LES ÉCOLES DE SAINT-SULPICE
composa : les Frères gardèrent leur robe, et' leur supérieur reprit l'habit ecclésiastique.
D'autres embarras, moins intimes mais plus bruyants, vinrent encore entraver le progrès des écoles de charité. Par la régularité, non moins que parla gratuité, par la piété des maîtres, et par la tenue des enfants, elles gagnaient la sympathie des familles et attiraient les écoliers aux dépens des petites écoles. Les maîtres de celles-ci se réunirent, firent saisir les meubles des écoles gratuites et assignèrent les Frères devant le chantre de Notre-Dame, Claude Joly. Gardien fidèle des privilèges de la corporation, l'écolâtre condamna J.-B. de la Salle et ordonna la fermeture des écoles de Saint-Su lpice. Toujours résigné, le saint se fût humilié sous Tépreuve, s'il n'avait pas senti l'obligation de défendre ici la cause des pauvres et de soutenir l'œuvre à laquelle il avait déjà tant sacrifié. Il fit avec tous les Frères un pèlerinage a Notre-Dame des Vertus, sanctuaire vénéré, où venaient prier souvent, au début du siècle, le cardinal de Bérulle, saint Vincent de Paul et M. Olier, dans cette petite église d'Aubervilliers qu'une profanation récente a dévastée. L'appel fut porté au Parlement; M. de la Salle s'y défendit lui-même, il obtint gain de cause et les écoles furent rouvertes.
Entrons les visiter en cette année 1691 où elles viennent de reprendre leur marche normale. Dès l'abord on est surpris d'y voir régner, avec l'ordre et la régularité, une organisation qui tranche fort avec celle des petites écoles. Sommes-nous dans les nouvelles classes de la rue du Bac, près du pont
Royal: c'est cent vingt écoliers qui, divisés en deux classes, sont instruits par deux maîtres. Si nous allons jusqu'à Saint-Sulpice, à l'école plus ancienne et plus importante delà rue Princesse, nous trouvons trois cents enfants répartis en quatre classes avec autant de maîtres. Pénétrons-nous au contraire dans Tune quelconque des petites écoles de la paroisse, nous verrons partout un maître pour dix ou douze élèves au plus. La raison de cette différence, c'est que J.-B. de la Salle, qui pour tout ce qui concerne l'enseignement populaire a été un précurseur, a mis ici en œuvre des méthodes pédagogiques nouvelles. Jusqu'alors on faisait l'enseignement individuel : le maître prenait successivement chaque écolier pour lui ouvrir l'esprit, lui expliquer sa leçon, la lui faire répéter, lui apprendre à travailler. Ces procédés absorbaient tout le temps du maître pour quelques élèves, usaient sa patience par de fastidieuses répétitions, gênaient les écoliers entre eux et les dressaient mal a l'effort personnel. En outre le grand nombre des maîtres rendait fort difficile, sinon impossible, un recruter ont convenable, d'autant plus que le partage des écoliers en si petits groupes réduisait, dans chacun d'eux, à une somme très minime le montant des rétributions scolaires. Aussi s'explique-t-on aisément les plaintes incessantes contre l'incapacité notoire delà plupart des hommes préposés à l'éducation de l'enfance.
On avait bien, il est vrai, et dès le commencement du x\n e siècle, essayé de l'enseignemeut mutuel dont on a fait tant de bruit, il y a soixante ans encore, en le présentant comme une nouveauté sous
le nom de méthode de Lancastre. Pour soulager le maître on le faisait suppléer, auprès des débutants de divers degrés, par une hiérarchie d'élèves déjà un peu instruits. Mais tous ces « moniteurs » employaient sans réels profits pour eux-mêmes les heures ainsi occupées, et les explications qu'ils donnaient ne valaient jamais celles qu'ils avaient reçues et plus ou moins bien comprises et retenues. Si la tâche du maître était allégée de façon à lui permettre de suffire à une classe nombreuse, en revanche, il y avait beaucoup de temps perdu et peu de progrès réalisés*.
J.-B. de la Salle, nous l'avons dit déjà, a fait mieux que de créer l'enseignement populaire : il l'a
i. Aux premiers temps de la Monarchie de Juillet, l'engouement pour renseignement mutuel fut extrême : toutes les faveurs administratives lui étaient réservées; des associations libres s'étaient fondées pour le propager et l'Institut des Frères, pour être resté attaché à la méthode de son fondateur, fut menacé de perdre le bénéfice de toute existence légale. Mais les écoles chrétiennes se défendirent par leurs succès et la supériorité des résultats finit par convaincre les adversaires les plus passionnés. « L'Institut des Frères, dit le Dictionnaire de Pédagogie, put se féciliter d'être resté obstinément fidèle aux prescriptions de J.-B. de la Salle, lorsqu'en i836, rendant compte de ses études sur l'enseignement primaire en Hollande, M. Cousin rapporta le jugement des autorités scolaires d'Amsterdam : a Nous regardons l'enseignement mutuel comme uue méthode absolument insuffisante. » — « Il est assez curieux, continuait M. Cousin, d'entendre à Amsterdam un ministre protestant, un quaker et un philosophe s'accordant à faire l'éloge de ces pauvres Frères qui font tant de bien et qu'un fanatisme d'un nouveau genre essaye en vain de flétrir. » (V. la déposition de F. Justinus devant la Commission de l'enseignement, mars
trouvé faible et l'a rendu fort. Il lui a donné des maîtres dévoués et une méthode féconde qui est restée après lui comme les programmes qu'il avait arrêtés : c'est renseignement simultané. Là, le maître s'adresse à tous les élèves à la fois, avec de minutieuses précautions pour que chacun écoute et suive avec une attention soutenue. Il en découle aussitôt une heureuse innovation : les écoliers sont répartis, suivant leur âge et leurs progrès, en classes séparées, dirigées par autant de maîtres. Chaque classe à son tour comprend plusieurs sections, le maître s'occupe successivement de chacune d'elles pendant que les autres sont surveillées par les élèves les plus avancés. C'est peu à peu, à travers la pratique et les tâtonnements, que J.-B. de la Salle a été amené par l'expérience à ce compromis qui conserve quelque chose du système mutuel, mais en laissant a l'enseignement du maître toute sa force éducative. Plus tard il formulera sa méthode et ses préceptes dans un livre admirable la Conduite des écoles, niais ce ne sera qu'après les avoir en quelque façon vécus, longtemps médités, discutés et amendés avec les Frères qui les appliquent sous sesyeux. Tout y est prévu. « Pendant qu'on lira, tous les autres de la même leçon suivent dans leur livre qu'ils doivent toujours avoir en main. Le maître veillera avec un très grand soin à ce que tous lisent bas ce que le lecteur lira haut, et fera de temps en temps lire a quelques-uns quelques mots en passant, pour les surprendre et reconnaître s'ils suivent effectivement. Il doit avoir un grand soin que celui qui lit prononce si nettement que tous les autres puissent facilement entendre. » C'est surtout par des inter-
rogations, en provoquant des explications, que le maître doit ouvrir l'esprit de l'élève, faire travailler sa réflexion, former son jugement, le forcer à trouver lui-même la réponse. M. de la Salle, en effet, recommande d enseigner par raison, c'est-à-dire en faisant faire aux élèves une élude réfléchie des idées exprimées par les mois ; il veut qu'on les exerce à chercher eux-mêmes et à découvrir les vérités qu'on veut leur faire acquérir : « Que le Frère se garde d'aider trop facilement les élèves à répondre aux questions qui leur sont posées; niais qu'il les habitue à chercher avec ardeur ce qu'il sait qu'ils peuvent trouver eux-mêmes. Il leur persuadera qu'ils retiendront mieux les connaissances qu'ils auront acquises par un effort persévérant. 11 ne se contentera pas de leur donner l'énoncé des questions ou des problèmes qu'ils auront à résoudre, il les obligera à en inventer d'autres eux-mêmes, suivant leurcapacité »\ L'enseignement simultané ainsi complété par les procédés socratiques, qui, sans négliger l'utile culture de la mémoire, visent surtout au développement raisonné de l'intelligence, assura vite aux élèves des Frères une rapidité de progrès que ne connaissaient pas les petites écoles.
Une autre réforme ne fut pas moins heureuse.
L'usage voulait alors qu'on apprît à lire aux enfants en latin et non en français. Un ouvrage pédagogique qui était dans toute sa vogue et auquel J.-B. de la
i. « La vérité est que l'esprit de l'enfant, comme les membres eux-mêmes, se développe par son propre exercice et non par une action extérieure. — Ce que le maître fait, disait Mgr Dupanloup, n'est rien ; ce qu'il fait faire est: tout. » (R. P. Burnichon, Du lycée au couvent, p. 19a.}
Salle a beaucoup emprunté, YEscole paroissiale, préconisait fortement l'emploi du latin. Était-ce une inconsciente survivance du temps où les écoles formaient surtout des clercs et des chantres? Était-ce, comme on le disait, parce que la prononciation, conventionnelle dans une langue morte, était plus régulière et plus facile que dans notre idiome avec ses lois phonétiques vivantes ? Toujours est-il que la lecture en latin aurait tout au plus été admissible pour ceux qui devaient aborder plus tard les études classiques ; mais, dans les écoles de charité, elle augmentait sans raison le labeur de ceux qui ne devaient jamais user que du français. Aussi M. de la Salle, qui d'ailleurs avait gardé un amer souvenir des rebutantes difficultés du manuel de Despautère, voulut résolument faire ce que les Ecoles de Port-Royal avaient tenté dans leur éphémère existence. Il rencontra des résistances opiniâtres, et ce n'est qu'après de longs combats qu'il en put triompher. « Le premier livre, dit-il, dans lequel les écoliers apprendront à lire dans les écoles chrétiennes, sera rempli de toutes sortes de sillabes françaises. » Et plus loin : « Le livre dans lequel on apprendra à lire dans le latin sera le Psautier; on ne mettra dans cette leçon que ceux qui sauront parfaitement lire dans le français >» . Le fondateur de l'Institut, ainsi que l'a dit un maître compétent 1 , a donc donné à l'instruction populaire
i. Eugène Rendu, inspecteur général de renseignement primaire : Frères des Écoles chrétiennes , article du Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, publié par M. Buisson. — L'auteur de l'article ajoute : « C'est sans doute à cause de cette ignorance voulue et systématique delà langue latine que les disciples de l'abbé de la Salle ont été désignés sou-
sa langue naturelle ; et cette lutte prolongée contre l'idiome des érudits et des clercs, au profit de la langue nationale, explique cette prescription absolue insérée dans les statuts de Tordre : « Les Frères qui auront appris la langue latine n'en feront aucun usage dès qu'ils seront entrés dans la société. Il ne sera permis à aucun Frère d'enseigner le latin à qui que ce soit. » Au surplus l'expérience justifia très vite la réforme accomplie par M. de la Salle : en deux ans d'études, les Frères obtinrent couramment les résultats qui exigeaient quatre ou cinq années quand on devait traverser d'abord la lecture latine.
Moins incomplet, plus coordonné et surtout mieux suivi que celui des petites écoles, le programme qu'élabore M. de la Salle est déjà celui que, cent cinquante ans plus tard, adoptera notre loi du 28 juin 1 833 sur l'enseignement primaire. Après la lecture dans les livres imprimés ou manuscrits, ou dans le Psautier^ c'est l'écriture, particulièrement soignée sous toutes ses formes, avec l'orthographe, la grammaire et même la composition, car on habituait les élèves à reproduire ce qu'ils avaient retenu du catéchisme. On les dressait aussi à rédiger les actes usuels : promesses, quittances, procurations, baux, obligations, procès-verbaux, etc. Une grande place était donnée au calcul, a tant au jet qu'à la plume », ce qui veut dire que pour faire des calculs toujours assez compliqués avec les nombres complexes (par exemple, livres, sols et deniers), les élèves tantôt
vent par le nom de Frères ignorantins, porté à l'origine par les Frères de Saint-Jean de Dieu».
se servaient de jetons, tantôt faisaient les opérations sur le papier.
Ce qui a donné à la pédagogie nouvelle son efficacité, ce qui a permis de suivre les programmes dans leur entier, ce qui a rendu les progrès rapides, c'est Tordre et la régularité introduites par les Frères dans la conduite journalière des écoles. Toujours M. de la Salle a fait de l'observation ponctuelle d'une règle la base de son œuvre, qu'il s'agisse de la formation des maîtres ou de l'instruction des élèves. Pour des enfants surtout, on ne saurait se passer d'une discipline douce, mais ferme. L'entrée et la sortie ont lieu à heure fixe, et se font posément, avec le recueillement d'une courte prière devant le crucifix de la classe et sous un sentiment de respect pour la présence de Dieu. Le silence est la garantie de l'ordre, et le maître en doit donner l'exemple : « Il veillera particulièrement sur luj-même pour ne parler que très rarement et fort bas.... Quand il donnera quelque avis, il le fera toujours d'un ton médiocre.. . . 11 ne parlera ny à aucun écolier en particulier, ny à tous en général, qu'il n'ait examiné ce qu'il aura à dire et qu'il ne l'aitjugé nécessaire. Lorsqu'il parlera, il le fera fort gravement et toujours en peu de mots. Il serait peu utile que le maistre s'appliquât à faire garder le silence aux écoliers, s'il ne le gardait luy même .... Son silence produira plus que toute autre chose un très grand ordre dans les écoles. » De là l'emploi du signal (petit instrument en fer) pour remplacer, autant que possible, par des signes convenus les commandements ou les avertissements parlés.
L'ordre, enfin, a pour sanction les punitions et les
récompenses. Au xvn e siècle les mœurs comportent le recours aux corrections corporelles,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point nos rois 1 .
Il ne faut pas, dit la Conduite des écoles , que « sous prétexte d'avoir de la compassion pour les enfants, on leur laisse faire tout ce qu'ils veulent; il arrivera de là qu'on aura des écoliers méchants, libertins et déréglés » . Mais la fermeté ne doit point dégénérer en dureté, et M. de la Salle réglemente avec beaucoup de ménagement l'emploi des punitions corporelles qui étaient alors en usage dans toutes les écoles. Le maître ne devra y recourir qu'après avoir épuisé tous les autres moyens d'action, et jamais sous le coup de l'émotion. Pour les récompenses, la Conduite recommande de les multiplier, d'encourager la piété, l'assiduité, le travail, de stimuler le zèle et l'effort, et de donner de préférence des objets tels que des livres, des images, des chapelets, qui rapportés au foyer familial èntretiennent la ferveur des parents comme celle des enfants.
Le sentiment religieux est, en effet, celui que le saint veut avant tout faire germer et grandir dans
i. Henri IV écrivait à Mme Monglat, gouvernante du Dauphin, alors âgé de six ans : « Je me plains de vous, de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela ; ce que je reconnais par expérience m'avoir profité, car, étant de son âge, j'ai été fort fouetté ».
les jeunes âmes que l'éducation doit former. Les prières sont courtes mais fréquentes : le matin, le soir, avant et après les classes, a divers moments de la journée : « A chaque heure du jour on fera quelques courtes prières, qui serviront aux maîtres pour renouveler leur attention sur eux-mêmes et à la présence de Dieu, et aux écoliers pour les habituer à penser à Dieu de temps en temps durant le jour et les disposer à lui offrir toutes leurs actions » . Indépendamment de la messe à laquelle tous assistent chaque jour, la règle prescrit la perpétuité de la prière : « Il .y aura toujours deux ou trois écoliers à genoux, un de chaque classe, qui réciteront le chapelet, tous les uns après les autres, dans un endroit de l'école disposé à cet effet et choisi par le Frère directeur ou inspecteur ». Tout naturellement large est la place faite à renseignement religieux qui seul rendra la prière solide et la piété forte. L'étude du catéchisme prend une demi-heure chaque jour et une heure au moins les dimanches et jours de fête. Sur ce point les recommandations sont d'une admirable sagacité : « Le maître ne parlera pas aux écoliers comme en prêchant; mais il les interrogera presque continuellement par plusieurs demandes et sous demandes ; afin de leur faire comprendre ce qu'il leur enseignera, il interrogera plusieurs écoliers de suite sur une même question. Il ne se servira dans ses demandes que d'expressions simples et de mots très faciles à comprendre, et qui n'aient pas besoin d'explication, si cela se peut, et fera les demandes et réponses les plus courtes qu'il lui sera possible.... Il aura égard de parler fort peu et de beaucoup interroger. 41 ne parlera que sur la matière qui est
proposée pour ce jour et prendra garde de ne point s'égarer de son sujet. Il parlera toujours d'une manière grave et qui puisse inspirer du respect et de la retenue, et ne dira jamais rien de bas ny qui puisse exciter à rire. Il aura égard de ne point parler d'une manière molle, qui soit capable de causer du dégoût. Il ne manquera pas, dans chaque catéchisme, de donner quelques pratiques aux écoliers.... Il prendra garde de ne pas troubler le catéchisme par des répréhensions et corrections à contretemps. » Chaque jour on lit une courte réflexion, que le maître commente « selon la portée de ses escoliers, et durant l'espace d'un bon Miserere » . Ceci était de tradition, et Rollin raconte dans son Traité des études que les règlements de l'Université de Paris enjoignaient de tous temps aux maîtres de faire en sorte que les élèves ne passent pas un jour sans apprendre par cœur une ou deux maximes des Livres saints, « afin que les autres études fussent comme assaisonnées de ce divin suc » .
Comment ne pas admirer avec quelle sollicitude la nature de l'enfant est comprise et développée tout entière dans les écoles chrétiennes? La force, l'intelligence sont de grandes qualités sans doute, mais toutes deux d'ordre secondaire ; ce qui fait l'homme et lui donne son rang en tête de la création, c'est sa valeur morale. La force est respectable quand elle est au service du juste ; l'intelligence, quand elle s'emploie à défendre le vrai ; mais l'une et l'autre ne peuvent qu'opprimer ou égarer dès que le sens moral cesse de les conduire 1 . Ainsi la tâche capitale