CHAPITRE V
On voudrait maintenant pénétrer plus avant dans cette âme angélique et atteindre à la source même de cette perfection incomparable qui rayonnait en toute sa personne. Cette source cliez lui n'a rien de mystérieux ou de caché. L'action de la grâce en Berchmans se laisse voir à découvert, toute simple et unie, comme il la sentait lui-même. Ses notes spirituelles, écrites au jour le Jour, sous le regard de Dieu, sont le reflet candide de ses pensées, de ses désirs, de ses aspirations les plus intimes. Du reste elles ajoutent peu de chose à l'idée qu'on se ferait de lui d'après sa conduite et ses actions. Ce qu'elles montrent le mieux, c'est la transparence limpide de cette âme, sans replis ni dessous obscurs, en qui rien ne fait ombre sur les mobiles et les intentions vraies.
Plus significatifs à certains égards sont les témoignages de ceux à qui le saint jeune homme découvrait les moindres secrets de sa conscience. Il n'est pas exagéré de dire que, l'étudiant à la lumière d'une expérience plus longue, et en mesure de remettre au point les jugements de son humilité, ils appréciaient mieux que luimême les prodiges que la grâce opérait en lui.
Ecoutons le père Jean Baptiste Ceccolti, qui, depuis de longues années dirigeait les jeunes religieux du Collège Rpmain. « J'atteste que parmi les âmes que j'ai connues — et j'en ai connu un grand nombre — je n'en ai trouvé aucune plus pure ni plus candide que la sienne. Il m'a semblé que son innocence était privilégiée entre toutes. Ses péchés n'étaient pas de ceux qui, mortels de leur nature, n'atteignent cependant pas cette gravité par défaut de matière ou de consentement. C'étaient des fautes vénielles en elles-mêmes, que, selon les lois ordinaires, on ne peut entièrement éviter ; de plus étaientelles des plus légères, commises sans délibération, comme il arrive aux plus grands saints, ou simplement, par suite de la corruption de notre nature. Et encore ces fautes étaient-elles extrêmement peu nombreuses, grâce à l'assistance spéciale dont le Saint-Esprit environnait cette âme bienheureuse et à la vigilance qu'elle exer-
çait sur ses puissances intérieures et extérieures.
« Il avait de ses défauts, bien qu'extrêmement légers, une vue très claire. Sa délicatesse de conscience était extrême, mais sans scrupule ni anxiété, comme l'entend saint Ignace dans ses Exercices Spirituels, au petit traité des scrupules.
« Je n'en puis douter, ajoutait en terminant le P. Ceccotti, lorsqu'elle quitta sa dépouille mortelle, l'âme bénie de Berchmans a été trouvée si pure, qu'à l'instant elle s'est envolée au ciel sans passer par le purgatoire. »
Le père Thomas Massucci, père spirituel de la communauté, ne parle pas autrement. « D'abord, dit-il, après le bienheureux Louis de Gonxague, avec lequel j'ai vécu familièrement la dernière année de sa vie au Collège Romain, jamais je n'ai connu un jeune homme d'une vie plus exemplaire, d'une conscience plus pure, d'une perfection olus grande que Jean Berchmans.
« De plus, il s'était proposé pour but de sa vie religieuse de se signaler dans toutes les vertus et de faire dans les études tout le progrès possible, uniquement en vue de la plus grande gloire de Dieu et du salut des âmes, espérant par là correspondre pleinement à la grâce et à l'esprit de notre vocation.
« Troisièmement, le moyen de mieux arriver à cette fin fut pour lui une exacte observation des règles. Il y fut toujours fidèle, saiis ombre de scrupule, n'en transgressa jamais une seule délibérément, toutes nombreuses et variées qu'elles sont d'ailleurs. Ce que je dis ici ne se borne pas au temps où je l'ai dirigé, mais s'étend à toute la durée de sa vie religieuse, ou pour mieux dire, à sa vie tout entière. Car il n'avait pas conscience d'avoir jamais commis de propos délibéré, je ne dirai pas un péché mortel quelconque, mais même un péché véniel. Il conserva jusqu'à la fin la robe d'innocence de son baptême, et ne cessa de marcher dans le chemin de la perfection. »
Celui qui fut son recteur pendant toute la durée de ses études, le P. Cepari, complète lestémoignages des directeurs spirituels de notre saint. « Ce que nous avons généralement admiré en lui, dit-il, c'est que dans toutes les vertus, il se montrait parfait, et qu'avec l'aide de la grâce divine, à laquelle il répondait de tout son pouvoir, il faisait toutes ses actions avec toute la perfection imaginable.
« Ceux qui le voyaient à l'œuvre et tenaient compte à la fois de l'action, de la manière et des circonstances, devaient convenir que cette action était faite excellemment.
« Mais si, au lieu de s'arrêter à l'extérieur ils avaient pu pénétrer jusqu'à son âme et discerner les actes de vertu qui donnaient à ses actions leur vie surnaturelle et leur mérite, ils auraient, j'en suis certain, conçu de cette âme d'élite la haute idée qui s'imposait à moi lorsque, deux fois par mois, il venait spontanément, me rendre compte, comme à son supérieur et à son père, de l'état de sa conscience, et m'ouvrait son cœur sans rien me cacher de ses pensées, de ses affections eL de ses désirs. »
St après avoir dit la vive impression que lui faisaient ces confidences, il continue : « Il est vrai que durant sa vie Jean ne fut pas exempt des défauts et des fautes que les saints n'arrivent pas à éviter entièrement tant qu'ils portent le poids de la chair inclinée au mal. S'imaginer le contraire serait une erreur, car lui-même s'accusait et avouait se tromper en bien des choses. Mais ses fautes étaient si légères qu'elles n'étaient point perceptibles à nos yeux, et pour les distinguer, il fallait le secours de cette lumière céleste dont il était lui-même inondé. »
Ce précieux témoignage est plutôt un cri d'admiration qu'un portrait moral. Mais ce qu'il n'a pas pris soin de marquer ressort de son silence même, Berchmans est arrivé à îa sainteté par l'accomplissement parfait d'un devoir qui ne sor-
tait en rien de la condition commune. Ses directeurs n'ont observé en lui ni communications extraordinaires de Dieu, ni ravissements, ni rien qui ressemble à un état mystique. Ces faveurs divines, Berchmans les admirait dans les autres saints ; mais pour sa part il ne les connut pas et il se fût reproché comme une faute d'y prétendre ou de les désirer. Il a même écrit ce mot énergique, qu'il ne faut pas mal comprendre : « Avoir horreur des dons gratuits, comme serait celui de faire des miracles. »
Dans les voies ordinaires où la grâce divine l'a tenu, elle l'a conduit par les moyens dont elle se sert pour le commun des hommes. L'aimable jeune saint n'a découvert aucun aspect nouveau de la doctrine ascétique. On ne peut même pas dire qu'il ait été favorisé de cette intuition souvent admirable, pour laquelle des âmes ignorantes et simples retrouvent et devinent en quelque sorte les principes les plus élevés de la vie spirituelle. Dès sa plus tendre enfance il eut le bonheur d'avoir des maîtres et des guides excellents. Devenu religieux, il trouva dans les règles et constitutions de son Ordre, dans les exercices spirituels de son père saint Ignace l'idéal de la sainteté à laquelle il devait aspirer ; la méthode d'oraison qui le rapprocherait de Dieu ; dans la direction de ses supérieurs, la solution de ses
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doutes et de ses obscurités. Il ne voulut chercher rien au delà. Existait-il d'autres moyens de parvenir à une sainteté plus haute ? On oserait dire que jamais cette question n'effleura son esprit. Pour lui, la voie certaine et sûre était celle oii sa vocation l'avait placé. Il se contenta d'y marcher avec une fidélité et une soumission qui atteignirent à l'héroïsme par leur généreuse constance.
Celte docilité n'avait rien de passif ou d'inerte. Jean savait que les idées apprises ou reçues du dehors ne deviennent un principe d'action que quand elles ont pris, par la méditation et l'expérience réfléchie, la force d'une conviction personnelle. Toute sa vie intérieure porte la marque de cette volonté énergique et consciente, qui voit le but à atteindre et règle ses efforts sur ce but avec une prévoyance inventive. Pour chacun de ses exercices spirituels il s'était fait une méthode inspirée tout entière de la pensée de saint Ignace. Mais cette pensée, il avait pris la peine de l'approprier à son caractère et aux besoins de son âme.
Parmi les exercices dont saint Ignace enseigne la pratique dans son livre, celui auquel il attachait la plus grande importance, auquel il donnait, dans la journée des scolastiques, le pas sur la méditation, c'est l'examen de conscience.
Dans son portrait du bon étudiant de la Compar' gnie, Jean a souligné cette préféreniCe et on la comprend. La conscience, c'est tout l'homme moral, c'est tout l'homme spirituel, puisque la conscience est la règle dernière et immédiate de nos actions. C'est sur elle que doit porter le principal effort de la formation religieuse, car l'application des principes les plus clairs peut faire hésiter les plus habiles, et d'autre part on sait que c'est dans son appréciation du bien et du mal que l'homme est le plus exposé à se laisser égarer par les subtiles influences des passions et de Tamour-propre.
Le grand moyen de régler sa vie, Jean le trouva dans l'examen de conscience prescrit à tous, deux fois par jour, dans des examens partiels qu'il s'imposait parfois pour des raisons spéciales et dont on trouve la trace dans certains épisodes de sa vie, enfin dans l'examen particulier tel qu'il est décrit dans le livre des Exercices. La manière dont il appliquait cette dernière méthode nous est révélée par une note détaillée trouvée dans ses écrits.
La dernière année de sa vie, il avait pris pour principal objet de ses efforts l'acquisition de l'humilité. «Je suis décidé, écrit-il, à m'appliquer toute l'année 1620, avec la grâce de Dieu, à l'humilité. D'abord pour travailler avec ordre à l'édi-
ifice de la sainteté en commençant par le fondement. Ensuite parce que, sans rbumilité, je suis inutile à ilaiCompagnie. Enfin parce que rien n'est difficile aux humbles, rien n'est dur à ceux qui sont doux.
« Je prends la résolution de faire de cette vertu l'objet principal de mes prières, de mes désirs, de mes actions et de mes examens particuliers.
« Premier examen particulier. Les quinze premiers jours, considérant que si mon œil, c'est-à-dire mon intention, est pur, tout mon corps sera lumineux, je prendrai comme matière d'examen de ne rien faire pour être vu des hommes ; je ferai deux actes d'humilité l'un le malin, l'autre le soir.
« Second examen. Ne rien omettre par respect humain ; je ferai quatre actes d'humilité, deux le matin et deux le soir.
<c Les autres points qui suivent doivent être pris comme matière- après les deux autres, et il faut examiner quels sont les endroits faibles et d'où vient surtout le daag'er. Ajouter chaque jour deux actes d'humilité.
« I. Couper court aux pensées qui me font avoir bonne opinion de moi-même, parce que c'est appliquer directement la hache à la racine de l'orgueil, qui est l'estime qu'on a de soi.
« 2. Ne rien dire qui puisse tourner à ta louange, à moins que l'obéissance ne l'exige, parce que c'est retirer son aliment à la vaine gloire.
« 3. Ce qu'il y a moyen de faire en chambre, ne le fais pas au dehors, pour la même raison.
« 4- Lorsqu'on te loue, te faire honte d'être pris par les autres pour ce que tu n'es pas. Même raison.
« 5. Lorsqu'on loue quelqu'un, chasser tout déplaisir qui naîtrait de l'envie et se réjouir; parce que c'est un bon moyen de te placer après tout le monde.
« 6, Désirer pour les autres et leur procurer la meilleure part, et pratiquement regarder tous les autres comme des supérieurs, agir avec eux dans ce sentiment d'humilité, parce que telle est la volonté de saint Ignace. Ne te préférer à personne, penser du bien de tout le monde.
Car si en ce moment ton frère te paraît moins parfait, qui sait si Dieu ne l'a pas choisi pour être martyr?
(c 7. Avoir horreur, en ce qui te regarde, des dons gratuits, comme de faire des miracles, etc., parce que souvent ils exposent l'homme au péril <le la damnation éternelle.
« 8. Accepter l'humiliation, d'abord avec patience, parce que c'est augmenter ta récom-
pense ; ensuite avec empressement, parce que c'est imiter le Christ, disant au jardin des Olives : Surgite, eamus ; troisièmement avec joie, parce que c'est le moyen d'avoir le paradis sur terre.
« 9. Désirer d'être méprisé, et si cela ne réussit pas, t'en attrister, parce qu'ainsi tu deviendras cher à Dieu. »
Il avait esquissé un autre examen particulier sur la charité, moins détaillé; cet examen prévoit les actes suivants : « Supporter patiemment les défauts d'autrui ; ne juger personne ; penser du bien de tout le monde ; prendre part au chagrin d'autrui ; se réjouir avec les autres, les féliciter quand ils obtiennent un succès ; je serai bienveillant et serviable et ferai du bien à tous ; toujours excuser mes frères en moi-même et auprès des autres; donner de bonnes et douces paroles. »
Après l'examen, sous toutes ses formes, l'oraison était, dans la pensée de Berchmans, le grand moyen de sanctification. Nous avons vu à quel point cet exercice lui était devenu familier, et comment il savait, sans eifort, passer de l'étude ou d'une occupation quelconque à la prière et à la méditation. Ce fut la récompense de sa fidélité à suivre, là comme ailleurs, la direction qui lui était donnée. Lui, si avancé déjà, au sortir du noviciat, danslapra-
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tique de: l'oraison, ne jugeait point superflu de se pénétrer toujours davantage des préceptes qu'on lui avait enseignés, et un de ses pre^ miers soins, en arrivant à Rome, avait été de Sfr procurer le Ratio meditandi, petit traité où la méthode de saint Ignace est clairement exposée. Jamais, on peut en être certain^, la pensée ne lui vint que cette méthode fût arbitraire ou artificielle, et qu'elle supposât autre chose que la marche normale des facultés de l'homme appliquées à la considération des vérités de l'ordre spirituel. Encore moins put-il considérer comme une discipline rigide et aboutissant à paralyser l'élan de l'âme, l'ensemble si varié des conseils que saint Ignace a réunis dans les Exercices, depuis les Additions jusqu'aux Trois maniérées de prier, avec cette recommandation expresse de ne jamais appliquer la méthode pour elle-même,, mais de la subordonner au but, et de s'arrêter dès qu'il est atteint. On ne"" peut s'empêcher d'admirer la souplesse de cette méthode qui s'adapte à tous les états de l'âme autant qu'à l'infinie variété des sujets qui peuvent fournir à l'âme sa nourriture spirituelle.
Nous sommes assez bien renseignés sur la matière des méditations de notre saint. C'étaient, avec les grandes vérités qui sont le point de départ des Exercices^ et la vie de Notre-Seigneur
d'après les évangiles, qui en forme la partie principale, les vertus du chrétien et du religieux : la patience, l'humilité, la mortification, le zèle, les vices et les défauts qui leur sont opposés ; les devoirs spéciaux de sa vocation, la form^ule des vœux, le texte des Règles, les mystères, tels que l'Eucharistie, d'après le dogme ou les textes liturgiques ; la dévotion à la sainte Yierge et ses vertus ; l'exemple des saints de la Compagnie, — à cette époque ils n'avaient que le titre de bienheureux — saint Ignace, saint François Xavier, saint Louis de Gonzague, saint Stanislas, les martyrs Japonais. Parfois il suivait le texte d'une prière, et c'est ainsi qu'il nous a laissé une méditation surl'^pe Maria d'après la seconde manière de prier de saint Ignace.
Les ressources presque sans limites que l'on peut trouver à la fois dans les thèmes et dans l'application de ses facultés sont une assurance contre les défaillances de la nature, qui se fatigue d'un efiPort prolongé et demande parfois un changement d'horizon. Elles sont également un secours dans les épreuves de la vie spirituelle, qui ne sont épargnées à personne et auxquelles notre saint n'échappa point. La plupart du temps il ne trouvait dans l'oraison que joie et douceur, et parfois son âme débordait de consolations, comme ce jour, moins d'une année avant
sa mort, où il écrivit dans son cahier : « Die sah-» bâti i8 decembris, misit mihi Dominus flu" vium pacisy le samedi i8 décembre, Dieu m'a envoyé un fleuve de joie paisible ». Mais il n'en était pas toujours ainsi. La grâce de la dévotion sensible lui était retirée à certains moments, sans que pour cela il fût tenté d'abandonner l'oraison. « De temps en temps, dit le P. Cepari, il souffrait notablement d'aridité spirituelle et de désolation, et se trouvait privé des visites célestes et des lumières d'en haut. Mais il ne se décourageait pas ; son zèle pour l'oraison et pour tous les exercices spirituels ne se refroidissait pas, mais il y persévérait avec courage, et s'aidait de courtes prières, en disant affectueusement à Dieu : Redde mihilaetitiam salutaris tut; emitte lucem tuant et veritatem tuam... Lorsqu'il me racontait ses épreuves, j'avais vraiment pitié de lui. Cependant, dans ses moments de plus grande aridité, la paix et la tranquillité intérieure ne le quittaient pas et il se conformait sans réserve à la volonté divine. Il disait : In desolationibus magnam sensi quietem animi. »
Quelqu'un lui demanda à quel remède il avait recours lorsqu'il était éprouvé par la désolation» « Je prie, répondit-il, je m'occupe, je me réfugie dans le sein de la bienheureuse Vierge. » Et il consola beaucoup une bonne âme en lui faisant
bien comprendre que la joie sensible n'est pns l'essence de la dévotion. « La vraie dévotion, lui dit-il avec saint Thomas, n'est pas autre chose que la promptitude de la volonté à tout faire pour le service de Dieu. »
Jean s'était fait, pour l'assistance à la messe ainsi que pour la communion, une méthode qui combine la méditation et la prière. Elle s'inspirait de la prescription de saint Ignace, qui veut quel'on n'entre point en oraison sans préparation et sans se mettre en la présence de Dieu.
En se rendant à l'église, il se recueillait et formait son intention. Jusqu'à l'offertoire, il suivait les paroles du prêtre. Ensuite il parcourait toute la passion du Sauveur, et le suppliait, par ses plaies sacrées, d'écouter les prières qu'il lui adressait pour le pape, pour les princes chrétiens, pour les supérieurs de la Compagnie, pour ses maîtres. Puis il priait pour ses amis, principalement pour ceux qui habitaient la même maison, pour ses ennemis, pour les hérétiques, les infidèles, les pécheurs, pour les religieux lièdes, afin qu^Is ne fussent pas un obstacle à l'œuvre de la Compagnie, pour les religieux apostats. Après avoir adoré le Sauveur à Télévaiion, il recommençait ses recommandations; la Compagnie, les âmes des fidèles défunts, notamment les plus abandonnées. Ensuite il demandait pour lui-même la
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véritable charité, la joie spirituelle, la sainteté, la science, si la plus grande gloire de Dieu le voulait, une chasteté angélique, la grâce d'être un bon serviteur de la Compagnie, la persévérance, l'amour de la sainte Vierge, la vertu qui faisait l'objet de l'examen particulier. Après la communion spirituelle, il suivait les paroles du prêtre et terminait par un acte de repentir, un acte de remerciement, et unissait son action au sacrifice; enfin, il récitait le Magnificat en réparation des défauts qu'il aurait eu à se reprocher. Les jours de communion, il modifiait sa manière et concentrait ses pensées sur le grand bienfait qu'il allait, recevoir. Sa méthode n'est pas, d'ailleurs, tout l'indique, une formule dont on ne s'écarte point. Notre saint l'adaptait aux circonstances et aux mystères dont chaque période d.e l'année ramenait le souvenir.
Le soin extrême que Jean mettait à s'acquitter de tous ses exercices spirituels de règle, entretenait dans son ame une ardeur continuelle, •qu'il veillait, avec une application vraiment surhumaine, et dont peu de tempéraments seraient capables, à ne jamais se laisser attiédir. Depuis son réveil jusqu'au dernier instant de sa journée, sa pensée était toujours tournée vers Dieu. « Au signal: du lever, dit-il dans l'ordre du jour qu'il écrivit à Rome, je croirai entendre la voix de
Dieu; je ferai le signe de la croix en disant: Domine, quid me visfacere? Paratum cor meum Deus, paratum cor meum, Mon Dieu que voulezvous de moi? Mon cœur est prêt, ô mon Dieu, mon cœur est prêt. Puis repoussant toute autre pensée, je parcourrai les points de la méditation. »
Il continue : « Quand tu seras habillé, tu te mettras à genoux, et après le signe de la croix, tu rendras grâce à ton Ange Gardien, et au patron que tu avais choisi la veille, par exemple saint Ignace, de t' avoir protégé ce jour-là et durant la nuit, les priant de venir à ton aide tous les jours de ta vie et surtout à l'heure de ta mort. Ensuite, tu choisiras un patron pour cette journée, par exemple saint François Xavier, et après lui avoir demandé les mêmes faveurs qu'au patron précédent, tu offriras par ses mains les prières suivantes, comme les prémices de la journée : le symbole des apôtres, protestant que tu veux être un véritable enfant de la sainte Eo^lîse catholique romaine ; l'oraison de la Sodalité — c'est la belle prière par laquelle de nos jours encore les Congréganistes se consacrent à la sainte Vierge, — protestant que tu veux être un véritable enfant de Marie ; la formule des vœux, protestant que tu veux être un véritable enfant de la Compagnie.
« Ensuite je ferai trois propos. Le premier : tout ce que je penserai, ce que je dirai, ce que je ferai aujourd'hui sera à la plus grande gloire de Dieu, en action de grâces ou en préparation à la communion, et pour obtenir, par exemple, un véritable amour de la sainte Vierge, et une sincère humilité; en union des pensées, des paroles, des actions de Notre-Seigneur. Le second, de faire attention à la vertu ou au vice sur lequel je fais Texamen particulier. Le troisième,' de ne commettre aucun péché véniel de propos délibéré et de ne transgresser aucune règle ou aucun ordre des supérieurs. Enfin, de vivre et de mourir dans la Compagnie. »
Tels étaient les actes de piété qui remplissaient la demi-heure qui précède la méditation. Le reste de son temps n'était pas moins bien réglé. S'il s'était abandonné à son attrait, il se fût sans doute fait illusion sur l'importance relative de ses devoirs, et la douceur qu'il éprouvait dans ses communications avec Dieu eût pu l'amener' à reléguer au second plan les obligations propres de l'étudiant. 11 se préservait de cette illusion en fixant exactement les pratiques de surérogation à adopter, avec le consentement des supérieurs, cela va sans dire. « Je sais par expérience, écrit-il, que l'on peut donner libéralement une demi-journée aux choses spirituelles
les jours de communion, et une heure les autres jours de fête, de même chaque mois une journée entière sans faire aucun tdtt aux études. »
Nous n'avons pas à revenir sur les dévotions que Jean s'était prescrites dès son noviciat, et que, suivant son tempérament et sa manière, il continua à entretenir, non sans ajouter parfois quelque nouvelle pratique à celles qu'il avait adoptées dès lors. Il serait superflu de relever en détail tout ce que sa piété ingénieuse lui suggéra d'industries pour son profit spirituel et celui d'autrui. Son attention était sans cesse en éveil sur ce point, et ses récréations, ses promenades, son repos à la campagne, loin d'être pour lui des temps de relâche, lui faisaient trouver de nouveaux moyens de s'entretenir dans les idées surnaturelles. N'avait-il pas, les jours de délassement, à la campagne, organisé une petite académie spirituelle, où l'on discutait sur les vertus et les moyens de les acquérir?
Nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot encore de sa dévotion à la sainte Vierge, qui occupa une telle place dans son existence, et fut, il l'affirme lui-même, le principe et le fondement de sa vie spirituelle. « Tout le monde sait, écrit son ami Nicolas Radkaï, quel amour il portait à la bienheureuse Vierge, qu'il appelait sa mère. Journellement, il récitait en son hon»
neur ie chapelet et d'autres oraisons pieuses qu'il avait recueillies et transcrites. Il aimait extrêmement à parler d'elle, et c'est pour cela qu'il s'entretenait souvent avec les frères coadjuteurs. En les voyant de loin, il les saluait affeetueU'seraent, les invitait, mettait la conversation sur son sujet favori, et racontait des exemples et des miracles. Il avait cette spécialité. J'ajouterai <ju'il ne sortait jamais avec moi sans aller visiter quelque église dédiée à la bienheureuse Yiergé. Là, il priait avec tant de recueillement et de ferveur, que souvent il ne s'apercevait pas que «on compagnon s'était levé pour partir; plus d'une fois je fus obligé de l'avertir en l'appelant par son nom. »
Connaissant ses sentiments au sujet du mystère <le l'Immaculée Conception, Radkaî lui demanda un jour s'il n'avait pas l'intention de prendre plus tard la plume pour défendre ce privilège glorieux de Notre-Dame. Jean répondit qu'il «'était presque engagé par vœu à en faire le sujet <iu premier livre qu'il imprimerait ; il faisait dans <îette pensée ses lectures des saints Pères, et ^vait déjà dans l'esprit le plan de ce travail.
La marque la plus touchante de sa dévotion à
Marie fut trouvée après sa mort. A la première
page d'un petit cahier spirituel, il avait inscrit
^es mots : « Que personne ne l'ouvre si ce n'est
le supérieur. » A l'intérieur était glissé un feuillefc contenant la formule suivante :
« Moi, Jean Berchmans, très indigne fils de la Compagnie de Jésus, je proteste à Vous et à votre Fils, que je crois et confesse ici présent dans lé très auguste sacrement de l'Eucharistie, que partout et toujours, à moins que l'Eglise ne décide autrement, j'affirmerai et défendrai votre Im macu 1 é e Co n ceptio n ,
« En foi de quoi j'ai signé de mon propre sang et tracé ci^dessous le chiffre de la Compagnie de Jésus. L'an i6âo.
« Jean Berchmans.
« IHS »
Suivait la formule des vœux simples des sco^lastiques de la Compagnie, puis ces mots :
« Je crois et confesse devant le monde entier tout ce que croit et confesse la sainte Eglise ca-tholique, apostolique et romaine.
« Jean Berchmans. »
Le cardinal Bellarmin à qui on rapporta le fait peu après la mort de Jean, exprima sa vive admiration pour cet acte de piété insigne. En diverses circonstances un certain nombre des confrères de notre saint eurent recours à celte manière solennelle d'affirmer leur résolution
en les signant de leur sang. Le père général Mutius Vitelleschi intervint, et, avec beaucoup de décision mit un terme à ces entraînements de ferveur et de pieux enthousiasme. « Qu'on ne m'oppose pas, disait-il dans une de ses lettres, l'exemple de notre frère Jean Berchmans. Si j'avais été au courant de son projet, je ne l'aurais pas autorisé à y donner suite. »
Il est possible que personne, dans l'entourage de Jean, n'ait été mis dans la confidence, et qu'en cette circonstance il n'ait consulté que son cœur. Il en agissait autrement pour ses plans de vie spirituelle et ses résolutions, qu'il ne manquait jamais de soumettre à l'approbation de ses supérieurs et de son directeur de conscience. Dans cette humble soumission, il allait bien au delà de ce que lui commandait la règle. Nul ne fut jamais mieux pénétré que lui de la nécessité de recourir aux leçons de l'autorité et de l'expérience.
Outre ceux qui avaient la mission de le conduire, il aimait à interroger ceux dont il avait pu apprécier la vertu ou la sagesse : ses maîtres, les anciens de la maison, les pères graves qu'il lui était donné d'aborder. On sait la respectueuse confiance qu'il témoignait à son pieux et savant compatriote, le P. Corneille a Lapide. Jean luimême a dit avec une affectueuse reconnaissance
combien il avait profité des sages avis du père François Piecolomini, le plus clairvoyant peutêtre de tous les directeurs auxquels il avait ouvert son âme. Mais, au risque de surprendre plus^ d'un lecteur, nous ajouterons qu'après avoir pris conseil et s'être entouré de toutes les lumières dont il pouvait s'éclairer, l'humble jeune homme savait, à l'occasion, s'en rapporter à son propre jugement. On en a vu des preuves au cours de cette histoire. Elles suffisent à montrer que, les années venues, Jean n'eût pas été de ces âmes timides qui reculent devant toute responsabilité et s'abritent en tout sous la conscience d'autrui. C'est sans doute cette part d'initiative spontanée qui explique ce que son idéal de perfection a d'un peu tendu et surchargé. Peut-être aussi, avec toute sa sincérité et toute sa candeur, n'est-il pas arrivé à en donner une idée exacte à ceux qui auraient dû le modérer. Ses directeurs qui approuvaient quelque nouvelle invention de sa piété industrieuse ne pouvaient pas toujours se rappeler le détail exact de toutes celles qu'il pratiquait déjà. Il convient, à ce propos, pour l'instruction des âmes de bonne volonté, de rappeler le regret si franchement exprimé par le P. Piecolomini. Mais prise dans l'esprit qui l'animait, cette volonté généreuse, vigilante, infatigable, toujours en quête de nouveaux efforts et
im SAINT mm berchiians.
de nouveanx sacrifices, ce soin de la perfection étendue aux moindres actions de la vie, doit être qualifié d'héroïque, dans le sens le plus élevé du mot.
Berchmans n'était en rien l'horame du laisser aller. Il ne s'en rapportait jamais à l'inspiration du moment, qui est si exposée à mettre sur le compte de la grâce les caprices de la nonchalance ou de la versatilité. Tous ses bons désirs prenaient la forme d'une résolution ferme, motivée, circonstanciée à laquelle il se tenait invariablement et qu'il reiadail de plus en plus précise, à mesure que l'expérience lui en révélait les points faibles. Nous en avons cité des exemples ; nous pourrions en ajouter d'autres dont l'accumulation semblerait tout simplement déconcertante. Toute sa journée, du premier instant au dernier, était ainsi réglée, ou plutôt animée par un cou^ rant de volonté consciente, qui avait tout prévu, n'oubliait rien et ne se relâchait jamais. Quand on sait où la plus légère déviation de jugement peut conduire une âme trop repliée sur ellemême, quand on songe aux travers, aux ridicules même qui guettent la dévotion dès qu'elle force la mesure, on ne se lasse pas d'admirer que Berchmans n'ait jamais montré la plus légère trace de bizarrerie ou d'afiPectation. Qu'avec un idéal de perfection qui semblait devoir tuer en
lui tout abandon et toute vivacité naturelle, il ait été si constamment simple, ouvert, aisé de rapports, épanoui d'une gaieté vraie, c'est le miracle de cette vie et le triomphe de cette sainteté charmante.
Le mot de cette énigme est dans la piété de l'angélique jeune homme. Elle était bien l'âme de: son âme, sincère et spontanée, ardente et virginale, et le soutenait à tout instant de sa force et de sa lumière. Grâce à elle, le devoir n'était pas un effort pénible demandé à sa nature, mais un moyen de plaire à Celui dont la pensée lui était constamment présente.
Telle piété, tel esprit de foi ; l'une vient de l'autre. Chez Berchmans tout s'inspirait de la foi. Son obéissance était commandée par l'idée de Dieu^ dont le supérieur lient la place ; sa charité, par renseignement de l'Evangile qui nous fait reconnaître le Christ dans le prochain ; sa joie inaltérable, par le bonheur de se sentir tout à Dieu.
Les pensées de foi qui lui représentaient vivement la grandeur de Dieu et ses bienfaits développèrent en lui ce noble sentiment de la générosité. Dans le service de Dieu, la générosité n'est autre chose que la disposition de l'âme qui se donne à Lui tout entière, sans hésiter jamais, sans calculer, toujours en éveil
pour connaître son bon plaisir, toujours prête à s'y conformer de toute l'énergie de sa volonté. Là se trouve chez Berchmans le secret d'une ferveur sans défaillance, d'une fidélité qui ne se dément pas un instant.
Et on comprend par là la parfaite rectitude de cette conscience extrêmement délicate, son immunité de tout ce qui ressemble au scrupule et à l'anxiété. Quand l'âme n'est point déterminée à donner toujours à Dieu tout ce qu'il demande, mais se ménage, par des moyens qu'elle ne veut pas toujours s'avouer, une petite part dans tout ce qu'elle lui offre, elle se met dans un état de malaise, de défiance et d'inquiétude, qui est un des grands obstacles au progrès dans les voies de la sainteté.
Combien notre saint était éloigné de cette étroitesse de cœur voisine de la petitesse d'esprit! Lorsqu'il s'efforçait d'être, selon l'Evangile, fidèle dans les petites choses, lorsqu'il adoptait celte devise : maximifacere minima, ce n'est pas, qui ne le comprend? qu'il veuille renverser l'ordre essentiel et donner de l'importance à ce qui n'en a pas. Mais considérant la grandeur de Dieu et le néant de toutes choses par rapport à Lui, il ne conçoit pas qu'il y ait des degrés dans l'hommage et le service, et la moindre négligence aussi bien que tout autre manquement, lui appa»
raissent comme une injure à une si haute majesté.
Il faut ajouter que l'inébranlable fidélité de notre 'saint à écouter la voix de Dieu, à y conformer aussitôt sa conduite suppose une énergie peu commune. C'était un des grands étonnements de ceux qui vivaient avec lui de voir que son empressement à introduire dans sa vie tout ce qui favorisait le progrès spirituel n'avait d'égal que sa constance à exécuter ses propos. Un des hommes qui l'ont le mieux connu et apprécié, le P. Horace Grassi, émet sur ce côté de son caractère l'appréciation suivante : « En fait de mortifications et d'austérités, il observait la mesure approuvée par ses pères spirituels, qui, eu égard à sa complexîon délicate, ne lui accordaient pas tout ce qu'il eût souhaité. Mais que l'on tienne «ompte de cette application continuelle, de sa vigilance sur toute sa conduite, du soin avec lequel il faisait toutes ses actions, de la sainte avarice avec laquelle il disposait de son temps, veillant à n'en rien perdre inutilement, au point qu'à lire son ordre du jour on s'étonne de tout ce qu'il a su y faire entrer : alors on s'expliquera qu'il n'a pas fallu autre chose pour mettre fin prématurément à une vie si exemplaire, et on dira sans hésitation, que sa mortification fut excessive, puisqu'elle abrégea ses jours. »
Ce témoignage, où perce une sorte de regret
attristé, coniient aussi une leçon qui ne doïtipas être perdue. Gomme son jeune frère et modèle saint Louis ëe Gronzague, Jean Berchmans ;pourrait être appelé le martyr de la moiïtification intérieure. S'il ne vit pas lui-même en quoi, pour répondre à l'intention de ses supérieurs, il eût mieux fait de modérer son efFort, d'autres, croyant suivre son exemple, pourront seîtromper plus gravement. En cherchant à marquer le point où il cesse d'être imitable, on ne perdra pas de vue le don du Ciel qui l'avait élevé si haut au-dessus de la fragilité ordinaire. On a beau dire qu'il n'y a pas de petites choses au service de Dieu, et que les plus chétives occupations y ont leur grandeur, encore faut-il qu'on les voie par leur grand côté, et c'est ce qui n'est peut-être pas constamment possible sans une intuition des réalités invisibles, qiH est un don et un privilège de la grâce.
Ce don, Jean Berchmans en fut favorisé dans une mesure incomparable. Il ne ressemblait en rien à certaines âmes pieuses que l'on voit constamnaent aiFairées et préoccupées d'une prière à dire, d'une indulgence h gagner, d'une pratique de dévotion à remplir, et qui usent le meilleur de leurs forces dans des bonnes œuvres devenues des rites. Dans toute sa vie spirituelle si ÎMeuse et si concentrée circule un
large souffle de liberté claire et joyeuse. Ce contraste, qui déroute toutes les données de l'expérience profane, n'a été que bien rarement égalé dans les annales de la sainteté.
Pour tout dire en un mot, c'est parles vertus viriles, relevées par les plus aimables qualités, que Jean Berchmans est le modèle incomparable de ceux qui veulent servir Dieu de tout leur cœur sans chercher à s'écarter de la voie commune. La voie commune qu'il a suivie certes n'est pas celle de la vulgarité ; et elle n'est, pas plus que les autres sentiers qui mènent au ciel, semée de fleurs ; mais l'âme y est éclairée par la foi et soutenue par l'amour. Et il est assurément digne de remarque que, dans un genre de vie d'où les pieux excès de la mortification semblaient exclus, les forces du saint jeune homme se soient usées plus vite que celles de beaucoup d'illustres pénitents.