‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le ComiiicnUitevr.

Si considérable que soit la collection des œuvres de GHrysostôme, elle est encore fort incomplète. Georges ^* Alexandrie affirme qu'on rassembla après sa mort quatre ïï^ille huit cents homélies, et que cependant ce n'était pas encore tout. Suivant Cassiodore, il aurait commenté *^^i:it r Ancien et tout le Nouveau Testament (1). Il faut joînclre à cette liste, déjà si pleine, les traités qu'il composa dans la solitude ou dans les rares loisirs que lui laissèrent ses occupations de lecteur, de diacre, d'archevêque.

Dans l'édition des Bénédictins , qu'a donnée Bernard de Wontfaucon, les traités ne forment pas même un vo- J^^rne; les homélies sur divers sujets, avec les lettres, en "^ïTment deux à peine ; les neuf autres volumes ne ren- 'ï^ïTrient que des commentaires sur les Livres saints. S'il ^st ^rai que Chrysostôme ait commenté tout l'Ancien et *^^vif: le Nouveau Testament, nous ne possédons certainepas la moitié de ses œuvres. Mais cette perte , si •ettable qu'elle soit, ne doit pas être exagérée. Peutmême les commentaires qui ne nous sont pas paris ne fureut-ils jamais rédigés ni par Chrysostôme,

C ^.) Cassiodore. Instit., eh. 1. — Lenaln de Tillemont. Méra. ^^^^lësiast. S, Jean Chrysostôme, t. XI, art. 154.

ni par les sténographes qui seuls nous ont conservé une partie de ses œuvres. En effet, presque tous ces commentaires étaient improvisés. Un prêtre donnait lecture du texte saint, verset par verset ; et le prédicateur expliquait aux fidèles le sens littéral de chaque phrase. Ce commentaire n'exigeait à la rigueur aucune préparation : une connaissance profonde des Ecritures suffisait. L'orateur n'avait à se préoccuper ni de composition , ni de plan , ni de divisions. Son enseignement devait ressemhler beaucoup à ce qu'est aujourd'hui dans les classes d'humanités l'explication des auteurs.

Cependant l'interprète des Livres saints était orateur, homme* d'imagination et de sensibilité. Plus d'une fois il se dérobait par un élan subit à cette contrainte du texte. S'il expliquait les Actes des Apôtres, où sont retracées les vertus héroïques des premiers chrétiens , il opposait à cet âge d'innocence et d^abnégation les vices de l'âge de fer où il vivait. La charité, la simplicité de saint Paul lui étaient une occasion pour condamner énergiquement la tiédeur, l'orgueil , le faste de ses contemporains. Le texte saint n'était plus que le point de départ d'un magnifique développement oratoire, préparé peut-être à loisir, mais qui, le plus souvent, jaillissait spontanéooent du fond même de Tâme de Chrvsostôme. Parfois aussi un mot suscitait dans cette imagination si vive un transport d'enthousiasme, une effusion de tendresse. Le chrétien était comme ravi en extase; il oubliait et le texte et l'auditoire, et se laissait emporter à des hauteurs où l'homme semble n'avoir plus conscience des choses d'icibas (1). Enfin, toute homélie se terminait par une exhortation morale qui souvent n'avait aucun rapport avec le

( l ) T. XI , Ep. ad Ephes. , hora. 8 et 9. — Développement lyrique de ces mots de saint Paul : Ego vinctus in Domino.

texte commenté, mais où se déployaient plus librement toutes les qualités de l'orateur et du moraliste (1). Les commentaires sur les Livres saints ont donc un double caractère : c'est d'abord une explication du sens et de la portée du texte , une minutieuse analyse , une sorte de catéchisme. Et, de fait, les chrétiens de ce temps ne semblent pas avoir eu des vérités de la religion une connaissance plus haute que nos enfants qui se préparent à la première communion. Enfin, l'orateur faisait aux fidèles une application directe des préceptes semés dans l'Evangile, dans les Actes ou dans les Epitres des Apôtres. L'enseignement était donc à la fois intellectuel et moral, et répondait ainsi à tous les besoins de l'auditoire.

n avait en outre un avantage inestimable : c'était la variété et l'intérêt. L'orateur n'était en réalité assujetti à aucune contrainte ; il pouvait se donner librement carrière, n n'était pas, comme nos prédicateurs modernes , enfermé dans un seul verset des saintes Ecritures, et obligé de faire avec quelques mots un long sermon, entrecoupé de divisions le plus souvent arbitraires ou puériles. Dans une seule conférence , le commentateur, suivant l'importance du texte, expliquait trois, quatre, dix versets, un chapitre entier, ou se bornait à développer un seul point sur lequel il jugeait nécessaire déconcentrer son atï toition et celle du public. Il avait la ressource des digressions, des appUcations, et ne se refusait même pas l'agrémmtdudiali^e avec tel ou tel de ses auditeurs. Son oeavre commencée se poursuivait, tantôt rapidement, tantôt aveclenteur. Aucune nécessité de temps ne le pressait. Comme il ne choisissait pas un verset isolé des Livres sÛDts, mais les expliquait en entier du premier mot jusqu'au dernier, il pouvait à son gré s'arrêter ou glisser

ly Fleary. Mœurs des chrétiens, troiMème partie, eh. 31.

rapidement, faire succéder à Texplication TenseigneiDait moral , et proportionner cet enseignement aux besoins immédiats d'un auditoire qu'il connaissait si bien.

Les chaires chrétiennes ne connaissent plus ce genre de prédication, et peut-être faut-il le regretter. Les prédicateurs modernes supposent l'auditeur parfaitement versé dans la connaissance des textes saints ; c'est lui faire généralement trop d'honneur. Sur cent personnes qui assistent à un sermon , quatre-vingt-dix ignorent d'où est tiré le. texte que l'orateur se propose de développer ; et ce texte même , il n'est pas bien sûr qu'il soit* compris du plus grand nombre. Peut-être serait-il à dé— sirer que la prédication se rapprochât davantage de l'enseignement religieux élémentaire. Dans chaque église, ui^ prêtre pourrait être chargé de l'explication des Livres saints, un autre de la morale. Cette double tâche, qui peutêtre aujourd'hui effrayerait^ le zële de deux prédicateurs différents, Ghrysostôme s'en chargea seul et ne voulut j associer personne.

Voyons quel esprit il y porta.

sn.

Ce serait une grande hardiesse à moi de m'ériger en juge compétent sur des matières si délicates où les plus doctes ne se hasardent qu'avec précaution. Ici la réserve est un devoir et une nécessité. J'o^e dire cependant que ce qu'il faut admirer le plus dans Jean Ghrysostôme, ce n'est ni le génie, ni la science théologique. Les contemporains ne s'y trompèrent pas. A Grégoire de Nazianze, l'infatigable et sublil défenseur du Symbole de Nicée, ils décernèrent le titre de Théologien. Jean, le prédicateur abondant et orné , ils le saluèrent du surnom de

B(mche d'or. Rs admirèrent donc surtout en lui ce que nous admirons nous-mêmes, un orateur. Or, bien que Cicéron déclare qu'il doit son éloquence plutôt aux leçons des philosophes qu'aux écoles des rhéteurs, l'exem* pie de Cicéron lui-même démontre que le génie oratoire et le génie philosophique sont, je né dis pas absolument incompatibles, mais bien rarement réunis à un égal degré dans le même homme.

Jean Chrysostôme avait une connaissance profonde des saintes Ecritures , qu'il lisait et méditait sans cesse. Il n'ignorait pas tout ce qu'avait coûté de travaux, de génie, de liittes opiniâtres, la promulgation définitive du dogme chrétien. Jamais cependant son esprit ne sonda les profondeurs redoutables de la métaphysique. Il s'inclina avec '^espect, avec amour devant Tautorité des Livres saints, ^^vant les décisions des conciles, consécration humaine ^^ la parole de Dieu ; mais ni par ses discours, ni par ^^s ouvrages, il ne s'associa à ce grand travail ; il n'appointa pas une pierre au majestueux édifice. Telle n'é- ^^^t point la tendance, je dirai même la portée de son esprit. Et de. plus , l'éducation qu'il avait reçue, l'audi- *^^îï*c dont il fut entouré , enfin ses propres préférences ^^ poussèrent invinciblement à donner à sa prédication ^^ caractère élémentaire et moral.

I3ans la retraite studieuse où se passèrent quatre ans de sa vie , il eut pour maîtres spirituels Cartère et *-^îodore. Le dernier surtout eut une influence considé- **^l>le sur l'éducation exégético -dogmatique de Chrysos- •-^nne; carDiodore, depuis évêque de Tarse en Cilicie, portait à sa dernière perfection cette interprétation 8**î^inmaticale de la Bible (1), qu'avaient introduite à An- ^•^^ohe à la fin du troisième siècle de savants critiques ,

(i) Socrate, 1. vi, ch. 3.

tels que Lucien, Dorothée, Eusëbe d'Emëse. Cbrysofrtôme puisa à cette école Taver^OD des allégories puériles qui altèrent le sens primitif et simple de la Bible (1) ; et c'est là ce qui le distingua plus tard entre tous les commentateurs. Cette méthode d'explication détermina sertout la direction toute pratique de sa théolo^e. L'âme de son enseignement fut d'apprendre aux hommes à utiliser au profit de leur salut la science qu'ils acquéraient de la religion (2). Son génie s'accommodait parfaitement à ce genre d'études , et le temps dans lequel il vécut ne fit que l'y confirmer.

Lorsqu'il fut chargé du ministère de la parole à Ântioche (386), l'Eglise,' si violemment et si longuement agitée parl'arianisme, goûtait enfin un peude calme. Les grandes discussions théologiques étaient assoupies ; le triomphe de la religion contre le paganisme d'abord , puis contre les hérésies , n'était plus douteux. Quelles étaient alors les préoccupations des pasteurs du monde chrétien? quel but proposaient-ils à leurs travaux? Les loisirs de cette paix si longtemps attendue , ils devaient les consacrer non à renouveler des débats oii la vérité s'obscurcissait si souvent, où la chafité recevait plus d'une atteinte; mais à instruire des vérités de la religion , et surtout des devoirs qu'elle impose , une foule innombrable que son ignorance rendait indifférente aux discussions théologiques. J'ai dit ailleurs ce qu'étaient pour la plupart ces chrétiens d'Orient, crédules, superstitieux et souvent corrompus , qui se pressaient dans le temple pouir y applaudir un Chrysostôme , et couraient de là aux. tavernes pour s'y enivrer, au théâtre pour s'y démorai.—

[1) blncore uu argument qui démontre la fausseté de l' accusation d'origénisme dirigée contre lui.

Néander. Chrysostôme et ^on temps , ch. 1.

liser ; qui jeûnaient avec les juifs et célébraient les calendes de janvier avec les païens , peuple léger qui n'avait de chrétien que le nom. Qu'importaient à ces étranges catéchumènes les mystères de la codsubstantialité? Ce n'était ni la profondeur, ni l'élévation du dogme qui les avait jetés dans l'Eglise. C'était , je parle des meilleurs , l'incomparable pureté de la morale évangélique; c'étaient surtout les prodiges de la charité chrétienne, qui arrachaient à Julien un cri d'admiration ; c'était, ^enfin, l'espoir d'être secourus dans leurs misères. Pour retenir dans l'Eglise ces recrues si récentes, pour les rendre dignes d'en faire partie , il fallait chaque jour les instruire , les intéresser , les moraliser , leur rendre impossible tout retour aux anciennes erreurs , à l'ancienne corruption. Telle fut la tâche dont se chargea Chrysostôme , et, plus que tout autre , il y était propre. Le caractère de sa prédication fut donc presque exclusivement élémentaire et moral ; il le reconnaît lui-même, et il ajoute que c'est une nécessité.

« Que dites-vous? Je disserte toujours sur l'aumône. Je voudrais bien que vous n'eussiez pas besoin de semblables exhortations. Je voudrais vous parler de batailles à livrer aux juifs, aux gentils, aux hérétiques. Mais. qui pourrait armer des soldats invalides ? qui pourrait les ranger en bataille , quand ils sont couverts de plaies et de blessures? etc. (1). >

Et ailleurs :

<K Yoilà la deuxième année que je m'adresse à votre

charité , et je n'ai pas encore pu vous expliquer cent

lignes des saintes Ecritures. La faute en est à vous, qui

avez besoin d'être instruits des devoirs que chacun de

vous devrait remplir dans sa maison. Aussi , presque

(1) In Matthseum, t. VU, p. 937,

tous mes discours sont consacrés à la partie des mœurs, n ne faudrait pas qu'il en fût ainsi. La correction des mœurs , c'est l'affaire de chacun de vous ; elle doit se faire en vous-mêmes. Ma tâche, à moi, c'est de vous expliquer le sens des saintes Ecritures ; ou , s'il faut que je vous entretienne de morale , un jour devrait suffire pour cela. Car le devoir est clair, facile à comprendre, et ne demande aucune interprétation (1). »

Mais si nécessaire que fût à cet auditoire la persistance d'un enseignement moral quotidien, Chrysostôme eût pu, sinon échapper à cette tyrannie du devoir, du moins l'adoucir. Si son génie l'eût porté invinciblement aux spéculations métaphysiques, dans les loisirs de sa retraite si laborieuse, loin des préoccupations du saint ministère, seul avec sa pensée, libre de suivre les inspirations de sa nature, il eût composé quelques-uns de ces ouvrages destinés à mettre en lumière soit un point important du dogme, soit quelque vérité d'un ordre élevé. Or, les livres qu'il écrivit dans cette solitude des jeunes années, où l'esprit suit sans contrainte sa pente naturelle, portent tous ce caractère d'utilité pratique qu'il poursuivit toujours. Le Traité du Sacerdoce, les Trois livres adressés à Stagire, le Livre de la Virginité, celui de la Défense de la vie monastique, ne sont autre chose que de parfaits recueils des meilleurs préceptes à suivre dans l'épiscopat, dans la vie ascétique, dans l'état de virginité. Enfin, aux derniers jours d'une vie si laborieuse et si tourmentée, le dernier retour de cette âme sur elle-même, le testament pour ainsi dire de son génie , c'est une admirable et pathétique exposition de Futilité des souffrances (2). Il fut donc, non-seulement dans ses discours,

1) Chrysost., ad popul. Antioch., t. II, hom. 14. (2) T. 111, Quod nemo lœditur nisi a se ipso.

mais dans ses écrits , non-seulement en présence d'un auditoire qui pesait sur lui, mais seul, dans la liberté de la retraite, il fut toujours commentateur exact et moraliste.

n se borna à faire ressortir le sens littéral des Livres saints, et l'enseignement moral qu'ils renferment. C'est à peine si, dans le commentaire sur saint Jean , devant un auditoire d'élite, il aborda la métaphysique du dogme; encore le fit-il plus en orateur qu'en théologien (1). Mais qu'il se retrouve en présence de son auditoire ordinaire, il se rabaisse sans effort au niveau des plus humbles intelligences. De là cette simplicité que nous trouverions parfois puérile , si elle ne venait d'une grande âme et si aimante. Il ne veut pas qu'il reste l'ombre d'un doute dans l'esprit de ses auditeurs. Il expliquera donc, et longuement, les choses les plus claires; il déterminera la valeur exacte des termes qu'il emploie. Quand il appelle la semaine sainte la grande semaine, il a bien soin d'avertir les fidèles quelle est ainsi nommée , non parce quelle compte plus de jours que les autres semaines, m des jours plus longs (2). Les images parfois étranges qui se rencontrent dans les livres de l'Ancien Testament, il les soumet à une analyse exacte , et descend dans les plus infimes détails de la physiologie. A ces mots : Eructant cor meum verbum bonum, il ajoute l'explication suivante : Eructamus quod comedimus ; atqui comedit Spiritum divinum: hune ergo éructât (3).

Parfois les Grecs subtils d'Antioche l'embarrassaient par des objections plus spécieuses que solides. Il ne se refuse pas alors la ressource du sophisme. On lui disait :

(1) T. VIII, Comment, in Joannem, passlm,

(2) In Psalmos, t. V, hora. 145.

(3) Ibidem, hom. 44.

prsfatio.

Comment puis-je aimer Dieu, puisque je ne le vois pas? Il répond : < D y a bien des gens que nous aimons sans > les voir : nos amis, par exemple, quand ils sont absents, » nos enfants, nos parents, nos proches. Nous ne les » voyons pas , et cependant nous les aimons ; l'absence » même enflamme notre amour et accroît notre désir (1). > Un jour même il prouva la résurrection des corps par la langue de saint Romain , qui se mit à parler une fois coupée (2).

Souvent aussi l'orateur élégant se trouvait pris au piège de ses métaphores* Il se plaisait à comparer la vie à un combat, à une course dans le cirque , l'homme i l'athlète, au cocher, la vie éternelle au prix proposé (3). Les auditeurs goûtaient fort ces peintures, où ils retrouvaient l'image de leurs plus chers divertissements. Et quand Chrysostôme leur reprochait amèrement leur passion désordonnée pour ces spectacles dangereux, et menaçait même d'excommunier ceux qui y retourneraient, . ils répondaient, soit malice , soit naïveté : « Que ces représentations étaient une image de la victoire et des cou*

(1) In Psalmos, hom. 41.

(2) In Romanum, t. II.

(3) In Genesim, t. IV, hom. 5. — Vois dans les courses len cochers qui dirigent les chevaux. La multitude a beau vers&^ sur eux mille applaudissements , ils ne se détournent pas i^ but. Ces applaudissements de la foule , ils ne s'en souciei pas. Tous leurs regards sont fixés sur le seul empereur, as^ au milieu de Tamphithéâtre. Ils épient ses moindres ges dédaignent le reste du peuple, et ne conçoivent des sentimei d'orgueil que lorsqu'il les a couronnés. Fais comme eux : a', tache pas d'importance aux jugements de la foule ; ne pei point à elle en pratiquant la vertu : attends la sentence juge équitable, sois attentif à ses moindres signes.

ronnes de Tautre vie , et qu'ils en retiraient un grand profit pour celle-ci (1). »

Avec des chrétiens si avisés, il fallait être toujours sur ses gardes , peser ses moindres mots , ne laisser aucune prise aux interprétations intéressées.

On sait quelle déplorable facilité de mœurs régnait dans tout l'Orient^ La polygamie y existait en fait, sinon en droit ; le concubinat y était toléré. Plusieurs même prétendaient que les rapports illicites entre un homme et une femme mariés constituaient seuls le crime d'adultère; que, hors ce cas, tout était permis (2). Chrysostôme combM avec énergie cette prétention immorale, qui établissait dans le mariage une inégalité au- profit du mari. Il condamne surtout la honteuse coutume qui livrait aux plaisirs du maître les esclaves de la maison. Mais l'histoire de Sara et d' Agar se présente à sa pensée.

La condescendance de l'épouse d'Abraham ne va-t-elle |pas être invoquée comme une autorité par ces Orieniux modernes qui prétendaient prendre exemple sur * patriarches? — Chrysostôme court au-devant de l'ob-

ion.

< Sara , dit-il , n'ayant pas d'enfant, imagina de conter son mari en lui envoyant une esclave. Car cela n'éit pas encore défendu, comme cela l'est aujourd'hui. ijourd'hui il n'est pas permis aux femmes de faire tel à leurs maris , ni à ceux-ci d'avoir tels rapports

%asu ou à la connaissance de leurs femmes. »

^^e de précautions ! — Dans la même homélie , il

l> fte Spectacalis, t. VL

Ci) In îUud : propter fornicationis.,,. , t. Itl, p. 238. —

"^élie fort remarquable et très-curieuse. Le style en est plus

que précis. J'y trouve ce mot si profond dans sa briè-

tf*« La femme adultère n'est la femme de personne. »

semble craindre qu'en recommandant aux femmes la douceur, il n'autorise la brutalité des maris.

c S*il faut présenter Tautre joue à l'étranger qui nous a frappés , à plus forte raison la femme doit-elle supporter Temportement de son mari. — Mais je ne dis pas cela pour qu'on frappe sa femme, bien loin de là (1). >

Ce fut sa préoccupation constante de déterminer nettement le caractère de la loi nouvelle, d'opposer les prescriptions de rE\'angile aux préceptes du neutéronome» et, sans affaiblir l'autorité de l'Ancien Testament, de montrer combien était plus pure , plus élevée la morale prêcbée par Jésus-Christ, et résumée par lui en ces mots : Aimez-vous les uns les autres. — Tâche laborieuse , délicate surtout dans un temps où les livres de Moïse semblaient au plus grand nombre non pas une ébauche imparfaite du rode moral qui devait régir le monde, mais le dernier mot de la sagesse humaine guidée par la sagesse divine. — Tel était le joug que subissait l'orateur.

Bossuet ne craint pas de trouver la manière de dire de Chrysostôme trop simple et trop populaire (2). Elle Tesl en effet , et il fallait qu'elle le fût. Les chrétiens d'alors étaient moins avides de science et de beau langage qpe d'instructions simples, familières, et surtout intéres^ santés. Intéresser dans une explication littérale d'ordinaire fort ennuyeuse, voilà le problème. Chrysostôme sut le résoudre. Il fut moraliste et orateur en même temps qu'interprète. L'attention du public est fatiguée ; mais tout à coup se présente une de ces longues et touchan^e^a histoires de l'Ancien Testament, une parabole de YEn gile , simple , mais profonde et pathétique , celle de k:

(1) In Epist. prim. ad Corinth., hom. 26, t. X. în Epist. ad Ephesios, hom. 20, t. XI.

(2) Ecrit inédit de Bossuet. (Fioquet. Etudes sur t. II.)

zstre par exemple* Le prédicateur fait ressortir avec un bonheur infini les moindres circonstances du récit. La asirration, si chère aux Orientaux, la narration vive, colorée, égayée de piquantes applications , se substitue tout à coup à la sécheresse du commentaire. Chrysostôme, psir exemple , présente un gracieux tableau des amours d^Isaac et de Rébecca (1). La vierge de la Bible est vigoureuse , modeste et bonne : elle ne ressemble en rien aux jeunes filles d'Antioche, languissantes, énervées, ne rêvant que toilette et plaisirs. Montée sur un chameau, elle fait sans fatigue un long voyage ; tandis qu'aujourd'hui, pour aller d'une maison à une autre , les femmes se font porter en litière. Arrivée devant la tente du vieil Abraham, elle saute à bas du chameau sans le secours <Je personne. — Admirez sa force, dit naïvement Torateur. Elle se présente à son époux , accompagnée d'un ^ul serviteur. De nos jours, au contraire, la fiancée ^^tve dans la maison de son mari escortée d'un chœur im- P^i* de bateleurs et de courtisanes, chantant des vers obscènes (2). Enfin, le charme de sa douceur et de sa "^Uté est tel, qu'elle console Isaac de la mort de sa mère. ] Ici le naïf auditoire , qui a suivi avec un intérêt toujours croissant ce long récit assaisonné de peintures sa- ****iC|ues, exprime sa joie de l'heureuse issue de ces ^niours patriarcales et son contentement de l'orateur P^ï* de vifs applaudissements. Semblable à ces enfants

I^^i dévorent quelque conte merveilleux, et prennent une l^t^t si vive au bonheur du jeune prince et de la jeune {1) T. m, p. 255.275.

i (2) Sur les cérémonies qui déshonoraient le mariage , voir [ ^ particulier Chrysostôme, in Epist, ad Ephesios, hom. 15,

la Epist. ad Coloss., hom. 8, t. X.

princesse , quand ils s'unissent en dépit des efforts de la méchante fi^.

De ces gracieuses images du monde naissant , de ces exemples d'innocence et de paix, Ghrysostôme passait plus volontiers à cette dramatique histoire de Job, au tableau des souffrances de Lazare (1). — Job surtout l'attirait invinciblement (2). — Tant et de si rudes épreuves , un abandon si complet , une résignation si forte , le ravissent en admiration. Ce modèle de foi et de courage, qu'il propose si souvent à ses auditeurs , il Tavait sans cesse devant les yeux ; et lui-même , aux jours les plus orageux de sa vie , près d'être chassé de Constantinople, il se comparait encore à Job (3). — C'est dans ces analyses dramatiques qu'éclate surtout son génie oratoire. On trouve en lui , comme dit Bossuet , la manière de traiter les exemples de l'Ecriture et d'en faire valoir tous les mots et toutes les circonstances (4). J'en citerai un exemple bien remarquable, et qui suffirait seul pour donner la plus complète et la plus juste idée de cette interprétation des livres saints, tour à tour simple, familière, dramatique, désordonnée, emportée à tous les hasards de l'imagination et de la mémoire , s'oubliant ellemême, et rencontrant les plus étranges détails, les beautés de l'effet le plus tragique : mélange bizarre

(1) Hom. de Lazare, t. l.

(2) T. Il, ad populam Antioch., hom. 2, — Ibidem, hom. l T. XII, ad Hebraeos, hom. 3.

T. 111, Qaod nemo laeditur nisi a se ipso.

T. X, in Epist. prim. ad Corinthios, hom. 28.

(3) T. m, Antequam iret in exilium. — Ibidem, PostJKditum suum.

(4) Ecrit inédit de Bossuet. (Floquet. Etudes sur Bossuet, t. II.)

de fantaisie et de bon sens, de pathétique et de satire (1).

C'est ainsi qu'il commente les faits. Son imagination en est vivement firappée. Les personnages s'animent , ils agissent y ils parlent. Chrysostôme est l'interprète de leurs ^ntiments ; ou plutôt le plus souvent il supplée à la sobriété du récit par d'éloquentes mais confuses additions (2). Des plus simples détails il fait jaillir une lumière inattendue ; du moindre mot il tire un enseignement. Le récit primitif, simple et nu , disparait sous les éclatants ornements dont il le couvre. Mais toute digresi^n a son but. Job est oublié , Lazare est oublié , saint Jean-Baptiste est oublié ; mais les auditeurs ne le sont pas. C'est pour venir à eux qu'il a quitté ces patriarches et ces saints. Il n'est plus dans les temps antiques, au bereeau du monde , sur les rives du Jourdain , à la cour d'Hérode. On le sent auprès de soi ; sa parole vibrante,

- émne , ironique ou terrible , pénètre avant dans le cœur.

f n a cessé d'expliquer, il prêche ; ce n'est plus le com-

t mentateur qu'on entend, c'est le moraliste passionné,

^ c'est l'orateur, c'est l'apôtre.

C'est par ces éclatantes digressions qu'il échappe à l'aridité du rôle de commentateur. Son imagination est trop vive ; l'éloquence, avec le riche cortège de ses des-

(1) Ce passage, que je cite à la fin de cette étude, est Fanalyse du meurtre de saint Jean -Baptiste commandé par Hérodiade. (T. VU, in Matth., p. 567.)

(2) Il ne se pique pas d'une scrupuleuse exactitude. Parfois il Invente les histoires les plus étranges, comme celle qui est longuement rapportée dans le Uvre sur saint Babylas (t. II. — Voir le chapitre du Style). Parfois aussi il ajoute à un fait historique des circonstances dramatiques destinées à le rendre plus saisissant. Il dit que Constantin fit exposer aux bétes, sur une montagne, sa femme nue;

criptions , est un besoin trop impérieux pour lui r il ne peut demeurer enfermé dans Texplication littérale d'un texte. Orateur, il faut qu'il parle ; ami du peuple, il faut qu'il converse. De là vient ce mélange de familiarité et de sublime , de trivialité et de grandiose. Mais ce mode de prédication avait ses dangers, on l'a vu. Ce n'est pas impunément qu'en des matières si relevées on fait de tels sacrifices à la faible intelligence des auditeurs. Certaines vérités ne comportent qu'un certain ordre de preuves. En vouloir apporter d'autres plus frappantes, plus accessibles à la multitude, c'est ramener violemment sur terre les choses du ciel , et comme vouer éternellement aux objets sensibles les esprits des hommes , si lents déjà à s'élever aux pures régions du monde spirituel. Cet écueil, il le voyait : quelle âme fut jamais plus que la sienne tendue aux choses d'en haut? Mais ce sentier solitaire et rude, où le chrétien grimpe plutôt qu'il ne tnarehe (1), combien peu s'y seraient engagés si un guide indulgent et bon n'en eût aplani l'entrée et dissimulé l'incommensurable hauteur? La plupart des chrétiens d'alors, et d'aujourd'hui , et de tous les temps , ressemblaient à ces juifs charnels, à ces grossiers dont parle Bossuet, tout courbés vers la terre , incapables d'attache aux choses spirituelles, exigeant dès ce monde le salaire de. leur vertu intéressée, considérant une bonne œuvre comme une créance sur Dieu. Ces incrédules, ces grossiers voulaient tout voir, tout comprendre , tout toucher pour ainsi dire. A peine arrachés aux symboles vivants du polythéisme, à l'adoration de ces divinités si humaines, à ces légendes si gracieuses et si sensuelles, ces néophytes ne pouvaient passer brusquement à la philosophie des dogmes si élevés du christianisme , ou se plier aux exigences d'une morale

(1) Bossuet. Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.

si austère dans ses prescriptions. Le grand législateur des Juifs 9 Dayid , les prophètes n'avaient pas craint de revêtir Tincompréhensible majesté de Jéhovab d'une forme humaine. Souvent même ils avaient prêté au Tout- Puissant les passions de l'homme ; et cependant ils s'adressaient au seul peuple qui , éloigné des superstitions idolâtriques, possédât une religion fondée sur l'absolue unité de Dieu. Les chrétiens d'Ântioche et de Constantinople étaient encore plus difficiles à instruire et à persuader; plus lourd sur eux pesait le joug de la matière. Ghrysostôme le comprit. Il se mêlait à la vie de tous et de chacun ; il connaissait ses auditeurs par leur nom ; {^ les suivait hors du temple ; il savait toutes les pensées qui naissaient dans ces esprits inquiets et ignorants, tout troublés encore de leur brusque changement de religion ; il voyait poindre les doutes, les incertitudes, il pressentait les objections , il les appelait. Â force de persévérance , d'adresse, et par d'heureuses concessions, il gagnait et retenait dans l'ËgUse ces transfuges de Jupiter , si novices dans la foi, si faciles aux rechutes. Pour eux il traduisait dans un langage familier et plein d'images sensibles les hautes vérités dont l'expression nue eût troublé leur entendement et découragé leur zèle. Et de lui on peut dire ce que lui-même disait des prophètes et de David :

« L'âme , nourrie avec le corps et attachée aux choses sensibles, a besoin des objets qui tombent sous les yeux pour s'élever jusqu'à ceux que l'esprit seul conçoit. Il était donc nécessaire aux prophètes, lorsqu'ils parlaient de Dieu , de lui prêter une forme humaine : non certes qu'ils prétendissent façonner cette nature spirituelle à l'image de membres grossiers ; mais ils voulaient enseigner , au moyen d'objets matériels , les choses immatérielles à l'âme tout enveloppée par les sens (1). »

(1) In Psalmos, t. V, hom. 43.

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