LE PROCÈS CRIMINEL
racine au centre de l'unité, à l'ombre, sous les yeux et sous les auspices du Saint-Siège », avait envoyé à Rome, deux Frères auxquels il avait remis pour leur voyage cent livres, tout l'avoir de la communauté à ce moment. L'un deux était Gabriel Drolin, son meilleur ami, un des deux disciples qui avaient fait avec lui en 1691, le vœu de ne jamais abandonner l'Institut. Mais le pauvre Frère, bien vite délaissé par son compagnon, eut a Rome la vie la plus pénible, soupçonné, épié, dénué de ressources. M. de la Salle s'inquiète de son isolement, craint qu'il ne perde l'esprit de la communauté et le presse d'ouvrir une école. « Il faut vous déterminer, écritil, ou de revenir, ou d'entreprendre quelque chose où vous êtes.... Commencez, confiez-vous plus en Dieu.... Je vous aideray, mais pour que l'entreprise réussisse, il faut qu'elle vienne de vous et non pas de moy. » En 170D, le frère Gabriel ouvre une petite école gratuite de garçons, et le saint en témoigne aussitôt sa joie ; mais ce n'était qu'une œuvre bien précaire : en 1 710, enfin, une des écoles du Pape est confiée au disciple de M. de la Salle, et celui-ci conçoit l'espoir d'obtenir peu à peu que les autres écoles soient entre les mains et sous la conduite des Frères. Aussi est-il hanté du désir d'aller lui-même à Rome.
La situation à Marseille ne lui permit pas de réaliser ce souhait. Autant il avait trouvé au début de facilités inaccoutumées, autant il rencontra tout à coup d'obstacles imprévus. Un tel revirement eut pour motif, d'après Maillefer, l'impression produite sur les amis enthousiastes de la première heure par la sévère discipline de l'Institut. Sur les plaintes
des Frères de St-Laurent, impatients d 1 être obligés désormais de participer chaque jour aux exercices du noviciat, ils jugèrent les règles de la communauté inexplicables, trop rigoureuses, nuisibles à la santé des Frères comme à l'intérêt des enfants, et rapidement cette impression devint prédominante. Cependant le chanoine Blain ne croit voir là qu'un prétexte, et estime que le brusque changement eut sa cause dans l'ardeur du jansénisme, alors puissant à Marseille. Favorable à ces doctrines, le clergé de la ville avait, sans se déclarer, circonvenu M. de la Salle dès son arrivée ; puis, quand on croit l'avoir gagné parla fondation du noviciat et lié par les promesses d'écoles, la ferveur janséniste se laisse voir et veut l'entraîner. Il suffit que, dans un sermon, un jésuite sollicite la charité en faveur des écoles, pour que les passions s'exaltent. Loin de céder, M. de la Salle, qui sur ce point avait depuis longtemps ses convictions arrêtées sous l'influence de Saint-Sulpice, combat énergiquement pour les idées romaines. Tel est le motif qui semble avoir tout à coup changé la faveur prévenante en antipathie sourde, et bientôt en violente persécution.
Sous cette double influence, tout fut mis en œuvre pour exciter les Frères et pour dégoûter les novices en leur représentant leur fondateur, comme « un homme singulier, dur, outré, inflexible et sur l'esprit duquel il n'y avait rien à gagner Le caprice
était l'âme de toute sa conduite.. . ; il voulait mouler les autres sur lui-même, et il les assujettissait à une forme de vie insupportable et sans exemple ». Accusations et calomnies sont rassemblées dans un
l'exil volontaire.
libelle odieux, colporté de tous côtés et répandu à profusion. Encore une fois impuissant et vaincu, le saint voyait crouler autour de lui ce qu'il avait patiemment élevé : le noviciat désert, les écoles perdues, les Frères insoumis.... « Les plus affermis dans leur vocation, dit Maillefer, furent ébranlés; quelques-uns abandonnèrent l'Institut. » Ainsi frappé à Marseille, comme il l'avait été à Paris, J. B. de la Salle, espérant toujours désarmer les ennemis en se retirant plus loin, résolut de partir pour Rome. Il se rendait au port quand il rencontra M. de Belsunce, qui lui était toujours resté favorable et qui le dissuada d'abandonner tant d'intérêts compromis pour entreprendre ce long voyage, pourtant désiré depuis tant d'années. Avec sa docilité résignée le saint va retrouver les Frères : « Dieu soit béni, dit-il, me voila revenu de Rome. Ce n'est pas sa volonté que j'y aille : il veut que je m'emploie à autre chose. » Néanmoins, épuisé par ces luttes prolongées, doutant de lui-même, incapable désormais de retrouver, comme jadis dans l'oraison, la lumière qui guide et l'énergie qui soutient, J.-B. de la Salle se retira à la Sainte-Baume, dans la solitude où la tradition place le souvenir vénéré de sainte Marie-Madeleine. En quittant Marseille, il put du moins recueillir, auprès de quelques âmes pieuses, l'espoir réconfortant et comme la vision anticipée de l'avenir prochain qui devait voir fructifier la semence, jetée au milieu des pierres et des ronces, mais fécondée par les larmes. Lui-même, dans le sanctuaire béni, retrouve un peu de calme pour échapper à la désespérance, et renonçant à rentrer à Marseille où son départ est commenté
comme la preuve de sa perte définitive, il se rend à Grenoble.
La paisible communauté lui offrait ce que la vie agitée de Marseille avait rendu pour lui si nécessaire : une calme retraite où il vécut séparé du monde comme au cloître, tout entier à la prière et à la pénitence, car les sacrifices inconnus lui paraissaient toujours plus utiles à l'avenir de son Institut que là faveur des brillantes relations. Humble passant, il va, au sanctuaire de saint Bruno, goûter le silence de la Grande-Chartreuse dans les hautes solitudes des Alpes. Pendant qu'un des Frères des écoles de Grenoble ira visiter les communautés du Nord, c'est lui qui fait la classe aux petits enfants, réussissant, dit Biain, « à faire des miracles sur les esprits les plus stupides et les plus ignorants; car il leur apprit enfin les vérités de la religion et les avança dans la lecture et dans l'écriture ». La maladie le reprit avec une violence qui mit en émoi les Frères et les fidèles dont il faisait l'édification. Une crise terrible de rhumatisme ne céda qu'au traitement — au martyre — qu'il avait déjà subi autrefois à Vaugirard. Pendant sa longue convalescence, il retouche quelques-uns de ses livres, notamment les Devoirs du chrétien, et il consent à aller refaire ses forces à l'ermitage de Parménie, chez M. de Saléon.
Là, à quelques lieues de Grenoble, sur une colline isolée au milieu des vallées encadrées de cimes montagneuses, il y avait eu de tout temps un poste de défense et un sanctuaire religieux. Au vin® siècle, c'était un monastère de chanoines; auxin 6 siècle, ce furent des religieuses chartreuses. Depuis le xv e siècle, le
l'exil volontaire.
pèlerinage était délaissé, quand en 1673 une humble fille entreprit de le faire revivre. Avec beaucoup de peine, elle y réussit ; la chapelle fut rebâtie, les fidèles revinrent en foule, et la réputation de sainteté de sœur Louise s'étendit au loin. Pendant les quelques semaines qu'il passa à Parménie, J.-B. de la Salle eut la joie de conquérir à l'Institut une précieuse recrue. Arrière-petit-fils du marquis de BeauvilJiers, Claude-François Lancelot Dulac de Montisambert, lieutenant à quatorze ans, s'était fort adonné au jeu ; grièvement blessé à Malplaquet, il se convertit, se donna à Dieu et chercha sa voie, voulant tantôt s'employer aux œuvres pieuses de Grenoble, tantôt se retirer dans un des monastères de la région. Mais dès qu'il approcha J.-B. de la Salle, il s'attacha aussitôt a l'Institut et prit l'habit. Après quinze jours seulement de préparation, le Frère Irénée alla faire l'école à Avignon ; il ne réussit guère dans les classes, mais il excella dans la direction des novices qui lui fut bientôt confiée, et dans laquelle il devait se montrer pendant trente ans le digne héritier du saint fondateur.
Le séjour à Parménie eut encore un autre effet heureux pour l'Institut : la piété et l'expérience de la vénérable sœur Louise donnaient à ses conseils une autorité singulière. Lorsque J.-B. de la Salle hésitait encore à cesser son exil volontaire, elle ne contribua pas peu à lui rendre le courage, l'espérance et la force. « Il ne faut point, disait-elle, abandonner la famille dont Dieu vous a fait le père. Le travail est votre partage, il faut y persévérer jusqu'à la fin de vos jours.... Vous comprenez bien, écrivait-elle un peu plus tard, qu'il ne suffit pas que
vous ayez fait du vœu d'obéissance un des principaux points de votre Institut. Je crois que la meilleure règle est que vous commenciez vous-même de pratiquer ce que vous enseignez aux autres. Il est évident que le Seigneur veut que vous retourniez à Paris et que vous vous y rendiez à vos Frères. Je vous conseille de ne pas hésiter d'accepter la volonté de Dieu. »
Revenu à Grenoble, rappelé par les prières de plus en plus pressantes de la communauté de Paris, M. de la Salle rentre d'abord dans la vie active en prenant part, malgré les haines qu'il s'attire, à la lutte contre le jansénisme. Il réunit les Frères, leur lit la bulle Unigenitus, récemment promulguée ; il commente la condamnation des propositions erronées contenues dans le célèbre livre du P. Quesnel, et les prémunit contre ces doctrines dangereuses. « Attachez-vous universellement, répétaitil [Recueil de différents petits traités)^ à ce qui est de la foi, fuyez la nouveauté, suivez la tradition de l'Église ; ne recevez que ce qu'elle reçoit, condamnez ce qu'elle condamne, approuvez ce qu'elle approuve soit par les conciles, soit par les souverains pontifes. Rendez-lui en tout une prompte et parfaite obéissance. » Donnant à cet égard un exemple qui coûta beaucoup a son cœur aimant, il rompit, après d'inutiles efforts, ses relations avec le plus aimé de ses frères, le chanoine Louis, qui, n'acceptant pas la bulle, s'était rangé parmi les appelants.
Mais à ce moment, en avril 1714» l'appel des Frères de Paris devint si instant que M. de la Salle dut se résoudre à reprendre la route de la capitale qu'il avait quittée depuis deux ans. Que s'était-il
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passé en son absence et pourquoi, après un silence prolongé, ces appels réitérés ?
Depuis les arrangements négociés pour mettre fin aux difficultés de 1702, les Frères de Paris, on s'en souvient, avaient un supérieur ecclésiastique, mais qui n'était que nominal. Après l'éloignement de M. de la Salle et le terrible procès de 171 2, ceux qui l'avaient sans cesse harcelé afin de donner à l'Institut une organisation différente et sans indépendance, ne rencontraient plus d'obstacles, car les Frères euxmêmes étaient désorientés. Bien que désigné par M. de la Salle pour le remplacer pendant son absence, Je Frère Barthélémy n'avait pas de pouvoirs définis et n'était pas régulièrement investi de la supériorité. Comment aurait-il pu résister ? Il ne fut pas difficile de le circonvenir, de le persuader, de l'amener à demander lui-même que partout les petites communautés, désormais séparées les unes des autres, fussent placées sous la direction de supérieurs ecclésiastiques locaux, choisis par les évêques. L'œuvre, frappée au cœur, perdait sa vie propre ; bientôt sa règle se serait altérée en usages particuliers; mais, pour un temps, ce mal fut conjuré. En effet, dans les diverses provinces, les nouveaux supérieurs, bien vite convaincus que les règlements prescrits par le fondateur étaient efficacement adaptés à la difficile mission imposée aux maîtres, s'appliquèrent seulement à les maintenir et à conserver aux communautés le même esprit et les mêmes pratiques. « lisse contentèrent, dit le chanoine Blain, qui fut précisément à cette occasion, le supérieur de Rouen et de Saint- Yon, ils se contentèrent de s'en déclarer les sauvegardes et les protecteurs et lais*
sèrenl aux directeurs des maisons et au Frère supérieur tous leurs droits. . . , ils firent, en un mot, ce que M. de la Salle aurait fait lui-même, s'il avait été multiplié en chaque diocèse. »
Il en fut autrement à Paris, parce qu'on était près de M. de la Chétardie qui, avec tant de persistance, avait poursuivi cette transformation. Fortement appuyé, le supérieur, l'abbé de Brou, voulut exercer ses pouvoirs dans leur plénitude, et même exigea qu'un acte dressé par les Frères l'instituât régulièrement à leur tête. Cela fait, il formula de nouvelles règles et crut pouvoir les faire aisément approuver par le cardinal de Noailles. Mais celui-ci, au bout de huit mois d'attente, se borna a écrire t qu'il ne jugeait pas à propos que rien soit décidé, ni signé en son nom, ni sur les règlements, ni sur les changements qu'onvoudrait faire... » C'était le désaveu des novateurs, la justification de M. de la Salle, la récompense de la ferveur avec laquelle les Frères, n'avaient pas tardé à se ressaisir. Reprenant courage, ceux-ci s'appliquent avec le Frère Barthélémy à conjurer le péril entrevu. Ils écrivent à leur père pour le prier de sauver l'Institut, en se replaçant à leur tête : « Dieu soit loué, répond-il ; si c'est son œuvre, il en aura soin ». Rassuré en outre par les nouvelles que le Frère de Grenoble rapporte de sa visite a travers toutes les communautés du Nord, le saint hésite encore, craignant que sa présence, au lieu de seconder cette heureuse réaction contre les idées de M. de la Chétardie, ne provoque au contraire une recrudescence de persécutions. Mais les Frères s'impatientent ; ceux de Paris, de Saint- Denis et de Versailles s'assemblent et somment
l'exil volontaire.
M. de le Salle de revenir, en invoquant le vœu solennel qu'il a fait de ne jamais abandonner l'Institut, même dans les plus grandes détresses.
« Monsieur notre très cher Père, disent-ils, nous, principaux Frères des écoles chrétiennes, ayant en vue la plus grande gloire de Dieu, le plus grand bien de l'Église et de notre Société, reconnaissons qu'il est d'une extrême conséquence que vous repreniez le soin et la conduite du saint œuvre de Dieu qui est aussi le vôtre, puisqu'il a plu au Seigneur de se servir de vous pour l'établir et le conduire depuis longtemps.... C'est pourquoi, monsieur, nous vous prions très humblement, et vous ordonnons au nom et de la part du corps de la Société auquel vous avez promis obéissance, de prendre incessamment soin du gouvernement général de notre Société. En foi de quoi nous avons signé, fait à Paris, ce I er avril 1714» et nous sommes avec un très profond respect, monsieur notre cher Père, vos très humbles et très obéissants inférieurs ».
Cette fois, toute hésitation fut dissipée : la volonté de Dieu apparaissait aux yeux du saint. Il prit congé des amis et des disciples qu'il ne devait plus revoir et partit pour Paris, non toutefois sans faire quelques étapes qui le retinrent encore quatre mois, à visiter diverses communautés, notamment celle de Mende où de nouvelles tribulations l'attendaient.
Quand, au début de son volontaire exil, M. de la Salle était venu à Mende en 171 2, il y avait trouvé des Frères zélés, qui l'avaient reçu avec vénération. Mais, la tourmente que traversait l'Institut se fit sentir dans cette petite communauté dont les ressources matérielles et l'humble logis étaient en-
core plus pauvres et plus précaires qu'ailleurs. Deux au moins des maîtres, et notamment le Frère Henri, venu des Vans, s'étaient installés d'eux-mêmes, au préjudice de la discipline et de la piété. Ils surent si bien se faire passer pour nécessaires que l'évêque et les consuls de la ville imposèrent leur maintien à M. de la Salle. Arrivé pour tout paci- Ger, le saint usa de patience. Du reste, il est permis dépenser que de menus incidents ont été fort grossis dans les récits ultérieurs, par suite même du désir qu'avaient les Frères de désavouer hautement les égarés et de tirer de ces faits d'édifiantes leçons. Peut-être est-ce moins le mauvais accueil de ses fils que l'exiguïté du logis qui obligea M. de la Salle à se retirer chez les capucins. C'est là que le Frère Timothée, rendu libre par la fermeture du noviciat de Marseille, parvint à le rejoindre. « Hé, dit-il, en recevant le disciple aimé, à quoi pensezvous de vous adresser à moi? Ne connaissez-vous pas encore mon insuffisance à commander aux autres ? Ignorez-vous que plusieurs des Frères paraissent ne plus vouloir de moi ? » Néanmoins son indulgente bonté réussit à arrêter ces infidélités passagères et à préparer le retour des insoumis. Peu après, en effet, le Frère Henri reprit avec l'Institut des relations régulières qui ne furent plus troublées jusqu'à l'année 1 721, où il mourut héroïquement en soignant les pestiférés.
A Mende, à la veille de rentrer à Paris, non sans de grandes anxiétés, J.-B. de la Salle apprit la mort de M. de la Chétardie. Ecrivain éminent, pasteur vénéré, infatigable dans son zèle et sa charité, placé
l'exil volontaire.
pendant de longues années à la tête d'une paroisse qui était déjà une grande ville, M. de la Cliétardie avait toujours soutenu les Frères, aimé leurs écoles et développé leurs œuvres. Mais il n'approuvait pas que l'Institut fût une communauté unique, régie par un supérieur général, conservant ses traditions et ses règles, gardant son autonomie et gouvernant son personnel. Jusque-là, en effet, la plupart des congrégations étaient organisées par monastères ou au moins par provinces, et le régime centralisé de l'Institut, s'il était conforme aux tendances de l'époque, devait paraître à beaucoup d'esprits une innovation dangereuse. M. de la Chétardie aurait voulu que les Frères fussent seulement les auxiliaires des curés de paroisse qui avaient la responsabilité des écoles de cbarité. Il se refusaità admettre qu'une direction changeante suivant les lieux, les tempset les personnes, fut incompatible avec la culture et le maintien de vocations difficiles, faites de ferveur et d'abnégation. L'avenir a pleinement justifié les vues de M. de la Salle, mais pendant bien des années l'opposition de M. de la Chétardie, accompagnée de l'inévitable cortège des rivalités et des jalousies, avait plus d'une fois pris l'apparence d'une persécution véritable. Il fut remplacé ii Saiot- Sulpice par M. Languet de Gcrgy, ami éprouvé des Frères, ce qui assurément allait simplifier la rentrée de leur fondateur. Le saint arriva à Paris le 10 août 1714*