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ET LA VOCATION

« Le temps des pères absolus est passé, écrivait naguère un spirituel sophiste, le temps des pères constitutionnels est venu. » Et il explique qu'un père « constitutionnel » est celui qui fait prévaloir son autorité par la persuasion, « avec le consentement de ceux qui se courbent sous son empire 1 ». Partout propagées par les lettrés qui sont les héritiers intellectuels de l'auteur du Contrat social, ces idées ont été un véritable encouragement au mal : elles ont peu à peu détruit chez nous l'autorité paternelle, l'éducation domestique, la tradition du foyer et l'esprit de famille. Aussi avons-nous besoin d'un effort pour retrouver, sous ces ruines d'hier, ce qui avait fait, pendant tant de siècles, la force de notre race, a Nos pères, dit fort bien le moraliste érudit qui a exhumé leur témoignage, ti rant de l'oubli une foule de documents originaux,

I. Ernest Legouvé, les Pères et les enfants au xix* siècle, p. 18).

nos pères n'étaient ni absolus, ni constitutionnels; ils étaient vraiment et simplement des hommes religieux, croyant qu'il n'est possible de triompher chez l'enfant du vice originel qu'à force de dévouement, suivant pour cela les maximes, les préceptes et la méthode de l'Evangile, et convaincus qu'une éducation bien faite est un chef-d'œuvre dans lequel Dieu doit intervenir. Voilà le fond de la tradition 1 . > Au xvn c siècle, cette tradition était vivante et robuste. La langue même l'atteste, car on disait couramment alors nourrir un enfant pour exprimer non seulement son alimentation corporelle, mais son éducation morale, et dans le vieux langage on recommande la bonne nourriture et instruction de la jeunesse : c'est là par excellence Y institution domestique.

Louis de la Salle, loin de se dérober à ce devoir, « forma sous ses yeux » son fils Jean-Baptiste. Tout enfant, celui-ci montra un goût très vif pour les belles cérémonies du culte, et la piété fut le premier trait de son caractère. Il se plaisait à reproduire, dans son petit oratoire, les offices et les chants qui l'avaient ému, et ce n'était pas pour lui un simple jeu, mais un exercice recueilli. Les pratiques pieuses étaient ainsi ses meilleures distractions ; aussi plus d'une fois il s'échappa de la maison, et c'est à l'Eglise qu'on le retrouvait, attentif et priant. Un jour, où une fête de famille avait réuni joyeusement un grand nombre de parents à l'Hôtel dé la Cloche, l'enfant, tout à coup attristé par ces

i. Charles de Ribbe, les Familles et la société en France avant la Révolution, t. I, p. 279.

divertissements, se réfugia près de sa vénérable aïeule, Perrette Lespagnoi, et, l'emmenant à l'écart, il la conjura de lui lire la Vie des Saints. Cette lecture habituelle tenait, on le sait, à côté de celle de l'Ancien et du Nouveau Testament, une grande place dans la vie morale de ce temps. Les glorieux exemples, les suaves souvenirs delà tradition chrétienne concouraient tous à l'éducation et à la bonne nourriture des enfants et entretenaient le feu sacré du bien au foyer domestique 4 .

Quand, avec une joie longtemps attendue, il eut été admis à participer aux cérémonies des saints autels, presque chaque matin il servait la messe ; et pendant les mois de vacances, à Brouillet, il se plaisait auprès de son aïeul, Jean Moè't, à réciter avec lui l'office du jour. Sous ces influences fortes et salutaires, s'épanouissaient chez l'enfant les dispositions naturelles qui lui faisaient aimer déjà les exercices sérieux, le recueillement de la prière intime et la lecture des bons livres. D'ailleurs, « dans la pratique de ses dévotion*, nous dit l'un

t. Les pères rappelaient volontiers cette coutume à leurs enfants dans leurs actes de dernière volonté. « Je laisse le livre de la vie des saints que j'ai achepté, afin que chez vous on le lise. Le soir, faites lire la vie du saint de chaque jour ; que tous ceux de la maison l'entendent attentivement, avec respect fet révérence. Ensuite, fermez les portes de vostre maison, faites vostre prière à Dieu et l'examen de vostre journée, voyez en quoi vous pouvez avoir manqué, et souvenez-vous de vous en corriger. Ayez en vue toujours dans vostre conduite les commandements de Dieu. Qu'ils soient empreints dans vostre esprit et dans tout ce que vous ferez. » (Livre de raison de M. deMongé, publié parCh.de Ribbe, ouv. cit., t. I, p. *6a.)

de ses premiers biographes, le Frère Bernard, il ne faisait rien voir qui ressentît l'affectation, car il était gay sans être évaporé, dévot sans grimace ». C'est ainsi que saint François de Sales recommandait à Mme de Chantai d'aimer Dieu « rondement, naïvement, à la vieille française 1 ».

Le premier instituteur pour Jean-Baptiste fut son père lui-même, dans les loisirs comptés de sa vie de magistrat, et la première école le foyer familial, bientôt peuplé d'enfants. Ce n'est pas que l'instruction primaire n'eût pris dès lors un large développement. Les « petites écoles », comme on les appelait, étaient nombreuses à Reims et même dans les campagnes voisines. Elles réunissaient sur leurs bancs, au grand profit des bons rapports sociaux, les enfants de toute condition, aussi bien ceux des petites gens que ceux des riches bourgeois. Mais il ne paraît pas que celui qui devait tant faire plus tard pour l'enseignement des humbles, ait fréquenté les « petites écoles ». Sous les yeux de ses parents et sous la direction d'un précepteur dévoué, il ne fut pas longtemps sans acquérir les connaissances nécessaires pour aller dans un collège.

C'était à Tâge de neuf ans que la réforme de l'instruction publique, faite par Henri IV en 1610, prescrivait d'envoyer les enfants dans un collège, c'est-à-dire de leur faire donner un enseignement régulier. Reims avait alors deux grands collèges de plein exercice, qui avaient hérité des antiques

1. Saint François de Sales, Œuvres complètes, édit. Vives, t. X, p. n5.

écoles déjà célèbres sous saint Remy et encore brillantes au xvi e siècle. C'étaient le collège des Bons Enfants et le collège des Jésuites. Une pieuse fondation, remontant au règne de Louis le Débonnaire, permettait de loger et d'instruire dix. ou douze écoliers pauvres auquel la langue populaire donnait l'appellation touchante de a Bons Enfants ». Plus tard, les écoles publiques furent transférées dans leur maison ; enfin, quand le cardinal de Lorraine fonda l'Université de Reims en i564, le collège des Bons Enfants devint un rival heureux du grand collège de l'Université de Paris. Mais, dans la première partie du xvn e siècle, il était en complète décadence et les maîtres en avaient adressé leurs doléances à l'archevêque. Le collège des Jésuites avait en effet grandi aux dépens de celui de l'Université. Ce n'est pas qu'il y eût alors dans les esprits rien d'analogue aux préoccupations qu'éveille aujourd'hui parmi nous l'enseignement « laïque » , puisque l'Université, à Reims comme ailleurs, avait pour chef l'archevêque, pour régents et professeurs des prêtres et des clercs. L'édit de Henri IV avait au surplus bien défini sa mission: « La bonne instruction comporte trois choses : le culte de Dieu, la piété pour les parents et pour la patrie, le respect de la loi et l'obéissance aux magistrats. » Mais les Jésuites, expulsés à la mort d'Henri III, avaient été rétablis en i6o3, et promptement leurs succès justifièrent l'opinion du roi qui les jugeait plus « propres et plus capables que les autres pour instruire la jeunesse ». Avec leurs trente-cinq collèges et leurs quarante mille élèves, ils avaient donné une vive impulsion aux études et exercé ainsi une

influence utile à l'intérêt public, car, « puisque la faiblesse de notre condition humaine requiert un contrepoids en toute chose, il est plus raisonnable que les Universités et les Jésuites enseignent à l'envi, afin que l'émulation aiguise leur vertu 1 ».

Cependant Jean-Baptiste fut envoyé au collège des Bons-Enfants, sans doute parce que son père, ainsi que les magistrats et conseillers de la ville, se considérait comme obligé de soutenir l'Université rémoise. Celle-ci, au surplus, grâce aux réformes heureuses du recteur Thomas Mercier, retrouvait à cette époque un peu de son ancien prestige. Externe au collège, Jean-Baptiste n'y passait que les six heures déclasses, et n'était aucunement soustrait aux influences du foyer paternel qui continua sa formation morale et lui conserva tout le charme de son caractère. Rien de ce qui concerne l'enseignement n'est indifférent dans la vie du saint fondateur de l'Institut des Frères ; il nous sera donc permis de préciser en quelques mots et les programmes et la nature des leçons qu'il reçut luimême, conformément à la culture intellectuelle et aux méthodes pédagogiques de son temps.

L'étude des alphabets français, latin et grec, la lecture dans la Vie des Saints, le Psautier, Y Imitation, Y Introduction à la Vie dévote, les premiers éléments du calcul, de la grammaire, du catéchisme et du chant, quelques exercices français : tel était l'ensemble des connaissances de notre écolier de neuf ans. En franchissant le seuil du collège, il entrait, et pour neuf années, dans le pays latin. Dé-

i. Richelieu, Testament politique (i re partie, II, sect. n).

sormais le latin devenait — sauf au foyer domestique — obligatoire pour les études, les leçons, les devoirs, pour les relations mutuelles, même en récréation. Une surveillance étroite et incessante assurait la correction du langage en punissant les solécismes. C'est que le latin n'était pas seulement alors la langue traditionnelle du culte et de la prière ; c'était aussi l'idiome commun des lettres et des sciences en tous pays ; l'ignorer ou lui préférer le dialecte vulgaire eût paru, pour un esprit cultivé, aussi étrange que pour nous d'écrire en patois provincial plutôt que dans la langue de- Pascal et de Corneille. Un commerce intime avec les Anciens absorbait donc les neuf années d'Université, cinq pour la grammaire, deux pour les lettres, la poésie et la rhétorique, deux enfin pour la philosophie. Les premières étaient surtout fort pénibles, car si quelques collèges, comme Juilly et Port-Royal, employaient des grammaires rédigées en français, cette nouveauté était encore partout repoussée, et les élèves n'avaient entre les mains que le Manuel de Despautère dont le jargon barbare exposait les règles grammaticales en vers énigmatiques avec des gloses interminables. C'était pour les enfants « comme une noire et épineuse forêt, où durant cinq ou six ans, ils ne vont qu'à tâtons 1 ». N'est-il pas évident cependant, comme le remarquait Malebranche, qu'il faut se servir de ce qu'on sait pour apprendre ce qu'on ne sait pas, et que ce serait se moquer d'un Français que de lui donner une grammaire en vers allemands pour apprendre

i. Guyot, cité par Sainte-Beuve dans Port- Royal.

l'allemand 1 . Plus tard, nous le verrons, Jean- Baptiste de la Salle se souviendra des amertumes rebutantes de ses premières études : rompant non sans peine avec des règles vieillies, qui pesaient même sur les écoles populaires, il cessera de donner des livres latins à des enfants français qui n'ont à apprendre que les rudiments de leur propre langue.

Les auteurs grecs et latins étaient la base de renseignement. Le maître les expliquait et les commentait ; les élèves les déclamaient ou les apprenaient, et surtout les discutaient dans de quotidiennes et longues « disputes ». Les compositions écrites, qui commençaient à prendre quelque importance sous le nom d'art <£ imaginer et d'écrire, n'étaient ellesmêmes que des imitations voulues de tel ou tel auteur. Les fêtes auxquelles l'Université, à l'exemple des Oratoriens, des Jésuites, avait recours comme moyen d'émulation, offraient, elles aussi, des déclamations, des récitations ou des représentations dramatiques exclusivement empruntées aux lettres classiques. La philosophie, enfin, qui était le couronnement, se présentait comme le commentaire d'Àristote étudié dans son texte plus que dans sa pensée, et sans discussion ni contrôle, sans contact avec l'expérience et les faits. En sortant du collège, un bon élève parlait et écrivait le latin avec facilité ; il était familiarisé avec les idées qui régnaient dans les civilisations païennes. Mais, s'il était un habitué de l'agora et du forum, en revanche il ne connaissait rien de l'histoire de France ; il n'avait pas appris

i. Recherche de la vérité, t. II, préface.

près de ses maîtres à comprendre le passé qu'il était appelé à continuer, et sans la tradition familiale il aurait été, suivant le mot de Bossuet, « étranger dans sa patrie ». Il n'était guère moins étranger dans la nature, car, à l'exception de quelques notions de physique, rien n'avait ouvert son esprit aux réalités expérimentales. Ainsi les intelligences n'étaient préparées, au collège, qu'à discourir sur des idées générales et abstraites, sur des imaginations ingénieuses mais vides, sur des entités creuses, sans rapport avec le réel et le concret. Tel est, en effet, cet « esprit classique » qui s'est si fort développé au siècle suivant, et où le génie de Taine a montré l'une des principales causes des chimères de 1789*. Mais de pareils effets sont lents à se produire ; au milieu du xvu e siècle l'enseignement classique n'était encore que la moindre part de l'éducation dont la religion et la famille, la foi et la tradition faisaient toujours le fond solide; le reste n'était qu'une parure.

C'est le 10 juillet 1669 qu'après un a grand examen », solennel et brillant, J.-B. de la Salle obtint le titre de maître ès arts. Il avait dix-huit ans et quittait la vie de collège, mais il s'était déjà donné à Dieu. En effet, dès le 1 1 mars 1662, le pieux enfant, à la

1. Sur le caractère païen de l'éducation classique, même donnée par les religieux, M. Jules Lemaître dit aussi : « Il est assurément singulier que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont iguoré le Christ.... Les conséquences de cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables. Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des Jésuites, sous l'ancien régime,, aient produit tant de païens et de libres -penseurs, y compris Voltaire. » (Portraits contemporains, Louis Vtmllot,)

fin de sa onzième année, avait reçu la tonsure, dans la chapelle archiépiscopale de Reims, des mains de Jean de Malevaud qui remplaçait l'archevêque Antoine Barberin, non encore installé. Il n'était pas rare alors qu'on entrât ainsi de très bonne heure dans les ordres, sans engagement formel pour l'avenir, le plus souvent sans marque extérieure et sans habit, mais afin de commencer déjà une préparation que facilitait parfois quelque petite prébende attribuée au jeune clerc.

Riche et bien posée, la famille de la Salle n'avait pas fait sans quelque peine assurément le sacrifice de son premier-né a la vie religieuse. Dans les convictions courantes, en effet, la famille était la première des institutions sociales. Loin d'avoir oublié sa mission providentielle, elle en avait pleinement conscience : elle savait que seule elle peut garder vivante la tradition des ancêtres, unir les générations par l'amour de ce dépôt sacré et leur assurer ainsi des progrès sans mécomptes ; elle savait aussi que seule elle peut accomplir l'œuvre difficile de l'éducation des cœurs et des âmes, aidée par les maîtres qui ornent les esprits. Tous pensaient que chaque famille s'élèvera ou s'abaissera, parmi ses émules, selon qu'elle remplira bien ou mal la tâche que Dieu lui a dévolue. Pour soutenir l'institution regardée comme la plus nécessaire de toutes, les libres coutumes, depuis longtemps passées dans les mœurs, destinaient tout naturellement à continuer la famille l'aîné de ses rejetons, puisqu'il était le premier prêt à remplacer le père ; et c'était parmi les puînés que trouvaient à se recruter d'abord le clergé — la part de Dieu — ensuite l'armée — la part de la patrie

— enfin les carrières diverses et les établissements lointains. Mais ici la foi des parents et la ferveur de l'enfant étaient d'accord, et ensemble, se confiant dans la Providence, préparaient, sans la prévoir, la haute mission du saint fondateur.

Un de ses parents, le chanoine Pierre Dozet, présidant une fête universitaire, fut frappé de voir en un si jeune homme se développer des talents qui n'enlevaient rien à la douceur de sa piété ; il résolut de résigner en sa faveur son canonicat, ce qu'il fit en 1666, et le 7 janvier suivant, n'ayant pas encore seize ans, M. de la Salle fut installé au chœur de Notre-Dame de Reims, a Mon petit cousin, lui disait souvent Pierre Dozet, un chanoine doit vivre comme un chartreux et aussi retiré qu'un chartreux, passant la vie dans la retraite et la solitude. » Et, de fait, le jeune chanoine d'une singulière maturité de caractère, se regardait a comme un homme consacré par état à la prière publique », s'acquittait de ses nouveaux devoirs avec autant d'exactitude que ses études le permettaient, et faisait dire à ses collègues : « M. de la Salle est pour nous un modèle de régularité, de modestie et de candeur ». Le chapitre de Reims était d'ailleurs une illustre compagnie, qui avait donné à l'Église trente et un évêques, dont quatre souverains pontifes et vingt et un cardinaux Il comptait alors dix dignitaires et soixante-quatorze chanoines.

J.-B. de la Salle, que les événements aussi bien que sa vocation intime portaient ainsi vers la vie ecclésiastique, reçut les ordres mineurs en 1668 de Charles de Bourlon, évêque de Soissons, dans la chapelle de l'archevêché; l'année suivante, après

l'obtention du grade de maître ès arts, il se prépara à la prêtrise sans quitter pour cela la maison paternelle. Les fortes mœurs, qui régnaient au sein des familles chrétiennes d'autrefois, permettaient qu'il en fût ainsi, et dans ces foyers modèles l'initiation à la vie se poursuivait, au grand profit de tous, sous la puissante influence des traditions domestiques et de l'éducation familiale. Deux cours de théologie à l'Université de Reims, l'un à l'Ecole Saint-Denis, l'autre au siège de la Faculté, occupèrent une année. Mais un grand deuil frappa la famille : le 28 juillet 1670, Jean-Baptiste perdit son grand-père bienaimé, Jean Moè't de Brouillet, qui avait pris une grande part à la formation de sa piété solide. Peu après ce douloureux événement, le jeune homme, encore tout meurtri, partait pour Paris.

Il y était attiré à la fois par la renommée de la vieille Sorbonne et par la ferveur des nouveaux séminaires. Trois communautés, déjà révérées pour leurs vertus, s'étaient depuis peu constituées afin de mieux cultiver l'esprit de l'Évangile dans les dernières années de la formation ecclésiastique : celle de Saint-Nicolas du Chardonnet avec Adrien Bourdoise (161 2), celle de Saint-Lazare avec saint Vincent de Paul (1628), celle de Saint-Sulpice enfin avec M. Olier (1642). Louis de la Salle voulut que son fils fît sa licence et prît le bonnet de docteur en Sorbonne, mais, « toujours attentif pour le dresser de bonne heure à l'état qu'il avait embrassé », il le dirigea vers Saint-Sulpice.

La célèbre compagnie avait pour supérieur Alexandre le Ragois de Bretonvilliers, le plus intime con-

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fident et le successeur de M. Olier. Il vivait dans la pauvreté et le détachement, bien qu'il fût le plus riche prêtre de France. 11 avait fondé plusieurs séminaires, acheté au Canada l'île qui est devenue l'opulente cité de Montréal, et plusieurs fois il put avancer à Colbert des sommes considérables. A côté de lui était Louis Tronson, très docte par la science et de très sage conseil ; ce fut le directeur de conscience de J.-B. de la Salle, auquel il inculqua ces fortes habitudes de discipline et de régularité qui furent plus tard le ressort principal de l'Institut des Frères.

Il faut citer encore bien des noms qui se retrouveront à chaque page de cette histoire. Parmi les maîtres, c'est M. de la Barmondière et M. Baudrand, qui l'un après l'autre devinrent curés de Saint-Sulpice ; puis Leschassier qui fut supérieur général à partir de 1700, et resta toujours le meilleur conseiller de Jean-Baptiste. Parmi ses condisciples, c'est Jean-Claude de Vertrieu, plus tard évèque de Poitiers ; puis Paul Godet des Marais, évêque de Chartres où il appela les Frères; des Hayes qui installa à Rouen l'Institut naissant; Méretz qui fit venir les Frères à Àlais, et Saléon qui leur ouvrit le Dauphiné, etc. Tous ne résidaient pas alors au séminaire : quelques-uns, de santé plus frêle, comme Fénelon, étaient à la « petite communauté », maison voisine dont le régime était un peu moins austère. Mais le plus intime ami de J.-B. de la Salle — et son directeur en 1700 après la mort de M. Tronson — fut Jacques Bauhin. Ancien calviniste converti, il donnait de rares exemples de mortification; bien qu'alors il ne fût pas encore prêtre, il exerçait une haute

influence autour de lui, et contribua plus que d'autres à dresser son jeune ami au culte des vertus héroïques.

À Saint-Sulpice, dit un document du temps 1 , « on tâchait d'imprimer un amour très sincère pour un état de vie pauvre, humble, cachée. On n'avait rien qui ne fût à ses confrères; il fallait même mettre des bornes à ce grand désir de rendre service au prochain. L'amour du monde était tellement banni qu'on aurait eu de grands remords de conscience d'en parler avec la moindre estime. La cordialité et la parfaite union des cœurs étaient regardées comme le caractère particulier de la maison. Il y en avait qui avaient poussé si loin l'obéissance, qu'il fallait que le supérieur fît une attention particulière pour ne dire aucune parole qui fût prise pour un ordre de faire quelque chose qui fût contraire à leur santé. » Personne mieux que J.-B. de la Salle n'avait l'âme ouverte à de tels sentiments : il s'en pénétra, et pour la vie entière. Il fut observateur rigoureux de la règle, exact aux exercices, détaché du monde, et participa ainsi largement aux bienfaits de cette éducation morale en vue de laquelle le séminaire avait été fondé.

Quant aux études, elles étaient florissantes a l'Université et se faisaient surtout en Sorbonne où les élèves allaient suivre les cours : trois ans pour le baccalauréat ou tentative, deux ans pour la licence et ensuite le doctorat. Rentrés au séminaire, les étudiants avaient des répétitions, des argumentations

i. La manière dont on se comportait au séminaire de Saint- Sulpice au commencement de son établissement, 1670 ; réédite en i855.

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et un cours de morale. Ajoutons que la Sorbonne et Saint-Sulpice montraient une vive opposition au parti de Jansénius et que Tesprit de J.-B. de la Salle en reçut une impression ineffaçable.

Ce n'est pas tout: à la formation morale, aux études théologiques, s'ajoutait un complément pratique. Saint Vincent de Paul avait dit déjà : a L'expérience nous a fait connaître que, là où il y a un séminaire, il est bon que nous y ayons une paroisse, afin d'y exercer les séminaristes qui apprennent mieux les fonctions curiales par la pratique que par la théorie 1 » . C'est ce qu'avait fait aussi M. Olier, et Jean-Baptiste prit une part active aux œuvres paroissiales, « allant par les rues de Paris, la cloche en main, pour avertir les enfants et les amener au catéchisme », visitant les petites écoles et les pensions, prêchant des retraites aux écoliers.

Tout ce qui concernait l'enseignement populaire attirait avant tout le zèle des jeunes clercs de Saint- Sulpice: tous s' affiliaient à une association de prières créée en 1649 par Adrien Bourdoise afin d'obtenir des maîtres chrétiens pour l'enfance. « Je souhaite volontiers, écrivait son fondateur à M. Olier, voir une école dans un esprit surnaturel, dans laquelle, en apprenant aux enfants à lire et à écrire, on les pût disposer et former à être de bons paroissiens. Car de voir qu'une charité fasse une dépense pour leur faire apprendre à lire et à écrire seulement, et qu'ils n'en deviennent pas meilleurs et plus chrétiens, c'est dommage et néanmoins c'est ce qui se

1 . Lettres à M. Joly, à Rome, citées dans la Vie de âl. Olier par M. Faillon, t. III, p. 4o.

pratique le plus communément. Aujourd'hui, toutes sortes d'enfants vont aux écoles, niais à des écoles qu'on leur fait d'une manière toute naturelle ; ainsi il ne faut pas s'étonner si, dans la suite, on en voit si peu qui vivent chrétiennement, parce que, pour faire une école qui soit utile au christianisme, il faudrait des maîtres qui travaillassent à cet emploi en parfaits chrétiens, comme des apôtres sans intérêts, et non en mercenaires, regardant cet office comme un chétif métier, inventé pour avoir du pain. Pour moi, je le dis du meilleur de mon cœur, je mendierais volontiers de porte en porte pour faire subsister un vrai maître d'école. Comme saint François-Xavier, je demanderais à toutes les Universités du royaume des hommes qui voulussent non pas aller au Japon ou aux Indes prêcher les infidèles, mais du moins commencer une bonne œuvre *• »

Page admirable par son bon sens pratique et dont les rudes leçons des vingt dernières années nous font saisir toute la portée ! C'est un programme, c'est celui que Jean-Baptiste de la Salle s'attachera plus tard à réaliser.

Puissante et décisive a été l'influence exercée par Saint-Sulpice sur le fondateur de l'Institut pendant son passage au séminaire. Et pourtant celui-ci fut de courte durée. En juillet 1671, J.-B. de la Salle perdit sa mère, Nicolle Moët de Brouillet, et moins d'un an après, en avril 1672, son père lui était à son tour enlevé. Ce double malheur, que rendait encore plus amer la séparation imposée alors par la longueur et les difficultés des voyages, changeait sa vie

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