L'ENSEIGNEMENT POPULAIRE. LÀ FONDATION
DE L'iNSTITUT
C'est surtout en ce qui touche l'enseignement populaire qu'il est juste de dire avec Guizot : « L'Église marche la première dans la carrière de la civilisation ».
Enseigner le peuple a été sans doute, en tout temps, une des préoccupations de ceux qui l'ont dirigé ou aimé. Mais ce souci de la politique est devenu un devoir de la charité quand l'Évangile a renouvelé la face de la terre, quand la bonne nouvelle a été prêchée aux humbles, aux petits, aux pauvres. L'enseignement des rudiments fut lié dès lors à l'apostolat de la vérité. Aussi, à travers tout le moyen âge, on voit se constituer, de plus en plus nombreuses, à l'ombre des cathédrales, de petites écoles dont prennent charge, d'abord l'évéque, ensuite son délégué, le chantre ou écolàtre. Leur premier but est de faciliter le recrutement des clercs, et leurs élèves sont initiés aux chants de la liturgie comme aux leçons de la grammaire; mais elles sont largement ouvertes à tous les enfants.
L'ENSEIGNEMENT populaire.
Partout les moines à leur tour tiennent à honueur d'être instituteurs, et l'école est « le portail » de l'église. « On ne peut douter, dit le sagace historien de Du Guesclin, que, pendant les années même les plus agitées du xiv e siècle, la plupart des villages n'aient eu des maîtres enseignant aux enfants la lecture, l'écriture et un peu de calcul* » Et faisant allusion aux erreurs propagées par les mensonges des lettrés et les passions des révolutionnaires, Siméon Luce ajoute avec la sereine autorité de la vraie science : a II faudra, désormais, de la mauvaise foi pour accuser le moyen â«,e d'avoir érigé l'ignorance en système, ou pour faire dater de nos jours les efforts en faveur de l'instruction populaire. Il est vrai que le moyen âge n'écrivait pas de circulaires : il les remplaçait par des actes. Alors, c'était la vertu inspirée par la foi, non l'administration, qui faisait le bien, et Ton sait que la vertu ne lait jamais de bruit 1 . »
Toutefois la diversité était grande alors suivant les lieux et les temps : ainsi la grande peste, ainsi la guerre de Cent ans firent disparaître, ici les maîtres, là les fondations. Mais le règne réparateur du « Père du peuple » avait en tout ramené l'ordre avec la prospérité. Aussi, quelques années après Louis XII, les ambassadeurs vénitiens constataient qu'à Paris a il n'était personne qui n'apprît à lire et à écrire ». La capitale, d'ailleurs, n'était point à cet égard une exception : on voit même apparaître alors dans beaucoup de villes de petites écoles gratuites, subven-
i. Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XXXIV» p. iai (i8;3).
tionnées avec les deniers communs, en même temps que l'instruction élémentaire devient un des modes d'assistance pour les orphelins pauvres ou les familles secourues par les œuvres de charité. La Réforme, à la vérité, accumule presque autant de ruines qu'en fera plus tard la Révolution. « Il nous faut, dit Claude Saincte, évêque d'Évreux en 1 576, il nous faut admirer le zèle de nos pères pour l'instruction de la jeunesse. Il eût été difficile de trouver autrefois une paroisse un peu populeuse qui n'eût sa maison ou sa fondation pour les écoles; mais, en même temps, il nous faut maudire la négligence ou plutôt la conduite sacrilège de notre siècle, où l'on a vu les gentilshommes, les paroissiens, usurper ou aliéner les maisons d'école et les biens qui y ont été affectés, de sorte qu'à peine trouve-t-on maintenant une école ou un maître, nous ne dirons pas dans les campagnes, mais dans les villes et même les cités les plus considérables 1 . » Grâce à la pacification religieuse et a l'élan de la foi, partout dès le début du xvh e siècle, sous l'impulsion des événements et des conciles, les écoles se relèvent, les fondations sont restaurées, les créations nouvelles se multiplient.
Seule, cette multiplication ne serait pas le sûrga-
1. Cité par Allain, Instruction primaire^ p. 45. — Les dix années de la Révolution ont eu pour renseignement populaire les mêmes conséquences que la crise de la Réforme et les témoignages des contemporains sont aussi formels que ceux qu'on vient de lire. Voir notamment le rapport du ministre Chaptal chargé en Tan IX de présenter un projet de loi sur l'instruction publique, cité par M. de fieaurepaire, Recherches sur V instruction publique dans le diocèse de Rouen, introd. p. V.
l'enseignement populaire.
rant d'un progrès véritable. La meilleure partie de l'instruction, en effet, n'est pas l'enseignement puisé à l'école, mais l'éducation reçue au foyer, sous la discipline de la famille. C'est là que les parents, par leurs exemples, leur expérience e? leurs leçons, façonnent les jeunes âmes au respect du devoir en même temps qu'à la pratique de Ja vie. C'est la mission qu'ils ont assumée rn les appelant à l'existence. Ils sont responsables devant Dieu de leur destinée éternelle et auront à répondre des plis ineffaçables que vont recevoir d'eux ces volontés naissantes. Suivant que cette œuvre, qui est à vrai dire la raison d'être de la famille, est bien ou mal remplie, la race progresse ou rétrograde, car si cette influence salutaire et pénétrante du foyer domestique devenait défaillante, les efforts des meilleurs maîtres risqueraient de rester le plus souvent impuissants et stériles. Commènt ce qu'ils construisent à grand'peine pourrait-il s'élever si les parents n'en ont d'abord posé les fondations, ou en détruisent à mesure les murailles?
Quant à l'apprentissage des connaissances scolaires, plus ou moins étendues suivant les conditions et les mœurs, il s'organise selon les besoins. Il ne saurait sans danger être étendu brusquement en dehors des limites assez étroites que lui assigne la nature des choses 1 . Il était jadis bien moins réclamé
i. « La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre, dès qu'elle est adaptée aux facultés imparfaites de l'enfant. Elle doit avant tout exercer la mémoire et les organes physiques ; elle a moins de prise sur l'intelligence, et elle agit moins encore sur les facultés morales. Elle est donc reléguée, par la nature même des choses, à un rang
par les nécessites usuelles que de nos jours dans notre société si profondément modifiée par la houille, la vapeur, les machines, les chemins de fer et les relations internationales. Néanmoins, sous lie:. ri IV, sous Colbert et au xvm e siècle, la création des manufactures, l'essor de la grande industrie et la croissance des villes préparaient déjà les voies à ces transformations profondes, et le besoin d'une instruction plus étendue se faisait confusément sentir dans tous les rangs. Vers le milieu du xvm e siècle La Chalotais pourra dire : « Le peuple même veut étudier; des laboureurs, des artisans envoient leurs enfants dans les collèges des petites villes où il en coûte peu pour vivre ». En tout temps, au surplus, il a été utile de développer renseignement scolaire en conformité avec les exigences de l'époque, à condition de ne jamais oublier qu'il en est de la culture intellectuelle comme de la force ou de la richesse :
inférieur, en ce qui touche la direction des sociétés.... Il est digne de remarque que les contrées où renseignement primaire se montre le plus fécond, sont précisément celles où Ton n'a jamais tenté de l'élever au-dessus du rôle modeste que lui attribue la nature des choses » (F. Le Play, La Réforme sociale en France, ch. 47)- « Les classes pauvres, dit Guizot, livrées à des instituteurs qui prétendraient les initier à une foule de connaissances qu'ils ne posséderaient euxmêmes que très imparfaitement, ne retireraient de ces essais ambitieux que des notions confuses et indigestes, une instruction mensongère » (Rapport sur la situation de renseignement primaire, i833). « Toutes les fois que la société, par le vice de ses écoles, fait un demi-savant, elle fait un mécontent prétentieux, qu'il lui faudra, plus tard, satisfaire ou qui deviendra l'ennemi mortel de son repos ». (Saint-Marc Girardin, Rapport sur V instruction intermédiaire en Allemagne}. V. aussi A. des Cilleuls, Ilist* de V enseignement libre.
l'enseignement populaire.
l'homme qui l'acquiert accroît sa puissance, et celleci servira au mal plus qu'au bien s'il n'augmente pas en même temps sa force morale.
Mais, au siècle de saint Vincent de Paul, de Pascal et de Condé, on ne songeait nullement à séparer l'école de l'Eglise; on n'aurait point osé écrire comme un peu plus tard Helvétius : « Peu importe que l'homme soit vicieux pourvu qu'il soit éclairé » ; on ne nourrissait point a l'endroit de l'enseignement primaire l'étroit fétichisme que montre notre âge sceptique et vieilli 1 ; on ne se préparait pas d'nmères déceptions en croyant fermer une prison parce qu'on ouvrait une école. Bien loin que la morale religieuse fût envisagée comme une chose sans utilité ou de pur agrément, on en faisait alors le fond solide sur lequel reposait l'éducation; elle l'imprégnait tout entière, et les petits enfants apprenaient à respecter ce Décalogue éternel dont 1 humanité ne peut s'écarter sans retourner aussitôt vers la barbarie et l'animalité a . Multiplier les classes était donc un avantage immédiat puisqu'elles aidaient les familles à dresser les jeunes générations a la connaissance et à la pratique de la morale et du bien,
i. Gustave Flaubert voulant ramasser dans l'un de ses ouvrages (Bouvard et Pécuchet) toutes les inepties débitées par la bourgeoisie contemporaine, écrivait à l'ami qui l'aidait à recueillir des matériaux : cr Surtout mettez de côté tout ce qui se publie sur l'instruction primaire ».
a. « Dieu n'a permis les menaces du socialisme... que pour nous obligera nous serrer dans sa sainte Église autour du Décalogue éternel, sans lequel il n'y a plus ni autorité, ni respect, ni loi, ni famille, ni propriété, ni raison, ni droit, ni devoir, ni société humaine, ni humanité sur la terre. » Mgr Dupanloup, Lettre pastorale du 20 octobre 1873.
quand les maîtres et les maîtresses avaient pour première tâche « d'instruire tous les enfants de l'un et l'autre sexe des principaux mystères de la foi et des devoirs de la religion 1 ». Nombreux, variés, décisifs sont les témoignages qui prouvent comment les parents et le clergé avaient, en ce qui concerne renseignement de l'enfance, les moyens de remplir leurs obligations et d'exercer leurs droits, tandis que TÉtat se bornait à seconder leurs efforts sans sortir de son rôle pour usurper leur mission. Inutile de recommencer ici une démonstration historique, maintes fois faite, dont les preuves sont partout et qui est désormais acquise*; bornons-nous à la résumer avec l'autorité de l'érudition savante : « Au xvi e siècle, l'instruction était peut-être encore moins répandue qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais nous ne
i. Il en était de même dans les pays protestants. Dans l'Allemagne du Nord, par exemple, l'ancienne organisation familiale des petites écoles a été remplacée par le régime de Yobligation, non pour obéir à des préoccupations sectaires, mais inversement pour mieux assurer à tous les enfants le» bienfaits de l'éducation morale et religieuse. L'obligation a d'ailleurs porté sur la Kinderlehre ou catéchisation du dimanche. (V. dans le Bulletin de la Société d'économie sociale, t. III (187a), le rapport de M. Frédéric Monnier, ancien maître des requêtes au Conseil d'Etat, sur l'enseignement obligatoire dans les États allemands et cantons suisses.)
a. Voir notamment l'ouvrage classique de E. Allain, V Instruction primaire en France avant la Révolution, les autres publications du même auteur sur cette question controversée ; et aussi de Beaurepaire, Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de Rouen, ainsi que le Dictionnaire de pédagogie, articles Champagne (Maggiolo), Franche-Comté (Gauthier) et surtout le savant ouvrage de M. À. des Cilleuls, Histoire de renseignement libre dans Vordre primaire en France,