ET DERNIERS JOURS
Malgré les supplications répétées qui l'avaient précédé, malgré les événements imprévus qui venaient de le faciliter, le retour du fondateur au milieu des siens ne fut ni une revanche, ni un triomphe. Le saint eût voulu ne reprendre que la dernière place. Aux épreuves et aux revers, l'âge et les infirmités ajoutaient maintenant leurs durs avertissements, et plus encore qu'en 1694, M. de la Salle soutenait que l'Institut ne pourrait conserver son autonomie véritable qu'à la condition que le supérieur fût toujours librement choisi dans la communauté elle-même. Il ajoutait avec raison que de son vivant seulement cette difficile transmission s'accomplirait sans trop de peine et alors deviendrait pour l'avenir un précédent décisif, une règle incontestée. Les Frères, qui avaient couru tant de périls au temps de sa longue absence, insistaient pour qu'il reprît tout le gouvernement. En fait, il rentra sans bruit dans ses fonctions ordinaires, comme s'il les eut quittées la veille; mais il laissa
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le plus possible au Frère Barthélémy la conduite des affaires courantes, et même la présidence des exercices religieux. C'est seulement avec l'abbé de Brou que, pour éviter tout conflit, il fallut et la patiente humilité du fondateur et l'ascendant grandissant de son autorité morale.
Le supérieur ecclésiastique s'effaçait a la vérité dans la gestion des intérêts quotidiens, car en octobre il écrivait au curé de Mende : « J'ai rendu compte h M. de la Salle, de ce que vous me faites l'honneur de m'écrire;... il a beaucoup d'affection
pour soutenir cette école Voilà tout ce que je
puis vous mander sur ce sujet; car depuis qu'il est à Paris, je crois devoir m'en remettre a lui du gouvernement de sa société dont je n'ai pris soin qu'en son absence. » Mais, soit par souci de sa responsabilité, soit par défiance envers les allures indépendantes de la communauté, il se préoccupe de la direction générale ; il s'étonne que M. de la Salle redevienne le confesseur des Frères; il s'inquiète surtout du règlement de la succession du fondateur. Aussi rédige-t-il un questionnaire demandant de l'Institut : a Quels seront ci-après les supérieurs de la communauté ? Quels en seront les vœux? A qui s'adressera-t-on quand on voudra faire des établissements? De combien sera la pension? Quelles seront les règles de la société ? » Par esprit de paix M. de la Salle répond, mais en laissant de côté la première question. Comme celle-ci tient à cœur à M. de Brou, il revient à la charge, et cette fois les Frères d'eux-mêmes, bien qu'en termes vagues, laissent entrevoir que leurs résolutions n'ont point changé. M. de Brou se le tint pour dit. Une année
m SAINT JEAN-BAPTISTE DE LA SALL3.
se passa ainsi pour le saint dans la reprise progressive de la vie d'autrefois.
La mort du Roi et la retraite de Mme de Maintenon privèrent l'Institut d'une protection qui plus d'une fois l'avait assisté dans des conjonctures critiques, et qui en outre avait encouragé les écoles de Calais, suscité celles de Versailles, projeté celles de Fontainebleau. Bien que par suite des idées que M. de la Cliétardie avait fait prévaloir, le noviciat fût fort réduit, chaque communauté, suivant lui, devant assurer elle-même son recrutement, c'était encore une charge ; aussi la vie devenant chère et difficile a Paris aux premiers temps de la Régence, M. de la Salle résolut de ramener le noviciat à Saint- Yon. Bientôt il le voulut rejoindre ; mais fallait-il aller prendre congé du cardinal archevêque ? Craignant qu'au moment où Mgr de Noail les retirait son adhésion à la bulle Un igenitus, cette visite ne prît l'apparence d'une adhésion à a l'appel », il se dispensa de la faire et se rendit seulement chez M. de Brou. Celui-ci d'abord lui défend formellement de quitter la communauté de Paris; puis, satisfait par l'humble obéissance avec laquelle le saint a déféré à cet ordre, il lui rend bientôt sa liberté. M. de la Salle revint a Saint-Yon en décembre 1715.
Depuis six ans qu'il avait cessé d'y résider, bien des progrès utiles s'étaient accomplis peu à peu. Le premier président de Pont-Carré en était toujours le protecteur plein de sollicitude, et le chanoine Blain exerçait les fonctions de supérieur séculier avec autant de tact discret que de dévouement éclairé. Grâce à leur concours, le pensionnat.
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surtout la maison de force, avaient reçu des développements considérables, et un bâtiment spécial était aménagé pour les novices. M. de la Salle se donna principalement à ceux-ci, vivant avec eux, étudiant leur caractère et cultivant leur vocation. Pour mieux garantir l'Institut contre l'invasion des doctrines jansénistes, il se lia plus étroitement avec les Jésuites et choisit même parmi eux son directeur. Il révisait alors avec un soin minutieux les conseils rédigés pour guider les maîtres des pensionnats aussi bien que ceux des écoles. «Comme, par rapport aux élèves, disait-il, le premier devoir des maîtres est de leur donner une éducation chrétienne et civile, ils doivent veiller à ne leur montrer en eux que des exemples de vertu, d'union et de parfait accord ; ilsdoiventêtre pieux, charitables, justes, doués d'une grande égalité d'humeur, et zélés pour former leurs élèves au bien, a la société, et pour développer leurs talents et leurs aptitudes selon les divers états auxquels les parents les destinent.... Tous les pensionnaires, sans exception, doivent être convaincus de la bonté, de la justice et de l'impartialité des maîtres 1 . » Et pour que les
i. II est à peine utile de faire remarquer que les maîtres dressés à cet idéal par devoir de conscience, acquièrent, même s'ils ne l'atteignent qu'en partie, une bien autre influence sur les élèves que les instituteurs qui envisagent leur tâche comme une profession quelconque, accomplie régulièrement, avec le souci constant de la gratification et de l'avancement, sans parler des intrigues politiques et des passions sectaires. Il n'est pas étonnant que les résultats de l'éducation soient fort différents dans les deux cas, et que la préférence des familles se manifeste partout où elles ont le libre choix.
maîtres puissent s'élever vers ce degré de perfection, le saint leur recommande l'obéissance, la patience, l'humilité, et par dessus tout l'attachement inviolable à leur règle. « Les Frères, dit-il 1 , auront une estime toute particulière pour tout ce qui concerne la régularité, de quelque peu de conséquence qu'elle paraisse, la regardant comme étant souvent le premier moyen de sanctification; parce que c'est en elle qu'ils trouvent le principal secours pour leur faire observer les commandements de Dieu et le principal appui contre toutes les tentations des démons, quelque violentes qu'elles soient, et parce que Dieu y attache particulièrement ses grâces... La régularité est aussi le premier soutien des communautés, qui est tel qu'elle les rend inébranlables tant qu'elle y subsiste; et l'irrégularité est la première source de leur destruction et de la perle des sujets qui en sont les membres. Dans cette vue les Frères préféreront les règles et les pratiques de leur Institut à toutes les autres pratiques, quelque saintes qu'elles soient en ellesmêmes, a moins qu'elles ne soient des commandements de Dieu et de l'Église. »
En même temps il recevait bien des visiteurs attirés par son renom de sainteté. M. Gense, de Calais, et M. de la Cocherie, de Boulogne, furent parmi les plus chers amis avec lesquels il aimait à s'épancher. « Si Dieu, leur avouait-il humblement, en me montrant le bien que pouvait procurer cet Institut, m'eût aussi découvert les peines et les croix qui devaient l'accompagner, le courage m'eût