‹ St. Ignace de LoyolaChapitre 8 sur 17 · ALCALA, SALAMANQUE · texte numérisé non relu

ALCALA, SALAMANQUE

Le (( Pèlerin » (pour employer le nom qu'il se donnait si volontiers) arriva donc à Barcelone bien moins inexpérimenté dans les choses religieuses qu'il ne l'était à son départ de Loyola. Il n'y resta que vingt jours. Cependant, malgré la rapidité de ce passage, il put constater en lui plus d'un progrès. Les tentations s'éloignaient. Le discernement des esprits lui devenait de plus en plus facile. 11 eût voulu trouver des hommes capables de le porter encore plus avant, par leurs leçons, dans la perfection chrétienne. Là, pas plus qu'à Manrèze, dit Gonzalès, il ne rencontra ce qu'il cherchait.

En retour, il rencontra là aussi, sans les chercher, des femmes pieuses qui s'attachèrent à lui. Comme il mendiait son pain de porte en porte, il arriva qu'une dame noble devina en lui le gentilhomme, à sa belle mine et à la blancheur de ses mains. Cette vue lui rappela un enfant qui l'avait quittée pour courir on ne sait quelles aventures : elle se mit alors à injurier Ignace avec une sorte de fureur. Puis, touchée de ses répon-

(i) On ne sait si ce n'est pas cette même femme qui lui dit :

ses humbles et dignes, elle lui demanda pardon de sa colère, lui fit Tanmône, et conçut pour lui tant d'estime que lorsqu'il revint de Jérusalem, elle aimait à lui demander des conseils.

Il inspira plus d'affection encore à Elisabeth Roser, dont le nom reviendra désormais plus d'une fois dans le cours de ce récit. Il est vrai qu'elle le vit un jour à l'église, sur les marches de l'autel, la tête entourée d'une auréole. Aussi avait-elle été heureuse de l'amener dans la maison de son mari, comme un gage de bonheur pour elle et les siens. — N'oublions pas enfin cette fen^me dont le nom est resté inconnu, mais dont la réputation de sainteté et d'intelligence était, dit-on, si grande que Ferdinand l^^, roi de Castille et d'Aragon, la consultait sur les affaires de sa conscience. Déjà Ignace lui avait parlé à Manrèze, et c'est là qu'elle lui avait dit cette parole dont il se souvint toujours : « Oh! si Notre-Seigneur pouvait vous apparaître! » Avec sa mémoire pleine de légendes et son imagination encore avide de merveilles sensibles, il avait pris le mot au pied de la lettre.

Mais il n'était à Barcelone qu'en attendant son départ pour l'Italie. De divers côtés on lui offrait des facilités pour le voyage, on voulait lui faire accepter de l'argent, des compagnons de route. Comme il s'était promis de ne plus vivre que d'aumônes, au jour le jour, et que sa dévotion était encore de celles que nous appellerions aujourd'hui très formaliste, il se faisait scrupule de ne pas mendier sur le vaisseau même. Sur les ordres du capitaine et d'après l'avis de son confesseur, il se décida pourtant à faire une provision de bis-

« Ah! vous voulez aller à Rome! Bien d'autres y ont été qui n'en sont pas revenus meilleurs. »

cuit; maïs il ne voulut garder rien de plus et jeta sur le port le peu de monnaie qui lui restait. Il partit ainsi, ne sachant ni le latin, ni Titalien, et sans pouvoir compter sur le secours de personne. Belle imprudence qu'il recommandait plus tard aux siens de ne pas imiter; car il voulait qu'ils eussent toujours avec eux quelque argent de réserve pour le cas où la charité d'autrui ne leur suffirait pas.

De deux bateaux qui devaient partir, il avait choisi le plus petit, bien que l'autre portât un évêque, parent d'Elisabeth Roser. L'histoire n'a pu omettre de remarquer que ce navire, dont l'humilité du pèlerin n'avait pas voulu, sombra en mer. Quant à Ignace, il arriva d'abord à Gaëte, puis entra dans Rome le jour des Rameaux de iSaS.

La ville était désolée par la peste, et le pauvre voyageur y entrait fort épuisé, en grand péril de contracter le mal régnant. Il n'y fit pas long séjour : mais il put y recevoir la bénédiction du Pape qui était alors Adrien II. Ceux qui apprirent de lui le but final de son voyage essayèrent de l'en détourner. On lui parla de la guerre avec Soliman qui venait de prendre l'île de Rhodes et qui occupait les mers du Levant avec ses flottes. On lui remit cependant pour sa route sept ou huit écus d'or qu'il n'accepta qu'a regret, presque avec remords. Il ne tarda pas à les distribuer à son tour à quelques pauvres; puis, à travers mille difficultés, repoussé partout comme un pestiféré h cause de sa maigreur et de sa pâleur, abandonné sur les chemins par des compagnons qui n'avaient point de peine à marcher plus vite que lui, il parvint enfin à Venise. Une vision du Christ, dans une nuit passée en plein air, l'avait réconforté.

Il y arriva, comme on peut le croire, sans aucune

espèce de ressources; aussi coucha-t-il d'abord sous les arcades des Procuraties à la place Saint-Marc. C'est là que le sénateur Marc-Antoine Trevisano, homme habitué à recevoir les pauvres et à les soigner dans son propre palais, vint le recueillir. Mais Ignace ne voulut pas jouir longtemps d'une si belle hospitalité : il préféra celle d'un marchand de la Biscaye qui d'ailleurs lui fit obtenir du Doge le passage gratuit sur un navire partant pour l'ile de Chypre.

Il s'embarqua donc à Venise, le i4 juillet i523, dans des conditions pires encore qu'à Barcelone, car un médecin avait déclaré qu'il mourrait certainement en mer. Après une traversée pleine d'aventures et de périls, périls des flots, périls des marins grossiers qui voulaient lui faire expier ses prédications importunes, il entra dans Jérusalem le i4 septembre. En entrant processionnellement dans la ville sous la conduite de moines franciscains, lui et ses compagnons furent pris d'une^ sorte d'hilarité involontaire et nerveuse, contrecoup de l'émotion profonde que le contact du sol sacré faisait éprouver a leur foi.

Le projet qui l'avait tant obsédé, qui lui avait fait traverser avec impassibilité tant d'épreuves diverses, allait-il donc se réaliser? Mais d'abord savons-nous bien quel il était? Son obstination k aller seul, sans préparation, sans compagnons, sans ressources, est bien de nature à prouver qu'il n'était conduit que par des vues intérieures et ne tendait qu'à la sanctification de son âme. Il est certain qu'il eut la pensée de rester à Jérusalem et qu'il avait à part lui un projet vague dont il n'osait guère s'ouvrir à personne : c'était de fonder là une société qui chercherait les moyens de convertir les musulmans : si on ne réussissait pas, à tout le moins serait-il bon de souffrir pour le Sauveur là où il avait

58 SAIiST IGNACE.

lui-même subi sa passion. Il en loucha quelques mots à un gardien pour lequel il avait une lettre de recommandation : le gardien Tencouragea aussi peu que possible et lui dit d'attendre le retour du Provincial. L'accueil de celui-ci fut ce qu'il devait être. Le franciscain, trop au courant des dangers qu'un zèle intempestif devait faire courir à tous les chrétiens de Palestine, enjoignit à l'imprudent rêveur de quitter la terre sainte au plus vite. Il le menaça même, s'il résistait, d'user envers lui d'un droit d'excommunication qu'il tenait du souverain Pontife. Il fallait obéir. Le pieux pèlerin put toutefois gravir la montagne des Oliviers et baiser sur la pierre la trace qu'y avaient laissée les pieds du Sauveur au jour de son ascension. Il réussit même a y aller deux fois ; car après une première visite, il se reprochait de ne pas avoir assez bien remarqué la place du pied droit et celle du pied gauche. L'auteur des Exercices tenait, on le voit, à pratiquer bien scrupuleusement sa méthode de la « constitution du lieu ». Pour mener à bien sa double visite, avec la permission ou la tolérance des gardes, il avait, a défaut d'argent qu'il n'avait pas, sacrifié les deux seuls objets qui lui restassent, le canif avec lequel il taillait sa plume, puis une petite paire de ciseaux. Résigné aux indications de la Providence, consolé par l'image du Christ qu'il voyait, dit-on, flotter devant lui dans les airs, emportant les souvenirs de six semaines bénies, il alla demander son retour par charité. Avec beaucoup de^ railleries (car on disait que s'il était un saint, comme les gens lui en faisaient la réputation, il n'avait qu'à marcher sur la mer) les capitaines de deux navires bien construits le repoussèrent : il ne trouva place que dans un troisième de petite dimension et faisant eau. Pour la seconde fois il porta bonheur à la nef

qui le portait. Il arriva avec elle au milieu de janvier i524 • les deux autres vaisseaux s'étaient perdus.

Pour rentrer en Espagne, la route lui fut encore longue et pénible. De Venise a Gênes il eut à traverser successivement les armées des Impériaux et celles des Français. Les premiers le maltraitèrent fort, car un de leurs officiers, qui l'avait pris d'abord pour un espion, ne vit plus en lui qu'un pauvre fou incapable de répon- , dre, et il laissa ses soldats le chasser à coups de poing et à coups de pied. Un peu plus tard les Français l'arrêtèrent aussi pour l'examiner, mais le traitèrent avec bienveillance et lui laissèrent continuer sa route. A Gènes enfin il trouva un capitaine espagnol qui le reconnut et l'emmena à Barcelone. Il y arriva a la fin de février ou au commencement de mars i524.

Jérusalem n'avait. pas voulu de lui. Force était bien de prendre un parti. Entrerait-il dans un ordre, et dans lequel? Il inclinait à en choisir un où la discipline fût en décadence et eût besoin d'être relevée : ce serait une occasion de souffrance et de mérite. Il voulut prendre conseil à Manrèze d'un cistercien qu'il y avait connu ; mais ce religieux était mort. Ignace revint à Barcelone, et se décidant h garder provisoirement sa liberté, il chercha les moyens de faire des études régulières et complètes. Ces moyens, deux personnes les lui fournirent; un professeur nommé Ardebalo, qui l'instruisit gratuitement, et une femme déjà connue de nous, Agnès Pascual, qui pourvut h sa subsistance.

Pour un gentilhomme de la veille qui n'avait jamais étudié que pour savoir lire et écrire et qui avait trente ans, sinon plus, ce n'était point une chose aisée que de

se mettre a apprendre le latin. Jamais d'ailleurs, nous le savons, il ne parvint à être un grand lettré : son langage précis et imagé resta toujours peu correct. Il ren-. contrait encore un obstacle difficile à surmonter dans ses habitudes de contemplation et dans son goût pour les images surnaturelles. Plus il s'efforçait péniblement de s'appliquer à sa grammaire, plus il se sentait appelé et entraîné à l'action tout intuitive dont il avait senti les douceurs. Il y réfléchit, et il se dit que sans aucun doute c'était l'ennemi qui lui tendait un piège pour l'arrêter dans ses desseins en le détournant d'un travail nécessaire. Un jour donc il pria son professeur de l'accompagner dans une église, et là, il le <;onjura de le guérir de sa négligence en le traitant, au besoin, comme un petit écolier ; en retour, il s'engageait lui-même, par un véritable vœu, à redoubler d'attention. Pour être plus certain d'y réussir, il modifia encore un peu plus son genre de vie. Sans doute il ne cessa pas complètement de travailler au bien des âmes, de donner les exercices spirituels. Il s'attira même mille injures et des coups qui faillirent lui coûter la vie, soit en confirmant dans leur piété des dames de plus haut rang, comme dona Stefana de Requesens, dona Elisabeth de Badajoz, dona Guyomar Gralla, dona Elisabeth Josa, soit en aidant k la réforme d'un Couvent de dominicaines avec plus de succès que n'eussent voulu les beaux jeunes gens de Barcelone. Mais il diminua le temps de l'oraison comme il avait adouci ses austérités. Aussi fit-il bientôt des progrès rapides et put-il étendre ses lectures.

C'est alors qu'il eut à comparer entre eux deux ouvrages bien différents, V Imitation de Jésus-Christ et le Che{>cilier chrétien (T Erasme. Il conçut pour ce dernier livre et pour le genre de littérature auquel il appartenait une antipathie qui ne fit que s'accroître dans la suite;

non pas qu'il fût insensible à la grâce du style de l'auteur (car il en fit, dit-on, des extraits pour s'initier davantage aux finesses de la langue latine); non pas non plus qu'il découvrît des propositions hétérodoxes ; mais la teinte sous laquelle l'auteur présentait ses idées et les choses dont il parlait paraissait a Ignace tout a fait propres à éteindre peu à peu dans les âmes la ferveur surnaturelle de la piété.

Quanta Vlmitation^ elle le transporta, et ce fut désormais un de ses livres préférés. Mais cette lecture ne l'empêcha pas de vouloir ajouter a sa vie intérieure des projets d'une existence plus active et plus apostolique. Jusque-là, sa piété si démonstrative, ses allures si mystiques et les récits merveilleux (sans aucun doute exagérés) par lesquels se traduisait l'admiration qu'il inspirait aux âmes simples, avaient surtout frappé l'imagination des femmes espagnoles. Désormais il lui fallait s'adjoindre des compagnons, et il lui était devenu possible d'y réussir. Il en trouva trois, dont la réunion temporaire constitue son premier essai de groupement et de propagande sérieuse. C'étaient Calisto, qui avait fait sous sa direction les exercices spirituels et qui plus tard s'enrichit aux Indes ; Artiaga , qui fut aussi aux Indes, mais y mourut évêque ; enfin Diego de Cazérès, jeune seigneur au service du vice-roi de Catalogne.

Cette première société, qui devait se dissoudre quelques années plus tard, accompagna cependant Ignace quand il se rendit à l'Université d'Alcala. Ardebalo lui avait déclaré qu'il savait assez de latin pour suivre des études supérieures. Mais l'élève avait tenu à subir un examen dans les formes. Un théologien distingué confirma l'opinion d' Ardebalo. Dès lors l'élève rassuré partit avec ses amis pour la nouvelle résidence.

L'Université d'Alcala avait été récemment fondée par le cardinal Ximénès, et elle l'avait été plus particulièrement en vue des jeunes morisques ou musulmans convertis. Ignace ne pouvait pénétrer dans un tel milieu sans se trouver bien, vite en conflit avec ce que FEglise de sa patrie avait alors d'étroit, de dur et de mesquin. Les événements temporels touchaient si faiblement le fond de son âme, les changements politiques que purent subir sous ses yeux l'Espagne et l'Europe eurent en réalité si peu d'action sur le cours de ses pensées, que nous n'avons pas, je le crois, à nous en préoccuper beaucoup nous-mêmes pour comprendre la suite de sa vie. Est-il besoin de dire que nous ne saurions nous désintéresser à ce point des crises religieuses de son époque ?

Or, au moment où Ignace entrait dans la vie spirituelle, deux fléaux, qu'on peut être à bon droit surpris de trouver réunis, sévissaient sur l'Espagne! C'était d'un côté la licence des mœurs à laquelle on se laissait aller dans tous les rangs du clergé, depuis les plus bas jusqu'aux plus hauts; d'un autre côté, c'était, d'un seul mot, l'Inquisition. — J'ai dit : l'Inquisition. Il importe cependant de rappeler qu'il y en eut plus d'une. C'est parce qu'on l'oublie qu'on donne encore trop de crédit à ces accusations banales qui mettent au compte du catholicisme toutes les cruautés et toutes les insanités de la dernière inquisition.

La première avait été l'inquisition épiscopale ou tout simplement la charge donnée aux évêques de rechercher ce qui pouvait altérer la foi de leurs diocèses en y défigurant la tradition. La seconde fut l'inquisition

dominicaine, c'est-à-dire la création d*un tribunal spécial connaisssant d'une hérésie spéciale. L'ordre de Saint- Dominique avait été choisi, comme chacun sait,- pour dénoncer les hérésies tant sociales que religieuses des Albigeois. Un bref d'Innocent IV, en 1248, étendit à l'Espagne tout entière la juridiction des fils de saint Dominique. De cette institution, il n'y a rien à dire ici qui touche à la vie d'Ignace. Il en est tout autrement de la troisième inquisition ou inquisition politique établie en 1478 : c'est cette dernière qui opérait au temps de notre héros.

Elle était politique par la façon dont elle était composée et elle l'était encore par les fins qu'elle poursuivait. Dans les divers statuts qui lui furent successivement donnés (notamment en i484) il n'est partout question que de Leurs Altesses, des Sérénissimes souverains, nulle part des autorités religieuses, ni des volontés de l'Église proprement dite (i). La papauté trouva toujours qu'il y avait là un empiétement du pouvoir civil et elle s'efforça de le limiter le plus qu'elle put. Mais de son côté la royauté se servait de ce tribunal pour limiter à son profit les privilèges du clergé autant "que ceux de la noblesse. Elle s'en servit ensuite et surtout contre les deux groupes de population qui lui causaient tant d'inquiétudes, les maures et les juifs.

Ici la politique et la religion se mêlaient étroitement;

et l'on comprend que l'inquisition pût se rendre parfois

' populaire auprès de ceux qui voyaient dans les infidèles

des ennemis tout aussi redoutables pour l'intégrité de

l'Espagne que pour l'unité de la foi catholique.

Pour échapper à la mort, juifs et musulmans avaient eu à opter entre le baptême ou l'exil. Beaucoup avaient

(i) Voir Hëfelë, le Cardinal Ximénès, ëdit. fraoc, Paris, 1862.

accepté le baptême, mais avaient gardé en secret leur religion et avaient même fait des prosélytes : ils en avaient gagné jusque dans les rangs du clergé. En 1498, Pierre Arando, évêque de Calahorra, fut déposé par le saint Siège comme convaincu d'accointances avec le judaïsme : cent-un témoins avaient témoigné contre lui. Comme l'a dit un récent historien de Ferdinand et Isabelle (i), « le judaïsme fut la grande hérésie de FEspagne au seizième siècle. » Ceux qui ne pactisaient point avec les Juifs apportaient contre eux et contre leurs complices une passion dont Tardeur se réchauffait à la flamme du sentiment national non moins qu'à celle de la foi. « A la question juive le peuple apportait sa solution à sa façon sous la forpie de massacres périodiques. » L'inquisition donnait a cette haine la forme juridique et le prestige d'une double autorité.

Il serait cependant contraire à la vérité de dire que l'inquisition ne visait que les Juifs, bien que V Histoire générale que je viens de citer dise, en une phrase un peu inattendue : « Ce fut contre ce peuple apostat que fut établie l'Inquisition. » Elle fut établie aussi, tout le monde le sait, contre les Maures. Il le fallait pour donner satisfaction au sentiment populaire. En 1626, alors que saint Ignace arrivait à Alcala^ il y avait encore une sorte de croisade contre les Maures non convertis de Valence et d'Aragon. t< Valence, qui comptait plus de Maures que de chrétiens, vit ses campagnes ruinées et dépeuplées par cette fureur d'orthodoxie. »

Ce n'est pas tout, car des idées des Albigeois, issues elles-mêmes du gnosticisme et du manichéisme, il était resté dans la péninsule toute une queue de sectes anar-

(t) Voyez Histoire générale^ sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud, t. IV.

chistes. Du nombre était celle des illuminés (alumbrados). Nous allons voir dans un instant qu'on n'avait pas cessé de les poursuivre (i).

Enfin, l'inquisition ne se fit pas faute de rechercher tous les propos, toutes les opinions mêmes qui lui paraissaient hérétiques. Jamais, par exemple, le protestantisme n'a fait courir a l'Espagne aucun danger politique comparable à celui dont le menaçaient les musulmans. La nation cependant n'a pu le connaître sans le haïr et sans prendre contre lui, même de nos jours, de terribles précautions. On l'a observé encore, « c'est bîen de ses peuples de la péninsule que Charles V tenait l'intolérance franche et sincère, la haine impétueuse de l'hérésie. » Les intérêts de son vaste empire lui imposèrent en Allemagne des concessions et des compromis. Là où il pouvait agir en maître, dans les Pays-Bas, en Espagne, il se montra ce qu'il était, ardent à poursuivre l'hérétique et l'infidèle (2).

En s'associant à cette passion, les inquisiteurs es-

(i) Un livre récent prélentl que les Illuminées n'apparurent en Espagne qu'en 1575. C'est une assertion errone'e comme beaucoup d'autres. L'an 1675 est la date non de l'apparition, mais de la disparition momentanée de la secle. — Pierre Martyr^ d'Angliiera, en parlait déjà en iSog.

(2) Les Espagnols voyaient dans toutes les hérésies comme des suites d'une même révolte contre l'unité de leurs croyances. Un membre illustre de la famille de saint François Xavier, qui fut pour celui-ci un second père, Don Martin d'Azpilcuela, connu sous le nom de D. Navarro, écrivait en i5ii. « C'est pour moi un sujet de joie que d'être Navarrois et Basque. Jusqu'au jour présent, il ne se trouva pas un Navarrois qui ait abandonné la foi que leur prêcha saint Saturnin, le disciple de saint Pierre; pas un, malgré des offres séduisantes ou en prison ou dans les tourments, ne déserta l'Église catholique pour passer au\ impiétés des Juifs, des Turcs, des Luthe'nens. » Extrait de l'ouvrage du P. Cros Histoire de saint François Xavier^ t. I, p. 71.

pagnols auraient pu du moins la tempérer par un esprit mieux inspiré de celui de l'Evangile ; mais jetés souvent dansées fonctions par Tambition politique et sans aucune autre préparation qu'un entassement de formules scolastiques, ils y apportèrent la sottise étroite, méticuleuse, féroce de l'homme de métier qui veut voir à tout prix des infractions là où les autres n'en ont pas vu. Tout le système des dénonciations, des « questions », des incarcérations indéfinies était assurément terrible pour l'accusé : mais on n'était jeté dans cet engrenage que par le bon plaisir des (c qualificateurs. » Or, dit un historien (i), c'est par la folie des qualifications k outrance que l'inquisition a été le plus compromise, comme, par exemple, quand elle tenait en prison jusqu'à sa mort un professeur de rhétorique, père de douze enfants, pour avoir dit, en expliquant Pline à ses élèves, que Jésus avait été circoncis par sa mère et non par saint Siméon et pour avoir refusé de croire que onze mille vierges, embarquées sur un seul navire, avaient été massacrées : les mots « XI M virgines » signifiant, disaitil, onze martyres vierges et non onze mille vierges. »

Pendant qu'elle s'acharnait contre cesa délits», l'inquisition laissait pulluler des abus qui étaient la honte de l'Eglise d'Espagne. Au contact des musulmans et des juifs, les mœurs s'étaient fort relâchées dans tous les rangs de la société. On admettait ouvertement toutes sortes de désordres et leurs conséquences. Ainsi dans son long testament. Don Martin de Loyola, le frère d'Ignace , mêle à toutes ses recommandations pieuses l'énoncé très franc, sans marques de repentir et sans excuses, des mesures qu'il prend en faveur de deux enfants illégitimes. Lui du moins n'était qu'un

(i) Forneron^ Histoire de Philippe II,

laïque. Ce qu'il y avait de plus grave, c'est qu'on n'avait ridée de renoncer à aucun genre de dévergondage, parce qu'on entrait dans les ordres et qu'on allait vivre dans un couvent. Or, comme la qualité de clerc exemptait un homme de Timpôt, on se ruait sur la carrière ecclésiastique, et celle-ci se trouvait encombrée d'individus absolument indignes. Les historiens adirment qu'au temps de Philippe II, il y avait en Espagne 3 1 2,000 prêtres, 200,000 clercs ayant reçu les ordres mineurs et 400.000 religieux. Le quart de la population adulte était dans l'un ou l'autre clergé. Dans le seul évêché de Calahorra, patrie de saint Dominique, il y avait 17,000 clercs, la plupart inoccupés et « si dignes de correction que la charge d'alcade de la prison épiscopale valait 1 .5oo ducats. » L'élévation à des charges ecclésiastiques entraînant les plus graves responsabilités n'était nullement un signe qu'on les eût méritées par le savoir ou par les mœurs. On voyait le scandale d'un archevêché passant d'un père à son fils et réclamé par ce dernier comme un droit. Les décisions mêmes avec lesquelles luttaient les conciles nationaux (synode d'Âranda en 14/3, concile de Séville en i5i2), servent à nous faire mesurer l'étendue du mal par la nature des interdictions surprenantes qu'ils se croyaient obligés d'édicter. Que de fois ne voit-on pas des saints comme Ignace et encore après lui sainte Thérèse, s'apercevoir avec effroi, au cours de leur confession, qu'ils ont devant eux un prêtre indigne et que c'est à eux d'essayer la conversion de celui qui les écoute! Enfin cependant, avec l'aide de Ximénès, Ferdinand et Isabelle avaient obtenu quelques améliorations sérieuses. Il est vrai qu'Isabelle notamment se donnait la peine d'aller chercher, au fond des cloîtres, pour les élever aux dignités épiscopales, les religieux qui s'y appliquaient h expier,

par leurs pénitences cachées, les crimes trop éclatants des autres, et que, pour vaincre les scrupules de ces humbles, elle était oblig-ée d'invoquer les ordres du Pape.

Là sans doute est l'explication du contraste inouï (le mot n'a rien d'excessif) de ce que l'Eglise d'Espagne offre alors de licence païenne et d'effrayante austérité. Dans les temps qui précèdent la venue de saint Ignace, les beaux types ecclésiastiques de sa patrie sont justement remar(jués par la hauteur sévère et, en quelque sorte, tragique avec laquelle ils traversent ce monde de débauches. C'était, par exemple, celui qu'on appelait « l'incorruptible et l'infatigable », le cardinal Juan de Carvajal (i), l'ennemi des Hussites, et qui contribua au succès de la bataille livrée aux Turcs sous les murs de Belgrade en i456 ; homme dénué de tout orgueil et de toute ambition, quoique né diplomate, aussi réputé pour son esprit de stricte obéissance au devoir et pour ses mortifications, quelques soins qu'il prîtdeles cacher, que pour la noblesse et la gravité de son caractère. C'était encore celui qu'on a nommé le plus grand théologien, de son temps, celui qui fut, au concile de Baie, l'inébranlable défenseur des droits du saint siège, et qui, nommé cardinal , n'en suivit pas moins ponctuellement toutes les règles de son ordre : j'aurai achevé de le décrire en disant qu'il s'appelait Torquemada. Il fallait la venue d'Ignace pour tempérer les ardeurs impitoyables d'un tel zèle et pour faire qu'à côté d'un saint Jean de la Croix et d'un saint Pierre d'Alcantara il y eut une place large, une place amie, pour l'optimisme et la douce charité d'une sainte Thérèse.

(i) Promu Cardinal en 1446. Voyez Pastor, ouç. cité.

Revenons maintenant a notre pauvre étudiant. Il arrive à Âlcala (en i526) avec ses trois compagnons, auxquels s'était adjoint un jeune Français nommé Jean, page du vice-roi de Navarre. Ils avaient adopté tous les trois un vêtement qui, outre qu'il était fort misérable, avait le tort d'être uniforme et d'appeler ainsi l'atteotion sur eux. Cest principalement sur Ignace que les regards se portèrent : il fut poursuivi trois fois.

Une première fois on s'étonna que des femmes allassent le voir à l'hôpital et s'y entretinssent avec lui des choses spirituelles. C'était là en effet un monde qui le recherchait avec autant d'empressement qu'à Manrèze et qu'a Barcelone. Dans la prison où on l'enferma il fut visité par trois femmes, dont Eléonore Mascarenas, dame d'honneur de l'impératrice, gouvernante de Philippe II ; quand Ignace sera à Rome, elle lui écrira pour le consulter, car elle n'aura jamais cessé de le considérer comme un saint. En attendant, on crut que l'étudiant ainsi recherché et ses compagnons étaient de ceux qui prétendaient supprimer l'action du clergé, en élevant directement les âmes vers Dieu. En un mot on les prit pour des illuminés. Puis, comme on dut voir sans peine qu'il usait beaucoup du clergé, on abandonna cette incrimination pour en imaginer une autre. Lui-même dans une lettre ultérieure (i5 mars i545) à Jean III, roi de Portugal, explique ainsi cette persécution :

« Si Votre Altesse veut savoir pourquoi j'ai été l'objet de tant d'enquêtes et d'une pareille inquisition, je puis lui dire que ce n'est pas parce que l'on trouvait en moi quelque erreur des schisma tiques, des luthériens

ou des illuminés, car je n'eus jamais de rapports avec eux, mais parce qu'on trouvait étrange, surtout en Espagne, que, n'ayant jamais étudié, je prisse la liberté de parler longuement et de m'entretenir des choses spirituelles. )>

C'est en effet ce dernier griet qu'on soutiendra le plus énergiquement contre lui. Il avait été relâché une première fois, non sans avoir échangé avec son interrogateur ce petit dialogue : « Eh bien ! est-ce que cet examen si compliqué vous a fait découvrir en nous quelque chose de mauvais? — Rien du tout : car si on eût trouvé quelque chose, vous auriez été chassés et même brûlés. » — A quoi Ignace répliqua : « Mais vous, si vous tombiez dans Terreur, est-ce qu'on vous brûlerait aussi? » — « Assurément », fit l'autre, et il se retira.

Mais bientôt Ignace fut appréhendé une seconde fois : on ne pouvait pas supporter qu'il parlât des choses de la religion avant d'avoir terminé ses études; Calisto, son ami, qui était alors malade à Ségovie, accourut pour partager sa prison. Enfin on instruisit une troisième fois contre lui parce qu'on l'accusait d'avoir conseillé à deux dames veuves, la mère et la fille, un pèlerinage imprudent (dont il avait essayé, au con traire , de les détourner). Ces femmes étaient de celles qui sollicitaient ses avis et s'efforçaient de s'en inspirer, non sans y ajouter plus d'une exagération. II faut même avouer que l'autorité ecclésiastique n'était pas sans quelque excuse, s'il est vrai que lorsque le pieux et enthousiaste étudiant parlait de Dieu à ces femmes assemblées, plusieurs tombaient en faiblesse (i).

(i) Voir Serrano y Sanz^ San Ignacio de Loyola en Alcala de HenareSy brochure, Madrid, i8q5. On y trouve le procès-verbal authentique des enquêtes faites en i5a6 et iSa^ à Alcala sur notre saint.

PEIJ:RIN et ETUDIANT. 71

Quoi qu'il ea soit, cette dernière accusation tomba bien vite. Mais on profita de Toccasioii pour demander au prisonnier quelques explications sur sa dévotion du samedi, jour qu'il avait tout simplement consacré à la sainte Vierge. On crut lui tendre fort habilement un piège en l'interrogeant sur le sabbat et sur ce qu'il pouvait en penser. Genelli estime qu'on songeait, non pas au sabbat des Juifs, mais à celui des sorcières. Ce que nous avons vu du péril juif, tel que le redoutaient les Espagnols des XV° et XVr siècles ferait déjà pencher vers la première hypothèse, si d'ailleurs nous n'avions, depuis Genelli, le témoignage formel de Polanco. Certainement la question était puérile ; mais l'inquisition n'en était pas à compter les puérilités, et celle-ci était bien du genre de celles qui contribuaient tant à remplir les prisons d'alors.

A quoi toutes ces persécutions et ces quarante-deux journées d'emprisonnement aboutirent-elles? A peu de chose, si on fait abstraction des mérites que le saint gagna par sa patience et son humilité. On enjoignit au libéré et à ses compagnons de ne plus se faire remarquer par leur costume; sur quoi l'étudiant assez libre et assez hardi dans ses réponses, n'avait point manqué d'observer que si on voulait lui voir porter un autre habillement, on n'avait qu'à lui en donner un. Ce qui du reste fut fait. On ajouta que, sans avoir précisément trouvé rien à blâmer ni dans ses actes, ni dans ses écrits, on désirait qu'il se tût. « J'aime mieux, disait le personnage, vous voir éviter toute nouveauté. » — « Je n'aurais jamais cru, avait répondu simplement Ignace, que ce fût une nouveauté parmi les chrétiens de parler de Jésus-Christ. » On ne lui enjoignit pas moins de renoncer à toute assemblée publique et à tout discours avant d'avoir achevé ses quatre aur.

nées de philosophie, le tout sous peine d'être excommunié et banni du royaume.

Cette sentence n'était valable contre lui que dans le diocèse d'Avila. Aussi s'empressa- t-il de le quitter. Dans l'année qu'il y avait passée, il avait certes acquis de Texpérience ; il avait appris à connaître certains hommes ; mais il avait peu profité dans ses études proprement dites. Il les avait menées sans méthode, fréquentant <( à la fois tous les enseignements de l'Université : puis, les assiduités des personnes pieuses qui répondaient à son appel finissaient par lui prendre beaucoup de temps (ï). Il partit donc d'Alcala et se rendit à l'université de Salamanque où il espérait mieux réussir.

Là de nouvelles, mais identiques tribulations l'attendaient, et elles lui réservaient vingt-deux jours d'emprisonnement. Quel fut donc son crime? Il s'était permis de parler des péchés mortels et des péchés véniels sans attendre d'avoir fini ses études. C'est à ce sujet que l'inquisiteur voulut s'assurer, lui aussi, s'il n'avait pas affaire à l'un de ces illuminés qui s'en fiaient à un rapport immédiat et direct avec la divinité. Il lui posa donc ce dilemme, qui rappelle quelques-unes de ces questions captieuses où Jeanne d'Arc se voyait enlacer par ses juges et dont elle se dégageait si bien. — (( Vous parlez des vertus et des vices! Ces choses la, on les sait ou par l'étude ou par la révélation de l'Esprit-Saint. Or, vous êtes des ignorants. Quelles sont donc les révélations que vous avez eues? » A quoi l'étudiant répondait avec bon sens : « Mais apprenez-moi si ce que j'ai dit est vrai ou faux; faites-moi savoir si vous

(i) Il s'en souvînt^' et, dans ses Constitutions, il inséra que les dernières années^d'e'tudes seraient libérées de tout rapport avec le prochain.

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