LA FONDATION DE L'INSTITUT
déjà déchargé quand Mme Mai lie fer, Rémoise d'origine, eut recours à lui pour assurer à sa ville natale, après les écoles de filles, des écoles de garçons. Un jour que M. de la Salle allait dire sa messe a l'Enfant Jésus, un voyageur, avec un jeune garçon, arrivait en même temps que lui à la porte . C'était Adrien Nyel que Mme Maillefer envoyait, avec une pension de 3oo livres, à la supérieure de l'Enfant-Jésus et au chanoine de la Salle pour organiser sous leur direction les écoles gratuites à Reims. Ensemble on discute les difficultés, on examine les voies et moyens ; on reconnaît la nécessité de n'avancer que fort discrètement, surtout à l'instant où les écoles de filles viennent d'être approuvées, et M. de la Salle est amené à offrir chez lui l'hospitalité à Nyel dont la ^présence sera moins remarquée que partout ailleurs dans ce grand hôtel très fréquenté. Ainsi fut fait ; puis demandant à la prière et a la retraite les lumières nécessaires, le jeune chanoine fait bientôt prévaloir une prudente solution. Adrien Nyel et son aide seront payés sur la rente donnée par Mme Maillefer et l'école sera fondée, mais au nom d'un curé de paroisse qui la fera sienne ; c'est son droit, c'est son devoir vis-à-vis de ses paroissiens pauvres. M. Dorigny, curé de Saint-Maurice, accepte et prend avec lui les deux maîtres. « La seule condition qu'on vous demande pour ce marché, dit M. delà Salle, est de paraître l'auteur de cette école et de lui prêter votre nom. » L'école Saint-Maurice s'ouvrit ainsi le i5 août 1679. Elle est regardée comme la première de l'Institut des Frères. Le souvenir en est conservé par un monument érigé dans l'église Saint- Maurice en l'honneur de M. de la Salle et à côté
de celui de Nicolas Roland, fondateur de l'Enfant Jésus.
La bienfaisante institution qui mettait fin au vagabondage de l'enfant, qui l'instruisait et l'élevait, fut vite appréciée et ses succès firent souhaiter à une généreuse donatrice de doter sa propre paroisse d'une semblable fondation. Mme de Croyère eut à peine le temps, avant de mourir, d'en décider la création avec M. de la Salle et d'en assurer l'avenir par ses libéralités. L'école Saint- Jacques s'ouvrit en septembre. Mais trois jeunes maîtres s'étaient offerts : tous les cinq vivaient ensemble sous le toit de M. Dorigny, qui malgré les subventions ajoutées par M. de la Salle, trouvait la charge trop lourde. En outre Adrien Nyel, s'il était fort instruit dans la religion et excellent catéchiste près des enfants, avait un caractère remuant, aimait les déplacements, ne s'imposait pas de régularité dans ses fonctions, et par suite n'exerçait pas de direction sur ses collaborateurs. Sentant le danger, M. de la Salle leur conseilla une règle de vie prescrivant des heures fixes pour le lever, les repas, les classes, etc. « Je m'étais figuré, écrivaitil dans son Mémoire, que la conduite que je prenais des écoles et des maîtres, serait une conduite extérieure, qui ne m'engageait à leur égard à rien autre chose qu'à pourvoir à leur subsistance et à avoir soin qu'ils s'acquittassent de leur emploi avec piété et avec application. » Mais il en fut tout autrement. M. de la Salle, en effet, ne tarda pas à reconnaître qu'il lui fallait suivre les maîtres de plus près. Aux (êtes de Noël 1679, il les installa dans une maison proche de son hôtel, de sorte qu'il put leur donner une règle plus précise, les visiter souvent et gui-
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der leur piété. En même temps, clans cette nouvelle demeure, et pour le quartier si populeux de Saint- Symphorien, une troisième école fut ouverte qui, tout près de M. de la Salle, fut mieux conduite quoique plus nombreuse que ses devancières.
Mais les difficultés ne tardèrent pas à renaître. Nyel, trop changeant et très occupé d'ailleurs, ne savait point donner aux maîtres une direction, leur inspirer la ferveur et entretenir leur zèle. Le relâchement auquel ils se laissaient aller, les détachait de leurs devoirs et de leur mission. Ce furent des moments d'hésitation anxieuse pour le chanoine de la Salle qui, voyant l'œuvre péricliter, ne croyait pouvoir la sauver qu'en recueillant les maîtres chez lui. C'était prendre un parti décisif pour l'avenir; en outre pour vivre ainsi désormais, il fallait vaincre les répugnances instinctives que lui inspiraient à cet égard et son éducation choisie et ses manières distinguées, sans parler de ses obligations de rang et de famille. Toujours désireux de prendre conseil, il vint à Paris chercher les avis de l'homme le plus capable de l'éclairer, le P. Barré lui-même. Non seulement le vénéré Minime avait à Rouen ouvert les écoles de filles et relevé les écoles de garçons : il avait aussi à Paris cherché à grouper en une sorte de communauté les maîtres des écoles charitables. Tâche difficile qu'il ne put mener à bien: expérimenté ainsi par ses succès comme par ses échecs, il n'hésita pas : « Voulez-vous former vos maîtres à la piété et leur faire aimer leur état à cause du bien qu'ils y peuvent faire, vous devez les loger chez vous et vivre avec eux en leur société. » Déférant à ce conseil et pour ne rien brusquer, M. de la Salle
commença par recevoir Nyel et ses collaborateurs chez lui pour les repas, pris en commun avec ses frères, et occupés par quelque pieuse lecture qu'il aimait à commenter dans une rapide et familière causerie. Les résultats furent encourageants pour la tenue des classes et surtout pour l'amélioration morale des maîtres. Toutefois M. de la Salle « vit bien que ce qu'il faisait pour former ceux-ci à une piété solide ne produisait pas encore tout le fruit qu'il s'en était promis ». A la semaine sainte de 1681, pendant une absence de Nyel, qu'il avait déconseillée et qui laissait les jeunes gens un peu à l'abandon, il les réunit pour une retraite de huit jours chez lui. La dans de sages entretiens, il leur faisait, au dire d'Élie Maillefer, « sentir leurs défauts, leur parlait avec douceur, étudiait leurs différents caractères, y conformait ses réprimandes ; par cette industrie, il trouvait le moyen de réformer leur extérieur, en même temps qu'il réglait leur intérieur ». C'était un acheminement : un autre pas fut fait le 26 juin 1681, quand les maîtres vinrent habiter complètement dans l'hôtel de la rue Sainte-Marguerite.
Ce fut, hélas, l'occasion d'autres difficultés. On avait jusqu'alors discrètement critiqué ce que, aux yeux du monde, avait d'étrange la conduite du chanoine de la Salle. On ne se gêna plus pour trouver malséant ce commerce qu'il se plaisait à rendre plus intime avec des gens d'éducation vulgaire, et surtout pour blâmer les contacts qu'il imposait ainsi à ses jeunes frères. Toute sa famille, prétendant qu'il oubliait et sa naissance et son rang, lui devint hostile. Elle tint même a lui enlever ses frères : l'aîné
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resta cependant, mais le second se retira chez sa tante Maillefer et le plus jeune alla terminer ses études chez les chanoines de Senlis. Tant d'oppositions, si elles furent cruelles pour son cœur aimant, affermirent encore sa détermination raisonnée. Surmontant les répulsions inspirées par les différences d'éducation, se donnant à ces natures modestes pour les élever, il reporta sur ses enfants d'adoption la tendresse que sa famille avait blessée.
La bénédiction de Dieu se manifesta dès Tannée 1682 par plusieurs fondations nouvelles. C'est ainsi que fut installée à Rethel une école pour laquelle M. de la Salle faisait une partie des fonds après avoir obtenu le reste des magistrats municipaux. Il se montrait en effet fort prudent et n'accordait des maîtres que là où les ressources nécessaires étaient assurées par les dons des bienfaiteurs ou par les engagements de la ville. Après Rethel, ce fut Guise qui, grâce au concours du duc de Mazarin et de la famille de Lorraine, put avoir son école en juillet. Quelques semaines auparavant s'étaient ouvertes à Chateau-Porcien des classes pour lesquelles les magistrats et le curé avaient demandé des maîtres à M. de la Salle. En octobre, enfin, ce fut le tour de la ville de Laon où l'abandon de l'enseignement populaire avait causé « un si grand dérangement et une si extrême ignorance des mystères de notre sainte religion et des petites lettres, que cela excitait à compassion ». Là encore, on recourut à M. de la Salle qui sut faire assurer les modestes ressources indispensables à l'existence des maîtres. Ce fut Nyel qui, comme à Rethel, comme à Guise, vint présider à l'école de Laon ; il s'y fixa même pour
trois ans, jusqu'au jour où il se retirera à Rouen pour prendre un repos bien mérité.
Toutes ces fondations, presque inattendues, de renseignement populaire dans Tannée i682, prouvèrent à M. de la Salle qu'il était bien dans la voie tracée par la Providence. Il résolut alors de placer la communauté naissante dans un quartier moins populeux et dans une demeure plus retirée, afin qu'étant avec lui, mais non plus chez lui, elle fût vraiment chez elle. Il loua donc une maison en face du couvent de Sainte- Claire, rue Neuve, au faubourg Saint- Remy. Les maîtres s'y installèrent le 24 juin 1682. Cette date est regardée comme celle de la fondation de Tlnstitut des Frères.