ET PROGRÈS
Un jour saint Ignace, raconte un de ses biographes, fut surpris le visage triste et abattu, ce qui parut d'autant plus étonnant que sa physionomie reflétait d'ordinaire la sérénité de son âme. Interrogé sur les causes d'une tristesse si peu habituelle, il répondit que dans une province la Compagnie jouissait d'une prospérité sans trouble; ce ne pouvait être à ses yeux que la punition de quelques fautes en raison desquelles le Sauveur ne voulait point admettre cette partie de la Compagnie au glorieux partage de sa Passion. Pareil souci ne dut jamais assaillir J.-B. de la Salle; et si les persécutions restent toujours le moyen le plus propre à faire progresser les ordres religieux en les maintenant dans l'humilité, la mortification et la ferveur, l'Institut a été certainement béni de Dieu. Pendant les vingt dernières années de la vie du Saint, rien ne lui a été épargné ; et le récit qu'on en peut faire n'est qu'une monotone répétition de grandes épreu-
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ves et de progrès fructueux. Le fondateur est trahi, renié, persécuté, condamné, déposé, flétri, proscrit, et malgré ces traverses, les écoles se multiplient à Paris et en province, un peu de tous côtés dans le royaume. « L'Institut, comme en combustion, dit Blain, paraît ensuite renaître de ses cendres. »
D'abord, tout alla bien. Grâce aux subventions accrues de M. de la Chétardie, la communauté, devenue trop nombreuse pour l'exiguïté de sa maison, rentra dans Paris pour s'établir, aussi pauvre mais plus au large, à Notre-Dame-des-dix- Vertus. C'était, près des Carmes, sur la route de Vaugirard, entre les jardins du Luxembourg et la campagne qui commençait à la rue Notre-Dame-des-Champs, une vaste demeure, fort retirée, qu'avaient habitée les religieuses Annonciades de Saint-Nicolas de Lorraine et où avaient été élevés les Enfants de France. Depuis longtemps elle était vacante; on la disait hantée, et le loyer en était de ce fait abaissé. Au milieu de ses cours et de ses jardins, la chapelle agrandie fut bénite par l'évêque de Chartres et dédiée à saint Cassien. C'était un maître d'école d'Imola qui, pour avoir refusé l'encens aux idoles, fut livré à ses élèves chargés de le martyriser, a Je ne sais pourquoi, dit Blain, J.-B. de la Salle prit pour patron de sa chapelle ce saint martyr, si ce n'est que la fonction d'instruire les enfants dans les principes du christianisme, que ce saint avait exercée, lui donnait un certain rapport avec les Frères des écoles chrétiennes.... Peut-être aussi que la divine Providence, en inspirant à M. de la Salle de prendre pour son patron ce saint, mis à mort par ses écoliers, voulut lui faire entendre qu'il aurait quelque
part à son supplice, par les différentes peines que lui feraient plusieurs de ses disciples. »
Dès la première année le Frère Jean Henry, dont l'inexpérience avait mal conduit la communauté de Reims mais qui dirigeait bien le noviciat de Vaugirard, mourut prématurément et fut bientôt remplacé par le Frère Michel, dont le caractère impitoyable devait peu après attirer au fondateur les plus dures épreuves. Néanmoins, l'Institut, plus important, commençait à disposer de collaborateurs éclairés auxquels des services spéciaux étaient confiés : ainsi l'économat au Frère Thomas, le soin des malades au Frère Jean Chrysostome, qui mourut victime de son dévouement dans une épidémie à Chartres; la formation pédagogique et l'inspection des écoles au Frère Jean, etc. C'est aussi vers ce moment, en 1700, qu'aidé surtout par son frère Louis, chanoine de Reims, M. de la Salle put enfin acheter cette maison de la rue Neuve, où il avait installé la communauté naissante en 1682. Les Frères y sont restés jusqu'aux confiscations de la Révolution en 1791. Rachetée en 1880 par le Comité des Ecoles libres, elle abrite aujourd'hui des classes agrandies, près desquelles se développent les ateliers d'une école professionnelle qui est déjà un modèle.
Sur la paroisse Saint-Sulpice, qui par son importance et sa population étaitcomparableà une grande ville, les écoles chrétiennes étaient florissantes. Les documents contemporains prouvent que leurs quatorze classes instruisaient un millier d'enfants, et que leur programme s'était complété par des leçons de géométrie, de dessin et d'architecture. Pour
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les garçons comme pour les filles, venait s'y ajouter le travail manuel, assorti a leur âge et à leur sexe, et propre à leur permettre de se suffire. En outre, en ce temps déjà, les écoliers recevaient les fournitures scolaires, souvent un repas par jour, sans compter les secours en cas de maladie. Enfin, presque chaque semaine, des prêtres ou des dames de charité inspectaient les classes, et chaque mois M. de la Chétardie les réunissait avec les maîtres et les maîtresses pour qu'ils pussent tous ensemble rechercher les moyens de faire mieux encore. Le pieux curé aimait a visiter ses écoles, comme le faisait aussi une généreuse bienfaitrice, Mme Voisin; il y restait longtemps, veillant lui-même à la formation morale de ces jeunes âmes; il les quittait à regret, en donnant aux Frères le baiser de paix. Un jour voyant plus de quatre cents enfants aux classes de la rue Saint-Placide, tout ému, il s'adressait à M. de la Salle : « Ah, Monsieur, quelle œuvre ! Où serait maintenant cette foule d'enfants, si elle n'était pas ici réunie ? On les verrait courir les rues, se battre, et faire, à leurs dépens, le funeste apprentissage du mal et du péché. »
La bonne tenue des écoliers, soustraits aux dangers du vagabondage, plus encore que les avantages de l'instruction, attirait les préférences des familles, et, par contre, suscitait la jalousie des maîtres des petites écoles. Outrés de se voir délaissés, ceux-ci reprirent leur vieille querelle, soutenant que la gratuité n'était qu'apparente, et, pressés de se faire justice eux-mêmes, ils vinrent rue Saint-Placide comme jadis rue du Bac, saisirent le mobilier, le détruisant ou l'enlevant, et obligèrent
ainsi les écoles à se fermer. Nouveau procès : mais le saint se fit encore le défenseur des intérêts populaires et, devant les juges, mit au défi ses adversaires de prouver leurs dires. Confus, les maîtres durent subir la condamnation, et, après trois mois d'arrêt, les écoles furent rouvertes.
Quelque pénible qu'ait été cette affaire, ce n'était rien encore : les coups les plus douloureux furent portés au saint, et, à plusieurs reprises, par quelques-uns des disciples qu'il avait formés et des protecteurs en qui il avait confiance, car aucune amertume ne lui sera épargnée, et chaque progrès nouveau devra être payé par des afflictions nouvelles . Un jour, une quatrième école est ouverte sur les Fossés Monsieur- le-Prince, près la porte Saint-Michel, et les élèves y viennent si nombreux qu'il faut quatre Frères pour les recevoir. Quelques jours plus tard, ce n'est plus à Saint-Sulpice, c'est à Saint-Hippolyte, au faubourg Saint-Marcel, que le curé veut assurer à sa paroisse le bienfait des écoles chrétiennes. Il fait plus : il approuve fort le séminaire pour les maîtres d'école de la campagne, qui, fondé jadis à Reims et ruiné par le départ du saint, se relevait à la maison de Saint-Cassien. Il réussit même à trouver les ressources nécessaires pour créer à Saint-Hippolyte un semblable séminaire, qui adopte l'organisation et presque la règle de l'Institut ; Je programme est le même qu'à Reims, et les maîtres y reçoivent gratuitement leur formation morale et intellectuelle. A la tête de cette école normale, M. de la Salle plaça un autre lui-même, le Frère Nicolas Vuyart, celui qui, en 1691, avec lui et avec Gabriel Drolin, avait contracté l'enga-