Blain, p
généreuse bienveillance, et le noviciat s'ouvrit en septembre 1692.
Ce fut vraiment une maison de pauvreté, de pénitence et de prière. M. de la Salle mit à la tête le Frère Jean Henri, rappelé de Reims, mais il gardait la charge des soins les plus importants. « Il examinait lui-même les novices, dit Élie Maillefer, les instruisait de leurs obligations essentielles à l'état qu'ils voulaient emhrasser, ne laissait passer aucun jour sans leur faire des exhortations. Il présidait même à tous leurs exercices, autant que ses autres occupations le lui permettaient, travaillait avec eux aux emplois les plus bas de la maison , les encourageait par son exemple à embrasser avec joie une vie pénible et laborieuse, a endurer les humiliations sans se plaindre, à souffrir les railleries auxquelles ils se trouvaient exposés, et a conserver le calme et la tranquillité dans les différentes situations où la simplicité et la pauvreté de leur état pourraient les mettre dans la suite. Il soutint cette conduite pendant plusieurs années sans se relâcher en rien de son exactitude. »
Chaque jour, la messe le malin dans une petite chapelle du voisinage, trois heures d'oraison à genoux, des lectures spirituelles, le petit office de la sainte Vierge, des exercices de prière et de mortification, au moins une conférence quotidienne du fondateur, enfin le travail manuel: tel était l'emploi du temps fixé avec une régularité strictement obéie.
Pendant toute Tannée, du mercredi soir au vendredi matin, et du samedi soir au lundi matin, les Frères de Paris venaient au noviciat chercher le
LE NOVICIAT DE fVAUjSlâAIlïk { «$1;
grand air et surtout retrouver la vie fervente, car ils n'y étaient point au repos et prenaient part à tous les travaux des novices. Puis, pendant les vacances, malgré les longs voyages et l'exiguïté de la demeure, tous se rassemblaient pour raviver leur ferveur. Parfois la communauté recevait des prêtres désireux d'y faire une pieuse retraite, et souvent elle accueillait des pauvres sans asile.
Le logis était misérable, avec ses toits délabrés et ses portes mal closes; jamais de feu; les fenêtres laissaient pénétrer la pluie et la neige, le vent soufflait de toutes parts. Le mobilier était assorti : dans chaque cellule un lit de planches, une paillasse, un rude drap de toile et une seule couverture; il n'y avait que deux matelas réservés aux malades. Dans les salles, des tables et des bancs. Les vêtements ressemblaient fort à des haillons, et la soutane du supérieur n'était pas moins rapiécée que les robes des Frères.
Pour la nourriture, les privations étaient plus dures encore. Jamais on ne fit de cuisine; un Frère allait chaque jour recueillir la desserte de la cure et du séminaire de Saint-Sulpice ou de quelques communautés plus ou moins pauvres; il rapportait ainsi de la soupe, du pain et quelques restes grossiers sur lesquels on prélevait d'abord la part des pauvres. Mais le retour ne pouvait être que tardif et le jeûne était prolongé d'autant. En outre, comme dans les monastères, la coulpe des fautes se faisait à l'arrivée au réfectoire et diminuait encore pour les pénitents la durée de leur chétif repas, car tous se levaient de table à la fois.
Tant de privations, une pauvreté si humble, une
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vie tout austère ne paraissaient pas encore suffisantes pour vaincre le corps et affranchir l'âme. Le supérieur usait sans ménagement pour lui-même de disciplines armées de rosettes pointues, et chaque soir, raconte son historien Blain, après la prière, le silence de la communauté était un instant troublé par le bruit des coups dont les Frères châtiaient leur chair pour la réduire en servitude. Mais le saint fondateur avait coutume de dire : « J'aime mieux une once de mortification d'esprit qu'une livre de mortification corporelle .... Disci plinez bien votre esprit : voilà la discipline qui vous convient, et dont vous retirerez le plus de fruit. »
Vénérée dans son voisinage, la communauté, qui était le second berceau de l'Institut, fut a son tour, comme celle de Reims, appelée la Petite Trappe, touchante appellation qui unissait dans un même hommage les noms de l'abbé de Rancé et de J.-B. de la Salle. Beaucoup y vinrent, attirés par son parfum d'édification; mais la plupart furent lassés par son âpre austérité. Seules les âmes fortes y restèrent, comprenant à quel prix elles pouvaient s'approcher de Tidéal entrevu. Sur les douze novices entrés en 1692, dix partirent peu à peu ; mais d'autres les remplacèrent, appartenant presque tous aux classes aisées, que leur éducation, leur milieu rendaient plus aptes à un apostolat dévoué.
La terrible famine, qui sévit cruellement à Paris pendant les deux hivers de 1693 et 1694? porta aux dernières extrémités la misère du noviciat. Aux charges que la prolongation de grandes guerres rendait lourde, l'insuffisance des récoltes avait ajouté le renchérissement des vivres, et en 1693 la disette.
A Paris, le nombre des pauvres s'élevait à cent mille, et, de tous côtés, les transports de grains étaient pillés sur les routes, car la détresse était la même en province. Le gouvernement du roi s'ingénia à chercher les moyens de nourrir les affamés : on essava de distribuer des secours en argent ou du pain à bon marché, mais les abus furent tels qu'il y fallut renoncer. C'est par les soins des curés et des vicaires, parce qu'ils connaissaient leurs paroissiens, que les distributions purent se faire avec le moins d'inconvénients. II devint impossible au noviciat de rester à Vaugirard. Comment le Frère quêteur aurait-il pu rapporter chaque jour encore une maigre pitance, alors que les communautés n'avaient plus rien à lui donner et que d'ailleurs les voleurs en route l'eussent dévalisé ? Force fut de se réfugier à l'école de la rue Princesse, et quand les pauvres Frères n'avaient même pas de pain, ils se réunissaient au moins au réfectoire autour de leur table nue pour réciter le Benedicite et les Grâces, et s'en aller ensuite... en récréation. « Ne vous troublez pas, répétait M. de la Salle, et ne dites pas : qu'estce que nous mangerons ou qu'est-ce que nous boirons ou de quoi nous couvrirons-nous? C'est ainsi que parlent les païens. Mais notre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. »
La sereine confiance en Dieu, dont le fondateur avait fait pour tous une habitude, était mise à rude épreuve, car tout manquait la à fois, et la nourriture jadis fournie par diverses communautés qui utilisaient maintenant tous leurs restes, et la subvention de deux cent cinquante livres par chaque Frère que M. Baudrand ne pouvait plus payer. La
paroisse Saînt-Sulpice, en effet, était si chargée de pauvres que les ressources de la charité étaient fort insuffisantes, même pour soulager les misères les plus aiguës. Plus d'une fois pourtant, un secours inattendu vint récompenser la patiente abnégation des pauvres Frères. Un jour, c'était une charitable dame qui ayant eu par hasard connaissance de leur extrême dénûment, obtenait de M. Baudrand une petite partie des fonds dont le paiement avait été suspendu. Une autre fois, le curé, à bout de ressources, refuse les sommes attendues. M. de la Salle se met en prières et, après une longue et instante oraison, retourne près de M. Baudrand qui, tout joyeux, lui fait une part dans les dons que le roi vient a l'instant d'envoyer pour atténuer les souffrances de la paroisse.
Ce ne fut qu'au printemps de 1694 que, les maux de la famine à peu près conjurés, le noviciat put retourner à Vaugirard. Encore pendant les premiers mois le défaut de ressources amena plus d'une difficulté avec le curé de Saint-Sulpice? La plus grande eut pour objet les écoles de la rue Princesseque M. Baudrand, par économie, voulait transporter rue Guisarde, dans un local moins cher, mais encore plus exigu. M. de la Salle, avec la ténacité douce qu'il montrait quand il y voyait un devoir, n'y voulut point consentir, et, sans argent, prit le bail à son compte. « M. le curé, dit Blain, n'eut plus rien à lui dire, sinon qu'il était un entêté, qu'il avait toujours voulu l'emporter en tout sur lui et sur M. de la Barmondière. » Quelques jours après, un don important, accordé par un de ses parents qui savait apprécier son haut
mérite, arrivait a point pour le décharger d'une lourde responsabilité. Puis, peu à peu, les embarras étant dissipés, M. Baudrand redevint un père généreux pour la petite communauté dont ces deux dernières années de terribles épreuves, supportées avec foi, avaient encore avivé le dévouement et confirmé la vocation.
La preuve en fut spontanément donnée par la force avec laquelle se manifesta parmi les Frères, en cette même année 1694, le désir de s'attacher désormais à leur mission par des vœux perpétuels. « Ne tiendrons-nous jamais à Dieu, disaient-ils, autrement que comme les valets de laboureur aux maîtres qu'ils servent? Quittes au bout de l'année du service qu'ils ont promis, ils s'engagent à un autre maître à leur gré, ou bien ils renouvellent à leur gré avec le premier le bail de l'année. Un pied dedans, un pied dehors la maison dans laquelle ils servent, ils sont toujours prêts à y rester ou à en sortir, selon que leur intérêt le demande. Aucun des maîtres ne peut s'assurer de leurs services au delà du terme convenu, parce qu'aucun ne possède le cœur de ces mercenaires; or nous, ne servons-nous pas Dieu à la manière que ces valets font pour leurs maîtres, en nous engageant à luipour un an, pour trois ans au plus, et en retrouvant notre liberté ce temps expiré ? Par malheur, en la retrouvant, nous retrouvons l'ouvrière de nos dérèglements et peut-être de notre perte. Si le sacrifice en était fait, la nécessité de persévérer dans notre saint état y fixerait immuablement nos volontés, et, en nous engageante Dieu pour toujours, il lui attacherait nos cœurs. » M. de
la Salle ne pouvait qu'être touchéde ces aspirations qui étaient le reflet de sa pensée, l'écho de ses désirs. Dix ans s'étaient écoulés depuis les premiers engagements renouvelables, ne pouvait-on admettre aux vœux perpétuels ceux qu'une longue persévérance avait consacrés ? Plein de prudence, le supérieur prie Dieu dans la retraite, consulte confidentiellement les plus anciens de Champagne ou de Paris, et fait choix de douze sujets. Encore les soumet-il un à un à l'épreuve d'une retraite spirituelle qui lui permet d'étudier leurs dispositions personnelles et leur force morale. Il les exhorte, en leur parlant des devoirs et des dangers des vœux de religion; il sollicite dans des conférences intimes la libre expression de leurs opinions et de leurs sentiments. Avec une sagesse que l'expérience a justifiée, il fut décidé que douze Frères prononceraient les vœux perpétuels, mais réduits à l'obéissance et a la stabilité. Ainsi fut fait le matin de la Trinité, avec une simplicité tout apostolique. On conserve encore à la Maison mère les originaux de ces treize formules. Voici celle de M. de la Salle : « Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint Esprit, prosternés dans un très profond respect devant voire infinie et adorable Majesté, je me consacre tout à vous pour procurer votre gloire, autant qu'il me sera possible et que vous le demanderez de moy. Et pour cet effet, je, Jean Baptiste de la Salle, prestre, promets et fais vœu de m'unir et demeurer en société avec les Frères Nicolas Vuyart, Gabriel Drolin, Jean Partois, Gabriel Charles Resigade, Jean Henry, Jacques Compain, Jean Jacquot, Jean Louis de Marchcville, Michel Barthélémy Jacquin,
Edme Leguillon, Gilles Pierre et Claude Roussel, pour tenir ensemble et par association les écoles gratuites, en quelque lieu que ce soit, quand mesme je serais obligé pour le faire de demander l'aumône ou de vivre de pain seulement, ou pour faire dans ladite société ce à quoy je seray employé, soit par le corps de la société, soit par les supérieurs qui en auront la conduite. C'est pourquoy, je promets et fais vœu d'obéissance tant au corps de cette société qu'aux supérieurs. Lesquels vœux, tant d'association que de stabilité dans laditte société et d'obéissance, je promets de garder inviolablement pendant toute ma vie, en foy de quoy j'ai signé. Fait à Vaugirard,ce sixième de juin, jour de la feste de la très sainte Trinité de l'année mil six cent quatre vingt quatorze. Signé : de la Salle. »
Dès le lendemain de ce jour qui affermissait à jamais l'Institut, M. de la Salle songea de nouveau à réaliser son désir de démission, non par défaillance certes, mais par humilité. Réunissant les douze Frères, leur montrant la communauté comme forte et solide, rappelant qu'il faut mettre sa confiance en Dieu seul et ne jamais s'appuyer sur l'homme qui n'est qu'un roseau, il chercha à leur persuader qu'il n'était rien, ne pouvait rien, et qu'il y avait pour eux devoir urgent de le remplacer comme supérieur. A ma mort, disait-il, si rien n'a été fait auparavant, vous serez dans le désarroi : vous aurez autant de supérieurs que d'écoles, ou bien vous serez placés sous la direction d'un prêtre, étranger à la communauté, à ses traditions, à son esprit, à sa vie et a sa mission. « Serait-il propre a vous conduire? Aurait-il l'esprit de communauté?
Aurait-il l'esprit de la vôtre? En suivrait-il les règles? Voudrait-il se ranger à votre forme de vie? Pourrait-il sympathiser avec vous, ou vous avec lui? Vous trouveriez-vous disposés à lui donner votre confiance ; et lui, le serait-il a vivre au milieu de vous, comme un de vous? Supposons même qu'il fût un saint, qu'il fût plein de l'esprit de Dieu, de zèle pour le prochain, de charité et de tendresse pour vous, pourrait-il avoir les qualités spéciales de votre Institut, n'ayant pas été élevé avec vous et comme vous ? De plus sa dignité mettant entre vous et lui de la différence, lui ignorant vos coutumes, vos usages et vos pratiques, comment pourriezvous ne faire qu'un cœur et qu'une âme? Par rapport à vos règles, ne les voudrait-il pas changer?... En vérité... pourquoi différez-vous d'ôter la supériorité a un prêtre et de vous faire une loi de ne la rendre jamais a aucun homme revêtu de cette dignité? »
Quand M. de la Salle crut les avoir convaincus que, pour maintenir parfaite l'union entre eux, il fallait prendre un supérieur dans leurs rangs et que la transmission de pouvoirs, pour être aisée, se devait faire de son vivant, tous se mirent en prière et on vota sans entente préalable. Néanmoins tous les suffrages se portèrent sur M. de la Salle. Malgré les exhortations du saint, un second scrutin, également unanime, témoigna que les Frères ne voulaient a aucun prix se séparer du fondateur qui avait si puissamment formé leur esprit et leur cœur. Cependant, se rendant à ses raisons empreintes d'une profonde sagesse, ils prirent soin de déclarer que l'élection de M. de la Salle était exceptionnelle, ne
ferait point précédent et qu'à l'avenir le supérieur devrait toujours être pris parmi les Frères. C'est pour ce motif que, dans les annales de la communauté, M. de la Salle n'est pas compté parmi les supérieurs. Voici le texte de cet acte si important pour l'avenir de l'œuvre fondée par le saint :
« Nous soussignés, Nicolas Vuyart, Gabriel Drolin, etc., après nous être associés avec M. J.-B. de la Salle, prêtre, pour tenir ensemble les écoles gratuites, par les vœux que nous avons faits le jour d'hier, reconnaissons qu'en conséquence de ces vœux et de l'association que nous avons contractée par eux, nous avons choisi pour Supérieur M. J.-B. de la Salle, auquel nous promettons d'obéir avec une entière soumission, aussi bien qu'à ceux qui nous seront donnés par lui comme Supérieurs. Nous déclarons aussi que nous prétendons que la présente élection n'aura dans la suite aucune conséquence.
« Notre intention étant qu'après mondit sieur de la Salle, et à l'avenir pour toujours, il n'y ait aucun ni reçu parmi nous, ni choisi pour Supérieur qui soit prêtre ou qui ait reçu les ordres sacrés ; que nous n'aurons et n'admetlrons aucun Supérieur qui ne soit associé et qui n'ait fait vœu comme nous et comme tous les autres qui nous seront associés dans la suite. Fait à Vaugirard, le 7 juin 169/4. »
La sagacité prévoyante qui, en cette grave circonstance, avait guidé M. de la Salle, l'aidait aussi à résister aux instances réitérées des meilleurs amis de l'Institut. Aux Frères qui auraient voulu que la communauté demandât à Rome des bulles d'investiture, il représentait qu'il fallait d'abord rédiger
entièrement la règle. Aux anciens condisciples de Saint-Sulpice, aux prêtres, auxévêques qui connaissaient les /nérites des écoles chrétiennes et réclamaient des maîtres, il répondait qu'il avait à peine trente Frères et qu'il fallait d*abord dans le recueillement et le silence fortifier le noviciat. C'est à ses novices, en effet, qu'il donnait tous ses soins, les accompagnant partout, les consolant, les animant, les instruisant, tantôt leur faisant de touchantes exhortations, tantôt partageant leurs plus humbles travaux, toujours le premier levé et plus prompt que personne à s'accuser publiquement du moindre manquement à la règle. Et pourtant de cruelles infirmités, suites nécessaires de ses trop grandes mortifications, le rendaient parfois presque impotent. Perclus de rhumatismes, il dut se soumettre plus d'une fois à un traitement barbare, renommé alors, et qui était presque le martyre, car placé comme saint Laurent sur un gril, il devait supporter la chaleur intense d'un brasier, sur lequel on brûlait des herbes odoriférantes. Quand il n'était pas en proie à ces crises violentes, il n'oubliait pas d'aller visiter tour à tour toutes les écoles, en Champagne comme à Paris.
Mais- il rentrait avec prédilection dans la solitude de Vaugirard, et c'est alors qu'il commença à mettre par écrit la règle que pratiquait la communauté. Il s-'était préparé à cette sainte tâche par le jeûne et la prière ; en outre, craignant à la fois la mollesse du relâchement et l'excès de l'austérité, il soumit sa rédaction à la revision de ses disciples, à l'examen de quelques vénérables supérieurs de congrégations, enfin.à.l'approbation de tous les Frères à la retraite
annuelle. Là, comme dans le règlement de vie qu'il rédigea pour lui-même, quelques idées fondamentales l'inspirent : recourir fréquemment à la prière à des heures fixées et au commencement de chaque action, afin de se remettre sans cesse en présence de Dieu ; s'attacher strictement à la régularité avec laquelle une communauté est inébranlable, sans laquelle au contraire elle périt fatalement ; enfin « s'assurer qu'on ne fera jamais mieux son salut et qu'on n'acquerra jamais plus de perfection qu'en faisant les devoirs de sa charge pourvu qu'on les accomplisse en vue de l'ordre de Dieu 1 ». Le texte de 1695 ne fut considéré que comme provisoire jusqu'en 171 7. D'ailleurs, ce qui, à Vaugirard, attira surtout l'attention de M. de la Salle, ce fut l'emploi des récréations. Elles n'étaient guère prolongées ; encore fallait-il qu'elles ne devinssent pas une occasion de dissipation ou de médisance. De là, des règles un peu sévères : ne jamais discourir des absents que pour en dire du bien ; ne point raconter ses affaires de famille ou les nouvelles du monde ; ne point critiquer le manque de régularité des autres communautés, s'abstenir de tout badinage, ne parler ni haut, ni longtemps, etc — C'était complé-
1. C'est la pensée de Bourdaloue : « Il est de la loi que nous ne ferons jamais d'autre bien que celui pour lequel Dieu nous accorde sa grâce et que tout ce que nous entreprendrons hors de l'étendue et des limites de celte grâce, quelque apparence qu'il ait de bon, nous sera inutile.... Car n'espérons pas, chrétiens, trouver jamais la sainteté ailleurs que dans la perfection de notre état. C'est en cela qu'elle consiste et les plus grands saints n'ont point eu d'autres secrets que celui-là pour y parvenir. » (Sermon sur Vétat de vie et le soin de s^jf perfectionner,)
ter fort utilement la règle que de consigner aussi dans un petit livre les conseils relatifs à la tenue des classes, aux méthodes d'enseignement, à la direction des enfants, tout ce que l'expérience avait enseigné et qu'il était temps de formuler. Ce fut la Conduite des Ecoles. Après ce livre, destiné aux maîtres, M. de la Salle en écrivit un pour les écoliers : les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne. Mieux que la célèbre Civilité puérile et honnête de Cordier, ces pages très simples et bien ordonnées donnent aux enfants les meilleurs avis sur la « modestie du port et du maintien » et sur a la bienséance des actions ordinaires », en les appuyant d'exemples tirés de la Sainte Écriture et des Pères de l'Église. C'est un manuel élémentaire de bonne éducation qui est tombé en désuétude sans qu'on puisse affirmer qu'il serait inutile aujourd'hui, d'aucuns même prétendent qu'on pourrait le lire avec profit dans les écoles de filles aussi bien que dans les écoles de garçons 1 .
Fréquentes étaient toujours les relations de M. de la Salle avec Saint-Sulpice, avec M.Tronson quand les grands débats du quiétisme laissaient à celui-ci quelques loisirs ; surtout avec M. Baùhin, supérieur du petit séminaire, dont la maison était à l'extré-
i. Les Règles de bienséance de M. de la Salle eurent beaucoup d'éditions et d'imitations; les principales villes en firent des reproductions spéciales. Le Dictionnaire de pédagogie de M. Buisson en donne l'appréciation suivante : a Excellent petit traité, sans raideur, sans prétention, simple, naïf même, mais admirablement fait pour ceux à qui il s'adresse; fondé, cela va sans dire, sur la religion, mais contenant aussi les meilleures leçons de morale bumaine. »
mité de Vaugirard. Souvent ils se visitaient l'un l'autre, M. de la Salle impressionnait vivement les jeunes séminaristes. « Quel est, disaient-ils, ce prêtre vénérable ? N'est-ce pas un saint ?» A quoi M. Baùhin répondait: «C'est un ancien chanoine de Reims qui a tout quitté pour marcher sur la trace des apôtres ». La haute piété dont son visage portait ainsi le reflet et dont sa vie était comme parfumée, attirait à la communauté bien des hôtes, prêtres ou évêques, désireux de réconforter leurs âmes sous Tinfluence salutaire du fondateur : « Il recevait, dit Maillefer, tous ceux qui se présentaient, sans distinction du mérite ou de la qualité. Il n'y en avait même pas pour la manière de vivre ; chacun assistait à la table commune et on servait à tous les mêmes mets qu'à la communauté. » Il s'y joignit aussi des amitiés nouvelles. C'est ainsi que M. de la Salle se lia étroitement avec un grand seigneur retiré du monde et vivant dans son voisinage. « Le comte du Charmel était, dit Saint-Simon, un gentilhomme tout simple de Champagne qui s'était introduit à la Cour par le jeu, qui y gagna beaucoup ellongtemps, sans jamais avoir été soupçonné le plus légèrement du monde » ; mais, après sa conversion et sa retraite, « ce fut un homme àcilice, à pointes de fer, à toutes sortes d'instruments de continuelle pénitence, jeûneur extrême et sobre d'ailleurs à l'excès, quoique grand mangeur ». Ayant connu les Frères, par hasard, en Champagne, il s'attacha à leur fondateur par une affection solide et fut, à diverses reprises, un généreux protecteur pour la communauté.
Le pieux noviciat était un asile pour la pénitence. Son silence absolu, sa règle austère, la ferveur des
Frères, la parole persuasive du saint, tout contribuait à produire une impression vive même sur les pêcheurs endurcis. Il en vint beaucoup ; bien des conversions se firent, quelques-unes éclatantes. Du saint comme de son divin maître, on pouvait dire: Firtus de Mo exibal et sanabat omnes.
Ainsi le noviciat de Vaugirard fut pour la fondation de J.-B. de la Salle comme un second berceau. C'est là qu'après le relâchement et les désertions qui avaient si douloureusement ébranlé l'œuvre naissante, des vocations solides ont pu se former durables, dans toute la ferveur d'une vie religieuse intense. Au moment où nous conduit ce récit, M. de la Salle, qui a fait de la préparation de ses disciples sa tâche de prédilection, commence à recueillir le fruit de ses prières et de ses efforts : la bonne tenue des écoles est partout appréciée et les Frères font l'édification de tous. Mgr de Noailles, le nouvel archevêque de Paris, leur donna une preuve unique de son estime pour eux et leur fondateur. 11 les connaissait pour les avoir vus à l'œuvre en Champagne, quand il était évêque de Châlons, il les retrouvait à Paris et disait de leur fondateur : « C'est un saint, je demande ses prières ». A la requête des curés, il avait ordonné la fermeture de toutes les chapelles privées, car les paroisses désertées n'avaient plus que les pauvres. Mais les novices de Vaugirard se trouvaient par là privés d'oratoire et ne pouvaient cependant tous les jours, et souvent plusieurs fois, aller à l'église paroissiale. L'archevêque leur accorda la faveur exceptionnelle d'avoir chez eux leur chapelle. Encore fallut-il toute la fermeté de M. de la
Salle pour triompher des résistances du curé de Vaugirard en évitant les conflits.
Vers le même temps, M. de la Chétardie était devenu curé de Saint-Sulpice en remplacement de M. Baudrand, frappé de paralysie. Que ferait-il de la communauté et des écoles ? Les pauvres Frères se le demandaient avec une anxiété que tempérait seul l'esprit de résignation qui les animait toujours. Mais, après avoir visité leurs classes si nombreuses et leur maison délabrée, M. de la Chétardie résolut de pourvoir désormais à leurs besoins plus largement, de fonder de nouvelles écoles, notamment celle de la rue Saint-Placide pour le quartier des Incurables, enfin de transporter a Paris le noviciat trop à l'étroit dans la maison de Vaugirard. Ainsi soutenue, l'œuvre de M. de la Salle va traverser une période de développements féconds et d'heureuse prospérité que viendront trop vite entraver de cruelles épreuves imposées par la Providence à son fondateur.