippe , les Éthiopiens étaient devenus moitié juifs et moitié chrétiens. Plus tard ils s'étaient affiliés au schisme grec; puis enfin, gagné par les cadeaux etles services du roi de Portugal, leur roi David avait envoyé une adresse respectueuse au Pape. C'était pour consolider ce rapprochement qu'on demandait à la Compagnie de Jésus d'envoyer en Ethiopie douze Pères, dont (par exception) un patriarche et deux évêques.

Cette mission fut inaugurée avec la plus grande solennité, et elle partit sur une flotte imposante. Elle portait au roi Claude, à l'aïeul de Ménélick, une lettre d'Ignace. Avec un peu d'emphase espagnole mêlée à une grâce et à une finesse italiennes, il essayait de lui

faire aimer Tunîté de TEglise par des arguments empruntés h la Bible y au temple de Jérusalem, à la gloire de Salomon. Puis il lui présentait ses missionnaires et il le faisait en deux phrases qui sont à remarquer Tune et l'autre, car on y retrouve de celte condescendance envers les rois que les censeurs ombrageux de la Compagnie lui ont reproché de mêler à son indéniable courage. « Ils viennent tout disposés, disait-il, à secourir les âmes par leurs conseils, par leurs travaux et même par leur mort, s'il en est besoin. » Puis il terminait en disant : <( Le patriarche et ses compagnons sont dans le dessein de rendre à Votre Altesse tous les honneurs et toutes les soumissions qu'on lui doit et d'avoir même pour Elle toute l'Indulgence que la piété leur pourra permettre. »

Cette entreprise fut une des dernières auxquelles put présider notre héros. En i556, il subissait une épreuve dont tout autre que lui eût été singulièrement ébranlé. Il voyait nommer, sous le nom de Paul IV, ce cardinal Carafa, dont il redoutait la présence lors de son premier voyage à Rome. C'était en effet et ce fut jusqu'au bout pour la Compagnie, dirons-nous un ennemi? en tout cas un surveillant et un censeur qui fit payer quelques-uns de ses bien faits par des soupçons et par des menaces : cellesci étaient d'autant plus à craindre qu'il détestait tous les Espagnols, qu'il accusait la Compagnie de pactiser avec Philippe H, et qu'enfin, s'il faut en croire un récent historien , « c'était un homme dont l'esprit intempérant n'enfantait que des résolutions extrêmes » (Georges Duruy).

Ignace en fut un instant fort troublé, et son secrétaire observe que ce fut la seule fois qu'on put surprendre une altération sensible de son visage. Mais il se recueillit bien vite, alla s'agenouiller devant l'autel.

et, après une courte prière,- dit avec sa tranquillité habituelle : « Nous aurons un Pontife ami, quoique la Compagnie doive en attendre des épreuves qui Texerceront à la patience ». L'orage devait être en eflFet menaçant, mais de courte durée.

A peine intronisé, Paul IV manifesta bien, et avec une humeur peu rassurante, la volonté d'examiner à fond non seulement les règles et constitutions de la Société, mais toutes les bulles et toutes les lettres patentes qu'elle avait obtenues des précédents papes. Il exprima surtout l'intention de lui demander deux modifications très graves : la première mettait en question les pouvoirs du général qu'il voulait voir nommer pour trois ans et non plus à vie; la seconde avait trait à l'assistance régulière aux offices du chœur. La Compagnie n'afficha aucun projet de résistance ; mais bientôt le Souverain-Pontife parut se désintéresser lui-même de ses premières idées; il s'en remit à la Société qui délibéra et exprima le désir de conserver intégralement les constitutions de son fondateur. Le silence de Paul IV fut tenu dans l'institut, dans le Sacré Collège et finalement dans l'Eglise comme une confirmation définitive.

L'épreuve eût-elle été plus forte encore, du vivant d'Ignace, que l'abnégation de celui-ci et sa confiance absolue en la Providence n'eussent pas été prises au dépourvu. Un jour qu'il était malade, les médecins lui avaient recommandé de chasser de son esprit tout ce qui pourrait l'attrister. Il en profita pour chercher à voir de quoi son âme pourrait donc être si troublée. Et naturellement il se mit à penser à la destruction possible de sa Compagnie. Mais il ne s'arrêta pas là : il s'examina plus à fond et se demanda combien de temps durerait son émotion. «Si ce malheur, se dit-il alors,

:5>18 SAINT IGNAC^.

venait à me frapper et qu'il ne fût point arrivé par ma faute, alors même que la Compagnie se fondrait comme du sel dans l'eau, je crois qu'un quart d'heure de recueillement en Dieu suffirait à. me consoler et a rétablir la paix en moi. » Ne semble-t-il pas qu'il voulût répondre là par avance à ceux qui l'ont si souvent soupçonné de faire passer sa Compagnie avant l'Église et de voir en elle une fin plutôt qu'un moyen, entre beaucoup d'autres, mis au service des desseins de Dieu?

En tous cas, la courte lutte de Paul IV et de l'institut ne fut même pas connue tout entière de saint Ignace.

Au commencement de l'été de 1 556, sa santé s'affaiblissait, et il abandonnait le gouvernement aux trois Pères Polanco, Madrid et Natal, Il mourut le 3g juillet i556.

J'ai parlé plus d'une fois de l'insensible continuité qui relie, sans coups de théâtre, sans résolutions inattendues, toutes les parties de la vie de saint Ignace , à partir de sa conversion. Ce caractère a persisté jusqu'au bout. Certain de sa mort prochaine, l'annonçant à Polanco et le priant d'aller l'annoncer au Saint-Père, il sembla ne la considérer que comme un accident qui ne pouvait affecter en rien les destinées de sa compagnie. Il dit simplement à Polanco d'aller demander au Pape sa bénédiction et l'indulgence plénière pour lui et pour Lainez qui était également en danger. Il le pria d'ajouter que s'il gravissait la sainte montagne, il prierait pour le souverain pontife comme il l'avait fait dans sa vie mortelle. Son secrétaire, que les médecins n'avaient pas autant alarmé, lui demanda s'il pouvait attendre un peu et prendre le temps de faire partir le courrier pour Gênes. « J'aimerais mieux aujourd'hui que demain, répondit le saint, le plus tôt sera le mieux; toute-

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