DES MAITRES
Ea venant s'établir à Paris, J.-B. de la Salle n'était accompagné que de deux Frères. Aussi, dès le mois de juillet, dut-il en aller chercher d'autres; il ramena alors le Frère Henri Lheureux auquel il avait d'abord confié la communauté de Reims, et il le mit à la tête de l'école de la rue Princesse. Mais il semble que l'humaine nature ne soit jamais complètement domptée, et ceux qui ont le plus sincèrement renoncé aux intérêts terrestres ne s'en montrent souvent que plus impressionnables dans la tâche a laquelle ils ont tout sacrifié. Les deux Frères venus les premiers conçurent contre Henri Lheureux une telle jalousie que l'un d'eux partit, et si l'autre resta encore deux ans, ce ne fut que "pour être une cause incessante de trouble par ses révoltes contre le fondateur. D'autre part a Reims, le nouveau directeur, le Frère Jean Henry , encore jeune mais très pieux, édifiait toute la communauté ; toutefois, dans son petit gouvernement il manqua de tact et de prudence : plusieurs Frères se reti-
rèrent au grand préjudice des écoles. Le séminaire des maîtres de campagne avait cessé de se recruter; le petit noviciat, qui était la garantie de l'avenir, périclitait aussi de plus en plus. En vain M. de la Salle transféra les novices à Paris : il ne put conjurer la tiédeur des uns, la désertion des autres; en 1691 le petit troupeau était presque dispersé.
Tout semblait avoir péri, et le saint lui-même était frappé ; exténué par les fatigues et les mortifications, il fut saisi par la maladie au cours d'un voyage a Reims. Il écarta sa riche famille, ne voulant d'autres soins que ceux de ses Frères dans le pauvre logis de la communauté. Avant d'être guéri, il revient a Paris, et cette (ois le mal le terrasse, tout espoir s'évanouit : résigné à la volonté de Dieu il se prépare à la mort. M. Baudrandlui apporte le saint Viatique en procession avec un grand concours de clercs et de fidèles. D'une main si faible qu'il la faut soutenir, le saint bénit ses enfants : « Je vous recommande, dit-il, une grande union et une grande obéissance ».
Dieu l'épargna : un traitement énergique et dangereux triompha du mal et la santé revint à pas chancelants. Mais les Frères de Laon sont atteints par la maladie : il y court et administre les derniers sacrements à l'un d'eux. Au médecin qui pense que les autres auraient besoin de se refaire à l'air natal, il répond : « L'air natal des Frères des Écoles chrétiennes, c'est le Paradis ». Il passe à Reims, on le rappelle à Paris : le Frère Lheureux est mourant; il revient, trop tard, perdant avec le plus cher de ses fils celui qui, par ses qualités de douceur et de piété,
de fermeté et de prudence, semblait destiné à gouverner Tlnstitut.
Combien sont loin, hélas, les jours de 1 684, après les premiers vœux, alors que la communauté était nombreuse et pleine oVespérance! Aujourd'hui, la moitié des Frères a disparu, il vient à peine un ou deux sujets par an; la ferveur se perd, l'espoir s'éteint. Mais le saint reste : dans la retraite et la prière, il demande à Dieu de nouvelles forces et se remet à l'œuvre.
Tout d'abord, à l'entrée de Vaugirard, non loin des deux maisons de campagne que le séminaire de Saint-Sulpice possède, l'une au bout du même village ) l'autre a Issy,M. de la Salle loue un vaste enclos avec une modeste bâtisse, au coin de la grande rue et de la rue Gopreau. Il y installe aussitôt les maîtres que l'insalubrité des classes à Paris avait ' épuisés et que l'air pur allait ranimer. Les vacances étant arrivées, il rappelle ensuite à lui tous les Frères, de Reims, de Laon, de Guise, de Rethel. Tous viennent avec joie, malgré la longueur d'un voyage qu'ils font à pied, même ceux qui souffrent d'infirmités précoces. Au cours d'une retraite où, soit dans les exercices communs, soit dans les entretiens particuliers, M. de la Salle parle à leur cœur, avive leur vocation, réconforte leurs faiblesses, ils ne tardent pas à sentir combien a ils avaient besoin d'un bon noviciat pour rallumer le feu céleste qui commençait a s'éteindre dans leur cœur ». Aussi plusieurs demandent à rester pour un plus long séjour, capable de « leur faire retrouver l'esprit intérieur, l'esprit de recueillement, d'oraison, de mortification, d'humilité et d'obéissance ».
C'est alors que M. de la Salle, avec deux de ses plus dévoués disciples, a contracté rengagement solen nel de se consacrer à rétablissement de la société des Écoles chrétiennes : « Et pour cet eflet, moi J.-B. de la Salle, prêtre, moi, Nicolas Vuyart, et moi, Gabriel Drolin, nous, dès à présent et pour toujours jusqu'au dernier vivant, ou jusqu'à rentière consommation de l'établissement de la dite société, faisons vœu d'association et d'union pour procurer et maintenir le dit établissement, sans nous en pouvoir départir, quand même nous ne resterions que nous trois dans la dite société, et que nous serions obligés de demander l'aumône et de vivre de pain seulement. »
A ce foyer de vie religieuse intense, les Frères eurent vite réchauffé leur zèle et retrouvé l'esprit d'obéissance. Ils reprirent le chemin de leurs écoles, mais, pour continuer et entretenir désormais Faction qu'il avait si utilement exercée, M. de la Salle prescrit aux Frères une correspondance mensuelle, une « reddition de comptes », dans laquelle ils lui ouvrent leur cœur, demandent ses avis, affermissent leur persévérance. La confiance des disciples, la sollicitude du saint font de ce commerce une véritable a direction spirituelle ». Il suffit de parcourir le Recueil des Lettres de J.-B. de la Salle, conservé à la maison mère, pour voir avec quelle bonté, au prix d'un énorme labeur, il s'occupait de chacun : « J'ay bien de la joie, mon très cher Frère, de la bonne disposition que vous avez de travailler for-^ tement à vous corriger de vos défauts et de vous vaincre, lorsque l'occasion d'impatience se présente; recourez beaucoup à Dieu pour travailler de
votre côté à la vaincre.... Il est certain, mon très cher Frère, qu'un peu d'humilité vous ferait grand bien; vous estes trop orgueilleux, c'est un grand mal en vous. A moins que vous ne vous appliquiez à la mortification de l'esprit et des sens, vous déchoirez insensiblement de la vertu — Je ne suis pas surpris sy vous me dites que vous pensez rarement a Dieu; quel moyen autrement! Vous avez horreur pour toutes les vertus, vous n'en pratiquez pas ; on ne pense à Dieu qu'autant qu'on a de l'amour pour luy.... Soyez bien exact au silence; c'est un des principaux points de régularité, sans lequel une maison tombe dans le désordre Vous devriez bien
prendre garde, montres cher Frère, de ne pas parler d'une manière sy hautaine;... l'Esprit de Dieu ne permet pas de parler ainsi; que l'humilité paraisse toujours dans vos discours; rien ne vous rendra plus aimable à Dieu et aux hommes — Ayez aussi de l'égard, de ne pas parler trop librement à vos écoliers ; cela ôte tout le respect — La tendresse avec laquelle vous m'écrivez m'est bien sensible, mon très cher Frère; etc.... » A cette fortifiante influence que la correspondance prolongeait ainsi malgré l'éloignement, vinrent s'ajouter régulièrement, d'une part, une visite annuelle du fondateur à chacune des écoles et à leurs maîtres, et, d'autre part, une retraite de tous les Frères à Vaugirard. Ainsi se trouvait conjuré le danger qu'avait fait courir à l'Institut l'application trop hâtive au service des écoles, de sujets insuffisamment dressés à la vie religieuse.
Un des premiers résultats de la restauration d'une ferveur plus grande fut l'arrivée, depuis longtemps
suspendue, de nouveaux novices. Pour éviter le retour, toujours possible, de déceptions cruelles, M. de la Salle les voulait préparer à des vocations solides et durables par une formation lente et recueillie. Il fallait pour cela créer à Vaugirard un vrai noviciat. Mais les seules ressources des Frères étaient les subventions fournies pour les écoles par M. Baudrand, et celui-ci, craignant un accroissement de charges déjà lourdes, refusa nettement son consentement. En vain, à force de prières et de macérations, le saint supplie la Providence de changer les cœurs et d'incliner les volontés : « Pendant l'espace de près d'une année que dura cette opposition, il jeûnait tous les jours, il priait presque toute la nuit dans une chambre retirée, et il ne cessait de le faire que quand, malgré lui, le sommeil venait lui fermer les paupières.... Alors, obligé de se rendre, il tombait par terre et y prenait son repos. C'était sur ce lit de plâtre, si funeste à la santé, et sur lequel il ne manquait pas de recueillir de cruelles douleurs de rhumatisme, avec péril de devenir perclus de ses membres, que les Frères le trouvaient couché, froid et glacé, lorsqu'ils allaient le matin lui parler pour quelque affaire 1 . » Rien ne pouvait vaincre les résistances, quand tout à coup le ciel se laissa fléchir. Paul Godet des Marais, son ancien ami de Saint-Sulpice, fut sacré évêque de Chartres le 3i août 1692, et au cours de la solennité, alors qu'on ne le pouvait pas refuser, il plaida et gagna la cause des Frères devant l'archevêque de Paris, Mgr de Harlai ; M. Baudrand leur rendit toute sa