‹ St. Jean-Baptiste de la SalleChapitre 30 sur 38 · IÎ · texte numérisé non relu

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c Une pratique vraiment sublime d'humiliation, dit le chanoine Blain 4 , et dans laquelle le saint prêtre s'est exercé avec une grande perfectionna été le sacrifice de sa réputation, qu'il a abandonnée à tous les traits de la médisance, de la calomnie et de l'envie. Contredit, il ne répliquait point; démenti, il se taisait; blâmé, il ne s'excusait point ; condamné, il ne se justifiait point. Il laissait dire et croire de lui et contre lui tout ce qu'on voulait, sans se mettre en peine de détromper le public, ni de semer des apologies, ni d'entreprendre sa justification auprès des personnes qu'il avait intérêt à ménager. Chacun peut comprendre combien cette pratique d'humilité est rare et héroïque. » Toujours pourtant J.-B. de la Salle en fit la règle de sa vie. Quand les maîtres d'école lui intentaient des procès ou même pillaient ses classes, il eût voulu supporter en si-

I. V esprit et les vertus du bienheureux Jean-Baptiste de la 'Salle, chapitre XX, § XVII.

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lence leurs persécutions, et c'est seulement dans l'intérêt des pauvres qu'il consentait à se défendre. Faussement accusé en 1 702 auprès de l'archevêque, circonvenu et trompé, il s'humilie la face contre terre aux pieds du prélat qui passe sans lui répondre, en le laissant ainsi prosterné. Le saint aurait pu protester contre une justice si partiale, réclamer afin de ne pas être condamné sans avoir été entendu ; il lui aurait été facile de démasquer ses calomniateurs et de faire discerner à tous l'inanité de leurs mensonges. « Les hommes les plus modérés tiennent cette conduite ; les gens de bien croient que l'honneur de la vertu le demande ; il n'y a que les humbles parfaits, avancés dans la science de Jésus, qui aiment mieux s'en tenir à son exemple et à sa pure doctrine qu'à toutes les raisons de la sagesse humaine ou aux commentaires qu'en fait une vertu imparfaite. s 1 II le montra mieux encore devant l'odieuse persécution qui éclata contre lui en 1 7 1 1 et le rappela précipitamment de la Provence à Paris.

A toute époque, M. de la Salle, ne pouvant séparer les Frères sans leur faire perdre les forces morales qu'ils puisent dans la vie commune, avait cherché avec une extrême sollicitude à former des maîtres laïques pour les petites paroisses rurales. Le séminaire pour les maîtres d'école de la campagne avait été dès 1684, en Champagne, une de ses premières fondations, malheureusement éphémère.

Plus d'une fois, et surtout à Saint-Hippolyte, au faubourg Saint-Marcel, il avait pu la reprendre, mais

1. V esprit et les vertus de Jean-Baptiste de la Salle, par le chanoine Blain; édit. Carion, 1890, p. 343.

rien n'était définitivement assis et garanti à cet égard. Malade à la suite de l'opération douloureuse qu'il avait subie, il reçut, au cours de l'année 1707, la visite d'un jeune homme, âgé de 22 ans, et engagé dans les ordres, M. Clément, fils d'un chirurgien célèbre à Paris. En voyant donner l'enseignement professionnel à l'école de la rue Princesse, son ardeur juvénile s'était éprise du désir de créer une école d'apprentissage. Mais le saint aimait à mûrir lentement les projets et à les ramener vers le but de l'Institut ; aussi ne fut-ce qu'après de longues négociations et de vives instances qu'il consentit à une création nouvelle.

La fondation devait comprendre un séminaire de maîtres d'école pour la camgagne et une école professionnelle. Encore M. de la Salle eut-il soin de prendre l'agrément du cardinal de Noailles. C'est à Saint-Denis, où Mlle Poignant fondait une école en cette même année 1708, qu'une maison fut choisie et achetée treize mille livres par M. Clément. Mais ni lui qui était mineur, ni M. de la Salle dont la communauté n'avait pas reçu de lettres patentes, ne pouvaient passer le contrat. Un ami du saint, M. Rogier, servit d'intermédiaire. Si M. Clément avait été pourvu alors d'un bénéfice ecclésiastique, il eût pu, quoique n'ayant pas vingt-cinq ans, disposer de ses revenus, mais il ne jouissait alors d'aucune prébende et ne put donner à M. Rogier qu'une reconnaissance; M. de la Salle avança cinq mille deux cents livres qu'il avait reçues et réservées pour faire revivre le séminaire des maîtres de campagne. Le nouvel établissement prospéra, traversa sans trop de peine la crise de la famine en 1709, reçut les

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encouragements du cardinal de Noailles et, grâce à Mme de Maintenon et au duc du Maine, fut exempté par le Roi de l'obligation de loger et de nourrir les soldats. Le jeune Clément se montrait très satisfait ; il refusa soit de rétrocéder la maison que le vendeur eût voulu reprendre, soit de la revendre avec bénéfice comme le proposait M. Rogier, soit d'annuler le marché à l'instigation de son père en prétextant de sa minorité. Rien ne semblait donc menacer l'avenir.

Mais a ce moment tout changea dans la fortune des Clément : le fils obtint une riche abbaye et bientôt le père fut anobli. Comme il arrive fréquemment chez les parvenus, la richesse et la vanité, en leur tournant quelque peu la tête, abaissèrent leurs âmes. Non seulement l'opulent abbé de Saint-Calais se désintéressa de l'humble maison de Saint- Denis, mais il en vint rapidement à renier sa dette et, pour le faire, à prétendre que M. de la Salle lui avait extorqué un engagement en abusant de sa minorité. Revenu précipitamment à Paris au reçu de ces nouvelles, vers la fin de 171 1, le saint espéra d'abord que la sincérité de ses explications su (Braient à dissiper des calomnies aussi étranges. Pour éviter tout litige, il offrit même l'abandon de toute la somme versée par lui. Mais il avait affaire à des ennemis qui le voulaient perdre et s'acharnèrent plus encore contre lui, d'autant que l'animosité de ses anciens adversaires se réveilla et les unit à ses nouveaux persécuteurs. En janvier 171 2, il est assigné au criminel et au civil par une requête injurieuse. Il rédige un mémoire justificatif accompagné de toutes les pièces, il en fait remise à ses défenseurs,

puis confiant dans la pureté de ses intentions et dans leur zèle à les défendre, il repart pour le Midi où tant d'intérêts pressants le réclament.

Rien n'est épargné de ce qui peut l'atteindre dans son honneur. De puissantes influences sont mises en jeu contre lui. Le dossier de sa défense est confié à des avocats prévenus ou gagnés qui délaissent sa cause. Sans difficulté, l'abbé de Saint-Calais obtient l'annulation de sa reconnaissance et même le remboursement des aumônes spontanément apportées par lui depuis plusieurs années. Enfin M. Rogierse fait adjuger la maison de Saint- Denis, bien qu'il n'ait été qu'un prête-nom et n'ait rien payé. Commencé au Cliâtelet, à la fin de janvier, le procès est fini au milieu de juin. La sentence du 3i mai se termine en faisant défense « au dit sieur de la Salle d'exiger des enfants mineurs de pareils actes et de l'argent et d'user de pareilles voies ». Toutes les assignations sont rédigées ainsi en termes méprisants et tous les arrêts comportent une flétrissure. M. de la Salle n'y est point qualifié supérieur de l'Institut, mais « prêtre du diocèse de Reims », ou a se disant supérieur des Frères de l'école chrétienne de la ville de Reims », ce qui dévoile la persistance des efforts de ceux qui, depuis dix ans, cherchaient par tous les moyens à lui enlever, à Paris, la direction générale des Frères.

Telle fut cette odieuse affaire dans laquelle les machinations perverses eurent un plein succès. Plus tard, il est vrai, M. Rogier, dans son testament « par devoir de conscience », restituera à M. de la Salle la somme ici détournée. Plus tard aussi, l'abbé Clément sera, pour crime d'Etat, frappé d'une condam-

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nation à me r':, commuée en prison perpétuelle. Mais, à ce moment, le saint est accablé sous l'injure et le mépris, flétri par des arrêts infamants, déchu à jamais, peut-on croire, de la direction de l'Institut qu'il a fondé. Les Frères eux-mêmes, étourdis sans doute par le fracas de ces condamnations, n'osaient protester en écrivant à leur infortuné fondateur. Ils se bornaient à lui envoyer silencieusement toutes les notifications qui leur parvenaient. Mais en recevant par leurs mains ces pièces qui lui refusaient le titre de supérieur, J.-B. de la Salle dut croire que les Frères de Paris le reniaient eux-mêmes. Il pensa que ceux qui jadis l'avaient défendu avec une irrésistible ténacité, cette fois l'abandonnaient. Pour un temps, il cessa de correspondre avec eux et s'enveloppa de solitude dans sa détresse de banni. Et ce'fut un grand préjudice pour lacommunauté entière, car, dit Blain, a ceux des Frères qui n'étaient pas des plus fervents, ne rendant plus compte de leur conduite, et ne recevant plus d'un supérieur ni avis, ni ordres capables de les redresser, se donnaient plus de liberté et perdaient l'esprit et la grâce de leur état ».

C'est à tort cependant que le plus exact des biographes du saint, Blain lui-même, ordinairement si sûr, écrit qu'il s'enfuit au lendemain de la sentence, conformément à cet avis de Jésus-Christ : a Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre *. (S. Mathieu, X, 23.) C'est seulement au 3i mai et au 25 juin que les arrêts définitifs furent rendus, et le saint, parti de Paris dans la première semaine de carême, était avant les fêtes de Pâques, dans la ville d'Avignon. D'ailleurs, avant de quitter la communauté, il avait confirmé les pouvoirs des

visiteurs et, après de nouvelles épreuves, choisi le Frère Barthélémy pour gouverner pendant son absence toutes les écoles du nord de la France. Le voyage n'eut donc rien de furtif ou d'imprévu 1 .

Au surplus, quand même feraient défaut ces preuves manifestes, il faut bien reconnaître qu'il n'était pas dans le caractère de J.-B. de la Salle de fuir devant l'outrage. Celui qui en toute chose s'inclinait en face de l'épreuve avec une douceur si humble et une si pieuse docilité ; celui qui recherchait même les humiliations et les souffrances par esprit de pénitence et de mortification, ne se serait pas dérobé par la fuite à ce qu'il devait envisager comme un châtiment imposé parla volonté de Dieu pour épurer sa vocation. C'est au contraire parce qu'il croyait les difficultés moins sérieuses et peu durables qu'il confia le soin de sa défense a des amis trop négligents, et reprit le chemin de la Provence pour continuer les efforts brusquement interrompus, quand l'annonce du procès l'avait si inopinément rappelé dans la capitale. Il restait d'ailleurs en correspondance avec Saint- Yon, et, grâce aux visiteurs, il ne fut pas sans nouvelles de Paris, même quand il cessa d'échanger ses lettres avec les Frères qui, pensait-il, s'étaient détachés de lui. Ainsi le second voyage de J.-B. de la Salle dans le Midi ne fut point une fuite ou une désertion : c'était avant tout un apostolat qu'il reprenait, avec la calme sérénité dont il ne se départait jamais au milieu des plus grands

i. M. l'abbé Guibert insiste justement sur l'inexactitude ou l'exagération de l'interprétation donnée par le chanoine Blain au voyage de J.-B. de la Salle dans le Midi.

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