‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 5 sur 17 · PAMPELUNE ET LOYOLA. MONTSERRAT ET MANREZE · texte numérisé non relu

PAMPELUNE ET LOYOLA. MONTSERRAT ET MANREZE

Saint Ignace est-il né en 1 49 1 > et dans la nuit de Noël, comme on l'a dit pendant longtemps? ou n'est-il né qu'en i495, comme les BoUandistes d'aujourd'hui inclinent à le croire avec Polanco? C'est là un problème dont l'importance n'est point, en somme , assez grande ni les données assez sûres pour que nous devions nous y arrêter. Il nous sufEt de remarquer qu'il naquit sous Ferdinand et Isabelle, les derniers rois de la vieille Espagne, et qu'il mourut deux ans avant Charles V, alors que la monarchie conquérante et dominatrice était vraiment à son apogée.

Tout le monde sait que sa famille était illustre. Elle était de celles dont le chef avait le privilège d'être invité par le roi même à la cérémonie de la prestation du serment. Bertrand de Loyola, son père, eut de son mariage avec Dona Marina Saenz treize enfants, dont huit garçons et cinq filles. Ignace (en espagnollnigo) fut le dernier venu, sinon des treize enfants (les textes

sont ici d'une rédaction obscure), au moinà, et à coup sûr, des garçons. Il naquît, comme ses frères et sœurs, au château de Loyola, à peu de distance de la ville d'Azpeitia, en Guipuscoa, pays basque et tout voisin de la frontière française. Il fut baptisé dans Téglise de Saint-Sébastien d'Azpeitia, où son frère Doni Martin, dans le testament qui nous a été conservé de lui, demandait plus tard à être enterré.

Il savait simplement lire et écrire (mais c'était déjîi quelque chose, en ce temps-là, pour un Espagnol) quand Jean Velasquez, grand trésorier des « rois catholiques » pria Bertrand de Loyola de lui confier l'éducation d'un de ses fils. Le choix du père tomba sur Ignace. Celui-ci, probablement, paraissait déjà le mieux doué de la famille, bien qu'on nous donne ses frères comme ayant été tous également de braves chevaliers. Il partit donc pour Arevolo (diocèse d'Avila), où était la demeure princièrede Dom Velasquez; mais il dut l'accompagner ensuite à la cour de Castille, et nous savons qu'il y séjourna. En iDij, Velasquez tomba en disgrâce, et c'est vers cette époque que le jeune Ignace quitta lui-même la cour pour aller à l'armée. Il y entra sous les auspices de son parent Dom Manriquez, duc de Najera, Grand d'Espagne.

En i52i, alors que la guerre commençait entre François P^ et Charles V, il était capitaine, et il défendait la place de Pampelune assiégée par André de Foix. La ville s'étant rendue sans son aveu, il se retira dans la citadelle avec une petite poignée d'hommes et y entreprit une résistance inégale. Il dut bientôt, malgré lui encore, entamer des négociations, mais il les rompît presque aussitôt devant des exigences qu'il ne voulut pas accepter. Enfin, le 21 mai i52i,îl reçut, dans une sortie, cette blessure qui lui brisa la jambe droite et le

fit tomber entre les mains de l'assiégeant. Sa double carrière d'homme de cour et de soldat était finie.

Qu'avait-elle été? quels souvenirs lui laissait-elle?

De tous les historiens que la Compagnie de Jésus a donnés à son fondateur, aucun n'a tenu à cacher que la jeunesse de son héros avait été peu édifiante. MajQTéï ne craint pas de parler de ses aveugles égarements et de ses vices [cœcos errores et {>itia). Sous la plume d'un théologien parlant latin, ce sont là des mots qui exagèrent peut-être un peu la vérité. Avec plus de délicatesse et, on aime à croire, aussi avec plus d'exactitude, Bartoli dit qu'il faisait profession envers les femmes d'une galanterie a laquelle l'entraînait plutôt la vanité de son âge qu'un caractère vicieux. Dans les documents, jusqu'alors inédits, que la Compagnie a commencé a nous donner en 1894, nous voyons que Polanco tient un langage intermédiaire, quoique un peu plus rapproché de celui de Bartoli. « Jusqu'à l'âge de vingt-six ans, ditil, la vie qu'il avait menée n'était rien moins que spirituelle ; comme tous les jeunes gens épris des cours et de l'armée, il vécut assez libre dans l'amour des femmes, dans les jeux et dans les disputes par point d'honneur. » Or Dieu sait si les jeunes gens de cette époque s'en permettaient.

Que cette galanterie fût d'un genre relevé, assaisonné de chevalerie et d'une poésie cherchée, on ne peut en douter. Lui-même racontait que, peu après sa blessure, la pensée de sa dame l'occupait sans cesse. Il se représentait des trois ou quatre heures de suite comment il irait bientôt la voir, comment il la saluerait, quels entre-

(i) Polanco dit bien « les jeux » (ludis). Les autres biographes ont tenu à observer que le jeune chevalier n'avait jamais aimé « le jeu» proprement dit.

tiens semés d'énigmes il aurait avec elle, quels exercices militaires il exécuterait en sa présence.

D'après les confidences de son adorateur, cette dame n'était (c ni comtesse, ni duchesse, mais quelque chose de plus, » ce qui fait conjecturer au P. Genelli que ce devait être ou Germaine de Foix, la jeune veuve de Ferdinand le Catholique, ou la princesse Catherine, fille de la reine Jeanne. Ainsi, le brillant chevalier avait déjà pris l'habitude de viser très haut, mais de bonne heure également il sut mettre au service de ses ambitions beaucoup de constance, de dextérité et de douceur, s'amusant, pour ainsi dire, à adapter des moyens, je ne dirai pas petits, mais ingénieux, à la grandeur de son but. Ajoutons que, d'après les témoignages fort précis de ses confidents, il était alors extrêmement jaloux de sa bonne tenue, soignant (c plus que de raison » sa chevelure, ses mains et ses ongles.

Les dons naturels qu'il avait reçus n'étaient pas vulgaires : avec un courage ardent à braver le péril, à repousser les capitulations, à affronter les difficultés, à supporter la douleur, il eut prématurément l'art de connaître les hommes, de traiter avec eux, de s'en faire des amis. Pour les gagner, il pouvait compter sur le prestige, non seulement de sa vaillance, mais d'une grandeur d'âme où brillaient déjà, ont dit les siens, les « indices non douteux d'une âme religieuse... beaucoup de respect pour les choses saintes, l'horreur du blasphème... un grand scrupule à ne jamais s'écarter de la vérité... le mépris de l'avarice et même l'insouciance pour le gain, la promptitude à se réconcilier avec SCS ennemis... » ; tantôt abandonnant à ses compagnons sa part du butin conquis sur le champ de bataille, tantôt partageant lui-même aux ennemis qui l'avaient blessé les différentes pièces de son armure.

Dans celte Espagne galante, romanesque et croyante, tout chevalier avait, en même temps que sa dame, un patron dont il était le dévot. Trait à noter, c'est pour saint Pierre que le futur soldat de la papauté se sentait une dévotion particulière. Il avait même écrit en son honneur des vers en langue castillane, comme il avait composé des sonnets pour la dame de ses pensées.

Son ' ignorance était donc celle d'un gentilhomme dont l'esprit n'avait pas laissé d'être cultivé... à la manière du temps. Suivons-le de nouveau dans sa chambre du Château de Loyola. Pleins d'admiration pour son courage, lesFrançais vainqueurs l'y ont fait transporter presque mourant. Ils ont tenu à lui assurer eux-mêmes et des médecins et tout ce qui paraissait nécessaire aux soins de sa blessure. Nous savons commentil a supporté là, sans murmurer, les tortures les plus variées d'une série d'opérations maladroites. — Il ne donnait, a-t-on raconté, d'autre signe de sa douleur, qu'en serrant fortement les poings. — « Vigoureux et bien fait, très soucieux de bonne grâce et d'élégance, bien résolu à poursuivre la carrière des armes,'» il se fait scier l'os du genou pour supprimer une difformité, résultant de la première opération, et qui s'atténue en effet, mais lui doit laisser pour la vie une claudication légère. Sur le point d'expirer, il avait, la veille, fêle des saints apôtres Pierre et Paul, invoqué son saint de prédilection. Il avait cru le voir apparaître devant ses yeux, dans sa nuit de fièvre, et dès lors il s'était considéré comme guéri.

Les pensées mondaines ne l'avaient pourtant pas abandonné. Cloué sur son lit pour de longs mois, il veut charmer son oisiveté par quelque lecture, et il demande, quoi? VAmadis de Gaule , dont le succès

européen devait être consacré, vingt ans après, par la traduction française, délices de François V^. Qu'est-ce que le chevalier, non encore pénîtent, voulait chercher dans ce roman? Apparemment ce qui s'y trouve en réalité, la folle peinture des mœurs de la chevalerie aventureuse, batailleuse et amoureuse, dont Cervantes devait donner la parodie, « une fantasmagorie d'héroïsme, des héros occis, des héros pourfendus, des chevaliers vaincus par deux et par trois, des hommes d'armes par huit ou par dix, des soldats par milliers sur le champ de bataille, un seul preux, tantôt Âmadis, tantôt Galaor ou un autre, suffisant pour toutes ces besognes; des enfants perdus et retrouvés, des époux et des amants séparés, des amours foudroyantes ou ineffablement profondes, des enchantements, des oracles, une géographie fabuleuse (i). »

Mais la Providence voulut que le roman ne fût pas sous la main de ceux qui soignaient le malade. Ils lui apportèrent deux livres qu'il n'avait pas demandés et qu'il accepta, dit Ribadeneira, pour ne pas rester entièrement inoccupé, la Fleur des Saints, livre populaire, dont Ribadeneira lui-même devait donner plus tard une édition célèbre, et la traduction espagnole de la Vie du Christ par Ludolphe le Chartreux.

Les anciens biographes avaient bien vite passé sur ces lectures. Elles ont dû cependant avoir sur les pensées du jeune homme une influence profonde. Pour retrouver ce que lui donnait la Fleur des Saints^ il n'y a qu'à prendre une édition de Ribadeneira et à y lire surtout les vies des personnages antérieurs au seizième siècle, telles qu'elles devaient se trouver à peu près dans l'édition castillane d'alors. A peine remis de la fièvre

(i) Lanson, Histoire de la liiterature française.

du combat et de celle de la maladie, contraint à la réflexion par rimmobilité de son corps et la longueur de sa convalescence, limité dans ses comparaisons par le petit nombre de ses lectures, il dut se repaître avidement de ces récits où une autre chevalerie, au service du plus grand des rois, multipliait, elle aussi, ses étonnantes prouesses. Il est donc facile de reconstituer le spectacle dont son imagination dut s'enflammer tout a loisir : le triomphe quotidien de la charité, — la puissance acquise par des mortifications que cette charité même a rendues douces, — Thumilité venant à bout de la force brutale, — d'obscurs anachorètes transformant les terres et les cœurs, — les papes s'abaissant devant la sainteté d'un moine ou d'une vierge et abaissant à leur tour devant eux les ducs, les rois et les empereurs qui ne se révoltent que pour être ou convertis ou brisés, — la pauvreté volontaire payée par la conquête des âmes, en attendant celle du ciel, — les miracles récompensant la foi des uns et le désintéressement des autres, — le péché vu partout sous la forme d'une agression de l'ennemi, — une lutte incessante contre le démon, celui-ci vaincu par la pénitence et la prière, — un contraste perpétuel entre la sensualité aveugle, emportée, sanguinaire des pécheurs et la douceur prévoyante des enfants de Dieu, — Jésus revenant parfois sur la terre, s'y manifestant par des apparitions, souffrant de nouveau sa passion par les crimes de ses ennemis, mais prodiguant visiblement les effets rédempteurs de cette passion dans les vertus et les miracles de ses élus, — les merveilles de la vie du Sauveur se renouvelant ainsi par les prodiges qui accompagnent la naissance, la vie et la mort des saints, — la création, les êtres inanimés, les animaux mêmes mis au service de ces héros, et ces derniers enfin conquérant de haute

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lutte le ciel qu'ils ont tant voulu gagner pour eux. et pour les autres. — Voilà ce que la lecture de ces vies mettait à chaque instant sous les regards du chevalier. Que des fables inacceptables pour Thistorien le plus chrétien d'aujourd'hui se mêlassent à ces récits, que les miracles apocryphes y fussent vraiment trop nombreux et que trop d'accidents naturels ou de maladies y fussent attribués à l'intervention du démon, nul d'entre nous n'en doute. Des savants ont particulièrement insisté sur ce côté « fabuleux ». Ils ont pris texte de cette floraison de légendes pour juger sévèrement la « grossièreté » du moyen âge. Ils ont montré le sens littéral substitué au sens figuré, les vertus morales et les inspirations intellectuelles transformées en apparitions, en voix, en métamorphoses subites des éléments de la nature, la grandeur matérielle prenant facilement la place de la grandeur morale dont elle n'aurait dû être que le symbole, le monde terrestre envahissant ainsi peu à peu le monde invisible, pour en matérialiser toutes les conceptions, bref un genre de mysticisme qui non seulement ne s'inspire pas du spiritualisme, mais en prend, dit-on, souvent le contre-pied. Si l'on veut juger les croyances populaires abandonnées à elles mêmes, oui, toutes ces observations ont du vrai, et l'on aurait tort de ne pas en tenir grand compte. Mais d'abord ceux dont les esprits crédules dénaturaient ainsi le caractère et la mission, les saints, ne partageaient point ces naïves erreurs. Il faut même dire qu'ils luttaient énergiquement contre elles, comme les prophètes luttaient contre l'esprit charnel des Hébreux ; leur humilité, non moins que leur sens délicat des choses spirituelles, résistait à cette espèce de transfiguration qu'on essayait de leur imposer de leur vivant même. Sans doute, au moment où il lisait pour la première fois

le Flos sanctorum, saint Ignace n'en était pas là ; mais ce que le livre pouvait encore renfermer de pieuses légendes, à cette époque où la critique n'existait pas, était peut-être nécessaire pour introduire le futur saint dans le monde surnaturel, en lui faisant mieux accepter les histoires des martyrs et des confesseurs à la place des fictions de V Amadis. Cependant, à lire l'édition de Ribadeneira, il ne semble pas que la partie trop Imaginative de ces récits fît tort à ce qu'ils contenaient d'authentique et de profondément chrétien. Pourquoi ne pas penser, par exemple, qu'à propos de saint Bernard, qu'il devait bientôt citer plus souvent qu'aucun autre Père de l'Eglise, Ignace remarqua cette parole (elle est dans Ribadeneira) : « Lui-même fut le premier et le plus grand de tous ses miracles. »

Se vaincre soi-même pour se réformer et, pour y réussir, commencer par se bien connaître, c'est là aussi le grand miracle que saint Ignace allait accomplir ; à la suite des premiers biographes, les Bollandistes s'appliquent à expliquer comment, de son vivant, il n'en a guère fait d'autres; ils estiment que celui-là et la constitution de la Compagnie suffisent à sa gloire et à celle de Dieu. Mais, nous sommes encore loin de cette époque héroïque de sa vie. A côté des Fleurs des SaintSy il était opportun qu'il lût le livre de Ludolphe le Chartreux et qu'il le méditât (i).

Il n'est pas trop étonnant qu'on ait fait quelquefois de ce moine saxon l'auteur de V Imitation de Jésus- Christ^ car dans sa f^ie du Christ^ l'idée et le mot

(i) Il le lut dans la traduction castillane quVn avait récemment donne'e, sur l'ordre de Ferdinand et d'Isabelle^ le moine franciscain observantin D. Antonio Montesino. On ne connaît ni la date de la naissance ni la date de la morl de Ludolphe. Les biographes disent : Clariiit anno i33o.

d' « Imitation » reviennent de vingt façons différentes ; et, quand on lit ce beau livre comme il le mérite, on trouve qu'il n'est pas indigne d'un tel honneur. A coup sur, il sera difficile de déposséder la France du mérite d'avoir écrit V Imitation, ce livre si profond, si rationnel et si clair, jusque dans les élans du mysticisme le p]us émouvant et le plus tendre ; mais soit que l'illustre anonyme ait recueilli et exprimé h sa manière une idée déjà répandue dans les divers ordres religieux, soit qu'il en ait été le promoteur, il est certain qu'au quatorzième siècle on retrouve cette idée partout, et qu'ainsi que je viens de le dire, Ludolphe de Saxe en est rempli. Cçmme tous les chapitres du volume, l'avant-propos se termine par une prière, et cette première prière, la voici dans son éloquente simplicité : « Seigneur Jésus, accordezmoi, à moi, fragile et misérable pécheur, d'avoir toujours votre vie et vos vertus devant les yeux de mon cœur et de les imiter autant que je le pourrai. »

En passant de la Fleur des Saints à la Fie du Christ y Ignace n'avait plus devant lui la diversité de tant d'exploits accomplis à travers toutes les nations et dans les conditions les plus éloignées les unes des autres. L'unité sévère de la destinée du Sauveur n'était pourtant pas sans s'offrir dans cette lecture sous des traits bien faits pour captiver une imagination encore si jeune. Je ne saurais mieux comparer Ludolphe qu'à ces peintres allemands dont l'essor a été si brusquement arrêté par la réforme luthérienne, savants et naïfs, religieux et familiers, amis des détails populaires, mêlant des scènes tirées de la vie de tous les jours à la représentation émue des plus augustes mystères, nets et précis dans leurs contours, peu délicats et peu chatoyants, si l'on veut, mais chauds dans leur coloris, que le temps n'a pas encore altéré. Dans les peintures du chartreux

saxon, rimagination du gentilhomme espagnol retrouvait encore quelques légendes dispersées ça et là, comme des accessoires qui donnent h un tableau son aspect vivant et quelquefois reposant. Il y voyait les évangiles apocryphes mi§ à contribution pour tout ce qui touchait à la vie humaine du Sauveur et à celle de la Sainte Famille. Ainsi, le bon chartreux apporte un soin minutieux à la description de la personne du Christ, n'oubliant ni son costume, ni la couleur de ses yeux, ni son teint, ni sa raie [discrimen] au milieu des cheveux, h la mode des Nazaréens. Ailleurs, quand il dépeint les vices ou les faiblesses des hommes, il le fait avec des traits pris sur le vif dans les incidents du culte et de ses cérémonies ordinaires. Les gens que la vérité offusque, il les compare à ceux qui, à Téglise, au moment de Taspersion, mettent leur main devant leur figure, de peur d'être mouillés par Teau bénite. Mais ces épisodes qui donnent au livre son accent personnel, sa couleur-locale et sa date, n'affaiblissent nullement la portée d'enseignements remplis des souvenirs des quatre Évangiles, de la doctrine des Pères et des accents pathétiques de notre saint Bernard — car celui-ci, au treizième et au quatorzième siècles, on le retrouve partout.

Quel effet ces lectures produisaient-elles sur l'ame du convalescent? Elles excitaient en lui une émulation tout aussi ardente que celle qu'avaient pu produire dans un autre sens les récils guerriers des chevaliers castillans. « Eh quoi! se disait-il, si je faisais, moi aussi, ce qu'a fait saint François ! Si je faisais ce qu'a fait saint Dominique! » — « Et, ajoute Gonzalès, il roulait dans son esprit maint projet, se proposant toujours des choses grandes et difficiles; et en y réfléchissant, il croyait sentir en lui la faculté de les accomplir, sans autre motif que celui-ci : « Saint Dominique l'a

fait, je le ferai donc ! saint François Ta fait, je le ferai aussi ! » — N'est-ce pas ainsi qu'on a vu tant de belles vocations se décider dans la guerre, dans la politique et dajis les arts?

Ce n'est point qu'alors même ses souvenirs mondains et belliqueux ne lui fissent rêver alternativement aux exploits les plus divers, aux modes de célébrité les plus opposés. « Tantôt, écrit Polanco, il sentait en lui une inspiration puissante qui le portait à se donner tout entier au service de Dieu et à imiter tout ce qu'il venait de lire ; tantôt de vaines suggestions le poussaient vers les grandeurs et les gloires du monde. Car, comme son âme était grande, dans chacune des directions où il se plaisait successivement à s'élancer, c'était toujours h de grandes choses qu'il tendait. Il ne lisait aucun genre de pénitence pratiqué par les saints, qu'il n'eût la confiance de pouvoir le pratiquer lui-même. Alors, comme un conscrit de la rude milice spirituelle, il voyait surtout la sainteté dans cette âpreté de la pénitence, acceptée pour l'amour de Dieu. Mais comme dans sa vie antérieure il s'était fort peu exercé aux choses spirituelles, il se laissait encore agiter tout autant par les pensers mondains que par les bons. »

Mais ici se place le fait décisif qui allait déterminer la conversion; et c'est bien dans les profondeurs les plus intimes de la réflexion et de la liberté qu'il allait se former, puis prendre rapidement une cohésion et une solidité inébranlables.

Ceux qui ont beaucoup d'imagination ne peuvent qu'éprouver tout d'abord des tentations nombreuses; car l'imagination ravive en eux les sensations originelles dont elle n'est qu'une forme prolongée; et de plus ces sensations renouvelées, elle les agrandit et les diversifie de mille manières. Ils cèdent donc souvent à

ces suggestions trompeuses de Timage, quitte à s'en repentir ensuite avec cette amertume qui accompagne le réveil de toute ivresse. Mais quand, à cette vivacité des représentations mentales, un homme joint l'aptitude à la réflexion, il apprend bientôt à refréner l'image par l'image, et il prévient en lui des chutes nouvelles; car, regardant en face ces suggestions qui lui sont connues, il les épuise en quelque sorte, en en vivant d'avance toutes les conséquences, en en goûtant par anticipation tous les fruits, ou rafraîchissants ou vénéneux. C'est là très précisément ce qui arriva au soldat de Pampelune ; il fit ainsi, de lui-même, une découverte psychologique qu'il devait retourner dans tous les sens et qui fut peut-être le fait capital de sa pensée, de sa doctrine, de sa piété, de ses enseignements, de ses créations, et enfin de toute sa vie.

Au fur et à mesure que ces idées opposées de gloire temporelle et de sainteté se succédaient ou se supplantaient réciproquement dans son être, il observait en luimême comment lui venaient et comment finissaient les unes et les autres. Il remarquait que celles-ci n'étaient pas seulement de bonfies pensées (parce qu'elles étaient conformes à la loi religieuse), mais qu'elles fortifiaient son âme, la consolaient, la remplissaient comme d'une solide nourriture; tandis que celles-là, bien qu'elles lui parussent agréables au moment où il les caressait, lui laissaient, en s'évanouissant, l'âme vide et non satisfaite. C'est à ce signe qu'il reconnut désormais ce qui lui venait du « bon esprit », de Dieu ou de l'un de ses anges, et ce qui lui venait du « mauvais esprit ». Par là, suivant le témoignage de tous ceux qui ont recueilli ses propres souvenirs, fut définitivement fixée par lui la théorie du discernement des esprits qu'il devait perfectionner dans ses Exercices spirituels. C'est bien sur son

lit de douleur de Loyola (i), c'est en réfléchissant sur les caractères opposés des sentiments dont se remplissait tour a tour son âme agitée et souffrante, qu'il en prit la première idée.

Assurément, cette théorie n'était pas nouvelle; on la retrouve avec la plus grande netteté dans un dialogue de sainte Catherine de Sienne. Pour la sainte, c'est Jésus qui lui dit : « Si tu me demandes à quoi tu peux reconnaître ce qui vient du démon et ce qui vient de moi, je te répondrai que voici le signe : — Si l'idée vient du démon, l'âme reçoit subitement une vive allégresse; mais plus l'état dure, plus l'allégresse diminue, et elle laisse dans l'ennui, dans la confusion et dans les ténèbres. — Mais si c'est par moi, la vérité éternelle, que l'âme est visitée, l'âme qui, au premier abord, a été saisie d'une sainte crainte, reçoit l'allégresse, la douce prudence et le désir de la vertu. »

Saint Ignace avait-il lu sainte Catherine de Sienne au moment où il réfléchissait, comme on vient de le voir, sur les aspirations de son propre esprit? Non à coup sûr ! Il est tout à fait certain que cette distinction, il l'a vue et précisée lui-même. La rencontre de ces deux âmes, différentes à tant d'égards, est donc a noter, moins encore pour l'honneur du chevalier à peine converti que pour l'honneur de cette vérité si profonde, un des aspects les plus importants de la psychologie des saints.

A toutes ces réflexions déjà si fortes il était bien difficile que l'imagination sensible ne se mêlât pas. Jusqu'où alla-t-ellc, alimentée qu'elle était par les rêveries

(i) ElectionuiTi rationem particulatimasseruitelicuisse seexilU spiriliium varietate quam sensit tum cum in Loyola aeger ex tibia decumberet. » (Gonzalès.)

de la convalescence et par le feu renaissant de la jeunesse? Il eut, le fait n'est pas douteux, une vision nouvelle et plus distincte : la Vierge, tenant dans ses bras l'enfant Jésus, lui apparut toute brillante de clarté {clarissima), — C'était pendant la nuit, mais il se sentait éveillé (noc^i/, vigilnns tamen), dit Polanco. N'étaitce qu'une pensée intense et concentrée sur un des mystères les plus familiers aux âmes croyantes? Etaitce un mouvement rectifié de l'amour humain, désireux de contempler en esprit la grâce de la femme, mais la cherchant purifiée et ennoblie? Etait-ce une hallucination? Etait-ce le don d'une action surnaturelle substituée ou mêlée à la nature? Sur ses vieux jours Ignace lui-même s'interrogeait , et il hésitait : il n'osait dire si ce phénomène avait été de Dieu [dwinitus contigîssé). Mais ses confidents tenaient de lui qu'à dater de ce jour les tentations impures avaient épargné son corps et son esprit. On comprend dès lors si l'ensemble de ses résolutions pieuses avait été affermi. Son frère et les gens de sa maison qui le soignaient remarquèrent chacun de leur côté le grand changement qui venait de s'opérer en lui.

Debout et affermi dans ses résolutions, une portion de sa nature et de son caractère retrouva une innocente liberté : il se mit à l'œuvre. Il voulait travailler au perfectionnement de son âme avec cet amour patient du détail soigné et enjolivé qu'on doit retrouver plus tard dans la littérature, dans l'art et dans la pédagogie de la Compagnie. Comme il prenait goût de plus en plus aux saintes lectures, il lui vint à l'esprit de faire des extraits de ce qui lui parut plus important dans la vie du Christ et des saints. Ribadeneira nous a déjà raconté le fait; mais saint Ignace, dans ses confidences au P. Gonzalès, y ajoute de précieux détails. « Comme il commençait

à se lever, dît-il, Il se mît a écrire avec un soin extrême un livre de 3oo pages in-4°. Les paroles de Jésus-Christ y étaient retracées avec du vermillon (sans doute il y mêlait de For pour certains traits et pour les miracles, comme le dit Ribadeneira), celles de la bienheureuse Vierge en bleu, le reste en diverses couleurs, selon l'inspiration de sa piété. Le papier était très fin, les lignes marquées à la règle, les caractères excellents, car il avait l'art de former élégamment les lettres (i). » Mais nous savons par les mêmes confidences que ce trîivail alternait avec la contemplation du ciel, et surtout du ciel étoile. Je ne sais si l'on peut se dispenser ici de penser à Kant qui, de même, faisait de l'étude de la loi intérieure et du regard donné à la voûte étoilée les deux grands attraits de la vie intellectuelle : lui aussi plaçait entre ces deux grandes joies certaines habitudes minutieuses et régulières, soit simplement pour se détendre l'esprit, soit pour se dispenser une fois pour toutes de réfléchir autrement à des choses qui n'en valaient pas la peine.

Mais ni ces agréables travaux ni ces hautes contem-

(i) II est permis de croire qu'on a, par la suite, attribué à saint Ignace (et il n'est pas le seul auquel le fait soit arrive') plus d'une page qu'il avait transcrite et hissée dans ses papiers. Il est par exemple, peu de personnes pour qui la belle prière qui ouvre

les Exercices :

Ame de Jésus, sanctifiez -moi, Corps de Jésus, sauvez-moi, Sang de Jésus, enivrez-moi,

ne soit de saint Ignace. — Or, les Jésuites nous apprennent (|u'elle était répandue depuis deux siècles parmi les fidèles de l'Espagne et qu'elle était inscrite avec une orthographe barbare sur une des plus belles portes de l'Alcazar de Séville.

plations ne pouvaient contenter ce jeune Espagnol dur à lui-même et auquel le mot d' « exalté » pouvait alors s'appliquer sans injustice. Dieu lui avait fait la grâce de le convertir et de le guérir; le moment était venu de faire pénitence et de fuir les occasions de retomber dans le péché. Une de ses premières pensées fut d'entrer tout de suite chez les Chartreux. Il voulait même s'y présenter sans révéler son nom : c'eût été une manière de consommer d'un seul coup son sacrifice. Mais rien ne semblait pouvoir lui suffire pour satisfaire ce que deux de ses disciples ont appelé sa généreuse indignation et même sa haine contre sa propre personne. Il chargea l'un de ses domestiques de lui procurer les règles des Chartreux, il les lut, et il en fut, dit- on, satisfait; mais il voulait d'abord aller à Jérusalem et s'imposer librement des pénitences plus rigoureuses que celles qu'avaient inventées les Chartreux.

On sait que c'est en Espagne que l'idée de la croisade avait le plus longtemps persisté. L'esprit de piété chevaleresque, surexcité par sept siècles de lutte contre les Maures, y avait conservé toute sa vigueur, dit un récent historien des papes, (i) « alors que déjà chez les autres nations de l'Europe il avait depuis longtemps fait place à des idées plus matérielles ou dégénéré en rivalités acharnées. » Il n'y avait pas bien longtemps qu'un pape d'origine espagnole, Alphonse Borgia, devenu Calixte III, avait réveillé l'ardeur de l'Europe (i455) pour sauver la Hongrie de l'invasion des Turcs. Il eût voulu faire plus; car il aspirait à reconquérir la ville sainte. II avait inauguré son pontificat par une sorte de serment solennel qui se ter-

^î) Pastor, Histoire des Papes ^ ëd. franc., II, Sai.

minait par ces mots : <c Si jamais je t'oublie, Jérusalem, puisse ma droite tomber dans Toubli ! Puisse ma langue se paralyser dans ma bouche, si je ne me souvenais plus de toi, Jérusalem, si lu n'étais pas le commencement de mon allégresse! »

Eh bien! en iSai, cet écho n'était pas tout à fait mort dans la patrie de Calixte III, et le jeune Ignace voulait lui aussi que Jérusalem fût le cotmmencement de son allégresse spirituelle. Il n'était plus question de guerre ni de conquête ; mais aller à Jérusalem pour s'y associer à la passion du Sauveur et aux douloureuses humiliations de son tombeau captif, n'était-ce pas pour les âmes pieuses une sorte de croisade? C'était par cette porte que notre converti voulait entrer dans le chemin du salut.

Il se prépara donc à partir. On s'était aperçu, ai-je dit, du changement survenu dans ses habitudes. On soupçonnait quelques projets de vie monastique ou de retraite mortifiée. Aussi, quand il annonça son prochain départ, son frère Martin de Loyola, qui occupait dans la famille la place du père défunt, le prit à part; il lui parla avec un curieux mélange de respect et d'autorité. Il lui rappela l'attente que ses talents, son courage et sa prudence avaient déjà excitée dans leur pays. » On comptait le voir étendre la gloire de leur maison. <c Je suis, disait-il, ton aîné par l'âge, mais ta réputation a devancé la mienne ; ne fais rien qui soit indigne de nos aïeux )> ; et par là sans aucun doute il entendait, non des actes déshonnêtes, mais une existence où le pénitent oublierait sa noblesse temporelle et son honneur guerrier.

Ignace répondit doucement, mais vaguement, qu'il n'oublierait ni ne compromettrait la renommée de la famille. Il prétexta d'une visite qu'il devait au duc de

Najera et partît accompagné de deux domestiques. Il se rendait a Montserrat.

Je ne m'attarderai pas à raconter longuement les épisodes connus de tous : la dispute avec le Maure et la veillée des armes.

Qui n'a lu le récit de cette rencontre du chevalier catholique et de l'Infidèle mal converti, tous deux à cheval, tous deux armés, tous deux discutant à l'envi sur la virginité de Marie? Le Maure voulait bien que celle-ci eût enfanté le Christ étant vierge, mais il soutenait qu'ensuite elle avait vécu comme les autres femmes. Ignace, irrité de voir méconnaître la gloire de sa Dame, se demandait s'il n'était pas obligé de la venger. D'autre paçt il lui en coûtait de verser le sang. II se tira de diffîculté en lâchant la bride à sa mule et en se disant que si elle suivait le même chemin que le blasphémateur, il rejoindrait celui-ci et le tuerait, convaincu que le ciel lui aurait donné la une assez claire indication. Les biographes n'ont point manqué de faire remarquer que, selon toute apparence, la mule aurait dû suivre le grand chemin bien aplani qu'avait pris le Maure et qu'au contraire elle s'engagea seule dans un sentier montagneux. Ils en concluent qu'une intervention invisible a empêché là Ignace d'attenter sans droit k une vie humaine; mais il est permis de penser aussi, sans trop de subtilité, qu'en s'en remettant à sa monture dans de semblables conditions, le soldat de la veille avait plutôt prévu et incliné d'avance à accepter la solution sanglante.

Quoi qu'il en soit, la conclusion même de l'aventure avait dû lui démontrer que ses armes lui étaient désormais inutiles. Mais l'esprit chevaleresque qui persistait dans son imagination lui suggéra une substitution où l'ancien et le nouvel esprit se mêlaient encore, peut-on

dire, avant de se séparer pour toujours. Il allait commencer une vie de renoncement et de pénitence. Il était comme un débutant, il avait besoin de se préparer et d'être a armé ». Il entra donc dans la chapelle de la Vierge a Monlserrat — c'était la veille de l'Annonciation, donc en mars i522, — et il y consacra toute une nuit à faire sa « veillée d'armes » spirituelles. Ceux qui ont le mieux recueilli ses propres aveux disent positivement, d'après lui-même, qu'il s'inspira la des vieux usages de la chevalerie, mieux encore, qu'il agissait en souvenir des récits de Yjiiiiadis et d'autres écrits du même genre. Seulement ses « armes » n'étaient plus les mêmes. Il avait suspendu dans la chapelle son baudrier, sa dague et son épée. Quant ^ ses armes spirituelles, c'étaient des vêtements de pauvre, qu'il avait échangés contre les siens, une espèce de sac en toile grossière, des chaussures en sparterie, une corde pour ceinture, une gourde et une sorte de besace où il devait mettre, avec son pain, le livre qu'il avait emporté de Loyola — probablement celui qu'il avait composé de toutes sortes d'extraits d'ouvrages pieux.

Qu'était-ce alors que Montserrat? Un membre de la compagnie de Jésus en a fait une description toute charmante. On avait trouvé une statue de la Vierge qui opérait des miracles. « Peu à peu une église, ensuite un couvent de bénédictins s'étaient élevés autour de la statue. De plus on comptait jusqu'à treize ermitages dispersés dans les endroits les plus déserts... A la vie pieuse et austère des ermites s'y mêlait je ne sais quel parfum de poésie. Les héritiers des Antoine et des Paul avaient apprivoisé les oiseaux de la montagne; plus d'une fois, au printemps, les jeunes couvées venaient recevoir la nourriture et des caresses de la main des solitaires... De frais bosquets, sans cesse ravivés

par l'eau pure et limpide des cascades semblaient adoucir ce que Jes rochers arides et les sombres précipices pouvaient offrir de trop sévère et de trop sauvage. » Avec le temps, « le pèlerinage avait pris des proportions que Lourdes seule dépassera plus tard dans ces régions, et il avait exercé une influence considérable sur les destinées de la Catalogne et sur les mœurs de ses habitants. Au commencement du XVP siècle le monastère de Montserrat comptait cent quarante moines bénédictins. Il y avait des confesseurs de langues espagnole, française, italienne, allemande et flamande. Malgré les diflflcultés extrêmes des communications, le sanctuaire était visité chaque année par environ cent cinquante mille pèlerins, riches et pauvres, de toutes les nations, auxquels se mêlaient des rois et des princes. Un Père devait confesser, en une seule année, près de six mille Français ou Flamands : on avait dans le même laps de temps, donné l'hospitalité à sept mille sept cents prêtres ou religieux ; Charles V se rendit à Montserrat jusqu'à neuf fois. »

Mais qui ne sait que dans les milieux les plus divers chacun sent, pense, agit selon son idée dominante, quand toutefois il en a une? Il est certain qu'Ignace ne se laissa pas beaucoup distraire, soit par les charmes de cette nature, soit par l'agitation de ces pèlerinages multipliés. Il ne passa à Montserrat que très peu de temps, juste les trois jours qu'il lui fallait pour lire au bénédictin français Dom Chanones sa confession générale, qu'il avait écrite. De plus, il avait commencé ces austérités, ces flagellations répétées, qui s'ajoutaient à ce que sa nourriture et ses vêtements avaient de rude et de grossier. Mais ces pratiques avaient plutôt affermi que modifié la nature encore toute extérieure de son ascétisme. Il s'appliquait aux choses spirituelles

elles-mêmes, dit Polanco, avec une inspiration militaire [militari adhuc spiritii), il les voyait en chevalier, non en apôtre. « Il songeait moins, dit de son côté Gonzalès, a faire vraiment pénitence qu'à se montrer dévoué et généreux envers Dieu. Il ne pouvait entendre parler d'aucune austérité pratiquée par quelque saint, sans vouloir s'en infliger tout de suite à lui-même une semblable. Mais il ne savait alors rien des raisons intérieures de la pénitence, rien de la charité, de l'humilité, de la prudence. Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'il lui fallait faire de grandes actions, attendu que les saints en avaient fait de telles pour la gloire de Dieu. »

C'est dans ces dispositions qu'il quitta promptement le grand monastère et les belles solitudes deMontserrat pour se rendre à Barcelone ; car c'était là qu'il devait s'embarquer pour Jérusalem, mais il devait d'abord faire, tout à côté de Montserrat, h Manrèze, un séjour de près d'une année. Ces dix mois ont eu dans sa vie une importance telle qu'il est nécessaire de nous y arrêter avec lui.

Il avait laissé sa mule au couvent et, ne voulant plus s'appeler que « le pèlerin «, il partit, avec sa jambe droite encore souffrante, le bâton h la main, dans le costume que l'on a vu. C'est alors que le mendiant auquel il avait offert ses propres vêtements fut arrêté par un alguazil qui le soupçonnait d'avoir volé ces habits de grand seigneur. Sur les indications qu'il donna en prolestant de son innocence, on courut après Ignace pour lui demander des explications. Le pèlerin ne répondit que ce qui était strictement nécessaire pour justifier l'inculpé; et voyant avec chagrin que son premier acte de charité avait risqué de coûter la liberté a un malheureux, il ne put s'empêcher de gémir sur cette

difficulté de faire le bien. II répandit même quelques larmes, les premières, au dire de Polanco, qu'il versa depuis qu'il avait quitté la maison paternelle.

Ici se place la rencontre qu'il fit d'Agnès Pascual, la première de ces pieuses femmes qui devaient pressentir sa sainteté et l'aider à la conquérir. Le récit de Jean Pascual, fils d'Agnès, a été reproduit partout, et il le méritait, car il nous donne comme unportrait authentique. « Un samedi qu'elle (sa mère, veuve en secondes noces) revenait, accompagnée de deux jeunes gens et de trois femmes, d'un pèlerinage à Notre-Dame de Montserrat, unpauvre homme les aborda, vêtu delà tête aux pieds d'une grossière robe de serge, comme un pèlerin. Il était de taille médiocre, mais d'un visage blanc et rosé (i), d'une physionomie pleine de bonté et de gravité, et d'un regard tellement modeste qu'il osait à peine lever les yeux. Il allait, très fatigué, boitant de lajambe droite. Il vint au devant de ma mère, près de la chapelle des apôtres, et lui demanda s'il y aurait dans les environs un hôpital où il pourrait se retirer. A l'aspect de sa figure douce et distinguée {Jionoratum ethonuni)y de son front légèrement chauve, elle se sentît toute émue de sentiments de dévotion et de piété. » — Elle lui offrit de monter sur son âne : il refusa obstinément. Arrivée h Manrèze, la charitable dame lui envoya une partie du souper préparé pour elle.

Le voilà donc logé a l'hôpital de Sainte-Lucie, y soignant les malades, y vivant d'aumônes, s'infligeant les macérations les plus dures, passant sept heures de suite à genoux, en prières, dormant à peine, ne mangeant

(i) D'après Ribadeneira ^ il portait une longue chevehire blonde.

guère plus, s'exerçanl, comme la plupart des saints dans cette période de leur vie, à faire et à souffrir ce à quoi sa nature pouvait le plus répugner, affichant la malpropreté, laissant croître en désordre ses cheveux, sa barbe et ses ongles, se mêlant de préférence aux pauvres et aux infirmes et ne recueillant de tous que des sarcasmes. Chaque jour, il lisait la passion du Christ; mais il la lisait un peu comme il aurait lu un récit de bataille, pour exaspérer la violence de son courage. Sa santé s'aflFaiblit et, conséquence inévitable qu'il devait s'efforcer plus tard de conjurej chez tous les siens, des troubles divers envahirent son âme.

Ce furent d'abord des tentations, peu graves, en somme, dont il triompha sans trop de peine. Ainsi, un jour, il se demandait involontairement s'il pourrait supporter longtemps pareil genre de vie et le continuer, par exemple, jusqu'à soixante et soixante-dix ans. Mais aussitôt il se répliquait à lui-même. « Que parles-tu de soixante-dix années? Es-tu seulement sûr d'en vivre deux? »

Mais après les tentations qui assaillent les natures vigoureuses étaient venus les scrupules qui sont plutôt le lot des imaginations surmenées. Il se demandait à chaque instant si ses confessions avaient été complètes ; et, ramené toujours ^ers lui-même par cette incertitude maladive, étonné de ces sécheresses et de ces lassitudes qui avaient succédé tout à coup en lui aux élans passionnés de la piété, il fut pris du dégoût de la vie. Bientôt même ce dégoût prit la forme d'une tentation infiniment plus grave que les autres. Il avait quitté l'hôpital pour accepter l'hospitalité dans un couvent de dominicains. La, priant devant une grande ouverture béante, il avait été pris comme d'un vertige a la fois moral et physique qui le poussait a se précipiter dans

le vide, avec l'idée d'y trouver la fin de ses tourments Il s'arrêta, il est vrai, sur cette terrible pente, en s'écriant : « Non, Seigneur, jamais je ne vous offenserai ! » Mais il recourut à un remède qui était peut-être pire que le mal; il voulut faire, pour ainsi dire, violence à Dieu à l'exemple de certains saints qui, avait-il lu, avaient jeûné jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu la grâce qu'ils demandaient. Il résolut de s'abstenir de boire et de manger tant que la paix ne lui serait pas rendue. II alla ainsi, deux, trois, et jusqu'à sept jours entiers sans rien prendre et sans rien retrancher ni de ses occupations ni de ses pénitences. Cependant ses forces demeuraient intactes et il ne se sentait point débilité. Ce qui mit fin à cette expérience dangereuse, ce fut simplement l'ordre exprès de son confesseur qui le menaça, s'il continuait, de lui refuser l'absolution : il lui conseilla aussi d'apporter dans ses confessions plus de simplicité. Deux ou trois jours après , malgré un retour offensif du mal, le pénitent se voyait guéri. Sa vie passée était oubliée! Il se sentait, nous dit Gonzalès, comme sortant d'un long rêve et comme entrant dans une existence nouvelle. De cette épreuve, où il avait failli sombrer, il garda toute sa vie une aptitude particulière à dissiper les scrupules des autres.

Après cet apaisement définitif son être fut comme soulevé par un élan libre de toute entrave factice. Il était à l'un de ces moments où les esprits réfléchis, à plus forte raison les grandes âmes, rejetant tout ce qui est artificiel et convenu, prétexte à illusion ou » tromperie volontaire, voient mieux qu'ils ne les apercevront jamais, les uns le danger, les autres le salut et le devoir. Les complications, les agitations, les faux espoirs de la vie feront le plus souvent taire la voix vé-

ridîqueou en détourneront les avertissements : cejour- Ik ils l'avaient entendue clairement, et ils s'en souviendront quelquefois, soit pour se reprocher de l'avoir méconnue, soit pour se féliciter de l'avoir comprise et obéie.

Il y eut de cela chez Ignace ; mais il y eut sans aucun doute quelque chose de plus; car c'est alors qu'il eut ces célèbres visions où il reçut, nous a-t-on dit, plus de lumières que dans toutes les autres visions et toutes les autres études de sa vie réunies ensemble.

Je dis : ces visions ; car en lisant de près Polanco et Gonzalès, on voit qu'il en eut en effet plusieurs oii il croyait contempler, soit l'humanité du Sauveur, soit la Vierge Marie, soit la Sainte Trinité, soit d'autres mystères sur lesquels il s'appliquait alors à méditer, sans doute avec plus d'imagination que de réflexion et surtout que de science.

Le lieu où il obtint celles de ces faveurs qui lui laissèrent les souvenirs les plus précieux a pu être exactement déterminé. C'était à environ mille pas de la ville de Manrèze, sur un chemin creusé dans le rocher qui surplombait la rivière, le Cardone, et dominait les pittoresques collines des environs : on avait surnommé l'endroit le balcon de saint Paul (i). Eut-il là des visions véritables, objectives, et pouvant être qualifiées d'hallucinatoires? Pour deux ou trois cas les expressions employées dans les récits peuvent sembler douteuses. A tout le moins est-il sûr que son imagination et sa raison étaient parfaitement d'accord et que c'était celleci qui commandait. Ce qu'il percevait intérieurement

(i) A cause d'une église et d'un prieuré du même nom qui se fi'ouvaient à l'extre'mité du chemin. Le prieuré existe encore. Le chemin d'aujourd'hui est pins bas^ il a été conquis sur le lit du cours d'eau.

de la Sainte Trinité, une forme visible le lui rendait en dehors de lui; mais que la principale de ces visions fût (comme s'exprimera plus tard sainte Thérèse) une vision intellectuelle, il n'y a pas a en douter. Le témoignage de son secrétaire est formel. « La, dit-il, les yeux de son esprit furent ouverts et illuminés; non pas qu'il vît quelque forme ou quelque image tombant sous les sens, mais il comprenait alors merveilleusement un grand nombre de choses touchant soit aux mystères de la foi, soit h la science (i), et il les voyait si clairement qu'il lui semblait que les réalités elles-mêmes fussent devant lui, éclairées d'une lumière nouvelle. Après être resté longtemps fixé sur ce spectacle intérieur, il s'agenouilla devant une croix qui était voisine, et il remercia Dieu d'un si grand bienfait. »

Quelques historiens du saint ont paru croire qu'il fut dès lors muni, par une action surnaturelle, de toutes les connaissances et de toutes les forces destinées à alimenter sa vie et son œuvre. C'est là simplifier singulièrement la tâche, toujours si pénible, de ces héros. Ecoutons ce que saint Ignace dit lui-même en un passage des Exercices qui est ici bien à sa place : « Quand l'âme a reçu la consolation de Dieu même, il y a toujours pour elle un second temps auquel il faut qu'elle fasse grande attention; car quoique toute brûlante encore et sentant la faveur divine, cependant, de son propre raisonnement, par suite de ses habitudes, en conséquence de ses conceptions et de ses jugements, elle forme, soit sous l'empire du bon, soit sous celui du mauvais esprit, des résolutions et des décisions qui,

(i) Ribadeneira dit « scientiaruin cognitioncm ». Gonzalès litterarum peritiam ». La science naturelle n'étant guère alors que du raisonnement déductif et de la philosophie spe'culative, les deux au fond sont d'accord.

elles, ne viennent pas de Dieu. » — C'est ce « second temps » que nous devons maintenant étudier.

De retour dans sa solitude, il était encore sous l'impression confuse de ces grandes images, et son esprit s'attachait à en garder Tintelligence. Lui qui ne savait que lire et écrire se mit à composer sur le mystère de la Sainte Trinité un opuscule de quatre-vingts pages (qui n'a d'ailleurs pas été conservé) ,-

Une telle tension d'esprit ne pouvait se prolonger sans ébranler un système nerveux déjà fatigué. Ce n'est pas qu'il faille attacher trop d'importance à ce phénomène plusieurs fois renouvelé d'une image lumineuse d'où émergeait tout à coup devant lui la figure d'un serpent. Il réussissait assez vite à dissiper la vision, et il ne semble pas que les « obsessions sataniques » aient jamais exercé beaucoup d'influence sur le cours de ses pensées. Mais quelque temps après la grande scène intérieure que nous venons de rapporter, il eut ce que ses premiers historiens appellent un ravissement [raptiis). 11 resta huit jours entiers en léthargie», le corps insensible et comme mort; à peine un léger battement du cœur indiquait-il que la vie persistait. Quand il revint à lui-même, il poussa ce simple cri : « Ah ! Jésus ! » mais ne s'entretint avec personne de ce qui avait pu se passer alors dans son être.

Les épreuves physiques n'étaient point finies. Trois fois il reprit ses grandes austérités de néophyte espagnol; trois fois il retomba gravement malade : il était atteint déjà de cette maladie d'estomac qui devait le tourmenter toute sa vie. Comme il était fort connu dans Manrèze et qu'une certaine curiosité, mêlée d'admiration chez les uns, de mépris chez les autres, s'attachait à toutes ses démarches, il divisa, pour ainsi dire, la ville en deux camps. Des femmes pieuses, parmi celles

qui l'avaient le plus remarqué, allèrent Je soigner à l'hôpital; puis, les magistrats de la cité s'intéressèrent à lui et le firent transporter chez un bourgeois qui fut heureux de l'accueillir, malgré les sarcasmes de ceux qui s'irritaient de ces manifestations et les tournaient en ridicule.

Quant à lui, de nouvelles tentations l'éprouvèrent : elles n'avaient rien cette fois que de bien connu des âmes contemplatives et de celles môme qui s'examinent fréquemment avec attention. Il se croyait juste, et puis il se reprochait cet excès de confiance et s'accusait de ne pas assez répondre à la grâce divine. Ces scrupules s'apaisèrent comme les précédents. De cette espèce de contact avec la mort, de cet avant-goût qu'il en avait pris il garda une disposition assez rare, au moins dans le commun des hommes : il ne pouvait plus penser à la mort sans tressaillir de joie et sans être ému délicieusement jusqu'aux larmes. Ce n'était plus — est-il besoin de le dire? — ce sombre dégoût de l'existence qui l'avait un instant si déprimé; c'était l'amour de la vie libérée et dilatée au sein de la bonté parfaite. Ce sentiment resta si vif et si tenace que souvent il avait besoin de détourner son esprit de celte pensée (c de peur d'y trouver trop de consolation ».

Il s'était écoulé de un an et demi à deux ans, dont dix mois au moins passés à Manrèze, depuis que sa blessure l'avait subitement arrêté dans sa vie du siècle. Ce temps avait été rempli de bien des essais, nous pouvons dire aussi de bien des excès spirituels. Supposons un instant que sa vie se fût arrêtée là et que néanmoins sa réputation, due à ses austérités et h sa piété autant qu'à ses origines^ eût survécu, plus d'un critique ou d'un soi-disant historien des choses religieuses eût pu se servir de lui pour disserter sur les

maladies des mystiques ou sur la névrose des saints. Mais, grâce a Dieu, le pèlerin de Montserrat qui en était encore à l'apprentissage pénible de la sainteté, devait en apprendre, à la sueur de son front, les véritables caractères. Déjà, de ce déploiement tout extérieur d'héroïsme et d'imprudence il s'était tourné vers la vie de l'âme. Là il avait traversé la voie des scrupules et de la crainte pour faire ses premiers pas dans celle de la confiance et de l'amour. Puis, du sentiment de ces consolations intérieures il avait tiré cette idée, qu'il pouvait se servir de son expérience pour le bien des autres âmes : il se disait qu'en inspirant de la piété à son prochain il verrait sans aucun doute augmenter aussi la sienne. Mais alors il lui fallait changer son genre de vie : les maladies qu'il venait de traverser lui en faisaient d'ailleurs sentir la nécessité. Aussi, avant la fin de son séjour a Manrèze, avait-il modifié sa tenue et son régime. Il avait coupé ses ongles et ses cheveux, revêtu des vêtements moins rudimentaires, repris l'habitude de se couvrir la tête, diminué ses insomnies, ses abstinences et ses différentes austérités. Il ne dédaignait aucune occasion de s'instruire et d'instruire ensuite les autres du peu qu'il avait appris. Il acceptait peu à peu la société des personnes du monde, ne refusant pas de manger à la table de ceux qui l'invitaient. A la vérité, s'il essayait de préparer ce qu'il voulait dire, la chose, affirme Polanco, ne lui réussissait pas bien. Mais s'il parlait sans préparation en prenant texte des paroles prononcées par quelque convive, il était éloquent. Seulement, ajoute son disciple, comme on voyait qu'alors il cessait de prendre part au repas, ses hôtes évitaient de lui poser des questions, car ils voulaient le forcer à manger comme eux.

Il avait eu des visions qui, de quelque nature qu'elles

fussent exactement, luî avaient laissé dans Tâme une foi et une paix profondes. Il ne voulut pas plus se contenter de ce genre de lumières que s'en tenir a la simple mortification. Continuer à mettre par écrit ce que ses lectures pieuses, les conseils de ses confesseurs, ses propres méditations lui révélaient, ce n'était même pas assez. 11 comprit que pour agir sur les autres et travailler utilement au bien de leurs âmes, il lui fallait véritablement savoir, savoir selon la nature et selon la société. On a écrit plus d'une fois que c'était seulement h son retour de Jérusalem qu'il avait résolu de s'instruire. Polanco constate cette opinion, mais il la réfute expressément. S'il dut attendre son retour de Palestine pour commencer un cours d'études méthodiques, sa résolution n'en fut pas moins arrêtée k la fin de son séjour de Manrèze, alors qu'il allait se rendre à Barcelone. Sans même différer davantage pour un commencement d'exécution, il se mit à apprendre la grammaire.

Tout cela cependant ne donne encore qu'une idée bien imparfaite de la vigueur avec laquelle il construisait les fondements de sa vie nouvelle. A travers ces épisodes, si importants et si liés qu'ils fussent, il poursuivait, dans une grotte de Manrèze, dans la « Santa Cueva » un travail bien autrement fécond, c'était la première rédaction des Exercices.

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