CHAPITRE IV
LES PREMIÈRES ANNÉES DE i/lNSTITUT. — l'eSPRIT DE PAUVRETÉ
Ce n'est pourtant pas encore une communauté véritable que la réunion de ces dix ou douze jeunes hommes dont la vocation se cherche et chancelle. Les uns se rebutent, l'austérité les effraie; les autres manquent d'aptitudes, l'enseignement périclite; quelques-uns des anciens se retirent; de nouveaux venus arrivent; le petit groupe se renouvelle, s'épure, et tousse transforment par l'influence plus que par l'autorité du saint fondateur. « En se contentant de leur inspirer son esprit, il leur laissait la satisfaction flatteuse d'être eux-mêmes les auteurs de leur manière de vie et de leurs pratiques, et de devenir leurs propres législateurs. » Ses exemples, d'ailleurs, oraisons fréquentes et méditations prolongées, jeûnes sévères et mortifications sanglantes, n'étaient pas moins persuasifs que sa parole ou ses conseils. Car, après bien des hésitations et des refus, M. de la Salle dut céder à de vives instances et devenir le directeur de tous les maîtres. Craignant que vis-à-vis de lui ils manquassent de liberté, il
prenait soin de leur donner souvent des confesseurs extraordinaires; mais il les animait de sa pensée : « Tous prenant l'esprit de leur père, ils avaient les mêmes maximes, les mêmes vues, les mêmes sentiments, ils n'avaient tous qu'un cœur et qu'une âme. »
Néanmoins plusieurs se laissaient envahir par l'inquiétude, au moins pour leur avenir que rien ne semblait garantir. C'est alors que le saint relevait les âmes abattues et fortifiait les cœurs par l'esprit de renoncement. « Homme de peu de foi, disait- il, vous prescrivez, par votre peu de confiance, des bornes à une bonté qui n'en a pas.... Vous cherchez de l'assurance, ne l'avez-vous pas dans l'Évangile?... Pouvez-vous croire que celui auquel vous consacrez votre jeunesse et auquel vous dédiez vos travaux vous abandonne dans votre vieillesse et vous laisse traîner dans la misère une vie employée à son service ? Ranimez donc votre confiance en une bonté infinie, et faites-lui honneur en lui abandonnant le soin de vos personnes. Sans trouble sur le présent, sans inquiétude sur l'avenir, n'étendez vos soins qu'au moment que vous avez à vivre, et ne chargez pas le jour qui coule des prévoyances du jour qui suit. Ce qui vous manquera le soir, le lendemain vous le procurera, si vous savez espérer en Dieu. Dieu fera plutôt des miracles que de vous laisser manquer. Après la parole de Jésus- Christ, je vous en donne pour preuve l'expérience de tous les saints. Les miracles de la Providence sont journaliers, et ils ne cessent qu'à l'égard de ceux qui s'en défient. »
Ils ne se laissaient guère qu'à demi persuader,
comparant assez naïvement la quiétude de vie d'un riche chanoine et la précarité de leur pauvre existence. De son côté, M. de la Salle sentait confusément qu'il n'attacherait les maîtres à la tâche ingrate des écoles chrétiennes et gratuites, qu'à la condition de la leur présenter comme un apostolat et de leur donner la vie religieuse, avec les pieux élans qui relèvent l'humaine nature, les mérites et les grâces qui la soutiennent. Et pour leur faire accepter la pauvreté, il faut devenir pauvre comme eux. Mais à son tour le doute et la prévoyance l'inquiètent : se dépouiller de son canonicatet renoncera son patrimoine, n'est-ce pas priver l'œuvre naissante des seules ressources qui puissent la faire vivre ? Ne doit-il pas consacrer sa fortune personnelle à des fondations d'écoles et vivre avec les maîtres du revenu de sa prébende ? Hésitant et anxieux il demande encore une (ois conseil au P. Barré. La décision est catégorique; il semble que ses propres exhortations au renoncement lui reviennent comme un écho : « Ceux qui, comme vous, se destinent à instruire et à catéchiser les pauvres, ne doivent point avoir d'autre partage sur la terre que celui du Fils de l'homme. Ainsi, non seulement vous devez vous dépouiller de tous vos biens, mais encore renoncer à votre bénéfice, et vivre dans un abandon général de tout ce qui pourrait partager votre attention à orocurer la gloire de Dieu. »
Un peu étonné d'abord, mais attiré par le sacrifice, et mûrissant cette pensée dans la prière et la méditation, M. de la Salle arriva vite à se convaincre qu'il ne pouvait plus parler de renoncement et de pauvreté s'il n'en donnait l'exemple, et qu'il ne
saurait, sans cet appel aux vertus d'apostolat, empêcher l'action lente de la désaffection, puis de la désertion, entraînant l'abandon graduel des écoles et la chute irrémédiable de l'œuvre entière. En outre, et de plus en plus, il lui paraissait impossible de concilier, sans les trahir à la fois, les obligations d'assiduité et de régularité que lui imposaient et le canonicat à la cathédrale, et la direction à la communauté. Dans cette grave occurrence, il se montre tel que nous le connaissons déjà : indécis par scrupule et soucieux de discerner ce que Dieu veut . Habitué a voir dans ses supérieurs les interprètes naturels de la volonté d'en haut, il demande conseil à son directeur, M. Callou, qui était à la tête du grand séminaire. Celui-ci cherche d'abord à le dissuader de rien abandonner, et lui propose plutôt d'imiter Nicolas Roland qui avait largement doté ses écoles : c'est pour elles qu'il faut conserver des ressources fort nécessaires.
D'autres influences, en même temps, contribuent à augmenter les perplexités de M. de la Salle. Sa famille, en effet, considérait ses projets comme une folie chez lui, et un déshonneur pour elle ; aussi elle redoublait d'efforts pour le circonvenir et les lui faire abandonner. Mais a toutes les objurgations, il répond avec douceur : « Le pis aller, ce sera de demander l'aumône ; s'il le faut, nous le ferons » .
Une si patiente continuité dans les desseins triompha de toutes les difficultés. En juillet i683,M. Callou donne enfin son assentiment ; mais il faut résigner le canonicat entre les mains de l'archevêque. M. de la Salle court à Paris, Maurice Le Tellier refuse de le recevoir. Il va du moins revoir Saint-
Sulpice et revivre ses souvenirs d'autrefois : retrouvant M. de la Barmondière et le P. Barré, il promet de revenir installer sa fondation et ses écoles sur la paroisse qui lui est chère, et, suivant E. Maillefer, « il laisse ses hardes comme un gage de sa parole » . Puis il retourne à Reims, où il lui faut essuyer encore plus d'un refus à l'archevêché avant que sa démission soit agréée en faveur de M. Faubert, prêtre d'origine fort modeste, mais vénéré pour ses vertus et son éloquence. Encore est-il en butte à mille instances, l'archevêque lui-même voulant le faire revenir sur sa décision, ou au moins n'accepter sa démission qu'au profit de son frère Louis, a Si mon frère n'était pas mon frère, dit-il au supérieur du séminaire, envoyé à cette fin par Maurice Le Tellier, je n'aurais aucune difficulté de le faire rentrer dans mon choix et de lui donner la préférence au-dessus de celui que j'ai nommé, pour satisfaire aux désirs de M. l'archevêque ; mais puis-je et doisje me prêter à la voix de la nature et aux sollicitations qui l'appuient? » — « À Dieu ne plaise, répond M. Callou, tout à fait vaincu, que je vous conseille de faire ce que tant de monde désire de vous. Mettez en exécution ce que l'Esprit de Dieu vous inspire. Ce conseil, contraire à celui que je vous apportais, est le sien ; c'est le seul qu'il faut écouter. » Ainsi fut fait, et le 1 6 août i683 M. Faubert prend possession de son canonicat ; nous allons le voir pendant plusieurs années associé aux efforts de son généreux prédécesseur.
En renonçant à sa prébende et par suite à son rang pour devenir humble et pauvre et se donner sans retour aux écoles chrétiennes, M. de la Salle
vient d'accomplir un des actes les plus importants de sa vie, un des plus combattus dans le présent, des plus fructueux pour l'avenir, celui peut-être qui caractérise le mieux l'esprit de renoncement qui sera la vitalité même de l'Institut. Désormais il a rompu avec le monde et les honneurs; il ne lui reste plus qu'à se défaire de son patrimoine, et ce sera chose rapide avec les aumônes quotidiennes que sa charité multiplie. Déchargé de ses obligations de chanoine, M. de la Salle voulait tout d'abord remplir ses engamentset transporter son Institut à Paris, où l'appelaient M. de la Barmondière pour le mettre à la tête dos écoles de charité deSaint-Sulpice, et le P. Barré pour lui confier la congrégation des Frères de l'Enfant-Jésus qu'il essayait de fonder. Mais M. Callou l'en dissuada disant avec force que l'Institut n'est pas encore formé, il est seulement conçu et risque d'avorter si on le transporte dans la capitale pour y prendre naissance. Une plante a besoin de temps pour se nourrir, se fortifier, pousser de bonnes racines : la transplanter trop tôt, c'est la faire périr. Puis l'Institut n'est qu'un petit troupeau, d'une quinzaine de sujets au plus, et déjà répartis entre Reims, Rethel, Guise et Laon : les partager avec Paris, ce sera les affaiblir encore. Enfin, des disciples qui ne sont qu'aux premiers éléments de la vertu, ont un besoin impérieux du maître qui les guide et les soutient dans les voies de la spiritualité. Et si le directeur est contraint de résider tantôt à Paris, tantôt à Reims, toujours une partie du troupeau sera abandonnée et fort exposée à s'égarer. A ces raisons si nettement motivées, M. delà Salle dut céder, renonçant à son projet : M. de la Barmondière n'y vit avec raison
qu'un ajournement; mais le P. Barré qui sentait sa fin prochaine, en fut inconsolable.
Bien qu'il fût résolu à se dépouiller de tous ses biens patrimoniaux, M. de la Salle hésitait sur leur emploi. Les reserver à ses écoles, c'était bien toujours les attribuer aux pauvres ; Nicolas Roland avait donné pareil exemple ; il semblait que ce fût le parti le plus sage, et la plupart de ses amis le poussaient à l'adopter. Mais le P. Barré avait en toute circonstance fortement recommandé de s'en remettre en entier à la Providence : consulté à nouveau, il répéta qu'il fallait pousser jusqu'à l'héroïsme la confiance en Dieu et abandonner tout pour le soulagement des pauvres, sans rien retenir pour la communauté. M. de la Salle inclinait plutôt à suivre cet avis qui répondait aux élans de son âme vers le sacrifice. L'extrême famine de 1684 fut l'incident décisif.
La transformation des moyens de transport et le grand commerce international des blés qui en a été l'une des conséquences, étaient choses inconnues dans la France d'autrefois. Incontestablement, le plus grand avantage de ces progrès récents, c'est d'avoir mis fin aux maux provoqués par l'insuffisance accidentelle des récoltes. Alors, comme de nos jours encore dans l'intérieur de la Russie, on n'avait pour alimenter la consommation que les moissons locales, avec les réserves entretenues dans les greniers publics par la prévoyance des gouvernements. Si les premières venaient à manquer dans toute l'étendue d'une vaste région, les secondes étaient vite épuisées, et l'absence de moyens de transport ne permettant pas au commerce d'intervenir et de renouveler les approvisionnements, la famine sévissait avec
toutes ses Iiorreurs.il en fut ainsi en 1684 dans une large partie de la France, et la Champagne était livrée aux misères de la faim. M. de la Salle réalisa tous ses biens, sauf une chétive rente de deux cents livres que son directeur l'avait obligé à conserver. Il en distribua le prix en aumônes, à raison de iooo livres environ par jour : d'abord aux enfants des écoles auxquels il donnait du pain ; puis aux pauvres honteux qu'il recherchait avec soin et secourait discrètement; aux malheureux, en6n, qu'il rassemblait chez lui ; causant avec eux, leur faisant le catéchisme et les nourrissant ; parfois même, quand il eut toutdonné, il alla mendier pour eux.
Une charité si extrême fut admirée de tous. Chose remarquable, l'ancienne société était plus sensible à ce qui touche le rang héréditaire et la culture intellectuelle qu'à ce qui concerne seulement la fortune et l'argent. Ainsi beaucoup de ceux qui avaient violemment blâmé le chanoine de quitter le milieu choisi où il était appelé à vivre, pour se consacrer à de pauvres maîtres, le louèrent de s'être dépouillé jusqu'au dénuement.Quantàlui, affranchi enfin de la richesse qui lui pesait, il obéissait avec joie à l'esprit de pauvreté, donnanten tout l'exemple, pour la nourriture, le logement, le vêtement, recherchantde préférence ce que le monde tient pour vil et humiliant, et se plaisant à dire : o Tout est bon pour un pauvre prêtre » . De même, pour les disciples qu'il s'efforçait de former, il fallait avant tout les détacher des intérêts du siècle : « Nous n'avons pas quitté le monde pour nous y conformer, mais pour le mépriser avec ses maximes. »