L'ESPRIT DE PAUVRETÉ
Tel est le fondement inébranlable sur lequel il asseoit son œuvre d'apostolat populaire. Pour être près du peuple, il faut que les maîtres soient pauvres comme lui. Pour apporter à l'accomplissement de leur tâche ingrate un zèle sans bornes et sans défaillances, il faut qu'ils soient poussés et soutenus par une conception très haute de leur mission. Seul, l'état de pauvreté la leur donnera. Par l'entier détachement des choses temporelles, par l'abandon complet à la volonté divine, l'Institut élèvera ces âmes simples, les pliera a la pratique de la vertu, fortifiera leur piété contre le relâchement, et empêchera les épreuves de lasser leurdévouement. Aussi dans ses entretiens et ses lettres, M. de la Salle renouvelle sans cesse ses exhortations ; il les prolonge dans ses Méditations ; il les répète dans ses Sermons, et toute sa vie ce sera l'idée maîtresse qu'il s'efforcera de graver dans les esprits et les cœurs. « Sou venez- vous, disait-il, que vous n'êtes pas venus en communauté pour avoir toutes vos aises, mais pour embrasser l'état de pauvreté avec ses incommodités. Vous êtes pauvres, dites-vous ; que cette parole me plaît ! Car dire que vous êtes pauvres, c'est dire que vous êtes heureux. » — « Tant que vous serez attachés de cœur à la pauvreté, vous ferez du fruit dans les âmes ; les anges de Dieu vous feront connaître et inspireront aux pères et aux mères de vous envoyer leurs enfants pour être instruits: par vos instructions mêmes, vous toucherez le cœur de ces pauvres enfants, et la plupart deviendront de véritables chrétiens. » — a Plus vous vous abandonnerez à Dieu au regard du temporel, plus il aura soin de vous le procurer. Si, au contraire, vous vou-
lez vous-mêmes y pourvoir, sa Providence vous en laissera le soin, et il pourra souvent arriver que le nécessaire même vous manque: Dieu voulant vous punir ainsi de votre peu de foi et de votre défiance 1 . »
Un complet abandon à Dieu n'excluait pas de sa part une sage et prévoyante prudence. C'est ainsi qu'il n'accordait de maîtres pour une classe que si la modeste rente nécessaire à leur subsistance était convenablement garantie. De même dans la gestion financière d'une école, il ne tolérait ni avances, ni désordres, a Ne vous engagez plus sans moi, écritril à un Frère qui avait trop vite dépensé, car je serais très mécontent de dettes. Je n'en veux plus, et je n'en ay jamais ny voulu ny souffert dans aucune de nos maisons, et il n'y a rien dont j'aye plus d'horreur. C'est pourquoy ne comptez plus jamais sur moy pour des dettes, car je n'en écouteray jamais la moindre proposition. Je veux voir devant moypour la dépense, et non pas derrière*. »
Transformés peu à peu par ces enseignements répétés, les maîtres groupés à la maison de la rue Neuve envisageaient leur mission, non point comme un emploi qui mérite des gages, mais comme un apostolat qui honore Dieu et sert les pauvres. Pour constituer définitivement la communauté, il n'y avait plus qu'à les confirmer dans leurs dispositions, en les séparant du monde et les unissant entre eux par une règle, un habit, et des vœux. Ce fut l'objet de la première assemblée de l'Institut qui commença
I, Méditations pour les principales fêtes de Vannée* a. Lettres, c. 53.
l'esprit de pauvreté.
le 9 mai 1684. Elle comprit une longue retraite de dix-sept jours, et, après plusieurs journées de libres délibérations, elle s'acheva le 27 mai, jour de la Trinité. Pour la règle, il fut reconnu qu'il fallait la pratiquer longtemps et l'amender par l'expérience avant de la fixer par écrit ; on se borna donc à rappeler les règlements habituels, et, de fait, M. de la Salle ne les formula en règle que onze ans plus tard. Pour Thabit, on en admit la nécessité mais sans arrêter de choix. Pour les vœux, la ferveur portait les maîtres à prononcer à jamais les trois vœux de religion : pauvreté, chasteté, obéissance. Sans décourager leur ardeur, mais pour éviter les regrets ou les défaillances, M. de la Salle, avec une prudente modération, les amena à prescrire un seul vœu, celui d'obéissance, et pour une seule année, mais renouvelable tous les ans aujourde la Trinité. Touchante fut la cérémonie célébrée dans la modeste chapelle delà rue Neuve, et dans laquelle les douze premiers religieux, au pied des autels, répétèrent la formule du vœu après le saint fondateur. L'an d'après, huit seulement vinrent les renouveler ; les quatre autres préférèrent rentrer dans le monde, justifiant ainsi par leur exemple, la prudence avec laquelle M. de \ la Salle n'acceptait encore que des engagements temporaires. Depuis 1684, le jour de la Trinité est fêté par l'Institut avec une particulière solennité.
La question du costume se trouva résolue pendant l'hiver presque par hasard. Pour abriter les maîtres contre les intempéries durant un froid rigoureux, il fut naturel de leur donner la capote, sorte de manteau à manches flottantes, que portaient les paysans de la Champagne. M. de la Salle y joi- :
gnit la soutane, aussi en serge noire, fermée par des agrafes de fer; il ajouta le rabat blanc, le tricorne plat à larges bords et les gros souliers des hommes du peuple. Avec cet humble costume, il fallait une appellation modeste. M. de la Salle fit accepter à ses disciples celle de Frères des Écoles chrétiennes. En même temps, et pour mieux marquer qu'ils se séparaient du monde en entrant à l'Institut, les Frères quittèrent dès lors leur nom personnel pour prendre avec la robe un nom de religion. Dans les premiers temps Thabitsi pauvre que le fondateur, malgré la situation qu'occupait à Reims sa famille, avait aussitôt revêtu avec les Frères, paraissait étrange, misérable et ridicule. Souvent ceux qui le portaient eurent a supporter mainte humiliation. Et cependant les siècles ont passé, les splendeurs se sont évanouies, tout achangé,tout, excepté la robe noire du Frère des Écoles, et la robe grise de la Fille de la Charité. Toujours elles sont au premier rang quand il faut combattre l'ignorance chez l'enfant, soulager la douleur des malades ou disputer les mourants aux épidémies. Partout on les salue avec respect, au milieu desinfidèles comme parmi les sauvages ; parfois seulement, au mépris de la souffrance et delà faiblesse des petits, les politiciens les chassent et les insultent dans les sociétés qui, pour avoir répudié l'Evangile, rétrogradent vers leurs bas-fonds.
Unie et fortifiée par le vœu d'obéissance, la petite communauté, durant ses premières années, prit à tâche de se régler mieux encore sur les exemples de son fondateur. Pour celui-ci la prière, longue et intense, était le solide appui de la vie quotidienne et le recours consolant dans les difficiles incertitudes.