‹ St. Jean Berchmans [microform]Chapitre 6 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'étudïant

Le 24 octobre i6i8, Jean Berchmans quitta Anvers. Le voyage de Rome demandait alors plus de deux mois. On lui avait adjoint comme compagnon un autre scolastique, Barthélémy Penneman qui, à peine arrivé à destination, tomba gravement malade. Envoyé aussitôt à Naples pour se rétablir, il y mourut bientôt après. Les deux jeunes gens s'arrêtèrent dans quelques maisons de la Compagnie qui se trouvaient sur leur passage. Ils y laissèrent un tel parfum de modestie et de piété, qu'avant leur arrivée à Rome, des lettres les avaient précédés^ rendant témoignage de l'édification qu'ils avaient donnée. L'année suivante, le P. Bauters, se rendant en Italie, fit la même route. Dans plusieurs collèges on lui demanda s'il connaissait un jeune scolastique de ses compatriotes, qui avait passé par là un an auparavant. Dans le portrait qu'on lui fit de cet hôte d'un jour, dont le souvenir

ne s'était pas effacé, le P. Bauters n'eut pas de peine à reconnaître son saint novice.

Pour nos deux jeunes gens l'étape de la veille de Noël fut Lorette, où il assistèrent aux offices solennels de la nuit. Là encore leur recueillement et la religieuse distinction de leur maintien frappa tout îe monde.

Enfin le 3i décembre ils atteignirent Rome.

Ils se rendirent à la maison professe du Gesù, où ils furent présentés au général de la Compagnie, le P. Mutius Vitelleschi, qui les garda deux ou trois jours. Les novices qui étaient alors de service dans la maison furent vivement impressionnés de l'air de sainteté répandu sur la personne du frère Jean, et de retour au noviciat de Saint- André, ils en firent part à leur père Maître. Il n'en fut pas autrement au Collège Romain lorsque Jean vint s'y fixer. Le P. André Greco fut le premier de cette maison à le rencontrer, et l'annonça à ses confrères en disant : « Il est arrivé un petit Flamand qui a l'air d'un ange. » Ceux qui avaient connu saint Louis de Gonzague ne pouvaient se défendre de faire la comparaison, et ils avouaient que Jean leur plaisait davantage par son exquise affabilité. D'autres croyant moins aux apparences ou se rappelant que cette première fleur de piété est sujette à passer avec celle de la jeunesse, mettaient à leur admiration

ce correctif prudent : « Pourvu que cela dure ». Le miracle fut, en effet, que la ferveur de Jean dura autant que sa vie.

Le Collège Romain où notre saint venait d'entrer était alors la première maison d'études sapérieures de la Compagnie. Organisé suivant les méthodes et les programmes qui étaient, à cette époque, ceux de toutes les écoles du même degré, il avait déjà conquis une réputation éclatante, grâce à des maîtres comme Bellarmin, Suarez, de Lugo pour ne parler que des plus connus. A ce moment, il était gouverné par le P. Virgile Cepari, le biographe de saint Louis de Gonzague et de sainte Marie-Madeleine de de Pazzi, et qui devait être celui de notre saint.

Les classes du Collège Romain réunissaient non seulement l'élite des scolastiques de la Compagnie, recrutée dans toutes les provinces, mais un grand nombre d'externes, ecclésiastiques et laïques. Jean était émerveillé, et après sa première année de philosophie, il écrivait au chanoine Froymont : « Ici vivent plus de deux cents pères et frères, pour la plupart occupés aux études. Chose admirable! Presque tous appartiennent à des nations différentes. Il y a des Espagnols, des Polonais, des Allemands, des Portugais, des Dalmates, des Siciliens, des Napolitains, des Belges, des Lithuaniens, des Fran-

çais, etc. Et pourtant ils sont si étroitement unis par les liens de la charité, qu'on les prendrait pour les enfants d'une même mère. Et parmi ceux-là, moi-même, ô bon Dieu! »

Les deux professeurs de philosophie dont Jean fut appelé à recevoir les leçons étaient le P. Tarquin Galluzzi et le P. François Piccolomini, le futur général de la Compagnie. Des notions de langue grecque et un cours élémentaire de mathématiques, professé par le P. Horace Grassi complétaient ce cycle d'études fort homogène, qui laissait aux heureux étudiants d'alors une assez grande liberté d'esprit. Notre jeune scolaslique ne fut point consulté sur les programmes. L'obéissance ne les lui aurait pas imposés qu'il n'aurait sans doute pas trouvé à y redire ; toujours est-il que, dans l'ordre des leçons comme dans le choix des professeurs, il ne vit que l'expression de la volonté de Dieu.

Ses maîtres ne furent pas longtemps à se rendre compte des qualités d'esprit de leur nouvel élève. Intelligence prompte et lucide, jugement solide, ardeur au travail, toutes les aptitudes se réunissaient pour faire de lui un excellent étudiant. Le P. Jean-Paul Oliva, qui fut son condisciple, assure que, parmi cette brillante jeunesse qui se pressait alors sur les bancs du Collège Romain, plusieurs l'é-

galèrent peut-être, mais qu'aucun ne le surpassa.

Rivalisant avec les meilleurs par le talent et l'application, il était plus soucieux encore de pratiquer en perfection les vertus propres de son état. On trouva dans ses papiers un petit écrit intitulé Le bon scolastique de la Compagnie de Jésus. Jean y résume, en se servant des termes mêmes de saint Ignace, les devoirs de l'étudiant par rapport au triple objet qui doit occuper sa pensée : Dieu, les études, le prochain. Voici, comment il conçoit l'idéal du scolastique selon la pensée du fondateur.

« En premier lieu, ses devoirs envers Dieu : Il ne recherchera dans ses études que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Qu'il soit pieux, adonné à l'oraison, et qu'il demande souvent à Dieu la grâce de faire des progrès. Qu'il aime ardemment la vie religieuse et les vertus solides. Qu'il fasse soigneusement l'examen particulier et l'examen général. Qu'il assiste pieusement tous les jours à la sainte messe et communie tous les dimanches. Ce sont trois choses que notre saint père Ignace, au rapport du P. Maffei, avait vivement à cœur lorsqu'il était étudiant à Paris.

« Quant aux études, le scolastique observera les points suivants. Qu'il se mette bien dans l'esprit, que l'étude, selon le vœu de laCompa-

gnie, est une œuvre de grand mérite. Il doit être dans l'indifFérence quant au genre d'études et aux professeurs qui lui seront imposés. Il s'appliquera à l'étude sérieusement, et avec constance. Il gardera la répartition du temps qui lui est prescrite. Il sera assidu aux classes ; il aura «oin de les prévoir et de les répéter ; dans les discussions et dans les séances publiques il fera preuve de savoir et de modestie. Partout il doit se souvenir de la modestie et de la gravité religieuse. A sa chambre, il doit relire ses notes de cours, tacher de les comprendre, et lorsqu'il aura compris examiner encore, se poser des objections et y répondre, et marquer celles qu'il ne sait pas résoudre. En classe qu'il note ce qui semble valoir la peine d'être retenu ; puis, qu'à loisir, il transcrive ses notes dans un autre cahier. Qu'il ne lise ou n'écrive jamais plus de deux heures de suite. Après cet intervalle interrompre quelques instants. Qu'il apprenne par cœur ce que le professeur aura indiqué, et s'exerce sérieusement à se faire un bon style.

« Dans ses rapports avec les autres : d'abord il doit parler latin, et s'il a l'autorisation de communiquer avec les élèves du dehors, qu'il ne traite que des sujets d'étude ou de piété. Enfin qu'il se souvienne toujours qu'il est le

fils de cette bonne mère qu'est la Compagnie de Jésus. »

Tel est, fidèlement résumé et adapté à des besoins nouveaux, le règlement que saint Ignace mettait aux mains des jeunes religieux destinés aux études.

En traçant ce programme, où se mêlent aux principes les plus élevés les conseils pratiques et les détails minutieux, le saint fondateur avait par avance tracé le portrait de Jean Berchmans. Il recommande principalement trois choses à ses étudiants : la pureté de conscience ; l'application aux études ; la droiture d'intention.

S'il est trop vrai que pour un grand nombre, l'ardeur au travail, l'enivrement du savoir et aussi la fatigue de l'étude peuvent amener un certain relâchement dans la vigilance sur soimême, Berchmans échappait sur ce point à l'infirmité commune. Cette âme limpide et virginale se gardait, comme par instinct des fautes et même des imperfections les plus légères, et personne, mieux que lui ne répondit à la première recommandation que saint Ignace faisait aux étudiants de la Compagnie.

Personne aussi, ne le surpassa jlans son ardeur à l'étude. Il la jugeait une occupation hautement méritoire devant Dieu et il ne serait certainement point le patron de ceux qui croient

avoir accompli tout l'essentiel de leurs devoirs quand ils se sont acquittés ponctuellement de leurs exercices de piété. Loin de compter sur sa facilité naturelle, sur son excellente mémoire et sa promptitude a saisir le nœud d'une question, Jean était, aux heures d'étude, tout entier h son travail. Si l'on en excepte les moments trop rapprochés du repas, où l'hygiène commandait de s'adonner à une occupation moins absorbante, tous les instants de la journée qui n'étaient point réservés aux exercices spirituels étaient consacrés pour lui au travail de l'intelligence. Il fallait qu'il fût contraint par les maux de tête, dont il souffrait parfois, à fermer ses livres de philosophie pour chercher quelque diversion dans la récitation du chapelet ou la lecture d'un livre édifiant. Quand il avait à éclaircir une difficulté, il s'y prenait d'un effort intense et soutenu où il se perdait, comme il se serait a)jsorbé dans la prière. La comparaison est d'un de ses compagnons, et elle peint à ravir le côté surnaturel de son ardeur studieuse. Saintement avare de son temps, il en réglait l'emploi dans les moindres détails, pour être assuré de n'en rien perdre. Chacune de ses occupations avait son heure ; il s'en acquittait à point nommé, avec exactitude sans jamais se laisser distraire ou déborder.

Faut-il dire que cet exact observateur de la règle du silence avait horreur des vaines conversations aussi préjudiciables à l'esprit religieux que nuisibles au travail sérieux? En classe, il concentrait toute son attention sur l'enseignement du professeur, prenait des notes sans donner jamais le moindre signe d'ennui ou de lassitude. Une phrase ou un mot venaient-ils à lui échapper, il s'interdisait absolument de recourir à la complaisance du voisin. Dans l'auditoire, composé en bonne partie d'étrangers, il se trouva quelques élèves moins recueillis que lui, qui se donnèrent le mot pour essayer d'attirer son regard. Ils n'y purent jamais réussir.

Plus admirable encore était l'empire qu'il exerçait sur lui-même dans les discussions publiques. On sait l'ardeur passionnée et non toujours inoffensive que ces passes d'armes avaient coutume d'inspirer. On attachait alors une grande importance à la forme scolastique. Le P. Cepari nous apprend que Jean s'étudiait à l'observer rigoureusement : « Etait-ce à lui d'attaquer, dit-il, il le faisait avec vigueur et proposait nettement son argument ; puis il laissait à l'adversaire le temps de le répéter, d'y répondre, d'expliquer sa réponse, sans l'interrompre jamais. Après quoi il poussait son argumentation. L'accent était vif, mais l'âme

toujours paisible et la voix contenue. Son rôle était- il de soutenir la thèse, il répétait très exactement dans leurs termes mêmes, les objections de l'adversaire et y répondait en forme avec méthode et clarté. » Quiconque a pratiqué cet exercice dira si les qualités par où on y excelle demandent un plus grand efFort au caractère ou à l'intelligence.

L'écueil d'une étude entreprise par obéissance, d'après un programme étroitement réglé et limité, c'est qu'elle ne met pas en œuvre l'initiative personnelle, qui sera toujours l'une des maîtresses qualités du vrai talent. Toutefois, même dans cette discipline uniforme, imposée d'abord par les nécessités de la formation générale, on voit paraître la différence entre les esprits qui étudient par acquit de conscience et <ieux qui s'ingénient à trouver le moyen d'apprendre et de savoir. Jean était de ce nombre. Il raisonnait sa méthode, et, chose profondément significative chez cette âme humble et soumise, il savait dans les matières libres s'en tenir à son propre avis. Pour apprendre le grec, il avait choisi comme texte saint Luc. Son professeur l'engagea à lire des auteurs d'une grécité plus pure et d'une phrase moins élémentaire. Ce sage conseil fut du goût de Jean, qui pourtant ne s'empressa pas de le mettre en pratique. Son

maître s'en étonna d'abord; mais Jean lui fit comprendre qu'il tenait à achever d'abord saint Luc, pour ne pas mériter le reproche d'inconstance. 11 se souvenait de la recommandation spéciale de saint Ignace ; smo et constanter^ et la constance était une de ses vertus caractéristiques. S'il ne s'engageait pas à la légère, il n'abandonnait jamais ce qu'il avait commencé. Un des éléments du succès dans les études est incontestablement la confiance dans les maîtres et dans leur enseignement. Chez notre saint elle était entière, et il avait voué une affection sincère à tous ses professeurs, surtout au père Piccolomini, qu'il voyait tous les jours et avec lequel il était autorisé à conférer des choses de son âme. Il les interrogeait souvent, leur exposait ses difficultés, et lorsqu'ils ne parvenaient pas à faire dans son esprit la lumière que le sujet ne comportait peut-être pas, il en prenait la faute sur lui. Sans se soucier de passer pour un esprit lent, il disait bien humblement, après un moment de réflexion : « Mon Père, j'avoue ne pas comprendre, » et se relirait sans insister. Docile à s'assimiler la doctrine de ses maîtres, il ne se permettait pas de les critiquer, et les défendait même contre les critiques d'autrui. On le savait si bien que, par plaisanterie, on lui en fournissait parfois l'occasion. Sa re-

connaissance à l'égard de ceux qui se dévouaient à former son intelligence se traduisait par des cadeaux spirituels, qu'il leur présentait sous la forme de billets où étaient inscrites les bonnes œuvres et les prières qu'il se proposait d'offrir à leur intention.

Nous avons déjà dit à quel point ses efforts pour acquérir le savoir étaient éloignés de toute recherche de curiosité ou d'éclat mondain.

La gloire de Dieu, la défense de la foi, le salut des âmes : il ne voyait rien au delà ; et ce but unique, toujours présent à son esprit, le stimulait plus activement que la plus dévorante ambition. « Je suis entré en religion, disait-il, pour étudier et non pour mener une vie oisive. Les hérétiques se livrent à des éludes laborieuses pour les tourner contre le Christ ; et toi tu n'étudierais pas pour prendre sa défense? Les gens du monde s'adonnent à l'étude pour un vain renom ; et toi tu n'étudierais pas pour la gloire de Dieu ? Applique-toi donc sérieusement à l'élude et ne perds pas la moindre parcelle de ton temps. »

Il dut sentir comme d'autres le poids du labeur qui n'est pas stimulé par l'aiguillon de la nécessité présente et dont l'utilité reste lointaine et incertaine. A quoi bon ant d'efforts pour acquérir des connaissances dont il ne trouverait

peut-être jamais l'emploi? Sa règle avait répondu à cette question : rien au monde ne vaudrait pour lui le mérite d'avoir obéi. Mais dans les limites tracées par l'obéissance, il sut faire preuve d'initiative intelligente. L'étude des langues n^e faisait point partie des programmes d'alors. Notre jeune étudiant les jugeait à bon droit le complément indispensable de sa formation intellectuelle. Il y voyait surtout le moyen de multiplier son action et d'étendre son champ d'apostolat. Déjà il parlait fort bien l'italien. A la fin de sa philosophie, il se remit au français et manifesta l'intention d'obtenir des supérieurs l'autorisation de passer une année au Collège Anglais, une autre au Collège Germanique, dans le but d'apprendre à fond deux langues nouvelles.

Pour ceux qui croiraient que l'étude est de sa nature une occupation profane sinon dangereuse, à laquelle un religieux ne doit s'adonner que par acquit de conscience et presque à son corps défendant, il est instructif de noter combien Jean Berchmans avait à cœur le succès de son travail. A la sainte Vierge, qu'il avait chargée de ses intérêts les plus chers, il disait : Patrona sanctitatisj sanitatis et studiorum meorum tu es, mea mater virgo Maria, Lorsqu'au cours de son

étude il se trouvait arrêté par quelque difficulté,

il se tournait vers Dieu : « Mon Dieu, vous savez que sans votre secours je ne puis pas comprendre cela. » Et le secours si humblement imploré ne se faisait pas attendre.

Non content de recommander à Dieu, selon la lettre et l'esprit de la règle, son progrès intellectuel, il y intéressait ses protecteurs célestes, avec une piété simple et pratique, qui s'ingéniait, tenait ses comptes et faisait tourner son désir même d'apprendre à s'avancer dans la vertu.

Dans ses notes on a trouvé une page intéressante, où l'on voit du même coup avec quel ordre il procédait en toutes choses et comment la piété présidait à toutes ses actions. C'était à la veille de son dernier examen de philosophie, qu'il subit le 19 mars 1621. « Le patron de cet examen sera saint Joseph; la très sainte Vierge en sera la médiatrice. A cette intention je prendrai la discipline, je m'imposerai une pénitence ou une mortification au réfectoire, je réciterai un chapelet et je demanderai la bénédiction du P. Recteur. Si je réussis comme il faut, je dirai trois chapelets en l'honneur de saint Joseph. Le matin je parcourrai mes notes sur telle et telle matière, et si, grâce au secours de la sainte Vierge et de saint Joseph, je parviens à les revoir toutes, je ferai quelque pratique de dévotion en

leur honneur. A l'examen même, je me montrerai bien alerte et je répondrai avec vivacité et toujours en forme : nego, concedo, distinguo, explico. Je mêlerai à mes réponses de courtes explications sous cette forme : nego et do instantiam. Dans mes explications, je serai bref et lucide. Je ne répondrai à des arguments longuement développés qu'après les avoir réduits à leurs termes essentiels, à moins que le professeur ne le fasse lui-même. »

Heureux étudiant qui pouvait décider si posément tout ce qu'il ferait en pareille rencontre, sans dire un seul mot de l'hypothèse à quoi tout le monde songe à la veille d'un examen. Le frère Jean n'avait pas même songé à ce qui arriverait s'il restait court. Et ce trait achève de peindre son âme sereine, ingénue et sûre d'elle-même dans sa modestie charmante.

A la fin de ses études, Jean fut désigné pour soutenir cette année la thèse publique sur l'ensemble de la philosophie. Cet honneur était alors pris fort au sérieux dans le monde des études. En le décernant à Berchmans, ses maîtres lui accordaient tout au moins une préféreace très flatteuse sur tousses condisciples. Le saint jeune homme ne le comprit pas autrement et son humilité s'en alarma. Lui qui ne discutait jamais un ordre, il fut sur le point de reculer devant celui-

cl. Il se mit en prières pour connaître la volonté de Dieu, et, la lumière ne venant pas, il soumit ses doutes au père spirituel. La réponse de celuici fut celle du bon sens et de la simplicité. Jean s'inclina docilement.

On sait l'éclat et la solennité dont s'accompagnait encore à cette époque une soutenance de thèses. Les satiriques n'ont pas été les seuls à nous décrire la valeur qui se dépensait en ces doctes tournois. Le défendant avait à maintenir l'honneur de son école, contre des assaillants résolus à faire triompher leurs enseignes, sans préjudice des rivalités personnelles engagées de part et d'autre. L'ardeur des champions se communiquait à tout l'auditoire et retentissait parfois longtemps hors de l'enceinte académique. Nous ignorons si l'acte public de Berchmans fut signalé par quelque brillante passe d'armes. Mais les témoins sont unanimes à dire que Jean subit l'épreuve avec une aisance agile et sûre, et surtout avec une grâce et une modestie parfaites. « Si un ange devait venir ici soutenir des thèses de philosophie, disait un témoin particulièrement autorisé, il ne s'en acquitterait pas avec plus de modestie et de gravité que notre frère Jean. » Comparaison naïve qui rend bien l'impression produite par un spectacle- des plus rares : une longue et vive discussion ppblique, où, d'un côté

tout au moins, n'avait paru aucun désir de confondre l'adversaire ou de l'emporter à tout prix.

On aimerait à tracer ici un portrait intellectuel de Berchmans, à ce moment qui marqua devant les hommes l'apogée de sa carrière déjà si près du terme. Mais le plus souvent, c'est l'âge mûr qui révèle ce qu'était, au vrai, le talent d'un jeune homme. Aucune donnée certaine ne permet de conjecturer la trace que Berchmans eût laissée dans la science sacrée, si, comme il y semblait destiné, il fût revenu au collèg* de Louvain s'asseoir dans la chaire des Vénérables Robert Bellarmin et Léonard Lessius. Nous savons seulement que son intelligence avait toutes les qualités de sa belle âme, claire, simple et droite, merveilleusement docile et ouverte aux plus hautes leçons.

Le témoignage de ses maîtres et de ses condisciples, comme tout ce qu'on aperçoit de ses habitudes d'esprit, s'accorde sur ce trait de sa nature. Il apportait à l'étude la même facilité heureuse qu'il avait pour la vertu. Et ce riche fonds d'aptitude était mis en valeur par une application consciencieuse, ardente, autant que méthodique et réfléchie, qui prévoyait tout et ne reculait pas, on l'a vu, devant le détail méticuleux. Dieu a gardé le secret de ce que fût devenu cet excellent élève, estimé et admiré de

ses maîtres. Mais tel qu'il nous apparaît dans la fleur de son savoir juvénile, il reste le modèle aimable et charmant de l'étudiant, chez qui la volonté d'apprendre est une vertu sœur de la piété. C'est un sujet d'admiration profonde que de voir à quel degré d'ardeur généreuse Berchmans portait cette volonté et comment, en la gardant pure de toute recherche d'amour-propre, il sut la concilier avec les exigences, absorbantes aussi, de sa vie spirituelle.

Cet art difficile, dans lequel ont échoué bien des âmes droites, était alors, il faut en convenir, moins méritoire qu'il ne l'est aujourd'hui. La recherche du savoir n'était pas encore l'âpre et souvent cruelle poursuite qu'elle est devenue dans la suite. Elle passionnait les esprits, mais ne les écrasait point. La science sacrée régnait en souveraine, et les erreurs qu'elle avait à combattre lui empruntaient encore sa méthode et ses armes. Sur les confins de son domaine, le champ des connaissances profanes ne s'étendait pas à l'infini. Le jeune étudiant, qui dans les facultés de théologie ou de philosophie scolastique, levait les yeux vers ses maîtres, pouvait croire qu'il apercevait les cimes du savoir humain, auxquelles lui-même ne devait pas désespérer d'atteindre. Il ne connaissait pas cette épreuve réservée aux âmes de notre temps :

voir la science impie ou indifFérente armée contre la foi d'un prestige démesuré, et se demander avec inquiétude si l'on sera jamais suffisamment armé pour la combattre.

Pour ceux que cette épreuve a troublés et qui souffrent des entraves mises à leur ardeur studieuse par leurs devoirs d'état, Berchmans reste encore le modèle à contempler. Le pieux et obéissant jeune homme, qui, par un besoin de cœur autant que par obligation, faisait largement et sans compter la part de Dieu, avait pour luimême choisi la meilleure part. La Providence lui avait marqué sa tache. Il l'accomplit simplement , et parfaitement, prêt à s'appliquer à toute autre qui serait demandée de lui.

Tel fut Jean Berchmans durant les courtes années de sa vie d'étudiant : pieux, régulier, ardent au travail, bon et cordial envers tous, serviable et dévoué. Nous ne saurions mieux caractériser l'affectueuse admiration dont il était entouré qu'en citant le témoignage de son professeur, le P. François Piccolomini. Yoici en quels termes s'exprime ce religieux, que sa vertu et son ferme jugement devaient un jour faire choisir comme général de son Ordre.

(c 1° Durant ces trois années de philosophie, où je fus continuellement en rapport avec lui — il venait à ma chambre au moins une ou

deux fois le jour — jamais ni en public ni en particulier je n'ai vu en lui le moindre manquement. Au contraire, j'ai admiré sa parfaite modestie et l'entière égalité d'hupeur qui se manifestait sur son visage et dans tous ses mouvements.

« 2** Je n'ai jamais vu quelqu'un aussi occupé que lui des choses de Dieu et demeurant en la présence divine avec autant de facilité et de naturel, et en même temps, ce qui est plus étonnant, aussi appliqué et aussi attentif à ce qu'il avait à faire, toujours prêt à rendre service à autrui.

« 3° Je n'ai jamais connu un jeune homme de cet âge capable de nourrir des sentiments aussi élevés, ayant une telle connaissance de Dieu et une égale facilité de pratiquer la perfection religieuse.

« 4° Je n'ai jamais connu personne qui, dans notre vie commune de tous les jours, fût plus éloigné de tout ce qui est ordinaire et commun, et qui fît revivre au même degré les vertus solides de nos anciens Pères, dont mieux que personne il connaissait la vie et l'histoire.

« 5° Il n'abandonnait rien de ce qu'il avait une fois entrepris; mais il ajoutait toujours de nouvelles pratiques pour avancer dans la vertu; au point qu'un jour, comme il m'expliquait ce

qu'il faisait depuis le commencement de la journée et ce qu'il venait encore d'y ajouter, je lui dis franchement qu'il ne pourrait longtemps continuer de la sorte ; qu'il devrait se contenter des choses principales et abandonner les pratiques de moindre importance; qu'il était impossible d'exiger d'un cerveau fatigué par les études, tant d'observances minutieuses. Ce que je prévoyais n'arriva que trop tôt. »

Le sage professeur touche ici une question délicate. Saint Ignace avait justement apprécié l'effort qu'il demandait à ses scolastiques lorsqu'il leur recommandait les études sérieuses qu'exigeaient les besoins de l'époque. Il leur avait étroitement mesuré les exercices de piété. L'étude, disait-il, réclame l'homme tout entier. Il prévoyait dans cette ardente jeunesse qu'il envoyait aux universités assez d'enthousiasme pour la conquête de la science, indispensable instrument d'apostolat, pour que le feu intérieur allumé au noviciat pût en être quelque peu refroidi, et c'est pour cela qu'il avait institué une dernière année de probation destinée à le raviver. Mais les longues oraisons, les pratiques multipliées, une tension trop vive et trop continuelle des facultés étaient, à son avis, peu compatibles avec la vie d'étudiant. A une époque où l'essor des sciences était loin

d'égaler fce qu'il est de notre temps, où le champ des connaissances humaines était infiniment moins étendu, le P. Piccolomini jugeait néanmoins nécessaire de rappeler ces principes. Si le conseil d'ami qu'il donnait à son élève avait été appuyé par l'autorité du supérieur, nul doute que Jean ne s'y fût conformé. Dieu permit que cette direction ne lai fût point donnée par l'obéissance, ou qu'elle le fût trop tard pour porter ses fruits.

Page 1