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CHAPITRE IV

« Je suis très heureux dans ma vocation, »

disait Jean Berchmans à son recteur vers la fin de décembre 1620, « et j'ai souvent ressenti, une grande tendresse de cœur pour notre Compagnie ». En bien d'autres circanstances il exprima sa joie de lui appartenir, et avait pour elle les sentiments qu'éprouve pour sa mère tout enfant reconnaissant qui, sans douter qu'il y ait dans le monde d'autres mères méritant le respect et l'amour, ne songerait pas un instant à comparer l'une d'elles à la sienne. Il se sentait membre d'une famille intimement unie au Christ, et se faisait une haute idée des obligations attachées à une si glorieuse prérogative. « Je serai jaloux de l'honneur de la Compagnie^ disait-il dans ses résolutions, comme un ambitieux l'est de son propre honneur. » Deux fois par jour il renouvelait ses vœux, et sa première

pensée, le matin, était de remercier Dieu de l'avoir appelé à une si sainte vocation. « Quand tu tiendras en main ta soutane, lisons-nous dans son ordre du jour, avant de t'en revêtir, baise-la avec amour, heureux et content d'avoir été jugé digne de porter ce jour-là les livrées de Jésus-Christ. » En acceptant de la porter, il s'était pénétré des devoirs dont elle est le symbole; il était décidé, avec la grâce de Dieu, à n'y jamais faillir.

Les obligations spéciales de l'état religieux découlent de la règle, des vœux et des relations qui s'établissent entre les membres d'un même corps.

Berchmans, tout le monde lésait, fut la règle vivante. Il avait demandé à saint Ignace la grâce de ne transgresser jamais une seule de ses prescriptions, et son bienheureux père l'exauça.

Comme ses compagnons de noviciat en Belgique, ceux qui vécurent avec lui au Collège Romain affirment unanimement que sa fidélité aux moindres prescriptions fut sans défaillance. « Je suis prêt à attester sous serment, dit le P. Oliva, que les trois ans que j'ai été son condisciple, j^e ne me souviens pas de lui avoir vu transgresser une règle, ni d'avoir remarqué un défaut quelconque dans une de ses paroles, dans aucune de ses actions. » Les supérieurs lui rendirent le

même témoignage, et ceux qui l'observèrent pour essayer de le prendre en défaut n'y purent jamais réussir.

Une foule de traits montrent jusqu'où il portait le respect de la règle . Un jour, à la maison de campagne de Frascati, son compagnon Nicolas Radkaï cueillit une noisette oubliée sur l'arbre. Usant du droit que lui avait donné le jeune religieux de lui signaler ses plus légers manquements, Jean lui rappela la défense de la règle. « Bah ! répondit le scolastique, c'est un fruit abandonné. Je ne pense pas que la règle s'applique ici. D'ailleurs, d'autres m'ont dit que cela n'est pas défendu. — Ils ont peut-être raison, répliqua Jean; mais pour ma part je ne voudrais pas recourir à ce genre d'interprétations. »

N'est-ce pas lui qui disait encore : « Je ne m'inquiéterai pas des dires d'autrui touchant l'observation des règles. » Il les jugeait suffisamment claires, et il ne négligeait rien, d'ailleurs, pour se pénétrer de leur esprit. Les trois premiers jours du mois, il en prenait le texte pour sujet de ses méditations et lorsqu'au réfectoire les supérieurs promulguaient quelque nouvelle ordonnance, il en tenait note. Son livre des règles était toujours ouvert sur sa table ; le soir il le glissait sous son oreiller, et ce fut un des

trois objets dont il ne voulut pas se séparer jusqu'à son .dernier sonpir.

Son cahier de résolutions nous a conservé l^xpression énergique d'une volonté décidée à ne jamais transiger avec le devoir : « Me laisser mettre en pièces plutôt que de violer la moindre règle ; plutôt mourir que de manquera une règle sous prétexte de santé. »

L'amour de la régularité qui le rendait attentif à demander les moindres permissions, lui inspirait l'horreur des dispenses et des permissions générales. Il préférait se gêner pour renouveler sa demande dans chaque cas particulier, persuadé qu'une trop grande facilité en ces matières est un dissolvant de la vie régulière. La charité seule lui paraissait un motif suffisant de se départir de cette réserve. C'est ainsi qu'il demandait chaque mois l'autorisation de visiter les malades à l'infirmerie.

Une fidélité aussi ponctuelle à des obligations positives enveloppant tout le détail des actions quotidiennes, est exposée, si çlle passe la mesure, à paralyser l'âme, au lieu d'ajouter à son élan. Pour peu qu'il y entre d'agitation ou de scrupule, elle tourne vite à une sorte d'obsession maladive, qui livre la conscience à de futiles perplexités, et trop souvent, lui cache, sous des préoccupations exagérées, d'autres devoirs plus

importants et plus certains. Qui n'a connu de ces personnes pieuses dont la vigilance anxieuse et affairée prête à sourire? On ne souriait pas de la façon dont le frère Jean comprenait la fidélité à la règle ; on s'en formalisait moins encore. Elle était si simple, si candide, si complètement dégagée d'affectation et de recherche, qu'on l'admirait et la respectait même en ce qu'elle avait de personnel et d'inimitable. Pour lui, la règle n'était pas une loi inflexible à laquelle on craint sans cesse de manquer; elle était l'expression delà volonté divine, qu'il observait, selon le plus pur esprit de saint Ignace, avec une soumission filiale et ioyeuse. Sa nature s'était pliée à ces saintes habitudes au point de n'en plus sentir la contrainte, et la voix de ces humbles devoirs qu'il méditait sans cesse se confondait en lui avec l'instinct du cœur quile portait vers Dieu. Il dut arriver que cette indéfectible fidélité aux moindres prescriptions était pour d'autres, moins attentifs ou moins consciencieux, un avertissement parfois assez direct. Personne ne s'en offensa jamais. On ne lui vit jamais de ces airs pinces ou renchéris qui nuisent si étrangement à l'effet du bon exemple. Rien que pour ne pas mettre sa charité à la gêne, des compagnons plus ronds en affaires se rangeaient eux-mêmes et s'observaient.

Une règle des scolastiques les oblige à parler latin en dehors des récréations. La difficulté de cet exercice, l'effort qu'il exige pour traduire en langage correct les concepts familiers de la vie quotidienne crée assez naturellement des prétextes de s'en dispenser. Avec Berchmans on ne s'en autorisait point. « Je n'observais presque jamais cette règle, avoue humblement un témoin, le P. Gottifredi; mais quand j'avais quelque chose à lui dire, la pensée ne me venait pas de le dire autrement qu'en latin. »

N'est-il pas superflu de dire que cet exact observateur d'une règle qui n'oblige point sous peine de péché fut fidèle à ses vœux et pratiqua dans la perfection les vertus qui en font l'objet? Son confesseur le P. Thomas Massucci ne se souvenait pas de l'avoir jamais entendu s'accuser du plus léger manquement en cette matière.

Il n'entendait pas que la pauvreté dont il avait fait vœu fût simplement théorique ou nominale. Il tenait à en sentir les effets, en pauvre de Jésus-Christ qu'il était et voulait être. On disait de sa cellule qu'elle était le réduit de la pauvreté. Aucun objet ne s'y remarquait qui ne fût strictement indispensable. Une image attachée à son pupitre, une autre à la muraille près de son lit, une petite croix de bois étaient tout son luxe. Son culte pour les saints lui eût fait

souhaiter d'avoir, comme d'autres, un reliquaire. Mais le mérite du détachement et de la pauvreté lui semblait plus désirable encore. Son chapelet avait perdu plusieurs de ses grains. Jean ne voulut pas en accepter un autre. Pour son usage personnel tout était assez bon. Il veillait sur ses effets usés et sur toute chose, avec la stricte économie d'un pauvre qui doit éviter la moindre dépense. Avec cela, propre et net dans toute sa personne, il avait à cœur d'entretenir autour de lui un ordre parfait.

Mais si la pauvreté lui était chère, il avait en horreur toutes les affectations, y compris celle d'afficher la pauvreté. Un jour qu'on le voyait rhabillé de neuf, quelqu'un le félicita un peu plaisamment de sa belle soutane. « Ce sont, ditil, les supérieurs qui le veulent. Il nous faut être comme des statues. Elles ne rejettent pas les riches vêtements dont on les couvre; et quand on les en dépouille, elles ne s'affligent pas. »

Au profit des autres, sa pauvreté se faisait plus indulgente. Il avait apporté de Belgique bon nombre de ces belles images dont les graveurs de son pays avaient alors la spécialité, et de temps en temps on renouvelait sa provision. Ne voulant pas les garder en sa possession, il demandait l'autorisation de les distribuer, oulesremet-

b2 SAINT JEAN BERCHAIANS.

tait à son recteur. Si celui-ci était absent il les déposait à sa porte.

Avec saint Louis de Gonzague et saint Stanislas, notre saint est un des grands modèles de la jeunesse chrétienne dans les combats qu'elle livre pour conquérir la vertu angélique. Nous savons de lui-même que Dieu, par une grâce spéciale Ini épargna le plus dur de ces luttes pénibles autant qu'humiliantes. Sa nature virginale jouissait en cela encore d'une condition privilégiée. Il n'en est que plus admirable de voir avec quel soin énergiqne et intraitable il veillait sur cette vertu si peu menacée par le dedans. Tout ce qui aurait pu, de près ou de loin, l'exposer à être frôlé par le démon des sens était proscrit impitoyablement.

« A tout jamais, écrivait Jean, j'aurai en horreur et en exécration toute imperfection, si légère qu'elle puisse être, qui risquerait de compromettre la chasteté, comme serait la gourmandise et la négligence à veiller sur ses yeux soit à la maison soit au dehors, car en toute vérité, qui devient impur devient pire que tous les démons de l'enfer. »

Ainsi dit ainsi fait. On peut dire que Jean avait acquis sur ses regards un empire absolu. Suivant la règle donnée par saint Ignace, il tenait habituellement les yeux baissés. Il lui fallait,

c'est lui-même qui l'assure, une sorte d'effort pour les lever. Lorsque aussitôt après sa mort on fit faire son portrait, le peintre voulut savoir de quelle couleur étaient ses yeux. Personne ne sut le lui dire.

En haine de toute curiosité, il sacrifiait même ce qu'il eût pu considérer comme une occasion de s'instruire. Les cortèges, les entrées solennelles, les spectacles brillants, si fréquents dans la Rome d'alors, semblaient n'avoir pour lui aucun attrait. Lorsqu'on lui proposa d'assister à l'intronisation du pontife Grégoire XV, élu en février 1 62 1 , il répondit en souriant : « Depuis que je suis à Rome, j'ai vu une procession. Cela me suffit et au delà. »

Sa délicatesse avait d'autres alarmes que l'on pourrait trouver excessives. Le P. Cepari lui avait conseillé de lire les Confessions de saint Augustin. Arrivé à l'endroit où le saint doc>teur rappelle en toute humilité les désordres de sa jeunesse, Jean interrompit sa lecture et rapporta le volume à son supérieur : « Mon père, dit-il, cette lecture ne me plaît pas. » Le P. Cepari n'estima pas que celte répugnance en remontrait à ses conseils; il connaissait la nuance exquise du sentiment auquel obéissait son disciple. Belle leçon pour la jeunesse, qui ne pouvant ignorer sa fragilité, joue avec le poison distillé

par dès livres, dont il est, au fond, le principal attrait.

Qui veut tenir la bride a ses sens doit être attentif à réprimer cette passion inférieure qui s'appelle la gourmandise. Jean n'avait pas à se défendre de cet instinct grossier. Mais il était trop foncièrement humble pour se croire soustrait à une tentation aussi vulgaire. II était jeune, à l'âge de la croissance, peut-être aussi avait-il le robuste appétit de sa race, et de bonne foi, il se croyait un penchant à la gourmandise. Il le combattait à sa manière, avec une âpreté qui dépassa le but. Les supérieurs durent intervenir pour ramener dans les justes bornes son désir de mortification. Il y a lieu de se demander si leur vigilance fut assez tôt éveillée. Décidé comme il était, à se soumettre aveuglément aux ordres de l'obéissance, Jean n'eût point hésité, sur ce point, comme sur les autres, à sacrifier son jugement propre.

L'obéissance. Il n'est point, dans l'institut de saint Ignace, d'obligation dont on se forme une idée moins exacte, alors pourtant que, dans une lettre admirable, le plus beau traité qui ait été écrit sur cette vertu, le saint fondateur s'est expliqué de manière à ne laisser subsister aucune obscurité. Quelques-uns s'imaginent la Compagnie de Jésus comme un vaste organisme

où la volonté d'un seul se transmet presque mécaniquement à des êtres passifs, qui ont abdiqué leur liberté et dont le rôle, pour la vie, est d'exécuter les ordres venus d'en haut.

Ce qui est vrai, c'est que, dans la Compagnie règne une étroite discipline. Les membres sont conscients de la force que leur donne l'action collective, et cet instinct, développé par la vie de communauté suffirait, à défaut des principes surnaturels, pour les rendre attentifs à empêcher que les volontés particulières n'aillent à rencontre de celle qui commande. Par le fait même, et contrairement à ce qu'on s'imagine, l'autorité s'y exerce avec une grande douceur. Le supérieur y agit le plus souvent par voie de persuasion, et ce n'est que dans des cas exceptionnels, et plutôt rares en pratique, que ses ordres obligent sous peine de péché.

Pour ceux qui ne voient les choses que du dehors, les comparaisons énergiques et dures du cadavre et du bâton de vieillesse, qui ne sont pas de saint Ignace, mais remontent très haut dans la littérature ascétique, résumeraient toute pensée du fondateur. La vérité est, au contraire, et il l'affirme avec la plus grande énergie, qu'il ne faisait pas grand cas d'une obéissance qui ne rappellerait que l'inertie du cadavre ou du bâton. La simple exécution matérielle de l'ordre est

pour lui une forme basse de l'obéissance. Pour qu'elle soit méritoire, il faut que l'âme y concoure tout entière ; qu'elle fasse volontiers et généreusement, la grâce aidant, ce qui lui est commandé, et qu'elle se persuade qu'elle n'a rien de mieux à faire. Au vrai, pour le religieux, ce n'est pas l'homme qui commande, mais Dieu qui fait connaître sa volonté par l'organe du supérieur. Et c'est ainsi que, par un principe très élevé, par l'exercice le plus méritoire de sa libre volonté, le religieux arrive à ressembler au soldat, qui n'apprécie point le degré d'opportunité du commandement reçu et l'exécute.

Jean était pénétré de la grandeur de cette conception et de l'obligation pour la Compagnie de ne pas laisser se perdre l'esprit d'obéissance que son fondateur lui a si fortement inculqué. Ainsi s'expliquent ses relations avec les supérieurs, le respect, la confiance, la reconnaissance qu'il leur témoignait. Il sentait combien il était important pour ceux de son âge, avant que l'heure de l'action personnelle ait sonné et durant les années de formation, de sentir l'influence directe de l'autorité et de l'expérience. Aussi voulait-il que, pour les supérieurs , son âme n'eût rien de réservç ou de caché, et qu'il fût docile à toutes leurs directions; ce qu'il exprimait en disant qu'il serait, avec ses supé-

rieurs et avec le père spirituel absolument sincère, parfaitement ouvert et comme une eau limpide : Efo sincerissîmus , apertissimus et sicut aqua purissima cum superioribus et pâtrespirituali.

11 exécutait joyeusement toutes les volontéS'de ses chefs et avait noté dans ses cahiers la résolution suivante : « Ne pas permettre que le supérieur donne la raison des ordres qu'il m'impose. » Et son obéissance, animée par l'esprit de foi, ne distinguait point entre k commandement supérieur et les délégués subalternes. Un autre de ses propos est énoncé dela sorte : « J'obéirai humblement et avecgrand empressement, comme à Notre-Seigneur lui-même, au frère sacristain, dans tout ce qu'il m'ordonnera. »

Il semble que cette soumission lui ait coûté moins qu'à d'autres. Par caractère il était éminemment sociable, liant, inaccessible à ces antipathies instinctives d'où naissent, même entre personnes vertueuses, tant de froissementssans motifs sinon sans conséquences. Mais à l'égard des supérieurs cette naturelle facilité derapports se pénétrait d'une pensée élevée, où se rencontraient la piété filiale et la justice. Jean comprenait que le supérieur n'occupe passeulement un rang d'honneur, mais avant tout.

un poste de dévouement. Il disait : « C'est un devoir pour nous de montrer notre reconnaissance aux supérieurs. La nuit, pendant que nous dormons, ils veillent préoccupés de leurs inférieurs. » Il ne s'abaissait pas à ce prétendu bon sens qui trouve tout naturel que celui dont le devoir d'état est une mission de dévouement se sacrifie à la bien remplir. Un de ses supérieurs raconte qu'au moment de quitter l'office qui l'avait mis en rapport avec Jean, il alla lui dire adieu. « Je vis, dit-il, des larmes jaillir de ses yeux. J'en fus surpris, tant j'avais haute idée de l'empire qu'il avait sur tous les mouvements de son âme ; mais cette idée même me persuada que les larmes de Jean procédaient d'une vive expression de reconnaissance, ou du regret qu'il ressentait de perdre quelqu'un avec qui il aimait à s'entretenir de choses spirituelles. »

On voudrait croire que l'obéissance prompte et vaillante de Berchmans ne fut jamais mise à contribution indiscrètement et que chacun prenait à cœur de deviner les très légitimes excuses qu'elle s'interdisait de faire valoir. Le frère Jean était l'homme de toutes les corvées. On l'appelait familièrement le sauveur du père Ministre. En le trouvant toujours joyeux et dispos, prêt à marcher au premier signal, qui se fût douté qu'on le dérangeait? Peut-être

croyait-on lui rendre service en l'arrachant à son application trop assidue, qui n'en souffrait pas puisque son travail n'était jamais en retard. Il manquait un servant pour une messe tardive; un père appelé en ville n'avait pas de compagnon ; le frère Jean était là, et la bonne grâce avec laquelle il acceptait encourageait à revenir à l'occasion suivante, qui ne tardait guère.

Lui, si ménager de son temps, il donnait sans compter celui qu'on venait lui prendre comme s'il eût été le seul désœuvré de la maison. Il arriva ainsi que, la même matinée, au fort des chaleurs, on vînt jusqu'à trois fois l'arracher à ses études, sans qu'il manifestât la moindre contrariété. Qu'on ne s'imagine pas que cette indifférence souriante fût simplement le résultat d'un naturel heureux et ne lui coûtât aucun effort. « Un jour, raconte le P. Cepari, pendant qu'il préparait la défense des thèses de philosophie, et avait besoin de tout son temps, on vint l'appeler pour sortir ; il sentit intérieurement un peu de répugnance, mais obéit aussitôt sans rien manifester. Rentré à la maison, il se mit à réfléchir sur ce mouvement qu'il avait éprouvé dans son âme ; pendant quelques jours il en fit la matière de son examen particulier et de sérieuses considérations. Puis il vint me dire

que, par la grâce de Dieu, il avait remporté la victoire, et qu'il ne ressentait plus de répugnance d'aucune sorte. »

Avec ses condisciples, et en général, avec tous les membres de la communauté, Jean était la charité et la prévenance mêmes. Si, dans l'ensemble de ses vertus, il en est une qui ait dominé toutes les autres, c'est assurément cette. aménité cordiale, cette bonté généreuse et serviable, sur laquelle tous les témoins se répètent en termes équivalents ou identiques, tant il était impossible de n'en être point séduit. Chez lui la charité était bien le rayonnement de l'âme, en ce qu'elle a de plus élevé. Il n'eût rien compris à certaine spiritualité acariâtre, qui va chercher très haut dans les nuages des exercices d'abnégation transcendante, et ne songe pas à corriger des défauts ou des travers, qui mettent parfois à une épreuve assez rude l'abnégation du prochain. Selon l'idée très juste qu'il s'en était faite, l'humilité, le renoncement, la piété même devaient s'achever et s'épanouir dans cette charité surnaturelle, née de la foi, qui aime et respecte Dieu dans le moindre de ses frères.

Le moindre de tous, il croyait le connaître ; c'était lui-même, admis, pensait-il, par grâce dans la Compagnie, vivant de ses bienfaits et incapable de les lui rendre. Aussi son devoir

LE RELIGIEUX. 9î;.

lui était-il tout indiqué : n'être à charge à personne, contribuer à la joie commune, prodiguer à tous le meilleur de lui-même. Sauf la concession impossible de violer la règle ou de manquer à son devoir, il sacrifiait tout de bon cœur à l'intérêt d'autrui : «es vues personnelles, ses préférences, sa commodité, son repos, tout jusqu'à son goût pour la pénitence et l'attrait de sa dévotion. A ses yeux, la première et la plus méritoire de tontes les mortifications est de se plier à l'usage établi pour le bon ordre général et l'édification commune t mea maxima paenitentia cita communis. Sur le^ papier, une telle maxime n'a l'air de rien ; mais ceux qui essaieront de la pratiquer, comme Berchmans l'entendait, sauront ce qu'il en coûte.

Le charme surnaturel que celte abnégation detous les instants répand autour d'elle se constate en mainte circonstance de la vie de notre saint étudiant, qui fut, dans la force du terme, ce qu'on appelle un excellent camarade. Son humeur égale, son affabilité, sa charité lui assuraient les sympathies de tous et faisaient rechercher sa compagnie. Un jeune scolastique qui avait quelque temps partagé sa chambre, se mit à pleurer lorsqu'on voulut le séparer de lui. Mais cette facilité de relations ne dégénéraisi

jamais en familiarité, et il mettait la garde du cœur parmi les trois choses qu'il se proposait spécialement d'observer : « Eviter avant tout, disait-il, l'oisiveté, la tristesse et les familiarités. » Sa charité était égale pour tous, et s'il voyait de sérieuses raisons d'admettre quelqu'un plus avant dans son intimité, il ne le faisait point sans s'être assuré de l'approbation de l'obéissance. Mais en ouvrant plus largement son âme à des compagnons, ou en les aidant de sa précoce expérience, il entendait bien rester dans les limites de son rôle. Il n'aurait pas admis qu'on lui parlât plus libiement qu'aux supérieurs. Ses amis étaient prévenus et Jean le leur rappelait au besoin.

Unjeunescolastique hongrois, Nicolas Radkaï, avait obtenu la permission de conférer avec Jean des intérêts de son âme. Jean mit à profit cette confiance fraternelle pour amener son confident à se corriger de certaines faiblesses, qui n'avaient pas échappé à son regard indulgent. Radkaï a raconté lui-même à quel innocent artifice son saint ami eut recours pour Tavertir. Jean lui demanda un jour, à quel supérieur il s'adressait pour obtenir telle permission. « Au père Ministre, » répondit Radkaï, sans y songer autrement. Il était pris au piège. Jean lui montra que la permission était du ressort du

père Recteur. Et Radkaï en se défendant laissa trop voir qu'il ne recherchait pas l'occasion d'aborder son premier supérieur. « Peu à peu, ajouta Radkaï, il réussit à me faire avouer que j'en voulais au père Recteur, ainsi qu'à un de mes compagnons et que par suite je m'étudiais, autant que possible, à les éviter l'un et l'autre. » Après cet aveu, il dit à Jean : « Vous ne me trahirez pas, n'est-ce pas? Je vous ai confié un secret sous le sceau de notre ancienne «t étroite amitié; vous n'en direz rien à personne. » — « Ecoutez, mon cher Nicolas, dit alors Berchmans, ne me confiez jamais rien que je ne puisse communiquer au supérieur, si je le juge utile pour vous. » Mais il promit de garder cette fois le secret, à condition que, le jour même, son ami rentrerait en grâce avec ceux qui étaient l'objet de son aversion, et à force de raisons et de supplications, il en obtint la promesse.

Les scolastiques qui furent ses compagnons de chambre ne tarissent pas. sur les délicatesses et les empressements de sa charité. « Lorsqu'il m'arrivait, dit l'un d'eux, de lui poser une question au sujet de nos études, aussitôt, très aimablement, laissant là son travail, il répondait à mes doutes. Dans ces occasions je pouvais admirer la lucidité de son exposition. Mais jamais, le moins du monde, il ne manifestait la

moindre tendance à affirmer sa supériorité, et sa modestie n'avait d'égale que son talent. » Son premier soin, lorsqu'on lui assignait ua autre compagnon, était de le mettre à l'aise. Il 1e priait de se considérer comme seul occupant de sa chambre. Mais si Jean s'étudiait à tenir peu de place au logis, il se faisait plus Igrge sa part des menus soins du ménage. A l'heure réglementaire, le compagnon trouvait son lit fait, la chambre balayée, tous les objets en bon ordre à leur place et brillants de propreté. Inutile de protester. Jean démontrait par maintes raisons péremptoires que ce surcroît de travail, mauvais pour son compagnon, était pour lui hygiénique et bienfaisant.

Jean n'avait jamais aimé le jeu, et préférait ta conversation ou la lecture. Mais les Jours de congé, à la campagne, lorsqu'on l'invitait à quelque partie, il acceptait avec le plus joyeux empressement,^ et tandis qu'il jouait, il semblait ae point penser à autre chose.

Au nonibre des offices répartis entre les scolastiques, l'un des moins attrayants était la charge d'entretenir les lampes. Elle était l'objet des ambitions des gens mortifiés. Jean sut se la faire attribuer. Il s'en acquittait avec un s©in attentif, pour la plus grande commodité de tout le monde, lui excepté. Seulement, s'il n'y mena-

geait pas sa peine, il lui eût coûté d'y perdre les heures réservées à l'étude, et il consacrait à cet ouvrage rebutant une partie de la récréation.

Il se plaisait à rendre ces humbles services oii la charité allait de pair avec l'abnégation, et un jour que les scolastiques étaient arrivés à la maison de campagne, par un temps humide, après une course à travers les chemins boueux, ils «urent la surprise, au moment du retour, de trouver leurs chaussures bien nettovées. On devine sur qui se portèrent les soupçons.

Même à ce degré de désintéressement, la prévenance et la générosité serviables ne sont pas le dernier efifort de la charité. On peut se dévouer ' pour des gens que l'on n'estime guère et il arrive que l'amour-propre s'accorde intérieurement d'assez cruelles revanches sur ceux auxquels il paraît se sacrifier. La charité de Berchmans allait plus loin. Il s'étudiait à trouver meilleurs que lui tous ceux avec qui il vivait, fermant les yeux sur leurs défauts et relevant leurs moindres qualités avec une complaisance chaleureuse et convaincue.

Voici une note bien intéressante qu'on a retrouvée dans ses papiers.

« Observe attentivement ce qui te plaît dans les autres, et fais comme eux ; imite-les ; ainsi^ imite, puisque cela te plaît en eux :

Du père général, la modestie, l'affabilité, la cordialité, l'expression joyeuse du visage, sa fidélité à la vie commune.

Du père provincial, le zèle de la science.

Du père recteur et du père spirituel : toujours semblables à eux-mêmes.

Du père préfet des études, le respect à l'égard de tous.

De mon professeur, l'amour de ses élèves et la joie de leurs progrès.

Du père X..., la patience dans la maladie.

Du père X..., le silence.

Du père X..., la modestie, la réserve, l'amour de la solitude.

Du père X. .., l'alliance de la gaieté aux entretiens spirituels.

Du père X..., l'humble et joyeuse soumission à tous, l'ardeur au travail.

Du frère X..., la propreté, la netteté parfaite, le bon accueil des hôtes.

Du frère X..., sa franchise et ouverture de cœur. »

Et ainsi de suite. On ne citerait pas beaucoup d'exemples d'un pareil catalogue. Combien de personnes, même adonnées à la piété, trouveraient dans leur mémoire, une liste non moins soigneusement tenue des défauts du prochain !

Pourtant la charité du saint jeune homme

n'était pas aveugle. Quand le bien de ses frères l'exigeait, Jean savait y pourvoir au risque parfois de leur déplaire. On retrouvait alors en lui, mûri par un commencement d'expérience, la fermeté souriante dont le « portier » du noviciat de Malines avait fait preuve dans l'exercice de sa charge. Voyant un jour un de ses frères sur la pente du relâchement, il n'hésita pas à user du moyen extrême auquel ce jeune religieux avait souscrit d'avance aux termes de la règle. Il avertit le supérieur en lui signalant les faits qui prouvaient que le péril n'était pas imaginaire.

Il fit mieux encore en une autre occasion que l'on a connue par celui même dont il sauva la vocation. Un de ses compagnons d'étude, nature craintive et mélancolique, s'était peu à peu laissé gagner par l'idée qu'il était impropre aux travaux apostoliques de la Compagnie. Ces appréhensions dont il ne s'était ouvert à personne, avaient fini par le dominer entièrement, et de guerre lasse il avait résolu de passer chez les Chartreux. Dans ce dessein, il demanda un jour à sortir. La Providence voulut que Jean fût désigné pour lui servir de compagnon. Le jeune homme se rendit à la Chartreuse de Sainte-Marie-des-Anges. Là il fit demander le prieur, avec lequel il se retira dans xïn parloir, tandis que Jean attendait dans un antre. L'entretien se prolongea quelque temps,.

et toutes les mesures y furent concertées, de très bonne foi, on peut le croire. Le jeune transfuge était résolu à brusquer son départ j et le soir même, le Prieur devait se rendre au Collège Romain pour régulariser avec le P. Recteur la situation canonique de son futur novice»

Les deux confidents avaient compté sans le doux et modeste petit frère qu'ils avaient laissé dans l'antichambre. 11 avait tout deviné. Jean professait pour les religieux de saint Bruno une vénération héritée de son père saint Ignace,> mais il admirait trop leur vocation pour admettre qu'on fut appelé à la suivre par une tentation d'inconstance et de découragement.

Quand son compagnon reparut, Jean, en proie à une vive émotion, lui dit avec un accent sévère : « Je sais votre infidélité ; vous méditez d'abandonner votre vraie mère. Mais je saurai bien, à force de prières et de pénitences, obtenir que Dieu vous fasse revenir de votre dessein. » Puis le prenant par la main, il l'entraîna. « Nous réciterons, dit-il, notre rosaire dans la rue. »

Au fond de son âme, le pauvre inconstant hésitait encore. En passant devant l'église du Gesù, il proposa à Jean d'y entrer, comptant bien s'y arrêter assez longtemps pour laisser au prieur des Chartreux le tenips d'arriver au Collège avant lui, comme il était convenu. Peine

perdue! Jean ne voulut rien entendre. « Non », dit-il avec force: « Eamus domum! çeniamus domum, veniamus domum 1 à la maison, à la maison! » cri du cœur qui devait lui revenir dans le délire de son agonie, sans doute avec le souvenir de cette minute, l'une des plus douloureuses de sa vie. Pressant le pas, il arriva au collège tout en nage, et courut aussitôt avertir le Recteur, qui appela le jeune scolastique et le décida à lui ouvrir son âme. Lorsqu'un peu plus tard le prieur de Sainte-Marie-des-Anges se présenta, il l'amena sans peine à comprendre^ que le jeune* homme, revenu à lui-même, avait reconnu qu'il ferait un fort mauvais Chartreux.

La charité surnaturelle qui voit Jésus-Christ dans le prochain ne fait point acception de personne et embrasse tous les hommes dans la même affection. Nous savons avec quel soin Jean évitait les liaisons particulières; il veillait même à ne pas se trouver trop souvent en récréation avec les mêmes compagnons. Il avait pour principe de ne point féliciter ceux qui avaient obtenu quelque succès dans un sermon au réfectoire ou dans un exercice académique, pour éviter de faire de la peine, par son silence, à ceux qui n'^auraient pas mérité le même éloge. Pourtant, il ne serait pas exact de dire que sa charité n'avait nas de préférences; elles se manifestaient en

iOO SAINT JEAN BERCHMANS.

faveur des frères coadjuteurs et des malades. Aux frères coadjuteurs il témoignait la plus aifectueuse bonté, et même des égards auxquels ils n'avaient aucun droit ; ainsi, il leur parlait la tête découverte. En temps de récréation il se mêlait volontiers à leur groupe, et lorsqu'il s'apercevait que l'un d'eux ne trouvait point de compagnons, il n'hésitait jamais à quitter les siens pour aller le rejoindre. Ces braves gens se faisaient une fête de le voir venir à eux, et écoutaient avec ravissement les traits intéressants de la vie des saints et de l'histoire de la Compagnie qu'il racontait pour les délasser à la fois et les édifier. Et lorsqu'il en obtenait l'autorisation des supérieurs, il aimait à les aider à balayer la maison, à servir à table, à préparer le réfectoire, à laver la vaisselle.

Aucun des témoins de la sainte vie de Berchmans au Collège Romain n'omet de parler de sa charité pour les malades. Les deux visites qu'il leur faisait journellement comptaient parmi les choses auxquelles il tenait le plus, et sans l'admirable esprit d'obéissance qui l'animait, rien ne lui eût été plus sensible que la défense que lui faisait parfois le recteur d'aller à l'infirmerie, lorsqu'il y avait danger de contagion. Nul n'était mieux placé pour nous renseigner que l'infirmier du Collège. « Ce saint jeune homme, dit-il, ne

laissait jamais passer un seul jour sans aller voir tous les malades. Et ce n'était pas, comme on le fait généralement, au moment de la récréation, mais il attendait, que les autres se fussent retirés dans leur chambre pour la méridienne. C'est alors qu'on voyait arriver Jean. Pour les pauvres malades c'est l'heure la plus pénible ; ils sont seuls ; il n'est pas bon qu'ils dorment alors, et en été la chaleur les fait beaucoup souffrir. Alors il allait de l'un à l'autre, leur portant de l'eau pour les rafraîchir, et il m'obéissait parfaitement, demandant chaque fois la permission, bien que je lui eusse dit plus d'une fois que cela leur faisait du bien à cette heure, non seulement pour les rafraîchir mais pour les tenir éveillés. Il leur apportait aussi les consolations de l'âme, racontait au malade quelque exemple approprié à son état, ou lui lisait un livre spirituel dont il pouvait tirer profit. Sa présence et ses paroles faisaient tant de bien que, plusieurs en éprouvaient plus de soulagement que de la visite du médecin. »

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