I/ESPRIT DE PAUVRETÉ
Souvent il prolongeait la nuit ses oraisons, soit dans un petit réduit fort pauvre, caché sous les toits, glacial en hiver, brûlant en été; soitauprès du tombeau du patron de Reims pour lequel il avait une particulière dévotion. C'est ainsi que chaque vendredi soir il se faisait enfermer dans l'église Saint- Remy pour y prier jusqu'au jour. Quelquefois, pour se mieux envelopper de solitude et de silence, cherchant a dérober sa jtrace, il allait jusqu'à Louviers chez les Carmes déchaussés, au « saint désert de la Garde-Châtel ». A force d'austérités etde mortifications, il triompha des résistances de la nature : du sommeil qui l'accablait d'abord et auquel il mesura petitement sa part; surtout d'une santé qui, délicate, se refusait à la nourriture grossière de la communauté et qu'il n'y put dresser que par le jeûne et la faim. Les macérations inquiétaient ses amis et leur semblaient excessives. « Il a traité son corps avec trop de rigueur, disaitun de ses proches ; et il devra, comme saint François, lui demander pardon à la mort de tout le mal qu'il lui a fait pendant la vie. Il s'est fait le tyran d'un corps qui avait été élevé avec des soins extrêmes, car jamais enfant n'a été si délicatement traité. »
Mais l'humilité était par excellence la vertu qu'il prêchait d'exemple. Doux et affable même pourles importuns du dehors, vêtu d'habits usés et rapiécés, recherchant au lieu de les fuir les travaux pénibles et humiliants, il voulut en 1686 résigner ses fonctions de supérieur, et obtint de la déférence respectueuse des Frères qu'ils lui nommassent un successeur. Ils choisirent pour le remplacer le F. Henri Lheureux, « sage, modeste, humble et solidement
vertueux ». Avec une vraie joie M. de la Salle se faisait obéissant devant ce jeune Frère qui pourtant n'était point prêtre. Mais l'autorité religieuse s'émut justement d'une condition si anormale : à la grande satisfaction de tous les Frères, elle annula l'élection et obligea le fondateur à reprendre la direction de la communauté.
De tels exemples de sainteté inspiraient à tous ceux qui les entrevoyaient une réelle vénération, en même temps qu'ils exerçaient sur les Frères qui les avaient sans cesse sous les yeux un irrésistible entraînement. Ceux-ci s'associaient aux pensées et aux prières, aux mortifications et aux pénitences de leur directeur bien-aimé. Quelques-uns au début se lassent et partent, mais d'autres arrivent, et non plus seulement de pauvres maîtres cherchant une carrière modeste : plusieurs appartiennent aux familles les mieux posées de la région ; un bel avenir les attend, mais ils l'abandonnent et, malgré les instances de leurs proches, ils accourent à la communauté de la rue Neuve pour se dévouer a l'apostolat de l'enfance pauvre. Quelques-uns succombent à la peine, leurs vingt ans n'étant pas assez robustes pour supporter et le dur régime et les fatigues redoublées. De 1681 a 1688, sur les quinze premiers Frères, six au moins moururent prématurément bien avant leur trentième année. Les premiers martyrs de l'Institut furent ainsi les Frères Jean-François, Bourlette et Maurice. Leurs vertus eurent un grand ascendant sur leurs condisciples, et leur souvenir demeure un pieux stimulant pourleurs lointains successeurs.
L'œuvre de M. de la Salle était désormais fondée; elle s'était même déjà complétée par deux créations
l'esprit de PAUVRETS.
fécondes. Celait d'abord un petit noviciat, avec une vie séparée sous une règle plus douce, pour préparer à leur mission une quinzaine de jeunes gens que leur âge ne permettait pas encore d'employer aux écoles. Choisis d'après leurs dispositions d'esprit et de piété, et aussi leurs propres inclinations, ils étaient reçus dès l'âge de quatorze ans, formés et instruits, et entraient plus tard, vers dix-sept ans, dans la communauté. Cétaitensuite la plus ancienne de toutes les écoles normales. Ouverte en 1 684, elle avait pour but de dresser des mat très pour les écoles de campagne, car on ne pouvait songer de longtemps à donner des Frères pour les desservir, d'autant que très sagement M. de la Salle ne voulait point que ceux-ci fussent isolés et en dehors de la vie de communauté. Aussi, en réponse à l'affluence des demandes, il pria, à son tour, les curés des paroisses rurales de trier, pour les lui envoyer, des jeunes gens dont il se chargeait alors de faire des maîtres. Il lui en vint bientôt une trentaine. « Ils n'ont point d'autre habit, dit-il quelque part, que celuy qu'on porte ordinairement dans le monde; ils sont instruits à chanter, lire et écrire parfaitement, logez, nourris et blanchis gratuitement; et ensuite on les place dans quelque bourg ou village... et lorsqu'ils sont placez, ils n'ont aucun rapport avec la communauté, sinon de bienséance. » ...Maisils ont appris des Frères, sous les yeux du saint, la piété et le dévouement; retournés dans leurs paroisses, ils y rapportent le culte de ces vertus pour guider leur mission \
i. Une seconde école normale, essayée sans succès à
L'Institut fondé à Reims apparaît dès lors comme un organisme complet dont le ressort puissant est l'esprit de pauvreté : la communauté, le petit noviciat, l'école normalecomptent ensemble une soixantaine de personnes, et tout autour, un réseau d'écoles presque toutes dans le diocèse. Cette tâche terminée, toujours obsédé par le souvenir de la promesse faite jadis à M. de la Barmondière, M. de la Salle pensa que l'heure était venue de la remplir. Il sentait que son œuvre, pour se répandre à travers le royaume entier, et produire tout le fruit que la Providence en attendait, ne devait point paraître attachée au diocèse de Reims : il fallait l'établir a Paris. D'ailleurs les instances ne s'étaient pas ralenties; elles devenaient même encore plus pressantes depuis que Louis de la Salle était au séminaire de Saint-Sulpice. L'archevêque tenta bien d'abord de retenir par de riches donations une œuvre si justement vénérée ; mais ce fut en vain, et il comprit vite qu'il semblait être dans les desseins divins que l'Institut se transportât à Paris.
Après avoir confié la communauté de Reims au Frère Henri Lheureux,et placé ses meilleurs collaborateurs à la tête des diverses écoles, M. de la Salle avec deux Frères partit à pied pour la capitale. Il y arriva le 24 février 1688. Dans un milieu tout nouveau, il va en quelque sorte créer une œuvre nouvelle, au prix d'efforts et de douleurs par lesquels Dieu l'éprouvera.
Rcthel par les soins de M. de la Salle et les libéralités du duc de Mazariû, fut, dès Tannée suivante, réalisée par eux à Renwez dans le diocèse de Lnon.