‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 13 sur 22 · S III · texte numérisé non relu

S III

Les juifs semblent avoir plus que les hérétiques, plus que les païens eux-mêmes , préoccupé et inquiété Chrysostôme, et on le comprend sans peine. D'abord, ils étaient considérables par leur nombre à Constantinople, à Antioche surtout. En second lieu , ils étaient déjà alors soutenus de cette opiniâtreté qui, plus forte que les pe^ sécutions , l'exil , la spoliation , les supplices , les isole encore aujourd'hui , où , répandus sur tous les points du globe, et jouissant enfin du bénéfice de la tolérance universelle, ils conservent dans ce mélange infini de pku[deset de races les traits les plus saillants du caractère de leurs ancêtres, et jusqu'à ce type de visage oriental, obscurci, dégradé, non entièrement effacé. Enfin, ils étaient uo danger permanent pour l'Eglise. En effet, il était impossible au prédicateur de l'Evangile d'exposer aux fidèles l'histoire de la religion sans montrer le lien'' étroit qui unit le Nouveau Testament à l'Ancien. Jésus-Oirist n'avait-il pas dit lui-même : « Je suis venu pour confirmer la Un, mm pour l'abolir? » Et le principal argum^t en faveur de la divinité de Jésus-Christ, les chrétiens ne le puisaient-ils pas dans les versets de David et des prophètes ? Le Christ lui-même appartenait à cette race jadis si chère à Dieu, et maintenant, quoique déchue, si fière encore d'avoir été le peuple de Jéhovah pendant des siècles. Les Livres saints du juif étaient les Livres saints du chrétien. Chrétiens et juifs se trouvaient forcément réunis en ce point , qu'ils adoraient tous deux un Dieu

unique ; et cette communauté dans Fobjet du culte , en présence des innombrables divinités auxquelles sacrifiaient les gentils , avait alors une importance considérable, n pouvait donc arriver que des chrétiens peu instruits » novices dans la foi et mal assurés > ne comprissent pas les différences profondes qui séparaient les deux religions , ou fussent éblouis d'un respect funeste pour le judaïsme , dont Torigine remontait au berceau du monde, arbre gigantesque et vénérable dont le christianisme n'était qu'un rameau. Et c'était là ce qui se présentait tous les jours. Le prédicateur chrétien vantait à son auditoire l'excellence du jeûne; il montrait par des exemples tirés des Livres saints l'antiquité de cette salutaire coutume qui humilie et purifie le pécheur. Aussitôt les chrétiens , convaincus que le jeûne n'aurait toute son efficacité que s'il était pratiqué en compagnie des descendants des tribus de Juda ou de Lévi , s'empressaient de s'associer aux cérémonies des juifs , dont ils accroissaient ainsi le nombre et l'orgueil. Souvent même ils poussaient la naïveté jusqu'à faire la Pâque avec eux , sous prétexte que Jésus-Christ, luiaussi, avaitfait la Pâque avec les juifs. Enfin, ils allaient se prosterner dans les synagc^es , devant le tabernacle , parce que là , disaient-ils , étaient déposés les Livres de la loi (1). Un chrétien d'Ântioche voulut même contraindre une femme à prêter serment devant ces autels , persuadé que, prononcé en ce lieu et sur les Livres saints , le serment aurait bien plus de force (2). Une telle ignorance, de si grossières méprises, ne sufTisent-elles pas pour expliquer ce que la prédication de Chrysostôme offre de trop simple et de trop populaire. Quel langage tenir qui soit à la portée de tels esprits? Il serait plus facile (de

(1) Adversas Judœos et Gentiies, t. I^ p. 712 à 843.

(2) Âdversus Judseos, hom. i.

s'adresser à Tintelligence d'un enfant. Elle est du moim exempte de préjugés. Tâche pénible, tâche ingrate, dont ceux-là surtout comprendront toute l'aridité , qui ont subi longtemps cette torture intellectuelle d'introduire à force de redites dans des esprits bornés ou endormis les premiers éléments des connaissances les plus simples?

Oecidit misères crambe repetita magistros.

(JUVÉNAL, Sat. VII.)

Nous ne devons donc exiger de Ghrysostôme que ce qu'en exigeaient les besoins des chrétiens de son temps. S'il eût ténu le langage d'un docteur en théologie, à peine eùt-il été compris de deux ou trois auditeurs. 11 se fit maitre d'école. Acceptons dans cette circonstance seu- > lement l'immoral axiome : La fin justifie les moyens; et, connaissant la fin,. voyons quels furent les moyens.

Ihfallait avant tout dépouiller aux yeux des chrétiens le judaïsme de ce prestige que lui donnait son antiquité, et la gloire d'avoir été pendant tant <le siècles, au milieu de nations idolâtres, le ferme gardien du dogme précieux de l'unité de Dieu. Ces magnifiques avantages , les juifs les ont perdus par leur endurcissement, leur attache aux choses matérielles. Dieu a envoyé le Messie si ardemment attendu ; mais ils n'ont pas voulu le reconnaître sous l'humble apparence qu'il a revêtue. Et maintenant qu'est devenu ce peuple si cher à Dieu?

« J'appelle les juifs malheureux : ne vous en étonnez pas. Ils sont, en effet, bien malheureux, eux qui ont abandonné les biens célestes qu'ils avaient entre les mains, et les ont rejetés avec tant d'empressement. L'aurore de la justice s'était levée pour eux ; ils ont détourné les yeux de cette lumière, et se sont assis dans les ténèbres. B nous, nourris dans les ténèbres, nous avons attiré la lumière à nous, nous avons secoué la nuit de l'erreur.

Qs étaient les rameaux de la racine sacrée , et ils ont été ^Hsés; nous ne touchions pas à cette racine, et nous dvans porté des fruits de piété. Ils ont lu les prophètes dès les premiers temps; et ils ont crucifié celui qu'ani^onçaient les prophètes. Nous, qui n'avions pas entendu un mot des Livres saints, nous Tavons adoré. Oui, ils sont malheureux, eux qui ont lâché les biens qui leur étaient envoyés, et les ont vu saisir par d'autres (1). »

D'où peut venir un tel égarement? Ici l'adversaire des juifs reprend la parole. Tout à l'heure il les plaignait; il est maintenant leur accusateur : a C'est un peuple grossier, sensuel. » Ecoutez Moïse: « Israël a mangé, s* est repu, s'est engraissé, et a regimbé contre celui qui l'aimait. » (Deutéronome, 32, 15.) Ainsi parle Moïse: Chrysostôme juge que ces paroles ont besoin de commentaire; et voici celui qu'il y ajoute :

« Ils sont adonnés à leur ventre, ne vivent que pour ^es biens présents, en rien supérieurs aux porcs et aux boucs, tant ils sont gloutons et lascifs. Ils ne savent î'j'une chose : être les esclaves de leur ventre, s'enivrer, ^® battre pour des danseurs, se blesser pour des co- ^^ers, etc. (2) >

A cette peinture grossière, le peuple applaudit. Si l'on

''ecueillait dans les œuvres de Chrysostôme tous les pas-

^^S^s qui ont excité les applaudissements de la multitude,

^*^ n'aurait pas une très-haute idée de la délicatesse de

^^Ù.t des habitants d'Antioche ou de Constantinople;

?^^is on s'expliquerait bien plus clairement l'influence

^^^ste que les auditeurs exerçaient sur l'orateur, et les

^^l^ifices qu'il leur faisait.

^t c'est dans la synagogue, où se réunissent Jes juifs,

(l) Contra Judaeos, hom. t, p. 7is.

Cs) Ibidem, p. 723.

dans cette auberge de démons, qu'un chrétien irait pri^ r Dieu ! Il se mêlerait à ceux qui ont crié : Cruci/îge eum- ! sanguis ejus super nos et super filios nostros ! — Maii^^, dit-on, dans la synagogue sont les Livres saints. Â cett=:^ étrange objection, Chrysostôme oppose la plus éloquen^^e des réponses :

« Quoi ! des Livres donnent-ils de la sainteté à un liei^i^? Ces prophètes, les juifs n'y ont pas cru. Au temps d ^=> s persécutions, les bourreaux tenaient en leurs mains I^bs corps des martyrs , les déchiraient , les coupaient av^^c des lanières. Leurs mains étaient-elles saintes pour avo^^ir touché les corps des saints? (1) »

La synagogue est donc un lieu impur, et surtout dai^cigereux. Elle est hantée par les démons. Ce dernier a argument, qui peut paraître bizarre, est le plus puissa^ ut de tous. C'est par la peur qu'on agit sur les enfants, s- "ur les âmes faibles et superstitieuses (2). Et d'ailleurs, TBes misères du monde à cette époque étaient telles , que Hes esprits épouvantés se détournaient facilement de Dk^u pour trembler devant le diable. Les marcionistes et tes manichéens avaient réussi à établir la toute-puissariB ce d'un principe mauvais ; et l'antique dualisme de la Per^e, de l'Egypte , se retrouvait vivant et énergique au s^io mèine du christianisme, où il séduisit quelque temps V intelligence mobile et passionnée de saint Augustin. L'haîstoire de Job, livré comme une proie au démon, la ten tation même de Jésus-Christ , mal interprétée , n'avaieuf

(1) Contra Judœos, hom. 1, p. 724.

(2) On sait quel rôle important joue le démon dans Tinterprétation des erreurs du polythéisme par les apologistes. Les faux dieux sont des démons ; les oracles sont inspirés par les démons. Tertuilien (Apologétique. Sur les spectacles), Lactanee (Liber institut.), répètent à satiété cet argument.

£aiît que consolider encore le funeste empiré de Satan. C'est une des erreurs les plus dangereuses, que combattit plus tard Chrysostôme. A cette croyance qui attribuait à la toute-puissance du diable les fautes et les crimes des hommes , et aboutissait ainsi à un véritable fatalisme , il opposa les droits imprescriptibles de la liberté. Il montra que Dieu permet au démon de tenter les hommes ; mais ceux-ci peuvent résister au démon et en triompher. Tel est l'enseignement qu'il faut tirer de l'histoire de Job (l). Si la synagogue est un lieu impur, les cérémonies qui s'y accomplissent sont impures aussi. Les juifs jeûnent : il est trop tard maintenant. Le jeûne ne rachèfera pas le crime. Ils font la Pâque ; mais ils ne veulent pas comprendre que la Pâque ancienne n'est qu'une image de la Pâque à venir; que Jésus-Christ n'a célébré lui-même cette fête que pour en transformer le caractère , et la léguer ainsi à ses disciples, au monde (2). — Et d'ailleurs, aux termes mêmes de la loi, les sacrifices des juifs n'ont aucune valeur. C'est à Jérusalem , c'est danis le temple qu'ils doivent être offerts. Or le temple est détruit , et aucune main humaine ne le relèvera. Ils n ont plus de grands prêtres. Comme peuple religieux, ils ont cessé d'exister.

Durant quatre jours , Chrysostôme tint son auditoire attaché à cette polémique. Il ne se proposait pas de ruiner les bases du judaïsme ; son but était moins élevé, mais plus immédiat : il voulait détourner les chrétiens de la Pâque des juifs, qui approchait. Il y réussit. L'homélie qu'il prononça le lendemain de ce jour solennel est un véritable chant de triomphe (3). Les juifs sont confondus ; ils n'ont pas entraîné de chrétiens cette année ;

0) Daemones non gubernare mundum, t. II, p. 291-328.

(2) Contra Judœos, hom. 3, t. I.

(3) Contra Judœos, hom. 5.

ils ont été forcés de célébrer entre eux leurs cérémonies criminelles. Ghrysostôme insulte à leur défaite, puis à leurs misères déjà si anciennes , mais toujours nouvelles. 11 rappelle les terribles prédictions des pro — phètes , celles de Jésus-Christ ; la ruine du temple , que nulle main d homme ne pourra rebâtir. Et à cet abaisse — ment du peuple maudit, il oppose l'innombrable quantité d'Eglises répandues sur la face de la terre, l'Evan — gile pénétrant jusque chez les tribus les plus sauvages , partout les idoles chassées des temples , Jésus-Christ roi du monde , les synagogues désertes , le démon y guettant en vain une proie qui lui échappe. Il a réussi à détourner les chrétiens de la Pâque des juifs : donc le judaïsme est faux, le christianisme est vrai. La victoire de Chrysostôme est la ruine des juifs. Shigulière puissance de l'imagination et de la sensibilité ! Un simple fait, un accident dans la vie des chrétiens d'Antioche, il n'en faut pas davantage à Chrysostôme pour établir, sur les débris d'une antique et opiniâtre religion , la religion nouvelle, Les jours suivants , il revient sur le même sujet ; mais il se borne à répéter ce qu'il a dit , à démontrer qu'il a remporté une éclatante victoire. Seulement, il faudra sans doute recommencer la bataille à la Pâque prochaine. L'orateur, en effet, ne semble pas bien assuré de son triomphe, quoiqu'il le célèbre en termes magnifiques. Sa dernière recommandation aux fidèles prouve assez combien était prompt aux rechutes cet auditoire ignorant et superstitieux. Si quelques chrétiens ne peuvent s'abstenir de retourner dans la synago§!ue , Chrysostôme leur conseille de faire sur le seuil le siigne de la croix. Grâce à celle précaution, ils n'auront rien à redouter du malin esprit qui en fait sa demeure (1).

(1) Contra Jttdœos, hom. 8, p. 841.

Peut-être ai-]e trop insisté. Mais une telle étnàe a pourtant son importance. La vérité est éternelle, toujours et partout identique à elle-même ; mais les moyens de la persuader varient suivant les hommes^ les temps et les lieux. Bossuet eût-il employé contre \e judaïsme les mêmes armes que Chrysostôme? J'ai donc voulu montrer combien les circonstances extérieures et des considérations étrangères au fond même de la question avaient influé sur un controversiste du iv^ siècle. A vrai dire, le plus puissant argument de Chrysostôme contre les juifs de son temps, ce sont les injures que Moise, les prophètes adressaient aux juifs d'autrefois. Il répète contre eux les anathèmes éloquents prononcés par leurs chefs et leurs conseillers. Ces colères de Moïse, des prophètes , étaient pleines d'amour. Dans les plus violentes invectives on sent vibrer une profonde tendresse : ce sont des pères qui châtient des enfants coupables, mais adorés. Dans la bouche d'un chrétien, ces invectives ne sont que des invectives. Elles tombent dures et blessantes sur des malheureux qui entendent le langage, mais ne reconnaissent plus la voix des antiques conducteurs du peuple. Qu'importent les vices de ce peuple? Qu'importent ses misères présentes, l'exil, la dispersion, la ruine du temple? Plus fort que tous ses maux et tous ses ennemis , il conserve dans son apparente dégradation une foi opiniâtre, une espérance impérissable. Que de fois il a été livré comme une proie àses ennemis depuislesPharaonsd'Egypte jusqu'aux Romains ; et cependant son indomptable énergie et la main de Dieu ont relevé cette misérable, mais vivace nationalité ! Le Messie annoncé par tant d'oracles ne peut-il donc apparaître? Quel temps fut jamais plus favorable à la mission d'un envoyé de Dieu? L'empire romain va tombant en ruines : qui sait? Peut-être est-ce le peuple juif qui va se saisir de la domination du monde? — C'est

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4 %tfSi$^ir % rrj^is , «mbcs et pharisieiis hypocrites! a vw ^f^ff^i b t«Te et b mer poar fiire un seul prosef'fUry # ih. 25, vers. 15.

S'é^WA p^.%, en effet, ce besoin tout nouveau d'expan- ^0$ ^m, k Aritior;be, enlève au christianisme quelques- H9f% éU. v^ H^^^tateurs , les détourne de T^lise pour les w^M^Mff iiittin la synagogue? Chrjsostôme fut témoin du tmit il t$'é*u ifénétTd pas la cause. Le judaïsme qu'il corn-

battit n'existait plus , il ne le comprit i)as. Enfenné dans TADcien Testament , les juifs philosophes de son temps, il les traita comme les compagnons grossiers et indociles de Moïse. Sa colère alla frapper des fantômes dans les ombres du passé.

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