I. C'est une des vérités sur lesquelles Le Play a le plus
de l'éducation — celle-là même que nos contemporains ont supprimée en mutilant l'homme même — c'est de former l'enfant à la connaissance et à la pratique de la loi de Dieu. L'Institut n'a eu d'autre but : « C'est pour ce motif qu'on y tient des écoles, afin que, les enfants y étant sous la conduite des maîtres depuis le matin jusqu'au soir, ces maîtres leur puissent apprendre à bien vivre, en les instruisant des mystères de notre sainte religion, en leur inspirant les maximes chrétiennes, et ainsi leur donner l'éducation qui leur convient — C'a été dans la vue de procurer ces avantages aux enfants des artisans et des pauvres, qu'on a institué les écoles chrétiennes. »
Beaucoup d'esprits autour de nous ont besoin de quelque effort pour se placer à ce point de vue élevé. Les sophistes de l'école de Rousseau nous ont répété qu'on perd son temps a enseigner la morale aux e .fants. Le sens moral pousse chez eux, disait Thomas Jelferson, comme les jambes et les bras. Sans professer explicitement, avec les philosophes du xvm e siècle, que l'enfant naît bon, qu'il pratiquera la vertu et possédera le bonheur dans la mesure où on l'affranchira de toute contrainte et de toute autorité pour l'abandonner à ses penchants
insisté (la Rà forme sociale en France , ch. n, m, xlvii, etc.). De même Guizot disait dans la discussion de la loi de 1 833 (séance du a mai): « Le développement intellectuel, quand il est uni au développement moral et religieux, est excellent ; il devient un principe d'ordre, de règle, et il est en même temps une source de prospérité et de grandeur pour la nation. Mais le développement intellectuel tout seul, le développement intellectuel séparé du développement moral et religieux, devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme etpar conséquent de danger pour la société.»
naturels, insensiblement nous en sommes venus à agir en toutes choses comme si nous avions de telles convictions. On échappe si difficilement à l'influence de l'atmosphère qu'on respire, et les rhéteurs de 1789 ont tellement empoisonné la nôtre! Les idées en se modifiant réagissent peu à peu sur les mœurs; de plus en plus ainsi la vie s'est orientée vers la satisfaction des instincts et le culte de la jouissance. Parsuite, aussi, nous sommes portés a ne voir dans l'enseignement scolaire que le côté technique, une sorte d'apprentissage professionnel : on s'exerce à lire, écrire et compter; on étudie, même sans trop les comprendre, une foule de choses sur lesquelles on n'acquiert que peu de clartés; plus ou moins bien toutefois l'école développe l'intelligence, comme la gymnastique accroît la force, mais nous n'avons plus le souci constant de cultiver la valeur morale.
Nos pères obéissaient à une conception contraire. Ils n'avaient pas renié la tradition universelle du genre humain, ils ne tenaient pas pour rien l'expérience de toutes les mères et de tous les maîtres. Ils savaient que l'homme ne naît point bon ; que, petit enfant, il se montre apte au mal ; que les premiers mouvements de la nature ne sont point toujours droits et que l'éducation est indispensable pour les dresser. Alors la vie tout entière leur apparaissait comme un effort viril pour monter vers le bien par la discipline salutaire du devoir, sous les autorités gardiennes de la coutume et de la loi. N'est-ce point là d'ailleurs ce que répètent avec le plus d'insistance les préceptes de l'Ancien Testament: « Écoutez, mon fils, les instructions de votre père et n'abandonnez point la loi de votre mère. »
(Proverbes, i, 8.) — « Celui qui épargne la verge hait son fils : mais celui qui l'aime s'applique à le corriger. » (xm, 24.) — « Châtiez votre fils tant qu'il y a espérance. » (xix, 18.) — a La folie est liée au cœur de l'enfant et la verge de la discipline l'eu chassera. » (xxn, i5.) — « N'épargnez point la correction à l'enfant ; car si vous le frappez avec la verge, il ne mourra point. » (xxm, i3.) — « La verge et la correction donnent la sagesse ; mais l'enfant qui est abandonné à sa volonté couvre sa mère de confusion. » (xxix, i5.) — « Élevez bien votre fils et il vous consolera et il deviendra les délices de votre âme. » (xxix, 17.) — Page à page, l'histoire du peuple de Dieu est le dramatique commentaire de ces vérités, car Israël est récompensé ou puni selon qu'il observe ou viole la loi. Et la lecture des Saints Livres se faisait alors très assidûment au foyer domestique. « Au xvu e siècle, disaitMgrd'Hulst, toutes ces règles (les prescriptions de l'Église relativement aux traductions et commentaires de la Bible) étaient connues et observées, et elles n'empèchaient pas nos grands sermonaires de faire de la Bible la source principale de leurs enseignements. Bourdaloue et Bossuet, suivant de loin les traces de saint Bernard, ont tellement tissé leurs discours de passages des livres saints, que pour les bien comprendre et surtout les goûter, il faut être déjà familier avec les Écritures. Un prédicateur qui, aujourd'hui, adopterait cette méthode, ne serait pas suivi; et j'ai expérimenté, pour ma part, que lorsque dans la chaire on veut faire un usage fréquent de la Bible, il faut, à chaque fois, souligner l'emprunt et en expliquer le sens, faute de quoi la citation ou
l'allusion passe inaperçue et fait tout au plus l'effet d'une anomalie de style au milieu du langage moderne de l'orateur 1 . »
On conçoit sans peine combien forte était l'empreinte morale donnée aux esprits, grâce à cet accord de la tradition familiale, de l'expérience quotidienne et de la foi religieuse ; et comment aussi en naissait le profond sentiment d'une lourde responsabilité. Au Créateur qui les lui a confiées pour continuer son œuvre, la famille doit compte de ces jeunes âmes qui, sans la vigilance paternelle, ne sauraient être dressées à amasser, pendant leur existence mortelle, les mérites qui seuls leur ouvriront les espérances éternelles. A la terre natale, à la patrie aimée dont ses enfants vivront l'avenir incertain, la famille doit aussi des comptes ; car a dans les sociétés les plus prospères, la venue des enfants est, à vrai dire, une invasion de petits barbares : dès
i. Lettre à M. Ernest Michel sur l'éducation chrétienne par la lecture de la Bible [Réforme sociale , I er juin 1888). La Nouvelle Géographie universelle d'Élysée Reclus fait, pour la presse des Etats-Unis, la même remarque que Mgrd'Hulst pour nos sermonaires du Grand Siècle : les journaux sout tellement remplis de citations et d'allusions bibliques, qu'il faut bien admettre chez les lecteurs une connaissance approfondie des Écritures. Plus loin, dans la Lettre déjà citée, rémiuent prélat ajoute : « Tandis que dans certaines Dations protestantes, déshéritées des puissants moyens de salut qui sont restés notre privilège, la lecture habituelle de la Bible a pu maintenir un fond solide de christianisme domestique et social, l'abandon de cette lecture a été parmi les catholiques l'effet d'abord, puis bientôt l'une des causes de l'affaiblissement de la foi. » N'est-ce point là la meilleure des réponses à donner dans les discussions sur la a supériorité » des nations protestantes?
que les parents tardent à les dompter par l'éducation, la décadence devient imminente » ! . L'afflux des générations nouvelles remet ainsi chaque jour en question les résultats lentement conquis par leurs devanciers. Entre le bien et le mal, elles seront ce que la sollicitude des parents en va faire : ou bien des indisciplinés dont les erreurs et les vices sont nuisibles aux autres comme à eux-mêmes et qui provoquent le désordre, la souffrance et l'abaissera ent de la race; ou bien des citoyens soumis à la loi morale, aptes à la liberté parce qu'ils savent se contraindre eux-mêmes, capables de promouvoir le progrès parce qu'ils l'édifient sur la continuité des efforts du passé.
D'ailleurs cette éducation indispensable de l'âme et du caractère, elle doit commencer des le berceau, avec les premières manifestations de la volonté. Elle est donc bien la tâche de l'autorité paternelle instituée par le Décalogue, la mission propre de la famille dont elle est la véritable raison d'être et qui seule la peut accomplir. Mais combien de parents sont impuissants à s'en acquitter : ceux-ci sont restés de grands enfants sans culture ; ceux-là sont absorbés par les difficultés de l'existence et d'autres se laissent égarer par les séductions de l'erreur et du mensonge. Presque tous ont besoin d'être aidés, soutenus et dirigés. Le grand siècle, si admirablement chrétien, qui à la voix de saint Vincent de Paul avait multiplié les efforts de la charité pour soulager la misère des humbles, devait
i. Le Play, la Constitution essentielle de P humanité, ch. x, § 3.
s'émouvoir aussi en voyant trop souvent, dans les milieux populaires, la famille défaillante à sa tâche et l'enfance privée d'éducation religieuse. Adrien Bourdoise, Olier, d'autres encore, nous l'avons vu, mais surtout J.-B. delà Salle ont sans doute éprouvé l'obscur pressentiment de la poussée des générations et l'appel confus des besoins nouveaux. « J'estime, écrivait Adrien Bourdoise, que si saint Paul et saint Denys revenaient à présent en France, ils prendraient la condition de maître d'école préférablement à toute autre. » L'apostolat par l'école chrétienne dans nos cités et nos campagnes leur est donc apparu comme l'œuvre par excellence, plus nécessaire encore que l'évangélisation des infidèles dans les pays lointains.
Mais plus haute est la mission, plus rares sont les qualités nécessaires pour la remplir, plus difficile est la préparation qui en rendra digne. Aussi le saint fondateur va-t-il traverser des épreuves qui sembleront présager la ruine prochaine de son Institut et dont il ne triomphera qu'en donnant à la communauté une formation plus complète et une vie religieuse plus intense.