CHAPITRE II
La Compagnie de Jésus, introduite en Belgique en i542, érigée en province en i564, y avait fait de rapides progrès. De nombreuses et excellentes recrues ne cessaient de se joindre à elle, et les fondations se multipliaient. Son activité revêtait toutes les formes de l'apostolat : les collèges, la prédication, le ministère de la confession, les catéchismes, les écoles dominicales, les congrégations, l'aumônerie militaire, l'aumônerie de la flotte, les missions en pays protestant et dans les pays lointains. Ces œuvres étaient visiblement bénies de Dieu. Les historiens profanes rendent hommage à l'activité et constatent le succès des jésuites belges dans leurs efforts pour aider au relèvement du pays, après les guerres de religion..
La Compagnie n'eut d'abord qu'un noviciat, à Tournai. En 1611, lors delà division de la Province belge en deux provinces distinctes, fut
fondé celui de Malines. Lorsque Berchmans y entra, le 24 septembre 1616, soixante-dix novices étaient réunis dans cette maison. Leur maître et directeur était le P. Antoine Sucquet, homme de savoir et d'expérience, auteur d'écrits ascétiques, qui furent traduits en plusieurs langues. Il fut remplacé l'année suivante par le P. Guillaume Bauters, à qui nous devons à peu près tout ce que l'on possède de détails précis sur les débuts de son jeune disciple.
Le nombre des novices atteignait alors la centaine. L'élan de ferveur que suppose cet accroissement rapide dit assez haut quelle émulation de piété et de vertu devait régner parmi celte florissante jeunesse. Il s'y rencontrait plus d'un nom destiné à une certaine notoriété.
Assez souvent, même pour les âmes généreuses, l'entrée en religion est un moment dur à passer. Sous l'impression toute vive des liens qu'il leur a fallu briser, elles se sentent d'abord comme déracinées. Sans précisément être tentées de. regarder en arrière, elles ont peine, parfois, à se défendre de la crainte que l'élément inconnu de leur vie nouvelle peut inspirer. Jean Berchmans ne connut pas cette épreuve. Depuis l'éveil de sa raison, il avait vécu dans la pensée de se donner à Dieu. Toutes ses jeunes années avaient été remplies de cette espérance. Pour elle, il
avait connu les privations et les assujettissements de la pauvreté; pour elle, il avait lutté contre les intérêts et la tendresse des siens. Il ne quittait rien dont il ne fût détaché depuis longtemps. En entrant en religion, il lui semblait revenir à la maison paternelle.
A la porte du noviciat, Jean se rencontra avec un autre jeune homme qui s'y présentait comme lui. Tandis qu'ils attendaient le moment d'être introduits, Berchmans remarqua dans le jardin un frère coadjuteur occupé à bêcher la terre. Aussitôt il proposa à son compagnon d'aller l'assister. « Pouvons-nous mieux débuter dans la vie religieuse que par un acte d'humilité et de charité? » Et tous deux, sans plus délibérer, allèrent offrir leurs services au frère jardinier. D'autres sans doute, en eussent fait autant à leur place s'ils y avaient songé ; mais combien y auraient songé à pareil moment?
Jean entra tout aussi naturellement et sans plus d'effort dans les obligations de sa vie nouvelle. Dès le premier moment, il montra dans tout son extérieur et dans les moindres détails de sa conduite une grâce parfaite qui tenait du prodige. Ses compagnons, qui savaient ce qu'il en coûte pour acquérir un peu de maîtrise sur soi-même, le regardaient avec une admiration mêlée de respect et aussi de quelque surprise.
« C'est, disaient-ils, un ange dans un corps mortel. » Son maître des novices, le P. Bauters, ne parle pas autrement, et dans la bouche d'un homme si grave, un tel éloge n'est pas une hyperbole banale, empruntée à la littérature des panégyriques. « Ce fut là, dit-il plus tard, la première impression que sa vue produisit sur moi. Ce sentiment devint plus vif lorsqu'il me fut donné de pénétrer dans l'intimité de son âme et d'y découvrir les trésors d'innocence, de modestie, de douceur, de connaissance des choses de Dieu, son respect des supérieurs, sa constance à poursuivre tout ce qu'il avait entrepris, son application à l'oraison, les lumières qu'il recevait d'en haut, son zèle pour la gloire de Dieu seul. » Le noviciat est l'école de la vie ascétique, sous une forme appropriée aux exigences d'une vocation spéciale. Outre les invariables principes de la perfection évangélique, qui s'apprennent par la pratique beaucoup plus que par la théorie, le novice fait son unique occupation d'acquérir l'esprit de son Ordre ; il en étudie les constitutions, les règles, les traditions, tout le détail de l'observance qui lui donne sa physionomie et son caractère propre. Surtout il s'attache à y conformer sa conduite et ses pensées, à faire passer dans sa vie l'idéal qui lui est proposé, à se créer, en un mot, les habitudes qui seront la
sauvegarde de sa fidélité. Pour le mieux rompre à l'obéissance et à la régularité, on les lui donne à pratiquer dans des obligations minutieusement déterminées et, en apparence, futiles, où le devoir apparaît, pour ainsi dire, à l'état pur, visible seulement aux yeux de la foi.
A l'époque de Berchmans, il était déjà passé en loi de réunir les novices d'une même province dans des maisons spécialement organisées en vue de leur formation. Cette méthode aujourd'hui adoptée par un grand nombre d'Ordres et de Congrégations religieuses, était alors une innovation. Elle se recommande par des raisons très fortes, que l'expérience a confirmées. Une transformation comme celle qui doit s'opérer à l'entrée de la vie religieuse exige quç l'âme soit soustraite non seulement à tout contact avec le monde, mais encore à tout exemple et à toute influence qui soit capable de contrarier, si peu que ce soit, la direction qui préside a. ce lent et difficile travail. Dans un tel milieu, entre ces jeunes gens épris du même idéal, appliqués au même effort il s'établit un courant d'édification réciproque, dont l'influence agit puissamment sur les caractères. II serait vain de prétendre que ces précieux avantages soient sans aucun mélange d'inconvénients. Dans une atmosphère trop bien préservée, l'illusion, parfois, pousse et fle»-
rit à côté de la vertu. Un peu d'imitation ou d'inconsciente rivalité se mêle à l'entraînement des pieux exemples; la ferveur se traduit par des gestes sug^gérés ou empruntés, et il n'est même pas impossible que l'amour-propre ou le respect humain, par une espèce de retournement subtil, se mettent de la partie.
Il faut regarder comme l'une des marques les plus claires de la sainteté de Berchmans que personne, même en l'observant et en l'épiant de très près, n'ait remarqué en lui l'ombre d'une affectation ou d'une attitude convenue. En lui tout était franc, solide, profond, marqué au coin de la plus évidente sincérité. L'usage veut que, durant les années de formation, on s'éclaire charitablement les uns les autres sans trop de ménagements pour les blessures de l'amourpropre, sur les défauts qu'un compagnon, aveuglé peut-être sur lui-même, remarque aisément chez autrui. Dans son désir de recueillir, pour son profit spirituel, tous les avantages de cette utile institution, Jean avait réussi à se faire donner quatre censeurs, chargés de l'observer et de lui signaler ses moindres défauts. L'un d'eux le reprit un jour de je ne sais quelle négligence. La remarque, paraît-il, portait à faux, ce qui n'empêcha pas le frère Jean de remercier affectueusement son compagnon, et de
lui promettre de réciter pour lui trois chapelets avec l'assurance que le même acte, de charité recevrait chaque fois la même récompense. Le bon novice se promit bien de redoubler de vigilance et de mériter souvent un salaire auquel il attachait le plus grand prix. Mais il ne réussit plus à trouver le moindre prétexte à avertissement.
Le maître des novices compléta cette expérience en demandant à chacun des compagnons de Berchmans, sous le secret, de lui indiquer par écrit ce qu'ils pouvaient trouver à redire dans la conduite de leur confrère. Quelcjue haute idée qu'il eût de sa vertu, le P. Bauters, sachant à quel point l'attention des novices est éveillée sur tout ce qui peut avoir l'apparence d'un manquement, fut étonné du résultat entièrement négatif de cette consultation. On comprend après cela qu'un témoin ait pu résumer en ces termes l'impression que produisait sur lui le spectacle d'une perfection si peu ordinaire : « Je ne lis point la Vie de saint Louis de Gonzague; tous les jours je l'ai vivant sous les yeux. ))
C'est dans l'intimité de son commerce avec Dieu que Jean puisait sa force et qu'il ranimait constamment sa ferveur. L'oraison faisait ses délices et il donnait à la méditation et à la prière tout le temps dont il pouvait disposer. Les
SAINT JEAN BEBCHMANS. 3
yeux légèrement fermés, les mains jointes ramenées contre la poitrine, toujours à genoux, il demeurait immobile ; mais à l'animation de son visage on reconnaissait l'ardeur dont il était enflammé, et c'était à qui se rapprocherait de lui dans l'espoir d'en recueillir quelque étincelle. Lorsqu'il s'était mis en la présence de Dieu, il lui parlait familièrement comme à un ami que l'on intéresse à ses moindres pensées et que rien de ce qu'on peut lui dire ne laisse indiCFérent.
A qui veut se rendre compte de l'eflfort dépensé pour se maintenir sans cesse en union avec Dieu, il suffit de parcourir l'ordre du jour que Jean s'était prescrit, et où sont notées minutieusement ses pratiques de dévotion depuis le réveil jusqu'à la dernière heure du jour. La prière remplit tous les intervalles qui séparent les exercices prévus par la règle. Il n'est pas d'action de la journée qui ne commence par une élévation de l'âme à Dieu et ne se termine par une offrande. Le repas et la récréation deviennent des œuvres saintes, et le son de l'horloge un signal qui rappelle le souvenir de la passion du Sauveur. La sainte communion à laquelle il se dispose ou dont il remémore le bienfait est comme le centre de la vie de Jean, et il a composé deux méthodes
pour s'y préparer, l'une tirée des mystères de la Passion, l'autre de ceux de la Nativité.
D'ailleurs, la dévotion à l'Eucharistie prime chez lui toutes les autres. Il se rend à la chapelle pour adorer le Saint-Sacrement sept fois par jour, et, ne pouvant à son gré prolonger ce& visites, il prie saint Louis et saint Stanislas de le remplacer jusqu'à son retour. Ce fut une joie pour lui de constater qu'un bon nombre de ses compagnons imitaient son exemple, en allant, avant le repos de la nuit, s'agenouiller devant le tabernacle. Cette pieuse pratique^ devenue générale dans la province Flandro- Belge, s'observe encore aujourd'hui dans la province de Belgique.
Le fervent novice avait fait, avec quelques-uns de ses compagnons, une convention pieuse à l'effet de demander les uns pour les autres^ durant la messe trois faveurs spéciales : une pureté angélique ; la persévérance dans la vocation ; la grâce de devenir d'utiles instruments entre les mains de la Compagnie. A la même intention ils s'engageaient à offrir la première communion du mois. Ils s'étaient promis mutuellement que le premier d'entre eux qui serait appelé auprès de Dieu, lui demanderait pour les survivants les mêmes grâces. Ceux-ci s'obli-^ geaient à offrir douze messes ou autant de
chapelets pour le repos de son âme. En mémoire de Berchmans, cette pieuse association n'a pas cessé d'être renouvelée par ceux qui tiennent à être ses émules.
Après l'Eucharistie, c'est à la mère de Dieu qu'allait la dévotion affectueuse de notre jeune saint. « Il semblait avoir été mis au monde, disait son maître des novices, pour propager le culte de la sainte Vierge. » Il s'engagea, et plusieurs à son exemple s'engagèrent à répandre la dévotion à Marie par la parole dans les instructions, les catéchismes, les conversations. Il ne laissait guère passer de récréation sans parler d'elle. « C'est à elle, disait-il, que je dok l'éducation que j'ai reçue ; c'est elle qui m'a fait progresser dans les études ; c'est à elle que je suis redevable de ma vocation ; c'est par elle que j'espère mon salut, et sans elle je suis bien près die désespérer. » Le privilège de l'Immaculée Conception surtout était l'objet de sa plus tendre dévotion. Il dit un jour à un de ses confrères : « Aujourd'hui, à la communion, mon intention a été d'obtenir de Dieu qu'il fasse croître dans le cœur des hommes la dévotion a l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, parce que c'est à nous, qui sommes les fils d'une si admirable mère, de la défendre du côté où ses ennemis l'attaquent avec le plus de violence. »
Son ardente dévotion pour Marie l'amenait naturellement à honorer d'une façon spéciale sai^t Joseph. Un jour, se promenant avec nn de ses compagnons, il mit la conversation sur les prérogatives de ce grand patriarche. Le résultat de l'entretien fut que les deux bons novices prirent la résolution de travailler k répandre son culte, et de parler de ses grandeurs chaque fois que l'occasion s'en présenterait. On convint en outre d'ajouter désormais aux litanies de la sainte Vierge l'oraison de saint Joseph. Encore une pratique qui finit par passer dans l'usage.
Les récréations étaient pour le frère Jean l'occasion la plus propice de communiquer aux autres les saintes pensées dont il était rempli. Il n'est pas donné à tous de savoir amener la conversation sur un sujet de piété et de l'y maintenir sans effort ou sans affectation ; et l'on a connu bien des hommes d'une vertu solide à qui manquait ce talent. Berchmans le possédait en perfection. Il fit preuve, sur ce point encore, d'un tact qu'on eût dit suggéré par une longue expérience. C'est ainsi qu'il avait appris qu'il suffisait de parler du fruit de son oraison pour le perdre aussitôt. Plus tard il s'aperçut aussi que ces entretiens supposent une certaine intimité et ne peuvent réussir que dans des groupes restreints. Il prenait soin de
s'y préparer, et savait rendre intéressants les sujets les plus graves, en appuyant ses dires d'exemples biea choisis, et surtout en y met^nt la bonne grâce qui lui était naturelle.
L'obéissance était sa vertu de prédilection.
Jamais il n'éprouvait la moindre hésitation à ^béir, même quand l'autorité avait été remise à des subalternes choisis tout exprès, semble-t-il, pour rendre la soumission méritoire. Un jour, durant les travaux manuels auxquels on exerce les novices, il fut chargé de balayer le quartier des étrangers. Celui qui présidait aux travaux jugea que Jean avait répandu trop d'eau sur le parquet, et, en lui imposant, le lendemain de recommencer la besogne, il eut l'idée bizarre -d'ordonner qu'il allât chercher l'eau nécessaire ^u moyen d'une cuillère dans un puits qui était à vingt-cinq mètres de là. Jean obéit le plus sérieusement du monde, et lorsqu'on lui demanda s'il n'avait éprouvé aucune répugnance à exécuter «e commandement ridicule, il répondit qu'il ne «'était jamais senti plus heureux d'obéir. Lorsque^ pour se conformer à un ordre, il fallait refuser un service ou se dérober à quelque devoir que la bienséance semblait imposer, il trouvait toujours le moyen de faire agréer ses excuses.
Elles étaient présentées avec tant d'à-propos et de simplicité, qu'on se retirait profondément édifié.
L'obéissance bien comprise et généreusement pratiquée est un continuel exercice de renoncement. Jean pratiquait la mortification sous une forme encore plus directe. S'il est permis de lui reprocher un excès, c'est d'avoir poussé trop loin la rigueur de son abstinence. Il avait pris la résolution de ne jamais se lever de table sans s'être imposé quelque pénitence. Se dominer, rester maître de soi, réprimer tout ce qui eût ressemblé à un entraînement de l'instinct, ce n'était rien encore. Mais Jean trouva le moyen de se condamner à des privations qui passaient les limites de la prudence. Expliquant un jour à quelques frères coadjuteurs que la vertu ne s'acquiert pas d'un seul coup mais peu à peu et par degrés, il raconta qu'en soustrayant tous les jours quelques bouchées à son repas du matin, il avait réussi à prendre l'habitude de se passer de déjeuner.
Aux repas qu'il ne pouvait supprimer complètement, il s'était imposé une abstinence qui finit, trop tard peut-être, par alarmer ses supérieurs. Ceux-ci prescrivirent à Jean d'accepter, sans en rien retrancher, l'ordinaire de la communauté. Jean obéit simplement, tout en se croyant obligé de veiller à ce que la nature n'abusât point d'un ordre, où elle semblait trouver son compte. A partir de ce jour il s'ap-
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pliqua à occuper consciencieusement son temps^ mais sans se hâter, jusqii'à la fin du repas. U» frère coadjuteur s'en aperçut et voulut savoir pourquoi un novice si mortifié ne finissait de manger qu'après tout le monde. Il lui posa la question et il apprit, comme il dit en son naïf langage : « que le révérend père Provincial lui avait commandé de manger tout ce qu'on lui baillerait et que pour obéir il mangeait doucement jusqu'à la fin de la table : alors, si tout était mangé, il avait obéi; s'il n'avait pas tout mangé, il arrêtait ; la seconde obéissance le délivrait de la première ».
Si dur qu'il fût pour lui-même, Jean n'avait pourtant rien d'austère. Il avait compris d'instinct, qu'un visage assombri ne recommande point le maître que Fon sert. Saint Ignace aimait à voir la gaieté briller sur le "vîsage des jeunes religieux, et. Dieu merci, la joie, même un peu expansive à certaines heures, n'est point bannie des noviciats. Ce n'est pas Jean Berchmans qui eût interrompu cette tradition. La gaieté fut précisément le cachet propre de sa vertu. L'aménité de son caractère, l'égalité de son humeur, son rire franc et cordial auquel ne résistaient ni tristesse, ni mélancolie, le rendaient aimable à tout le monde, et ses compagnons l'avaient baptisé du nom de saint Hilaire, ou saint joyeux. A
certains moments l'idée d'appartenir à Dieu s'emparait de son esprit et le remplissait de consolation,' la joie dont son âme débordait se communiquait autour de lui. Dans nulle occasion du reste ce contentement profond ne l'abandonnait, et son aménité naturelle, relevée par la charité, donnait à ses relations un charme particulier qui est le parfum de la vertu. Toujours prêt à obliger son prochain, il ne parlait jamais d'autrui que pour en dire du bien, et s'il se permettait parfois d'innocentes plaisanteries, elles ne prenaient jamais un tour blessant.
Vers la fin de sa première année de noviciat on lui confia la charge de préfet des novices — de portier du noviciat comme on disait alors. Les attributions qui incombaient au u portier » faisaient de lui, dans ce petit monde, un personnage de quelque importance. Il transmettait à ses compagnons les ordres du maître des novices, veillait à l'observation des règlements, distribuait les fonctions du service quotidien; il pouvait même prendre, de son chef, certaines mesures d'exécution. Il nous est resté, de la main de Jean, sous le nom de Monita generalia, un petit recueil de recommandations concernant l'ordre intérieur du noviciat. Ces avertissements, précis et judicieux, portent l'apostille du père
Maître, et aujourd'hui encore, ils sont lus avec
plaisir par ceux qui sont astreints au même .g^enre de vie, et peut-être sujets aux mêmes défauts que les lointains aînés pour qui ils furent «crits. L'exercice de sa fonction donna au frère Jean mille occasions d'exercer la charité et de montrer ce que les lumières surnaturelles ajoutent aux qualités d'un jugement solide. Dans les circonstances difficiles, il était d'un calme inaltérable, et là où d'autres auraient perdu patience, on le voyait sourire doucement. Étaitil chargé auprès d'un de ses compagnons d'une mission désagréable, il ne l'abordait qu'après -s'être mis en prières. Il savait, dans ces occasions, i;rouver des paroles si gracieuses, que les réprimandes ne laissaient aucun souvenir fâcheux, et il commençait toujours par s'offrir au supérieur pour accomplir lui-même les pénitences qu'il fallait intimer en son nom.
Cette douceur de caractère n'excluait pas la fermeté et l'on en raconte tel trait, qui annonçait en lui l'homme de commandement. Un novice, encore mal façonné à l'obéissance, montra une vive répugnance à nettoyer la batterie de cuisine comme Jean, en sa qualité de portier, -l'y invitait. Celui-ci bien doucement essaya de l'amener à se soumettre. Ce fut en vain, et le jeune novice finit par répondre : « Je ne veux ^.ças. » Berchmans alors prit un air grave :
« Frère, dit-il, qu'avez-vous dit? Il faudra donc bien que je vous force à obéir ? » Et il s'en alla, probablement pour prier, car c'était sa coutume avant d'en référer au supérieur. Mais il n'en eut pas le temps. Le novice avait compris sa faute. « Eh bien, dit-il, j'irai volontiers ». Et surmontant son dégoût, il se mit au travail.
Les œuvres de zèle ne sont pas dans le programme du noviciat. Mais c'est la que se forment les âmes d'apôtre et qu'on apprend à répondre à la voix du maître de la moisson. Berchmans, qui aimait à se faire raconter les grandes actions des saints et des ouvriers apostoliques, suivait avec un intérêt particulier les travaux que la Compagnie avait entrepris pour la gloire de Dieu dans son propre pays comme dans les missions lointaines. Son grand désir était d'aller un jour rejoindre les missionnaires de l'Inde, du Japon et de la Chine. Parmi les ministères propres à sa province, l'apostolat auprès des soldats sur les champs de bataille était le principal objet de ses ambitions. Indifférent d'ailleurs à toutes les dispositions que les supérieurs pourraient prendre à son égard, il ne songeait qu'à se préparer à tous les emplois que la Compagnie aurait à lui confier, et ne négligeait aucune occasion d'acquérir les connaissances qui lui en faciliteraient l'exercice^
Les supérieurs se rendaient compte dès lors de l'isolement auquel on se condamne en s'altachant à la connaissance exclusive d'une langue régionale, et s'inspiranl de l'esprit de saint Ignace, si opposé aux étroitesses du particularisme, ils recommandaient vivement aux jeunes gens l'étude du français. Berchmans s'y appliqua de tout son cœur. Quelles que fussent les occupations variées que les supérieurs lui imposaient continuellement, il trouva le moyen de ne laisser passer aucun jour sans traduire quelques phrases du flamand en français ou réciproquement, et ses progrès furent si rapides, qu'avant la fin de son noviciat on l'entendit plusieurs fois prêcher en français au réfectoire.
En attendant l'heure des grandes œuvres de zèle, Berchmans ne dédaignait pas les menues occasions de s'exercer à l'apostolat. Lorsque les supérieurs le lui permettaient, il allait faire le catéchisme aux villageois des environs de Malines. Il savait donner un tour si agréable à ses instructions, que ces braves gens préféraient leur catéchiste à tous les prédicateurs. Les enfants s'attachaient à lui, et' le reconduisaient en troupe jusqu'au noviciat, où il leur distribuait des images, des médailles et des chapelets.
A propos de ces excursions, un témoin a rapporté un trait bien insignifiant en apparence,
mais qui vaut d'être rappelé parce qu'il montre à quel degré Jean Berchmans portait la délicatesse à l'égard de ses confrères. A l'heure où s'achevait le catéchisme, se célébrait une messe à laquelle Jean aurait pu assister; on remarqua, non sans surprise, qu'il se retirait avant qu'elle fût terminée. Interrogé sur la raison de celte habitude, où l'on ne reconnaissait pas sa piété si attentive à ne rien perdre du don de Dieu, Jean se contenta de répondre qu'il ne voulait pas se distinguer de ses prédécesseurs. Ceux-ci n'attendaient pas la fin de la messe pour quitter l'église; pour éviter toute singularité, il faisait comme eux, sacrifiant à la charité son attrait personnel.
Si aucun événement notable ne vint interrompre pour Jean la vie paisible du noviciat, il faut pourtant noter la pénible épreuve qu'il traversa moins de trois mois après avoir revêtu l'habit religieux. Depuis plusieurs années la santé de sa mère était fort ébranlée. L'état de la malade devint alarmant, et Jean reçut la triste nouvelle qu'il restait fort peu d'espoir de la sauver. Sachant bien que les pensées surnaturelles dont il était rempli trouveraient de l'écho dans l'âme de celte vaillante chrétienne, il lui écrivit une lettre affectueuse, pleine de sentiments de foi, pour la consoler et l'encourager^
et pour lui demander une dernière bénédiction. Il ne devait plus, en eiFet, la revoir en ce monde; elle mourut le i" décembre 1616. Peu de temps après, son mari, resté veuf, renonça aux affaires, et s'engagea dans les ordres. Au mois d'avril 16 18, le père de Jean reçut la prêtrise. Le 2 septembre de la même année, Jean lui écrivait une lettre pour annoncer que dans le courant du mois il serait admis à prononcer ses vœux, et le prier de vouloir dire à son intention trois messes à Notre-Dame de Montaigu; il n'oubliait pas de solliciter les prières de tous ses parents et amis à la veille d'un si grand jour « Je mourrai, disait-il, sur la croix de Jésus, attaché par les trois clous de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance. Qu'il est doux de mourir dans la compagnie de Jésus, dans les bras de Jésus. Réjouissez-vous, mon excellent Père; votre fils vivra dans cette mort, et vivra heureux. »
Son ardeur de se consacrer à Dieu n'avait pas attendu ce moment. Dès le début de sa seconde année de noviciat, il avait sollicité et obtenu la faveur de prononcer les vœUx de dévotion, qui ne différent de l'engagement définitif que par les effets canoniques.
Les novices se préparaient généralement à l'émission des vœux par la retraite de huit jours.
Pour de bonnes raisons les supérieurs ne permirent pas à notre saint de la faire avec les autres. Ce fut peut-être la seule fois que l'on remarqua sur son visage une légère trace de désappointement. Le aS septembre 1618, Jean Berchmans se lia à la Compagnie de Jésus par les vœux de scolastique, qu'il fit entre les mains du P. Guillaume Bauters.
Le noviciat était terminé ; Jean allait se remettre aux études. L'obéissance l'envoya à Anvers pour suivre les cours de philosophie. Il partit aussitôt. Mais à peine était-il arrivé depuis trois semaines à sa nouvelle destination que le P. Scribani, provincial, décidait qu'il irait faire ses études à Rome et lui donnait cinq jours pour aller prendre congé de sa famille.
Jean s'empressa d'écrire à son père pour le prier de l'attendre à Malines. Lorsque lui-même y arriva, il apprit que son père était mort depuis huit jours. Rien ne l'avait préparé à ce coup. Il sut aussitôt s'élever aux idées surnaturelles. « C'est à double titre, comme saint François, dit-il, que je pourrai dire désormais : Notre père qui êtes aux cieux. » Mais en même temps sa pensée se reportait vers ses jeunes frères et sa sœur ^ue cette mort laissait seuls au monde. Les supérieurs, auxquels il confia ses inquiétudes, furent d'avis de différer de quelques jours le
départ pour Rome, et de lui laisser le temps de prendre les dispositions que réclamait l'état d'abandon de ces pauvres orphelins. Des lettres qu'il écrivit à cette occasion, il nous est resté celle qu'il adressa à sa famille et celle qu'il fit remettre à son protecteur, le chanoine Froymont. Dans l'une et dans l'autre on sent percer une vive émotion. A ses proches, sous le coup de l'épreuve commune, il ne cache pas sa surprise de n'en avoir pas été prévenu aussitôt, et exprime très nettement le déplaisir que cette négligence lui -a fait éprouver. La lettre à Froymont se termine par un mot pour ses frères :
k Saluez mon cher Adrien, Barthélémy et Charles, que je ne reverrai peut-être jamais. Voici le petit souvenir que je leur laisse : Croissez en piété, en crainte de Dieu et en science. Adieu. »