‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 14 sur 22 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Tel est aussi le caractère de sa polémique contre les gentils.

Le polythéisme, encore vivace en Occident, n'avait plus en Orient qu'une existence précaire. Sur cette terre classique du despotisme, la religion tendait toujours, comme je l'ai montré dans la vie de Chrysostôme, à s'absorber dans le pouvoir politique. Or, depuis Julien , les enapereurs avaient répudié le patronage d'un culte tombé ^aiis le mépris , pour se déclarer les protecteurs et sou- ^ei|t les directeurs tyranniques du culte nouveau. Les Peuples, façonnés à l'obéissance, avaient changé de reli- S^on avec autant de facilité que le monde changeait alors ^^ maîtres. Chrysostôme peint avec une heureuse vivacité cette triste dépendance :

< Quand l'empereur n'est pas païen, lui qu'ils adorent, qu'on entre dans leurs temples , on voit des toiles fi'araigné^ tapissant les murs, la statue du dieu couverte d'une poussière épaisse sous laquelle on ne distingue ni le nez , ni l'œil , ni aucun des traits du visage. n ne reste plus que des morceaux d'autel ; et l'herbe y pousse si épaisse , que si l'on ne savait que c'est un autel, on croirait voir un fumier (1). »

Le polythéisme n'était donc plus en Orient un adver-

fl) T. H, Liber in sanctum Babylam.

saire dangereux pour le christianisme. Cependant, ainsi que nous Tavons remarqué pour le judaïsme, il s'était profondément modifié, sinon dans ses formes extérieures, du moins dans son esprit et ses tendances. II n'est pas besoin de rappeler les réformes religieuses opérées par Julien , ni la théurgie des Porphyre , des Proclus , des Plotin. Tous ces essais de régénération philosophique n'eurent qu'une influence bornée sur la religion qui en fut l'objet, et ne furent jamais acceptés ni même compris du peuple, dont la piété grossière préférait le signe au symbole, et ne pouvait se résigner à voir dans Vénus ou Bacchus la personnification de l'âme ou de l'intelligenee. Mais, grâce à ces interprétations nouvelles, le polythéisme conserva dans les classes éclairées de la société un assez grand nombre de partisans que rebutait la froide austérité du dogme chrétien. Ces païens n'étaient pas assurément des idolâtres : c'étaient des philosophes. Ce furent les derniers ennemis du christianisme ; et, si Ton en juge par la vivacité des attaques dont ils furent l'objet, ils n'étaient pas les moins redoutables. Peu nombreux, il est vrai , on ne pouvait du moins contester le désintéressement de leur foi, la pureté de leur vie et les talents remarquables de plusieurs d'entre eux. Çn Occident Symmaque, en Orient Libanius, Thémistius, Maxime, et plus tard la belle Hypatie, peuvent être considérés comme les plus illustres représentants de cette école semi-philosophique, semi-religieuse, qui eut l'honneur d'être persécutée. Tels étaient les seuls véritables soutiens qu'eût conservés l'ancienne religion. Est-ce contre eux que Chrysostôme dirigea ses attaques? S'appliqua- t-il à démontrer le néant de ce suprême effort de transformation imposée à un culte déjà mort? Il n'y songea même pas. Trop fidèle en cela à l'exemple des apologistes déclaroateurs qui l'avaient précédé , il ne voulut voir dans le po-

ly théisme qu'un tissu de fkbles absurdes et immorales , et dans ces derniers représentants d'une religion qui avait été celle de l'humanité, que les sturpides adorateurs de grossières idoles. Comme l'ignorante multitude vouée par la faiblesse de son intelligence au matérialisme du culte , il frappa ses coups les plus terribles sur des dieux qui n'existaient plus; il égaya son auditoire aux dépens de Mercure et de Jupiter; sur les antiques légendes écloses de l'imagination des poètes il versa le ridicule et l'ironie : semblable à ces héros d'Homère qui , dans l'emportement de la mêléç, dirigent leur lance contre des divinités qu'ils ne reconnaissent pas. Mais laissons de côté ces plaisanteries surannées, parfois grossières : elles n'ont aucune originalité. Si le christianisme courait quelque danger, ce n'était pas des sommets déserts de l'Olympe que descendraient ses ennemis. Ses ennemis, c'étaient des hommes, les plus puissants esprits, les plus grandes âmes qu'ait produits le monde antique : les philosophes. Â l'ignorance , à la grossièreté des apôtres , on opposait la science et le génie d'un Platon, d'un Aristote, de fous les chefs illustres de ces écoles qui avaient jeté dans le monde un si vif éclat. Les arguments les plus forts contre le paganisme et les plus concluants venaient comme se briser contre cet argument. Cette religion ridicule et immorale selon vous, était celle des hommes les plus éminents par l'intelligence et la vertu. Le chrétien se trouvait donc forcé, ou bien à respecter une religion professée par les grands génies des temps anciens, ou bien à contester la gloire et la vertu de ces grands génies : alors la vieille religion entraînait dans sa ruine l'antique philosophie , et du milieu de ces ruines amoncelées l'Evangile seul s'élevait, dominant et éclairant le monde.

Chrysostôme se trouva donc entraîné par l'impitoyable logique de la passion et du temps à confondre dans

un même anathème les dieu« , et les philosophes , et la philosophie. Lui , Grec d'origine et de génie , lui qui parlait cette douce et harmonieuse langue de Platon et de Xénophon , il répudie l'héritage de la sagesse et de la science de ses pères. Il flagelle en passant les descendants dégénérés de ces grands hommes, qui ont fait de la philosophie un métier , et suppléent à la science par le costume et la barbe (1). Ses véritables adversaires, il va les chercher dans le passé.

Les doctrines nouvelles des différentes écoles remontaient plus ou moins directement à Platon , et par Platon à Pythagore. La théorie de la réminiscence et celle de la métempsycose se tiennent. C'est donc sur Platon et sur Pythagore que tomberont les coups les plus rudes. Mais Chrysostôme, cela va sans dire, les connaît fort peu et les juge fort -mal. Ses critiques sont d'une faiblesse qui confond de la part d'un Grec instruit , elles sont le plus souvent contradictoires. Ainsi, il accuse tout net Platon et Socrate de la plus grossière idolâtrie :

« A qui attribuèrent-ils la gloire de Dieu ? Non à des hommes, mais à des fantômes de l'image de l'homme périssable. Ils ne s'arrêtèrent pas là : ils descendirent jusqu'aux animaux privés de raison, et même jusqu'à l'image des brutes (2). »

Et il reconnaît en même temps que Platon n'adorait pas ces étranges divinités ; mais c'était un lâche et un hypocrite :

< Platon savait très-bien qu9 la religion grecque était fausse, il n'en célébrait pas moins toutes les cérémonies,

(1) T. 11, hom. 10, ad popul. Antioch.

(2) T. IX, in Epist. ad Romanos, hom. 3, p. 491.

\^r habitude d'abord , et puis par peur du sort de So- ^«fate (1). »

Mais il faut essayer de ramener à un principe général

^^ critiques de détail qui n'ont aucune valeur. Ce prin-

^^pe est au moins spécieux. Ghrysostôme condamne toute

^ philosophie ancienne, comme inutile. Elle n'a guéri

^ i'ignorance, ni les préjugés, ni les vices, ni les misères

^u monde : voilà sa condamnation. Les philosophes ont

^té des oisifs, des rêveurs, des égoïstes. Leurs plus belles

actions, leurs plus belles paroles ne sont inspirées que

P^^ l'amour de la gloire, et le genre humain n'en a retiré

^ucun avantage.

« Un philosophe jette ses biens à la mer. Tel autre laisse les troupeaux dévorer ses champs. Diogène habite dans un tonneau. Quel bien les hommes ont-ils retiré de tout cela (2)? >

Le fameux mot de Diogène à Alexandre : Ote-toi de ^^^ti soleil , lui inspire les réflexions suivantes :

<* Quel fruit l'humanité a-t-elle retiré de cette prétendue sagesse? Tout travail qui ne produit aucune utilité, ^^ Mérite aucune louange. Diogène ressemble à ces équil|bj-istes qui avalent des clous et engloutissent des soul'er^s. L'homme de bien doit régler toutes ses actions sur ' ^ tilité générale ; il doit avoir pour but l'amélioration

^ ^) T. X, in Ëpist. prim. ad Corinthios, hom. 7. ^oir aussi t. VIII, in Joannem, hom. 2. — Il y dit que Py- ^ *^ore conversait a\ec des bœufs. On ne sait ce que cela si-

^^i T. X, in Epist. prim. ad Corinth., hom. 35.

^--•^ctance est bien supérieur à Ghrysostôme , et même à Gré-

1^ ^^ de Nazianze, dans sa discussiondes systèmes philosophiques.

f^ * t>re troisième des Institutions divines renferme des passages

ç^,^^ remarquables et souvent éloquents. H y démontre aussi

prétendue inutilité de la philosophie.

de ses semblables. Or, demander qu'on se retirât de son soleil , à quel homme , à quelle femme cela fut-îl uti- Ie(l)?

» A quoi servent les eipériences d'histoire naturelle d'Arislole (2) ?

» Platon est méprisable, absurde, oiseux, qui dit qu'il est indifférent de se nourrir de chair humaine (3).

» Combien Platon n'a-t-il pas travaillé sur la ligne, le pojnt , les nombres pairs ou impairs , les choses semblables ou dissemblables, .et autres toiles d'araignée? (Celles-ci mêmes sont plus utiles à la vie que le tissu de tels raisonnements.) Et, sans en avoir retiré aucun fruit, il est mort. Combien s'est-il donné de peine pour prouver que l'âme est immortelle? Et il n'a rien dit de clair, et il est mort sans avoir persuadé personne (4). »

Devant cet étrange anathëme lancé à la science, ce mépris systématique pour les plus nobles efforts du génie de l'homme aspirant à la plus désirable des conquêtes, la vérité , on est tenté de s'écrier, comme l'orgueilleux satirique romain qui insulte à la cendre d'Ânnibal :

I, démens, et saevas curre per Alpes,

Ut pueris placeas et deelamatio fias I

(JuvEPC. sat. X.)

Ei que restera-t-il donc au monde , s'ils tombent dans les ténèbres de Toubli et du mépris, ces grands conducteurs de l'humanité, qui , à l'exemple des coureurs anti-

(t) T. Il, Liber in sanct. Babylam.

(2) Ibidem.

(8) Ibidem.

(4) T. X, in Epist. prim. ad Gorîntbios, bom. 4.

Gbrysostôme ne se donnait pas tant de peine. Dans le plus pbilosopliique de ses commentaires , il interdit de vouloir pénétrer les mystères de FimmortaUté de Tàme , de la résurrection, de réternité du Fils. (T. VUI, in Joannem,hom. 7.)

ques des Panathénées, se passaient de main en niain le flambeau de la vie? Le christianisme? Mais le sentiment religieux ne peut sans danger absorber et anéantir tous les autres besoins de rintelligence humaine. S'il tourne les âmes vers les répons supérieures , il n'aiguillonne point les esprits, il ne nourrit point en eux cette agitation féconde d'où sortent les grandes découvertes, et qui est la loi du progrès parmi les peuples. On ne peut se défendre de ces réflexions, quand on voit un des plus beaux génies de l'Eglise mutiler ainsi Thumanité dans le passé, sans comprendre qu'il lui ferme en même temps les sentiers de l'avenir. Le monde ne fut que trop fidèle à ces enseignements tombés du hautde la chaire chrétienne. Les temps sont proches où toute science va disparaître ; et la ruine de cettephilos'ophie si méprisée, si inutile, ne rendra pas les mœurs plus pures , les esprits plus éclairés. Les barbares se répandent tumultueusement sur l'empire , dont ils ont déjà changé la face ; on entend la chute retentissante de ce grand corps; on voit s'amonceler les ruines, et.se former à l'horizon ces ténèbres épaisses du moyen âge, où la pensée humaine languira ensevelie durant tant de siècles , semblable à ces dormants des légendes, qui, dans leur long assoupissement, ont oublié la vie et que la vie a oubliés !

Mais cette antique civilisation devait disparaître ou du moins sommeiller pendant des siècles, jusqu'à ce qu'elle donnât une impulsion nouvelle au génie des temps modernes. Religion, philosophie, art, tout devait périr dans un commun naufrage. Nous gommes au seuil d'un avenir plein de ténèbres. La société nouvelle, animée du souffle du christianisme, n'a plus que mépris et railleries ipour les générations précédentes. Un Grec trace des [Grecs le portrait suivant.

c Les Grecs sont des enfants. II n'y a pas un seul

vieillard en Grèce. Or les enfants ne supportent pas de penser à rien d'utile. Tels sont les Grecs. Ils veulent toujours jouer, toujours à terre, ne voyant que la terre, ne pensant qu'à la terre (1). Quand on parle aux enfants de choses sérieuses , ils ne comprennent rien de ce qu'on leur dit, mais ils ne cessent de rire. Tels sont les Grecs. Quand on leur parle du royaume des deux , ils rient. Et comme de la bouche des enfants jaillit souvent de la salive qui souille leur boire et leur manger, ainsi les paroles sortant de la bouche des Grecs sont vaines et impures. Doimez-leur la nourriture dont ils ont besmn: ils affligent par des injures ceux qui la leur donnent. D faut les supporter. Les enfants, quand ils voient entrer un voleur qui dévalise la maison, non-seulement ne l'en empêchent pas, mais encore lui sourient. Mais qu'il s'avise de prendre leur petit panier, leur sistre ou quelque autre jouet : ils s'exaspèrent, ils sont furieux, ils se luttent eux-mêmes, il frappent la terre du pied. Tels sont les Grecs. Ils ont vu le diable leur enlever tous les biens paternels, tout ce qui est nécessaire à leur existence: et ils se sont mis à sourire, comme s'ils rencontraient un ami. Mais qu'on leur prenne un bien quelconque, un jouet quelconque : les voilà à se lamenter, à se battre comme les enfants, à perdre le sentiment, à délirer sans honte. Tels sont les Grecs, qui se roulent dans toutes les débauches , qui insultent aux lois de la nature (2) et refusent de se convertir. Vous avez applaudi trè^fort, vous avez approuvé ; mais en applaudissant , faites qu'on ne dise pas la même chose de vous (3).»

Comment convaincre ces enfants spirituels et entêtés?

(2) Je ne traduis pas le texte.

(3) T. X, hom. 4, in Epist. prim. ad Corinthios.

Chrysostome l'essaye cependant (1). On dirait qu'il cherche à séduire ces Grêles si épris d'éloquence et de beau langage. Les homélies qu'il consacre à la démonstration de la vérité du christianisme sont une des plus remarquables expositions de doctrine qu'aient écrite les Pères Grecs. Le raisonnement n'y est pas toujours trèsrigoureux » mais il est saisissant. Chrysostome entreprend de prouver la divinité de Jésus-Christ. Or un gentil refuse d'admettre le témoignage des Evangiles , celui des prophètes et des apôtres. Par où le ccHivaincre? Par les faits. Il ne peut nier l'existence du christianisme. Or 9 quel autre que Dieu eût pu fonder une religion déjà maîtresse du monde , et cela malgré les persécutions de toute nature^ sans avoir recours à la force des armes , sans autres auxiliaires que onze hommes pauvres et ignorants? Le Christ a pu persuader à tant de nations de renoncer à la religion de leurs pères , à leurs lois , à leurs coutumes si profondément enracinées, pour embrasser de nouvelles mœurs , un genre de vie nouveau et pénible. Et il l'a fait, pendant que de tous côtés on se déchaînait contre lui. Il a enduré le supplice de la croix , une mort ignominieuse ; car on ne peut nier que les juifs l'aient crucifié. Et cependant le christianisme s'est répandu sur le monde : le voilà qui pénètre jusque chez les barbares, jusque dans la Perse, où fleurissent des essaims de martyrs (2). Or tous ces miracles n'arrivèrent pas au hasard. Ils furent prédits .dans les livres mêmes des juifs qui le crucifièrent. Et Chrysostome cite toutes les prédictions relatives à Jésus- Christ.

Cette démonstration, d'une grande magnificence ora-

(1) Contra Judœos et Gentiies, t. I,p. 688,712.

(2) Ibidem, p. 694 et sqq.

toire, se termine par une pétition de principe. Les gentils contestent l'authenticité des Livres saints : donc toutes les citations qui en sont tirées n'ont aucune valeur à leurs yeux. Reste la preuve tirée des faits. Elle est magnifique, mais non irréfutable. En effet, le christianisme ne comptait pas encore alors autant de sectateurs qu'en avait eu le polythéisme trois siècles auparavant. Le polythéisme était donc vrai alors ? — Mais de telles obje(>tions ne se produisaient guère dans un auditoire chrétien que l'orateur tenait sous le charme de sa parole et maîtrisait à son gré. L'œuvre de la propagande chrétienne s'accomplissait par une loi de la Providence et la force des choses. Et d'ailleurs , ces arguments étaient ceux-là mêmes qu'exigeaient ^t les temps et les hommes. Combien d'hommes, en effet, s'empressent d'abandonner un parti, de trahir une opinion dont ils sont menacés d'être bientôt les seuls défenseurs ! Le mot de madame de Maintenon , après la révocation de Fédit de Nantes, mot si profond et si cruel, est éternellement vrai : « // sera bientôt ridicule d'être de cette religion,^ La victoire et les conséquences de la victoire , faveur des princes , boimeurs, dignités , tout était assuré au christianisme. Chacun le sentait, le voyait, et on aimait mieux triompher avec les vainqueurs que souffrir avec les vaincus.

Et quel meilleur argument en faveur de la religion nouvelle que la bonté, la douceur d'un Chrysostôme? Hérétiques, païens, juifs, il peut bien, dans l'emportement de son zèle, se laisser aller à quelques inventives contre ses adversaires ; mais comme ils sont assurés de trouver en lui non un persécuteur, mais un ami, un père! toute violence lui fait horreur. Dans mxï temps si barbare encore et si rapproché des persécutions , il écrit ces lignes :

« Nous n'avons pas pour convertir les boninies d'autre 'Ressource que la persuasion, jamais la contrainte. Notre '^i ne nous donne pas d'autorité coactive contre les trans- S^esseurs , et quand elle nous en donnerait, nous serions sans moyens pour la faire valoir. Car le Seigneur 'i a de récompenses que pour ceux qui s'abstiennent du ^^i par une volonté libre, et non malgré eux (1). p

Bt entre les deux exils qu'il eut à subir, c'est-à-dire ^^ nriilieu de persécutions qui eussent pu aigrir son ca- '*^ctère et presque autoriser des représailles , il disait ^^x fidèles de Constantinople :

« Je poursuis non l'bérétique, mais l'hérésie. Je n'ai PBs d'aversion pour l'bomme; mais je hais l'erreur, et ^^Ux l'arracher. C'est ma coutume à moi d'être perse* ^^té, et non de persécuter; d'être chassé, et non de ^^asser (2). y^

Ce n'était donc pas sur de tels moyens qu'il fondait espérance du triomphe du christianisme. Il redoutait ^^ême l'appui des empereurs, et regrettait l'ère des persécutions, si féconde en héroïques vertus. « Quand un ^nipereur chrétien monte sur le trône, dit-il, les vertus ^es chrétiens mollissent (3). La prédication même, les

(1) De Sacerdotio, 1. n, t. I.

FéneloQ a dit : <« Si vous ne voulez qu'intimider les hommes et les réduire à faire certaines actions extérieures, levez le glaive, chacun tremble, vous êtes obéi. Voilà une exacte police, mais non pas une sincère religion. Il faut persuader et faire vouloir le bien de manière qu*on le veuille librement , et indépendamment de la crainte servile. La force peut-elle persuader les hommes? Peut-elle les faire vouloir ce .qu'ils ne veulent pas? Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétral)le de la liberté d'un cœur. » (Discours pour le sacre de rélecteur de Cologne.)

(2) T. II, hom. in sanct. Phocam.

(8) T. II, Liber in sanct. Babylam.

raisonnements, tout le travail de la sci^ace humaine, ne lui semblaient pas le plus sûr moyen d'attirer le monè à la religion de Jésus. Au-dessus de tout cela, bien audessus, il plaçait quoi? La pratique des vertus recommandées par l'Evangile. La vertu est au-dessus de toutes |, " les discussions des hommes. C'est une lumière à la fois éclatante et douce qui charme les yeux et attire. La charité chrétienne a donné plus d'enfants à TEglise que les admirables traités d'un Âthanase ou d'un Âugostin. Chrysostôme avait donc raison de s'écrier : « Si doos étions tous semblables à Paul , nous aurions attiré k monde à nous (i). » Fidèle à la loi de l'Evangile, il avait encore raison de ramener toujours les esprits à cette belle parole : Aimez-vous les uns les autres. Enfin, i était le digne continuateur de saint Paul , quand il se plaisait à développer avec tant de bonheur ces paroles è l'apôtre : « Caritas patiens est, benigna est; non cem latur, non agit perperam, non inflatur (2). »

(1) T. XI, Ep. ad Timoth., hom. 10.

(2) T. X, in Epist. prim. ad Gorinth., hom. 33. — O"*^ pourrait multiplier ces citations. Le mot de tolérance ne dCF^ pas être prononcé ici ; il n'aurait aucun sens. Ce n^est pas à telles époques qu'il faut demander de tels sentiments , eai moins de telles théories. Cependant Chrysostôme avait un pect tel pour la liberté humaine, on le trouve toujours si op] à toute'mesure violente dans un temps où le christianisme en çait de terribles représailles sur ses anciens ennemis ( témoin 1 meurtre d'Hypatie et le massacre des juifs à Alexandrie) qu'on aime à faire remonter jusqu'à lui ce principe de juslii qui ne pénétra dans le monde qu'à force de sang répanda, bûchers élevés. Que Ton compare son livre sur saint aux deux discours prononcés par Grégoire de Nazianz€ oôni Julien , et l'on verra combien le prédicateur violent et amer plus équitable, plus doux , plus humain que le poète de la lancolie. Chrysostôme ne connut jamais les haines théologiqu.' (Grég. Naz., orat. 51, 52, t. I, p. 78-150.)

V auxiliaire Je Chrysostôme dans

i^ ^ s, des gentils, des pécheurs,

\ exclusivement moral qu'il

.. On peut s'en convaincre déjà

:> citations que j'ai rapportées ; elles

uites cependant, si on ne les rattache au

^ .; général dont elles empruntent toute leur force

*• toute leur autorité. Ce principe n'est autre que celui

"® la liberté humaine.

J'aborde ici une question fort délicate. S'il ne s'agis-

^it que d'un orateur profane , il serait facile et sans

Jauger d'exposer ses opinions sur le libre arbitre : elles

. ^nt le fondement même de son éloquence. Mais quand

^ s'agit d'un Père de l'Eglise , presque contemporain de

'pelage et de saint Augustin (1) , et par conséquent

®* Voisin du temps où le terrible problème de la grâce

^Onfimença à être posé et débattu , l'hésitiition est natu-

**®Ue. Cependant on ne peut éviter une telle question.

^*il est difficile de la résoudre , il est permis , c'est

^^ôme un devoir, d'apprécier, avec toute la réserve exi-

en pareilles matières , quelles fureut sur ce point, je

dis pas les opinions formelles , mais du moins les

oces de Chrysostôme.

1 n'assista point , je l'ai dit, au grand débat qui dila chrétienté peu d'années après sa mort. Cepen-

^ 1) Chrysostôme avait connu Pelage avant qu'il fût célèbre, «tge avait abandonné la cause de l'archevêque dès que celui- ^* *it ravoyé en exil. (Chrysost., t. lU, ep. 4 ad Olymp. — ^^tr Mesnart, l. vu, ch. il.)

dant il y joua un rôle impartant. Julianus et Anianus , les premiers disciples de Pelage , invoquèrent son autorité à l'appui des opinions de leur maître. Chrysostôme parut donc aux pélagiens , parmi les docteurs de l'Eglise , celui dont les sentiments sur la grâce et le libre arbitre se rapprochaient le plus de ceux qu'ils professaient eux-mêmes. Ils citaient , à l'appui de leurs prétentions, un certain nombre de passages tirés de Chrysostôn)e, où celui-ci, en effet, semble vouloir, maintenir dans leur intégrité les droits de la volonté libre, et repousser d'avance le terrible pouvoir que saint Augustin attribue à la prédestination (1). Je ne puis entrer dans l'examen de ces textes , ni dans la réfutation opposée par saint Augustin aux prétentions des pélagiens. Je me

(1) Les passages cités par Julianus et Anianus se trouvait

t. 111, p. 264 ; t. VIII , p. 65 et 107.

11 en est d*autres qui semblent encore plus concluants, conune celui-ci :

« Par ce mot grâce, gardez-\ous de croire à la suppression do mérite et de la liberté. Il dit grâce, non pour déprécier l'effortde la liberté, mais pour retrancher Tenflure de l'orgueil. « (T. IX, in Epist. ad Romanos, H, p. 478.)

Et enfin le commentaire sur TEpître aux Ephésiens (eh. 2, V. 7, 8, 9 hom. 4).

Tous ces passages , et la réfutation qui en fut faite par saint Augustin , sont rapportés par Dom Cellier, Vie de Jean Chry sostôme : Doctrine de Chrysostôme,

Sur cette question, comme sur toutes les autres, les principatt:3K. arguments de Chrysostôme sont des exemples. Judas était libr-^ de trahir ou de ne pas trahir Jésus-Christ (t. II, p. 375). Adaaoc était libre de désobéir ou de ne pas désobéir à Dieu. Nous conra.mettons des fautes, et nous nous en repentons (t. IX, p. 34^ )

Voir plus loin le chapitre intitulé le Moraliste.

Cassien ; qui fut accusé, avec raison ce semble, de semi-pél fB. gianisme, fut un disciple de Chrysostôme. (Voir Tillemont. V^i^ de Cassien, t. XIV, art. 7-9.)

**** W)itude d'abord , et puis par peur du sort de So-

^«;te (1). .

^«ais il faut essayer de ramener à un principe général C68 critiques de détail qui n'ont aucune valeur. Ce prinl^'P® est au moins spécieux. Chrysostôme condamne toute ^ philosophie ancienne, comme inutile. Elle n'a guéri ^* * ^^Qorance» ni les préjugés, ni les vices, ni les misères ^u OQi^nde : voilà sa condamnation. Les philosophes ont ^^®^^s oisifs, des rêveurs, des égoïstes. Leurs plus belles ^ctionis^ leurs plus belles parples ne sont inspirées que ^^ l'amour de la gloire, et le genre humain n'en a retiré ^'^^ViB avantage.

. . ^ Un philosophe jette ses biens à la mer. Tel autre ,^^^^6 les troupeaux dévorer ses champs. Diogène habite ^^s un tonneau. Quel bien les hommes ont-ils retiré de ^^^t cela (2)?»

ï^ fameux mot de Diogène à Alexandre : Ote-toi de •^"^ soleil , lui inspire les réflexions suivantes :

Quel fruit l'humanité a-t-elle retiré de cette prétensagesse? Tout travail qui ne produit aucune utilité, I j ^ mérite aucune louange. Diogène ressemble à ces équi- |-^^xistes qui avalent des clous et engloutissent des souj ^ ^^ Ts. L'homme de bien doit régler toutes ses actions sur itilité générale ; il doit avoir pour but l'amélioration

(1) T. X, in Ëpist. prim. ad Corinthios, hom. 7. Voir aussi t. VIII, in Joannem, hom. 2. — Il y dit que Pyagore conversait a\ec des bœufs. On ne sait ce que cela siifle.

(2) T. X, in Epist. prim. ad Corinth., hom. 35. Lactance est bien supérieur à Chrysostôme , et même à Gré-

oire de Nazianze, dans sa discussion des systèmes philosophiques. X.e livre troisième des Institutions divines renferme des passages :fort remarquables et souvent éloquents, 11 y démontre aussi cette prétendue inutilité de la philosophie.

— 2iai —

reux. Cette opinion, fille de la peur et du sentimenl amer de la contingence de l'homme, jetait le décourage-

ment et la lâcheté dans les âmes , paralysait tout effort toute lutte contre des maux et des dangers sans cesse re naissants ; et elle amenait insensiblement l'homme à s croire condamné non-seulement au mal physique , mal ^ encore au mal moral. Là était surtout le plus pressar^^ t danger du fatalisme. Se laisser abattre par la souffrance < n'est rien. La souffrance passe, le courage renaît. Ma'^s être persuadé que les tentations du vice sont irrésist^blés; qu'une puissance supérieure à la volonté humaii3~^e nous livre à tous les égarements des passions, comme le courroux de Vénus livrait Phèdre au délire d'un inconc?-:Levable amour : là était l'écueil, écueil terrible où la corz^science humaine était menacée de faire naufrage. Tel ^est l'ennemi que combattirent peut-être les pélagiens san^ ie nommer. Tel est certainement celui contre lequel ChB:^^sostôme dirigea ses plus énergiques attaques.

Il composa une suite d'homélies sur le Destin (1), m plutôt contre le Fatalisme. Il n'est guère possible de lira une plus convaincante démonstration du libre arbitre, les arguments, il est vrai, sont presque tous empruntés au sens commun : ce sont , si l'on veut , des lieux corn- 1^ muns; mais, pour être populaire, cette philosophie n'est W^ pas moins invincible. Les démonstrations par l'absurde |^^ ont un caractère particulier d'évidence ; ce sont celles que Chrysostôme affectionne le plus. Son argumentation est bien simple. — Les lois humaines punissent le crime, donc elles supposent le libre arbitre. Si le libre arbitre n'existe pas. Dieu n'existe pas non plus. Car la suppression du libre arbitre entraine celle des peines et des récompenses ; celle-ci entraine la suppression de la justice

(1) T. Il, dcFato.

divine , fit cette dernière celle de Dieu même. Or Dieu existe, donc la justice divine existe, donc leâ peines et les récompenses existent, donc 1$ volonté humaine est Ubre. Voilà tout le tissu de ces syllogismes irréfutables. Cbrysostôme n'en chercha pas d'autres. Il les répéta à satiété; il l'avoue lui-même sans prétention.

« n vous est sain d'entendre parler souvent sur les mêmes choses, et non-seulement sur les mêmes choses, mais d'entendre les mêmes choses sur les mêmes choses (1). »

Les exemples ne lui manquaient pas à l'appui de cette théorie si favorable à la dignité de la nature humaine. Il ne se lassait pas de proposer à l'imitation des chrétiens les modèles d'héroïsme conservés par . les Livres saints. , L'hbtoire de Job, celle des enfants hébreux plongés dans la fournaise , celle de Daniel livré aux lions , et tant d'autres, où éclate en traits si saisissants la puissance de la volonté humaine supérieure aux plus rudes épreuves, aux plus cruels supplices, à tout l'effort de Satan lui-même : voilà ce qu'il se plaisait à exposer, à développer sans cesse , pour relever les cœurs pusillanimes, les armer contre les souffrances et contre euxmêmes (2). — Les esprits superstitieux et lâches des Orientaux n'étaient guère exposés à concevoir de la nature humaine une trop haute idée. En Orient , l'homme se résout volontiers à n'être qu'un instrument aux mains d'un despote qu'il subit sur terre , ou qu'il place dans quelque coin mystérieux de la création. La croyance au destin entraînait la croyance à l'astrologie , qu'ils appe-

(1) T. II, de Fato, hora. 4.

(2) Voir particulièrement t. II, ad popul. Antioch., hom. 12 et 13 , une magnifique exposition de la loi naturelle. — T. It , p. 375.— T. VI, p. 157. —T. IX, p. 348. — T. XI , in Epist. ad Cologg., hom. i à 4. — T. XI, Ep. ad Galat., hom. 1.

laient généthlialogic , ou fatalité de naissance. De là les pratiques les plus absurdes pour conjurer cette prétendue influence que, pendant tant de siècles, l'homme misérable attribua aux astres sur sa destinée. On peut en -voir le détail dans Chrysostôme (1). C'est un des thèmes les plus ordinaires de sa prédication. Il avait coutume de ne quitter un sujet qu'après l'avoir épuisé. Mais celui-ci est inépuisable. Jamais la démonstration ne lui semble assez forte , tant il désire que l'homme s'estime et brise ces vieilles entraves que l'ignorance et la peur ont fait peser sur sa raison ! Il n'est donc pas étonnant que Chrysostôme ait rarement abordé cette question si délicate de la grâce. La grâce n'est-elle pas une sorte de fatalisme divin, si l'on peut s'exprimer ainsi? Or les esprits n'étaient alors que trop enclins à abdiquer au profit. d'une puissance quelconque, divine ou satanique, intelligente ou aveugle , la liberté de la volonté humaine. Il fallait donc d'abord les affranchir. C'est ce qu'il tenta de faire. Aussi bien, quelle autorité eût-il pu exercer sur les âmes, quels arguments eût-il fait valoir pour conseiller la pratique du bien, s'il n'avait auparavant surabondamment démontré que l'homme, par le seul effort de sa volonté libre, peut être vertueux ou coupable?

Cette préférence accordée aux questions de morale est donc toute naturelle; et, de plus, elle explique la réserve de Chrysostôme à l'égard d'une certaine école de philo-

(1) Sur ce sujet aussi il y a une multitude de passages. T. I, de Lazare, hom. 4. — T. VI, p. 290. — T. VU, p. 728. — T. X, Ep. ad Galatas, hom. !. — T. XI, p. 93. — T. XII,

sophes. On a vu le peu d'estime qu'il avait pour Pythagore, Platon, Aristote, Diogène, pour toutes les doctrines qui ne se proposaient pas comme but immédiat Taméliorafion de4'homme. Or il existait une doctrine dont le caractère était exclusivement moral. C'était le dernier fruit qu'eût produit le génie grec à l'époque où, se détachant des hautes spéculations métaphysiques, il avait porté dans l'étude de l'homme même cette pénétration consacrée jusque-là à sonder des problèmes d'une solution plus difficile, d'un intérêt moindre pour le genre humain. Cette doctrine, c'est le stoïcisme. Comme tous les systèmes philosophiques qui l'avaient précédé, il embrassa d'abord avec Zenon le problème universel de la connaissance; mais bientôt la métaphysique, la physique même, furent négligées au profitde l'anthropologie. Enfin, lorsqu'il passa de Grèce à Rome, il acquit sous l'influence du génie latin, si énergique et si pratique , un caractère de précision tout nouveau. Les misères et les turpitudes de l'empire, la nécessité pour les âmes généreuses de se placer par la force de la volonté au-dessus de l'aveugle tyrannie des événements, firent de cette doctrine héroïque, je ne dis pas l'espérance, mais la consolation et le refuge de tous ceux qui n'étaient pas entrés dans le christianisme. Les esprits les plus prévenus, les plus dédaigneux envers les vertus païennes, ne pouvaient refuser leur estime à cette école austère où s'étaient formés un Caton, un Thraséas, un Epictète, un Marc-Aurèle. Qu'importait que ces grands hommes n'eussent pas donné pour fondement à leur vertu la foi en une autre vie, la confiance en la justice d'un Dieu bon? Pour n'avoir pas eu cette espérance qui les eût encore afiermis dans les Indes luttes qu'ils soutenaient contre les événements et contre eux-mêmes, ils méritaient plus de pitié que de blâme ; et ce vice du système tournait encore à la gloire

des hommes. Telles furent sans doute kss nHian& jponr lesquelles Chrysostôme D*mTeloppa pœnt dans mb eor damoatioos et ses railleries cette forte école du Poftiqoe. A travers les â^es, à travers les différences de lieux» de temps, de religions et d'opinions , un lien étrmt mût et rassemble les meilleures et les plus pures d'entre les âmes. Un Cbrvsostôme et un Marc-Aurële, sqiarés par TaUme du polythéisme, ont entre eux plus d'affimté qu'il n'y en eut entre Chrysostôme et Théophile, diretiens tous deux. Et l'histoire elle-même, c'est-ànfire la conscience de l'humanité , ne veut-elle pas unir même dans une communion religieuse les plus grands d*eDtre les païens et les premiers apôtres du christianisnie, que rapprochait seule la pratique des mêmes v^tus? Bechercher curieusement qui, dans cette éducation nxHraley fîit le maître et qui fut le disciple, est un soin superflu, une étude impossible. Pourquoi dépouiller l'un au profit de l'autre? Craint-on de reconnaître que l'humanité fut capable de produire en même temps Sénëque et saint P^ul, sans que le premier dût rien au second? Une critîqu plus haute concilie, et ne sacrifie pas. Chrysostôme peu en être un modèle. Les stoïciens ne furent pas des tiens, et lui, certes, ne fut pas un stoïcien. Mais il pecta dans ceux-ci les vertus et l'indépendance d'âm qu'il possédait lui-même. Ceux-ci prétendaient que, pa le seul effort de sa volonté, l'homme peut s'élever jusqu'à

la perfection njorale, devenir dieu. Cet excès d'oi^eiK fut inconnu de Chrysostôme, quoique ses ennemis Ye aient accusé. Le christianisme connut mieux les misëres^s et les faiblesses de la nature humaine; mais quan d'autres les exagéraient, et vouaient l'homme à un corruption presque fatale, Chrysostôme le releva, le for tifia, l'arma d'une légitime confiance en lui-même. Seu lement, à cet athlète que les stoïciens abandonnaient niri

dans Tarène, exposé à tous les coups, et de sortant d'une ▼ictoire que pour un nouveau combat, Ghrysostôme montra le ciel, où réside un Dieu juste, dont la miséricorde est infinie, et qui tient toutes prêtes des récompenses que le monde ne connaît pas.

II y a donc une sorte de parenté morale entre le sage du stoïcisme et le chrétien parfait : il est impossible qu'il en soit autrement (1). Mais des différences profondes les séparent, et ils ne se réunissent que dans le monde moral. Ces différences frappèrent ihoins Chrysostôme que les analogies. Il n'établit jamais de parallèle ; mais dans le portrait qu'il trace du chrétien parfait, le stoïcien pourrait presque prétendre se reconnaître. Chez tous deux même élévation d'âme, même empire sur soi-même, même mépris pour les choses terrestres , pour ce qu'Epictète appelait rà ovY. eç' fiiûv ; même sérénité, parfois un peu hautaine. J'en veux citer quelques exemples :

« Un chrétien se considère toujours sur la terre comme étranger, et la réflexion continuelle qu'il fait sur cette qualité est le fondement et la racine de toute sorte de vertus. Car celui qui aura vécu ici-bas comme un étranger, sera citoyen dans le ciel. Celui qui aura été étranger à l'égard des choses du monde , ne s'appliquera jamais avec plaisir aux affaires de cette vie ; il ne prendra aucun souci du logement, ni des richesses , ni de la nourriture t ni de quoi que ce puisse être de cette nature. Mais comme

(1) Cette parenté est réelle. — Saint Nil , ancien préfet de Constantinople , puis solitaire , et qui fut disciple de Chrysostôme , mettait entre les mains des moines de son couvent le Manvsl d'Epictète, auquel il faisait subir quelques changements indispensables. — Ke7\o(. — A07 os k<jn.ï\riKU. — Voir Tillemont, Saint NU, Mém. ecclésiast., t. XIV.

Ce fait n*a pas échappé à M. de Suckau, qui Fa rapporté dans son étude si savante sur Marc Aurèle. (P. 5S.)

ceux qui vivent en une terre étrangère font et négocient toute chose pour retourner en leur pays , et se hâtent avec un empressement extrême de revoir le lieu qui leur a donne la naissance ; ainsi ceux qui ont un grand amour pour l'autre vie ne se laissent pas abattre par les afflictions qui arrivent ici-bas. Les prospérités ne sont pas capables de les élever; mais ils passent les unes et les autres sans s'y arrêter, comme un voyageur qui ne pense qu'à avancer son chemin (1).

» Un chrétien monte si haut par cette auguste qualité, qu'il ne peut plus être touché d'aucun sentiment d'admiration pour ce qui se passe en ce monde. Mais que les villes et les murailles paraissent petites à ceux qui sont élevés sur le sommet des montagnes , et qui regardent comme des fourmis les hommes qu'ils voient marcher sur la terre! Ainsi, lorsqu'un chrétien s'est élevé jusqu'au comble de la plus haute sagesse, il n'y a rien ici-bas qui soit capable de le toucher. Quand il considère le ciel, toutes les autres choses paraissent petites à ses yeux ; les richesses, la gloire, la puissance, l'honneur, et toutes les autres choses de cette nature, lui sont viles et méprisables (2).

i> Un homme qui ne vit que pour Jésus-Christ est audessus de tous les maux imaginables. Pourvu qu'il ne veuille pas se nuire à lui même , il n'y a personne qui puisse avoir aucun avantage sur lui (3). Il est invulnérable en toutes manières. La perte de son bien ne le touche pas, parce qu'il sait que nous n'avons rien apporté

(1) T. XII, in Epist. ad Hebraeos, hom. 24.

(2) T. II, ad populum Antioch., hom. 15.

(3) Epictète dit : Ton voisin fa jeté des pierres : as-tu pour cela commis quelque faute? — Mais U a tout brisé chez moi. — Es-tu un vase? Non, mais une volonté. (Arri. disput. iv, 5.) Cité par M. de Suckau. Etude sur Marc Aurèle, p. 92.

en ce monde et que nous n'en remporterons rien. H ne se laisse pas prendre par le désir de Thonneur et de la gloire , parce qu'il sait bien que notre conversation est dans le ciel. Les injures et les outrages ne sont pas capables de l'irriter; et, en cette qualité de chrétien, il ne craint qu'une seule chose et ne connaît qu'un seul dommage, savoir : d'offenser son Dieu. Il compte pour rien tout le reste, et ne fait nul état ni de la perte des biens, ni de la rigueur du bannissement, ni des plus grandes et des plus douloureuses extrémités; et ce que les autres appréhendent comme la chose du monde la plus horrible, savoir : de sortir d'ici , est ce qui lui parait le plus doux le plus agréable (1).

» Que pourraient faire contre un chrétien ceux qui voudraient entreprendre de l'affliger? S'ils tachent de lui ôter son argent, c'est dans le ciel que sont ses richesses. S'ils le bannissent de son pays, ils ne peuvent empêcher qu'il regarde la Jérusalem céleste comme sa véritable patrie. S'ils veulent le charger de liens , sa conscience demeurant toujours en liberté, il ne sent pas cette chaîne qui ne lui est qu'extérieure (2). »

« Que le pouvoir de l'homme est grand, dit Marc Aurèle ! Il lui est libre de ne rien faire que ce qu'il sait que Dieu approuvera, et de recevoir avec résignation tout ce qu'il plaît à Dieu de lui envoyer. » (Pensées, xn, 11.)

€ C'est un mot d'Epictète : — Il n'y a point de ravisseurs, point de tyran du libre arbitre. » (Pensées, xi, 56).

« Il ne tient qu'à moi de ne rien faire contre mon

(1) T. I, ad Theod. lapsum, 1. i, eh. 2.

(2) T. II, ad populum Antioch., hom. 6. — J'emprante la traduction de ces divers passages, dont je ne peux plus me procurer le texte, à Mesnart. Vie de Jean Chrysostôme, livre x,

IMeu et mon génie ; car nulle puissance au monde ne peut me contraindre à leur désobéir. » (Pensées, y,

Si Ton ajoute à ces passages, qu*on pourrait aisément multiplier, le petit traité qui a pour titre : Nemo lasditur nisi a se ipso (2), on reconnaîtra, je l'espère , que je n'ai point cédé à un vain désir de rapprochements forcés entre les doctrines morales d'un Père de l'Eglise et celles des stoïciens. J'ai suffisamment montré combien cette analogie était naturelle : je n'ai point prétendu qu'elle fut parfaite. Il y aura toujours entre elles un abîme que rien ne pourra combler. Mais il m'a paru intéressant de rechercher pourquoi , dans le mépris général qu'il avait pour les philosophes et la philosophie, Chrysostôme n'avait pas compris le stoïcisme, c'est-à-dire le système philosophique le plus faible au point de vue de la science, le plus achevé sous le rapport de la morale ; et j'en ai conclu à une affinité réelle entre lui et les grands esprits du Portique. On ne saurait nier que Chrysostôme ait accordé à la morale une importance supérieure à tout le reste ; qu'il ait insisté d'une façon toute particulière sur les arguments qui établissent invinciblement le libre arbiire, ce fondement nécessaire de toute morale. Il n'est ^ donc pas étonnant qu'il ne se soit pas complu dans les questions de controverse , qu'il y soit même le plus souvent demeuré au-dessous de l'importance du sujet. De telles discussions lui semblaient oiseuses auprès du salutaire travail de l'amélioration des hommes. Il le dit luimême en termes formels :

« Quant aux discussions avec les hérétiques, ne nous en occupons point : on n'en retire aucun profit ; elles nV

(1) De Suckau. Etude sur Mare Aurèle, p. 76.

(2) T. III. — Voir aussi les lettres, surtout ceUes à Olympias^

bou tissent à rien. Quand un homme est perverti au point de ne vouloir jamais renoncer à son opinion , quoi qu'il arrive , à quoi bon perdre sa peine à semer le grain sur les pierres , tandis qu'on pourrait travailler utilement pour les siens , prêcher l'aumône et les autres vertus (1)? >

(1) T. XI, in Epist. ad Titum, hom. 6.

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