‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 17 sur 22 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

De la Compositlopi

< Le temps des homélies n'est plus: les Bdsile, les Chrysostôme ne le ramèneraient pas ; on passerait en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leurs > voix et de leurs familières instructions (1). »

Labruyère a raison. 11 y a plus d'analogie entre un discours^e Yergniaud et une harangue de Démosthènes qu'entre une homélie de Chrysostôme et un sermon de Bourdaloue! L'œuvre des Pères , en ce qui concerne le dogme, a été continuée sans interruption jusqu'à nous ; leur éloquence n'a pas eu d'imitateurs. Les grands orateurs du xvn^ siècle leur empruntent volontiers un trait éclatant , une réflexion solide (2) ; m^is ils se gardent i)ien de parler comme eux. D'autres temps amènent d'autres besoins et d'autres goûts ; l'auditoire n'est plus le même. Autrefois les chrétiens formaient /je ne dis pas une secte , mais comme une famille , dont l'évêque était le père et le chef. Tous étaient unis par les mêmes croyances d'abord , mais aussi par les mêmes intérêts , les mêmes espérances , les mêmes dangers. Aujourd'hui, le prédicateur d'une grande ville est comme en dehors

(1) Labruyère. De la Chaire.

(2) Us citent bien j[>lus volontiers les Pères latins que les Pères grecs. Les premiers sont plus sentencieux : ils abondent en maximes. Saint Augustin est le grand arsenal de citations au xvu^ siècle.

des fidèles ; souvent il leur est inconnu ^ et lui-même c'est à peine si , dans la foule qui remplit Féglise , il connaît cinq ou six personnes. 11 est préoccupé du désir de plaire; il pense au succès. Rarement il improvise; le plus souvent il récite. Son discours est savamment divisé en un certain nombre de parties qu'il développe successivement. Chacune de ces parties renferme un morceau brillant , destiné à faire valoir tout le talent de Torateur. L'auditoire le sait , admire au passage et attend le suivant. Le même sermon peut servir un grand nombre de fois. Quel prédicateur serait capaUe d'en composer un par semaine pendant plusieurs années? Cette œuvre d'art exige un temps et un travail qu'il n'est pas facile de trouver et de dépenser. Toute différenTe était la prédication des Pères. Voici le tableau qu'en a tracé Fleury :

€ De là vient que nos prédicateurs trouvent l'éloquence » des Pères si éloignée de Tidée de prédication qu'ils se » sont formée. Simples, sans art qui paraisse , sans di- » visions, sans raisonnements subtils, sans érudition eu- » rieuse, quelques-uns sans mouvement, la plupart fort » courts. Il est vrai, ces saints évêques ne prétendaient » point être orateurs, ni faire des harangues ; ils préten- 9 daient parler familièrement comme des pères à leurs » enfants , et des maîtres à leurs disciples. C'est pour » cela que leurs discours se nomment homélies en grec, » et en latin sermons , c'est-à-dire entretiens familiers. » Ds cherchaient à instruire en expUquant l'Ecriture, » non par la critique et les recherches curieuses, comme » les grammairiens expliquaient Homère ou Virgile dans » leurs écoles , mais par la tradition des Pères , pour la 1» confirmation de la foi et la correction des mœurs. Ds 1» cherchaient à émouvoir non pas tant par la véhémence » des figures et l'effort de la déclamation que par la

grandeur ded >rérités qu'ils prêchaient , par Tatitorité 4£te leitfs thàsrges , ieur sainteté personnelle, leur charité. Es proportionnaient leur style à la portée de leurs auditeurs (!)• »

<]les quelques lignes de Fleury suffisent pour donner

idée, quoique bien vague encore , de Téloquence des

;, et en particulier de celle de Chrysostôme, Elle ne

'assemble en rien à Téloquence des grands orateurs du

ï^'V'iie siècle : voilà ce qui frappait surtout Fleury, Lui est-

^^ïe supérieure? Si on n'envisage que la question d'art ,

^ti répondra par la négative ; si l'on se demande laquelle

^^s deux exerça le plus d'influence sur les contemporains,

^^ sont les Pères qui l'emporteront, — Cette influence si

Considérable des Pères sur leur auditoire tient à bien des

causes ; le caractère personnel de l'homme y avait plus de

part encore que le génie de l'orateur. C'est la forme

même de l'éloquence que j'étudie en ce moment.

n est impossible de suivre dans cette étudeia méthode que l'on emploierait s'il s'agissait des chefs-d'œuvre de Démosthènes ou de Cicéron. Le premier devoir de la cri-

* tique, c'est d'accepter l'auteur tel qu'il est, de ne point exiger qu'il ressemble à tel ou tel autre qu'on s'habitue à considérer comme un modèle, et qui devient un tyran. Démosthènes et Chrysostôme ont tous deux prononcé des discours devant le peuple ; mais voilà , à vrai dire , le seul point qu'ils aient de commun. Et je ne parle pas ici de la matière même de leur éloquence , mais simplement de la forme. Non-seulement ils ne se proposent pas le même but, ils n'ont pas les mêmes idées, ils ne disent

^ pas les mêmes choses ; mais les arguments qu'ils cm-

(1) Fleury. Mœurs des chrétiens, 3» partie, ch. 31. — Ce jugement, vrai dans son ensemble , renferme plus d^me erreur de détail; mais l'idée générale du genre est assez juste.

ploient, l'ordre dans lequel ib les rangent » le langage dont ils se servent , tout est différent , tout devait l'être. On doit admirer dans Démosthènes le génie et Tart , mais il ne faut pas exiger que Chrysostôme lui ressemble. Celui-ci à une éloquence qui lui est propre, on ne pent le nier. Cette éloquence fut toute-puissante sur les conteoiporains , cela est incontestable. Ô'oii lui vint cette ibree? Quels furent ses moyens d'action? Comment l'orateur chrétien réussit-il à persuader sans s'astreindre aux lois ordinaires de la rhétorique ? En quoi viola-t-41 les r^les établies , ces règles qu'il avait apprises de Libanius, et pourquoi les viola-t-il? — Voilà ce qu'il convint d'examiner.

Quand on entend prononcer, quand on lit un discours quelconque, le premier point qui frappe l'attention , c'est le sujet pris dans sa plus grande généralité. Quel but se propose l'orateur? Que veut-il prouver? -*- En secrad lieu, nous examinons si ce but a été atteint, et comment il l'a été. Ces deux questions que se pose invinciblement l'esprit humam, et dont il cherche immédiatement la solution , imposent à l'orateur la loi de l'unité. Si étendu que soit le discours , si grand que soit le nombre des parties qui le composent (1), tout doit tendre à une seule fin..

Sit quodvis simplex duntaxat et uniim.

Or il n'y a aucune unité dans Chrysostôme. Chacune de ses homélies se compose d'un certain nombre de parties ; mais aucun lien ne les unit entre elles. Chacune

(1) On se rappelle la critique plus spirituelle que solide des divisions dans les sermons (Labruyère. De la Chaire). Fénelon les blâme aussi ; mais il semble plutôt en proscriifb Fabus que rasage.

d*^Ues forme un tout isolé. A part quelques sermons , ^^Onme celui sur TÂumône, sur les Spectacles, sur TAna- **^me^4out le reste est confusion, désordre» Le hasard et Ip caprice paraissent les seuls guides de l'orateur. — Gé- *^l>re-.t-il la fête de quelque martyr, la gravité du genre ^écDonstratif, l'unité évidente du sujet, ne peuvent s'im- Poser à lui : il laisse là brusquement le mort illustre pour ^ adresser directement aux vivants (1). Il annonce TintentioD de traiter un sujet, et, après quelques lignes, il Tal>andonne. Il n'est pas rare de rencontrer dans le même discours deux et trois exordes. L'orateur y ajoute une péroraison qui ne diffère pas essentiellement des exordes, et il a fini. Digressions incessantes, redites fastidieuses, brusques interruptions, dialogue avec tel ou tel de ses auditeurs: voilà la composition ordinairedesesdiscours. Lestyle offre naturellement les mêmes caractères : tantôt sublime, tantôt simple, ou d'une bassesse qui révolte, c'est le mélange le plus bizarre, le plus imprévu des qualités les plus hautes, des défauts les plus vulgaires. Voilà ce qu'on rencontre à chaque page : c'est le chaos. Et cependant nul orateur n'excita plus d'enthousiasme, n'exerça une domination plus absolue. Ces discours désordonnés étaient à chaque instant interrompus par des cris d'admiration, des applaudissements, ou, ce qui vaut mieux encore , des sanglots. Ces Grecs d'Orient étaient-ils donc gens grossiers et sans goût? Ou serait-ce que lorateur peut plaire et persuader en violant les règles les plus fondamentales de la rhétorique, et en particulier celle de l'unité? Ou bien encore, l'éloquence fut-elle alors ce qu'elle n'avait pas été * jusque-là, ce qu'elle ne fut plus depuis? Je le croirais volontiers. Pénétrons dans ce chaos , et tâchons de saisir

(1) U y en a une foule d'exemples. Le plus remarquable est celui du panégyrique de saint Philogonius, t. II.

les éléments dé cette puissance de parole qui n^ pas été surpassée.

U y a » si je puis parler ainsi, deux sortes d' unité dans 4jne œuvre oratoire. L'une est extérieure et eomine matérielle , l'autre intérieure et spirituelle. Ghrysostdme ne ■posséda pas la première; il eut la seoonde. Il ne-sut point, ou plutôt il ne voulut point s'astreindre à composer avec art et méthode un seul discours sur un seul sujet. Mais , dans la plus confuse de ses homélies , il n'y o pas une digression , pas un détail qui s'écarte du but unique proposé à l'orateur chrétien : la confinnadoD de la foi, la correction des mœurs. Sous ce désordre réel vit et agit la salutaire unité de l'ensemble et du but. L'avocat qui défend un accusé, obéit forcément à la loi de Vunité : un seul homme est en cause, un seul crime lui est imputé ; le moyen de sortir de ce cercle de fer ! L'orateur chrétien plaide là cause non de celui-ci ou de celuilà , mais de tous à la fois. Chacun de ses auditeurs est tout ensemble accusé , partie et juge dans ce grand et éternel procès des passions contre les lois de la morale. Mais, objectera-t-on, le prédicateur ne peut-il diviser ses efforts? Il n'a qu'un ennemi, le péché. Gomme cet eanemi revêt mille formes diverses , qu'il l'attaque successivement sous chacune de ces formes : un jour l'aTarice, un autre l'orgueil , un troisième la débauche. C'est ce que firent les grands sermonnaires du xvii*^ siècle. — H est vrai. Mais quoi? Si le prédicateur n'a pas le loisir décomposer à son aise un sermon qui épuise la matière, comme Bourdaloue , par exemple , qui semble débiter en chaire un traité de morale ; si ce prédicateur est forcé de parler quatre'et cinq fois par semaine, et souvent tous les jours ; si, en sortant de l'église, il lui faut non pas rentrer dans son cabinet pour y reprendre son travail , mais courir de maison en maison , répandre les aumônes que sa voi^

^âocpieiite YÎeut dWacb^ aux riches; s'il est le directeur spirituel des veuves , le protecteur et le «urveillftnt ^àm vi^^s ; s'il iait construire des hôpitaux pour toutes les misère» et toutes les souffrances ; s'il iui faut parccki- -rir son diocèse^ réformer les abus du clergé ; s'il luifaut combattre les hérétiques:^ les juifs, les païens, convertir et instruire des néophytes inirbares; si, enfin, à ces fonctions da ministère sacré s'ajoutent les soucis et les préoccupations de l'homme politique; si le malheur des tempsi la nullité des empereurs^ la lâcheté des ministres, fioot retomber sur l'évêque tout le poids delà défense de l'empire; si c'est lui seul qui puisse fléchir et désarmer un barbare ' menaçant , protéger un Eutrope tremblant au pied des autels; si, enfin, le premier représentant de l'Eglise est le seul représentant de la justice, des 1(^, de' l'humanité, de l'indépendance : quels loisirs ré-^ S6r¥era*t-on dans une vie si pleine à la préparation de Iwgs discours savamment composés? — Le temps des Isocrates est passé» Ce n'est pas dix ans , ni même dix jours qu'il faut consacrer à la composition d'une harangue. Le temps presse ; U emporte d'un mouvement irrésistible' hommes et choses : encore quelques années, et la face du monde sera bouleversée. Quand cette terrible transformation sera accomplie , il faut que l'œuvre du christianisme soit accomplie aussi , ou elle risquerait de^sparaitre dans les débris du grand naufrage. Elle te fut ^. grâce aux vertus, grâce surtout au dévouement de ces hommes admirables qui^ pour construire sur des bases iiiélH*anlables ce ^rand édifice qui devait survivre à toutes les révolutions, sacrifièrent non-seulement toutes les jœes de la vie^ leur vie elle-même , mais leur génie ; qui, nés pour être des Platons et des Démosthènes, se firent volontairement les instructeurs des ignorants et des feihles d'esprit. .

C'est l'auditoire qui fait l'orateur sacré. Sa fmaaière victoire est de se faire écouter , non de quelques-uns , mais de tous. Ici le nombre importe beaucoup. Or ce qui frappe et retient la multitude , ce n'est point l'art de la composition , la rigueur de la méthode , l'exactitude des déductions logiques et l'austère précision dn langage. Son attention se lasse à suivre un auteur dont la pensée se développe lentement et se dirige avec un grand appareil de preuves solides à une conclusion marquée d'arvance, IMoinsde rigueur et plus de mouvement ; moins d'unité, plus de variété : voilà ce que demande le commun des auditeurs. Un excellent sermon sur l'orgueil, sera moins profitable qu'une homélie où le prédicateur parlera de l'orgueil ,et aussi de l'avarice, et aussi des spectacles. Dans cette grande foule qui l'écoute , il y a peut-être quinze orgueilleux : c'est à eux que le prédicateur s'adressera d'abord. Il y a cent ou deux cents avares, égcnsties, durs aux pauvres: les voilà sous sa main. Enfin, tous ceux qui sont là sont dévorés de la passion des spectacles : à cette fois il tient tout son auditoire; il le maîtrise , l'attendrit , l'épouvante. Il semblait l'avoir divisé. Il le réunit tout à coup dans un brusque appel à tous les âges , , à tous les sexes , à toutes les classes.

Telle est à peu près la composition de toutes les homélies. Complètement défectueuse au point de vue de la rhétorique , elle ast habile , elle est heureuse au point de vue de l'utilité.

Le secret est d*abord de plaire et de toucher : Inventez des ressorts qui puissent m*attacher.

Mais on n'aurait qu'une idée bien imparfaite de la sollicitude de Chrj'sostôme pour les diverses classes dont se composait son auditoire , si on ne l'entendait luinmême, avec cette naïveté d'une grande âme» expliquer la cause

des défauts qu'on peut lui reprochei". Il savait bien ^assurément , ce brillant éfêve de Libanius , ce que c'est^ queTexorde, la narration, la confirmation et le reste; dans quel ordre ces diverses parties doivent être placées , et quel est le caractère de chacune d'elles , le style <pii lui convient. Mais quoi? Il ne se propose pas de faire admirer sa rhétorique : il veut être utile aux hommes.

Un Jour il exposa aux fidèles un embarras presque comique. Les uns se plaignaient , à ce qu'il parait , de la longueur de ses exordes , les autres de leur brièveté. Pour lui, il les croyait volontiers trop courts; et il soupçonne ceux qui ont l'opinion contraire, d'attribuer à ces malheureux exordes les torts de leur mollesse, et un peu aussi de la chaleur. Ces délicats se trouvent trop serrés à l'église , en été surtout. Ils ne sç plaignent ni de la chaleur, ni de la presse, quand ils sont entassés sur les gradins de Tamphithéâtre. Quoi qu'il en soit, si les exordes sont longs, il y en a de bonnes raisons qu'il va déduire. — Je lui laisse la parole.

€ Il faut me défendre du reproche de prelixité, et expliquer pourquoi je fais de longs exordes. Pourquoi donc? Je parle à une multitude nombreuse, à des hommes qui ont une femme, des enfants, un ménage, qui gagnent leur vie au jour le jour , qui sont tout occupés d'intérêts matériels. Et le plus embarrassant , ce n'est pas qu'ils soient constamment occupés ; mais nous ne les recevons ici qu'une fois par semaine. Pour leur rendre donc plus facile à comprendre le sens de nos paroles , nous cherchons à ce que nos exordes donnent plus de clarté à l'enseignement. Celui qui n'a d'autre soin que l'étude des. saintes Ecritures, n'a pas besoin d'exordes ni de discours préliminaires. Il comprend sans peine le sens de tout ce qui se dit. Mais celui qui est tout entier aux affaires du siècle , qui ne vient ici que

rarement et pour peu de temps , a besoin de préambules qui lui préparent la voie ; sinon, il nous quitte sans avoir retiré aucun profit. Mais nous avons encore 'une autre raison, et aussi importante. Parmi tant de fidèles, les uns viennent régulièrement , les autres nous font souvent dé* faut. Il faut donc donner des éloges à ceux qui viennent^ et réprimander ceux qui ne viennent pas. Les éloges rendent les premiers encore plus zélés , et le biâine:Coi^ rige l'apathie des autres. Les exordes sont encore nécessaires pour une autre raison. La matière est quelquefois trop abondante pour qu'on puisse la traiter en un seul jour et l'épuiser. Souvent il faut deux , trois et quatre expositions sur le même sujet. 11 est nécessaire de reprendre le second jour ce qu'on a dit le premier, pour rattacher le commencement du discours à la fin du discours précédent , et donner plus de clarté aux choses^ Enfin , au corps il faut une tète , à l'arbre des racines^ au fleuve une source, au discours un exorde (1). ^

Et la proportion , l'harmonie entre les diverses par^ ties du discours, n'y pense-t-il pas? Aucunement. Les longs exordes sont nécessaires pour trois raisons , toutes trois d'utilité : 1^ pour faciliter aux pauvres gens , aux ouvriers, qui ne peuvent venir à l'église qu'une fois par semaine, l'intelligence de l'enseignement religieux ; 2" pour féliciter les auditeurs zélés, réprimander les autres; 5^ pour reprendre ce qui a été dit la veille ou les jours précédents. — Il y en a bien encore une autre raison : c'est que Chrysostôme est bien aise de converser avec son auditoire; mais celle-là se devine sans qu'il la dise. N'estce pas là une rhétorique audacieusement nouvelle? Celle des faibles d'esprit , des enfants , je le veux bien ; mais quelle puissance elle donne à l'orateur ! Comme il se mêle intimement à la vie de chacun et de tous !

(i) Chrysost., t. IH, p. 130.

— aes —

VoicÂtiuel est le cadre ordinaire des homélies. Un» ou deux^ oa trois exordes, dans lesquels il s'adresse: sijMîcessivement à telle ou telle partie de son auditoire. Il rappelle le sujet de l'entretien de la veille, elle ré- £^iiioe« Uaétécontentou mécontent de la tenue ou de raUèntiondes 6dëles. Il sait que plusieurs d'entre eux,. eu sortwt de 1-église * sont allés au théâtre ou dans les tafvemes (1) ; il leur en fait des reproches. Il annonce ensuite, le sujet qu'il veut traiter » en dit quelques mots, tombe dans une digression à propos des lanternes qu'on attmne (3) , des coupeurs de bourse qui profitent de l'énrotiott générale pour exercer leur industrie (5)., s'aperçoit cpie Tattention des fidèles commuée à se Êitiguer » romfrt ktisquement son discours , et termine par unO' ^diortation morale appropriée aux besoins du moment : tanlèt^iurks jureanoients, (4) > le jeûne, le plus souvent^ sur* les théâtres et l'aumône. Qu'il explique la Genèse , les Psaumes y l'Evangile de saint Jean ou celui de saint lifatthieu y les Actes des apôtres ou les Epitres de saint Paul, jamais il n'oublie cet enseignement moral : c'est le couronnement obligé de l'ensei^ement rdi^eux ; c'est aassi le triomphe de son éloquence tendre et vive , vio^ le&te et pathétique, t— On trouve en lui, dit Bossuet, Vesdmrtation , Vincrépation et la vigueur (5).

i'ai dit qu'il y avait très-peu d'homélies sur un sujet déterminé. La plupart, en effet, ne sont guère autre

: (1) Ctoysost., t. II , hom. in Diab. , p. 391. — < Hom. in Martyres.

Gbrysojst.^ t. X, in Ep. pdm. ad Corinth., hom. 27.

(2) T. IV, in Genesim, hom. 1.

(3) T. 1, contra Ânomœos, hom. 1.

{4) ti n, ad populum antiochenum , hom. 3, 4 et sqq. (5) Ecrit inédit de Bdissuet. (Floqaet. Etudes sur Etôssuet, t. II.)

chose qu'une explication littérale des Livres saints. Ce n'est pas là qu'il faut aller chercher les procédés de composition de Girysostôme. II est l'esclave du texte, commentateur, et ne secoue le joug que dans l'exhortation morale de la fin. Pour avoir toute sa puissance, il faut que son éloquence soit libre, et elle ne l'est que dans des sujets de son choix. Telles sont les homélies sur 11 Pénitence, sur Lazare, sur Anna, sur les Macchabées, sur le roi Ozias. On trouve une sorte d'unité dans la composition de ces homélies, mais à une condition : c'est de ne pas les envisager isolément une à une, mais toutes ensemble. Des sept ou huit discours il faut n'en faire qu'un par la pensée, retrancher l'embarras des longs exordes, les digressions explicatives, les conversations et les apostrophes, c'est-à-dire, hélas ! ce qui est le caractère même de ces œuvres étranges , désordonnées et si puissantes. Un prédicateur moderne épuiserait facilement en un jour la matière; il y est même forcé, car retrouvera-t-il le même auditoire dans huit jours, et ne risquera-t-il pas de l'ennuyer par la monotonie d'un sujet déjà traité? Chrysostôme n'a ni ces appréhensions, ni ces scrupules. Il se répétera, et plusieurs fois; l'important, c'est qu'on le comprenne. De là ces interminables exordes, dont il s'excuse si naïvement et ne se corrige jamais. Ne faut-il pas rappeler aux auditeurs la leçon de la dernière fois? On en ira plus lentement, mais combien plus sûrement! Il est touchant de voir cette préoccupation constante, ce souci des ignorants, des oublieux, des ipattentifs, ces excuses que l'ingénieuse «harité d'un grand homme se plaît à trouver à la légèreté, à l'inaptitude de son auditoire.

€ Vous rappelez- vous quel était le sujet de notre de^ nier entretien, quel en était le commencement, où nous nous sommes arrêtés? Je pense que vous l'avez oublié:

inoit je m'en souviens ; mais je ne vous en fais pas un rq>roche. Giacun de vous a une femme, des enfants, un ménage, dont il lui faut s'occuper. L'un est militaire, d'autres sont artisans; chacun de vous, enfin, a ses affaires, tandis que moi je ne m'occupe que de ces objets, j'y consacre tout mon temps. Vous n'êtes donc pas à blâmer ; au contraire , vous méritez des éloges pour le zèle avec lequel vous laissez tout pour accourir à l'église chaque dimanche (1). »

Telles sont les nécessités que subit l'orateur, telles sont les entraves que sa charité lui impose. Ses auditeurs le rendirent diffus et prolixe. Que d'admirables qualités sont comme étouffées par ce luxe de redites et cette exubérance de développements ! Dans ces groupes d'homélies, les plus remarquables sont assurément ceux sur la Pénitence et ceux sur Lazare. — Les homélies sur la Pénitence sont d'une indulgence qui scandaliserait fort de nos jours ; on s'en fit plus tard une arme contre lin. Celles qui sont consacrées à Lazare sont d'une grande beauté. Jamais, du reste, sujet ne fut mieux en rapport avec le génie de Torateur. Misère du pauvre, insensibilité da riche; iniquité ici-bas, justice là-haut : un exemple éclatant était donné à Chrysostôme par les Livres saints, pour qu'il plaidât une fois de plus, et avec une autorité divine, la cause des misérables contre les puissants. Aussi est-ce dans ces homélies que se trouvent les plus hardies notions du droit de propriété. Mais laissons de càté lé fond du discours pour en étudier la composition. Je suivrai pas à pas l'orateur, je le citerai souvent ; j'indiquerai ses digressions : on en verra facilement le caractère et le but. A vrai dire, il ne s'^re jamais ; mais il revient sans cesse sur ses pas, de peur que quelque audi-

(0 T. II, de Pœnitentia, hom. 8, p. 846.

tour ne soit resté en arrière. Il va prendre le retardataire par la main, le ramène, et poursuit sa route. Oublions pour (]lirysostàme les vers d'Horace :

Scnipcr ad cventiim festinat, et in médias res Tfaiid sccus ac notas auditorem trahit; et qus DoHpcrut tractata nitescere posse , relinquit.

(!hrysostôme procède d'une façon toute contraire. l\n lentement, très-lentement au dénoûment. Le drame, si énergique dans sa concision , qui commence sur la terre et finit dans le ciel , et dont les personnages ne sont que des abstractions incarnées, la richesse, la pauvreté, 3 rétend, il le développe, il l'anime, sans y mêler un seul personnage nouveau , mais par une analyse patiente et pssionnt^ des moindres détails, des sentiments les plus racht>s, des circonstances les plus insignifiantes en appawmw Puissance merveilleuse de l'imagination et de b sensibilité! Il uVnlève pas à la parabole son caractke phihK^>phique et général: il comprend bien que si la tonne est aneiniotique^ le fond est dogmatique et moral. Kt co(H'ndaut il laisse aux personnages qui ne représenlent que des idées « toute leur réalité .humaine ; il les fait agir sous mis veux: il découvre le fond de leur âme, excite la pitié, riiorreur* Tadmiration. mêle enfin à toutes kx» péripélm d*un drauK' toute la sévérité d'un ensei* gnmmit moral et rei^eus. — Voyons les procédés de i'rtti^ composition oratoire.

A|vr^ un de ces interminables exordes dont lui seul r«t oa|>ablo « et qui se rapportent fort peu au sujet, il etitrii» en uviti^n? :

« n > avilit uu kouune riche, qui était ixmvert de pourpre et iW Mie • et qui Êùssùt tCHis les jours des festins

» Il y avait un mendiant, nommé I^azare, qui gisait à sa porte, tout couvert d'ulcères ,

» Désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche; et personne ne lui donnait; mais les chiens venaient et léchaient ses ulcères. (Evangile selon saint Luc, ch. xvi, vers. 19, 20, 21.) »

Voilà certes un des plus dramatiques contrastes que puisse offrir dans la société l'inégale répartition des biens. La parabole n'a d'autre objet que d'opposer au luxe insolent, à r insensil»lité du riche, la misère, la résignation du pauvre; au châtiment du premier, la récompense .d^mée au second , non ici-bas , mais dans l'autre vie. C'est bien là ce que se propose aussi l'orateur ; mais son easeigoement doit avoir un double caractère , être à la fois dogmatique et moral. Il saura bien tout à l'heure noios faire prendre Lazare en compassion, le riche en luôoe ; mais auparavant il lui faut expliquer ce que c'est qU'^yne parabole, ce que c'est que celle-ci, d'où elle est Uxée. Le commentateur précède , l'orateur suivra. L'unii&'de la composition sera anéantie ; mais l'auditoire aura ' tout::XH>mpris (1).

..f C'est une parabole, dit-il. — Pourquoi Bien a-t-il » -parlé par paraboles? — De ces paraboles, pourquoi ex- » 44îque-t-il les unes , non les autres ? Et autres ques- » .tioas de ce genre que nous réservons pour un autre ^ J9ipp9« afin de ne pas nous écarter du sujet qui nous ^ presse. Mais nous vous dirons seulement ceci présente- » Hfmt : Quel est celui des évangélistes qui rapporte

(}) Saint Augustin constate cette nécessité de l'enseigne- ^OiMB/t : « Fit autem ut quum incidentes quœstioni alise quœs- "UoîiÂy'et alise rursus incidentes pertractantur atque solvuntur, Ix&r^ttM longitiidinem ratiocinationis extendatar intèntio, ut nisl n9«Qoria plurimum valeat atque vigeat, ad caput unde agebatur ^ï^tator redire non possit. (De Doct. christ., hom. 4, cli. 20.)

» cette parabole? — Qui est-ce (1)? C'est saint Luc tout » seul. \\t certes il importe bien de savoir que des cho- » ses rapportées par les évangélistes , les unes le sont » par tous paiement, les autres par quelques-uns scule- » ment. Et pourquoi (il en donne une singulière rai- » son) ? Pour que la lecture des autres nous soit néce»- • saire (2). »

Cette explication préliminaire donnée, il reprend : € Il y avait un homme riche, qui était couvert de pourpre et de soie, et qui faisait tous les jours des festins splendides. >

Voici comme il développe ce verset. — Je ne puis que répéter ici les paroles de Bossuet : € On trouvera en Im » l'exhortation, l'incrépation, la vigueur, la manière de

> traiter les exemples de Tlilcriture , et d'en faire valoir

> tous les mots et toutes les circonstances (3). »

» Il y avait un riche vivant dans une grande perversi- » té. Il ne lui arrivait aucun malheur ; mais tout pour » lui coulait comme de source. Qu'il ne lui arrivait aucun » malheur, qu'il n'avait aucun sujet de tristesse ni d'a- » battement dans la vie, c'est ce que l'évangéliste fait en- » tendre, quand il dit : €llse réjouissait tous lesjours.^ 9 II vivait dans la perversité : cela est clair d'après la fin » qui lui échut^ et aussi d'après le dédain qu'il témoigna

> pour le pauvre. S'il n'avait aucune pitié de celui qui » était à son seuil , il n'avait non plus pitié d'aucun au-

> tre. Car si celui qui était jeté dans son vestibule, qni » gisait devant ses yeux, qu'il était forcé de voir en en-

(1) Evidemment ici Torateup adressait une interrogation directe à Taiiditoire , et attendait une réponse. La même scène w représente assez souvent. Le sermon devenait un catéchisme.

(a) T. I, in Lazar., hom. i.

(S) Ecrit inédit de Bossuet. — Etudes sur Bossuet. (Floquet,

> trant, en sortant , chaque jour une fois, deux fois, plu- » sieurs fois (et en effet le misérable n'était pas couché » dans la rue, dans un carrefour, dans un endroit désert, » mais là même où le riche passait et repassait conti- » nuelleoient, là où il était forcé de le voir malgré lui). » Si celui-rlà, dis-je, il n'en a pas eu pitié , celui-là qui

> gisait dans une si amère souffrance, qui vivait dans une

> telle détresse, et plus encore, qui était dévoré d'un tel

> mal, le plus cruel de tous, de quel malheureux ren-

> contré sur son chemin eût-il eu compassion? Qu'il

> eût passé devant Lazare, le premier jour sans s'ar- » rêter , il aurait dû le second jour éprouver quelque » émotion; qu'il fût resté insensible le second jour, » il devait être attendri le troisième, le quatrième, le cin- » quième, quand même il eût été plus sauvage qu'une » bête féroce*. Miais il n'éprouva rien ; mais il se montre » même plus farouche , plus impitoyable que ce juge 9 qui n'avait ni crainte de Dieu ni respect pour les hom- » mes. »

Ici se place l'histoire de ce juge qui resta sourd aux prières d'une veuve. C'est un exemple dans un exemple. C'est un argument de plus contre le mauvais riche. Il faut qu'il soit accablé, haï. Chrysostôme le compare à ce juge cruel, et le déclare plus cruel encore que le juge. . c Cette veuve implorait le juge contre ses ennemis. » Lazare ne demandait qu'une chose : qu'on apaisât sa » faim, qu'on ne le dédaignât pas , lui qui périssait. Celle- » ci était importune avec ses prières. Lui se montrait » plusieurs fois'par jour au riche, gisant, silencieux. Et >. voilà ce qui eût dû attendrir même un cœur de pierre. 1^ Souvent, en effet, quand on nous importune, nous » nous irritons. Mais quand ceux qui ont besoin de notre » assistance, nous les voyons immobiles, debout, ne di- »' sant rien, mais s'offrant toujours à nous sans perdre

» jamais patience, se bornant à se présenter muets ànoB » yeux , fussicms-nous plus insensibles que les pierres » mêmes, nous sommes attendris : une telle douceur » nous inspire du respect. — Et ce n'est pas encore tout. » L'aspect de ce pauvre était pitoyable. Sa face était épui- » sée par la faim et la longue maladie. Et cependant tout » cela ne put émouvoir l'homme cruel. »

Voilà donc un premier vice : l'inhumanité ! Mais ne croyez pas que l'orateur abandonne enfin ce long entas* sèment de circonstances aggravantes contre le ridie. Toutes les preuves , tous les arguments , toutes les inductions , il les agglomère pour démontrer la hideuse insensibilité de cet homme, c S'il eût été pauvre, dit-il, » on eût pu comprendre qu'il ne secourût pas le pauvre.

> S'il eût eu des peines, des afflictions, on le compren- » drait encore. Mais il était heureux, heureux de toat » point , et le bonheur , vous le savez bien, adoucît les

> coeurs les plus durs. E^ lui , la prospérité lé rendait » plus cruel qu'une bête féroce. »

Ici le fil se brise. L'imagination et la sensibilité de l'orateur ont été ébranlées par cette peinture. Un cri de douleur lui échappe. La prospérité de ce mauvais riche lui fait horreur, l'épouvante. 11 est près d'en accuser la Providence. Mais , par une de ces vives images si familières aux Orientaux, il se le représente monté sur un vaisseau chargé de richesses , poussé par un vent favorable, accourant au port. Et tout à coup l'abîme s'ouvre, le riche et ses biens ont disparu. Quel art dans ce mouvement de sensibilité ! Peut-être les auditeurs n'avaientils plus présente à l'esprit la fin réservée à ce coupable ; peut-être allaient^ls nier la justice divine. Il remet le châtiment sous les yeux , éclatant , terrible. Il peutpoursuivre maintenant : on sait que le riche court à sa damnatien, et Lazare au salut.

< € Vaux-rtu que je .t'apprenne eneore* un autre vuse de i lee <ricbe. Il s'abandonnait .cb»][tte jour ansk délices. Or, '» eela était un crime déjà; alora aussi bien qu'mjourr .d'hni , où Dieu exige de nous une si grande phiioso- • phici C'était un crime même au commencement » sous » {'Ancien Testament, alors que la parfaite philosophie > ne nous avait pas encore élé révélée.* >

£t Chrysostôme en cite plusieurs exemples tirés des pfopbëtes. On s'imagine facilement la longue digressicm qui suit contrôle luxe, la mollesse, les iralfinements de lai parure* L'orateur a cédé la place au commentateur d':abord, puis au moraliste, et aussi au peintre satiiîque. L^ parabole est oubliée, mais non l'auditoire. Luxe des lits, de la table, des parfums, . tous les soins excessif du corps, sont vivement exposés, flétris , raillés. Il repré^ sepEite ces hommes alourdis par. les mets, qui passent de la table au lit, çans penser même à prier Dieu. : ff^là faut aller non de la table au lit, mais à la |Nriëre : 9 cela peut sembler étrange, mais n'en est pas moins » vrai. Jésus-Christ donne à dîner à une grande multiv.tude, et ne l'envoie pas dormir ensuite. Il Tinviteà » ;écouter la parole divine. Ne prenons donc jqpie ce qu'il » faut de nourriture pour vivre. Il faut manger pour » yiyre, et non vivre pour manger. »

Nous voilà bien loin de Lazare; il ne s'en préoccupe pas autrement : la transition se fera d'elle-même, tout co|9dme la digression. i i . :

. € Mais pour que la condamnatioa des déliées soit plus » ^énergique, et morde plus vivement ceux' qui s'y adon- » aotent, ramenons le discours à Lazare. »

En effet, c'est Lazare qui remplira le reste de l'honiélie. ^ s . »

Lazare est le type du pauvre parfait. Jésus-Christ Far^ rache au tombeau ; le christianisme rameb^nai à.sa mir

sëre. Résigné, doux, sans envie» n'accusant de son malheur ni Dieu ni les hommes, silencieux , laissant parler pour lui l'éloquence de sa faim et de ses plaies, ili semble moins un être doué de sentiment qu'une statut de la douleur. Eh bien , c'est le mendiant sans mouvement , sans voix, et comme sans pensée , dont Chrysos— tome va énumérer les misères et les vertus. Ce qu'il ^ fait pour le riche , il le recommence ici : mêmes pro cédés de composition , même abondance , mais moin ^bds vulgaire cette fois et plus pathétique. Je ne crois pas qu'f il soit possible de pénétrer plus avant dans une âme, d* ^ découvrir plus de mystères et de plus profonds mystère^^, de saisir et de montrer tout ce qu'il peut vivre de p

sées, de sentiments, de réflexions douloureuses enfoi li

dans un cœur dont il n'est jamais sorti une plainte.

Longin recommande fort l'énumération des partieF==^, qui contribue à donner au style un tour sublime. Et ii cite en exemple l'ode de Sappho , dans laquelle Umt^s^ les parties de son corps , comme autant d'êtres , sen^^blent près d'expirer avec elle. Ici l'analyse de Tâme e^st autrement profonde , l'énumération autrenient pathét^Bque. Il faut avoir souffert avec les pauvres pour les peii=^' dre ainsi.

« Ce qui frappe le plus dans Lazare, dit Ghrysostôm^S»

> c'est sa pauvreté. Mais moi je veux montrer qu'il ^

> enduré neuf supplices différents, non comme une pu^' 9 nitiou , mais afin que sa vertu en reçût plus d'éclat. '

Je vais indiquer ces neuf mérites de Lazare , mais j c suis malheureusement forcé d'abréger. — Et ici l'étendu^^ c'est la force. — Ce singulier inventaire est d'un dram^^' tique toujours croissant :

c 1^ Là pauvreté est réellement une chose affreuse / et ceux-là le savent qui en ont fait l'expérience, âuclii? discours ne peut représenter les souffrances de ceux qui

• vivent privés de tout , et ne peuvent se résigner. Mais ce n'était pas là la seule peine qu'eût Lazare.

^ > 2'' La maladie était en outre attachée à lui , et une maladie incurable.

» Voyez comme l'évangéliste montre en lui la pauvreté et la maladie réunies y et extrêmes toutes deux. — Il n'avait pas même les miettes tombant de la table du riche ; et il était si faible , qu'il ne pouvait empêcher les chiens de lécher ses plaies. Mort vivant, il les voyait venir ' sur lui y et n'avait pas la force de les éloigner , tant ses membres étaient détendus, tant il était desséché par la maladie , consumé par la souffrance. — La plupart des malheureux n'ont pas ces deux maux réunis , la misère et la maladie. L'un est pauvre , mais il se porte bien ; l'autre est malade, mais il a de quoi manger. Lui seul, il les a tous deux. Mais peut-être m'en citerez-vous qui ont aussi les deux. En tout cas, nul ne fut jamais dans cm tel délaissement.

» 3^ Car s'il ne peut être soulagé ni par lui-même, ni par ceux de sa famille , du moins ceux qui le voient gisant au milieu d'eux en ont compassion. Ce qui rendait les souffrances de Lazare plus cruelles, c'est qu'il n'y avait personne au monde qui voulût venir à son se- . cours.

» 4° Ce qui les rendait plus cruelles encore, c'était

d'être dans le vestibule du riche. Si, gisant dans une terre

déserte et inhabitée,-il eût enduré ces maux sans que nul

se retournât vers lui , il eût moins souffert. En l'ab-

^ sence de tout secours possible, il faut bien se résigner à

sa peine. Mais être étendu au milieu de cette foule de

gens qui mangent, boivent, prennent du plaisir, et ne

'" trouver dans aucun pas même la plus vulgaire attention :

- Toilà ce qui rendait plus amer le sentiment des maux ;

"^ irttlà ce qui avivait le désespoir. Quand on souffre, l'im-

possibilité d'être secouru est moins dure au cœtnr queii* présence de gens qui ne veulent pas nous tendre la nnk Or c'est là ce qu'il eût à endurer. Il n'y avait là penouM pour le consoler, pour le soulager» ni ami , ni YoisiOyM parent, ni passant : toute la maison du riche était cor^ rompue.

» 5^ Outre cela , ce qui lui était encore un ^ccrmtment de douleur, c'est qu'il voyait la prospérité d'autral Non qu'il fût envieux ou méchant; mais naturellemeatk bonheur des autres nous fait plus vivement sentir OQI propres infortunes.

» 6^ Ce n'était pas seulement la comparaison de a misère avec la félicité du riche qui lui rendait plus douloureux le sentiment de ses maux ; mais il se disait a outre que cet homme si cruel, si inhumain, jouissait d'oQ bonheur sans mélange, tandis que lui, vertueux, dom de cœur*; endurait les dernières peines. Voilà encore ce qui le livrait à un abattement inconsolable. Si le nènt eût été juste, Lazare eût moins souffert; mais il voyait les parasites, les flatteurs, les esclaves, montant, descendant, entrant, sortant, courant, s'agitant, s'enivrant, dansant, se livrant à toute licence. Comme s'il fut venn là pour être témoin de la joie des autres , ainsi il état jeté dans le vestibule, ayant juste assez de vie pour sentir ses misères , faisant naufrage au port , dévoré d'une soif ardente auprès d'une fontaine.

j> 7^ Après ces douleurs, en dirai-je encore une autre? Il ne pouvait voir un autre Lazare. »

Ceci est bien profond et bien vrai.

» En effet , fussions-nous accablés de misère^ , la vue d'un misérable comme nous nous apporte quelque soulagement et une certaine consolation. Trouver des compagnons d'infortune soit dans la vie , soit dans les livres, c'est un adoucissement à ceux qui pleurent. Or, lui nV

Mit personne qui souffrit comme lui et vers qui il pût toiurner ses regards. II n'apprenait pas qu'il y eût jamais Ml personne d'aussi malheureux que lui. Il y a là de |uoi faire la nuit dans une âme (ïxovov 31 roOro a-Aor&aou

» 8° Il faut encore ajouter autre chose : il ne pouvait en rien philosopher sur la résurrection. Il croyait que tout se termine à cette vie présente ; car il était de ceux ^ui vivaient avant la grâce. Si de nos jours» après une si parfaite connaissance de Dieu, après les belles espérances de la résurrection, après les châtiments réservés aux pécheurs et les récompenses qui attendent les justes , il y ^n a tant qui perdent cœur et ne sont point relevés par cette attente , que devait éprouver Lazare , lui privé de cette ancre?

#* > 9" A cela il faut ajouter que sa réputation était diffamée par les hommes insensés. Car ainsi fait la multitudè. Quand elle voit un homme en proie à la faim , à la inaladie , aux dernières souffrances , elle n'a pas bonne opinion de lui; elle le juge d'après ses malheurs; elle en ■* atti*ibue la cause à quelque crime. On entend des gens se dire stupidemept entre eux, mais se dire : Si celui-là itait cher à Dieu, Dieu n'eût pas souffert qu'il tombât en tdie affection. »

Cest sur ce préjugé de la sottise et de la dureté que Chrysostôme termine son homélie. Il le réfute avec l'indignation d'une âme honnête , et par les éclatants exemples de Job et de saint Paul. Dieu éprouve ceux qu'il aime. Et quand un misérable se présente à nous , il doit nous être deux fois sacré , à cause de sa misère d'abord, ensuite parce qu'elle lui vient de Dieu.

Telle est la composition de cette homélie ; ou plutôt telle est en général la composition dans Chrysostôme. Ni unité, ni mesure; point d'habile entente de l'ensemble.

ni cet art de condenser la matière, et de £adre jaillir s(Wdain un effet puissant d'un mot, d'une réticence. — Mais une abondance infinie de détails, presque toujours justes et vrais ; une peinture surchargée de couleurs, mais d'un effet saisissant ; une lenteur animée. Cette parabole racontée en sept ou huit versets par Tévangéliste, l'orateur en fera la matière de huit homélies. La première est ter* minée, et c'est à peine s'il a mis en scène les peN sonnages. — L'action du drame n'est pas encore oodh mencée, et ne s'engagera pas de sitôt. Ce n'est pas du récit que naîtra le pathétique , mais des détails. I)e cette parabole, Chrysostôme voudra tirer tout ce qu'elle ren* ferme. Et que ne reuferme-t-elle pas? Toutes les ques^ tions que peut soulever l'inégalité des biens entre ks hommes , origine du droit de propriété , usage des ri-chesses , obligation de l'aumône , les problèmes les plus délicats et les plus terribles y sont examinés et résolus avec une intrépidité de vertu évangélique qui épouvante. D'idée générale développée, il n'y en a point. Le sermon n'est pas une thèse ; il n'a ni démonstration , ni conclusion, Lazare n'est qu'un prétexte, un point de départ. Le véritable sujet, c'est le procès éternel entre le pauvre et le riche , sujet immense , et par cela même très-vague. De là les incertitudes dans la marche de l'orateur. Comine il ne s'est pas à lui-même bien défini sont but : conuBC à chaque instant il juge une explication nécessaire; comme les questions naissent des questions, et qu'il sent bien que son auditoire lui en demande la solution, il s'embarrasse dans une foule de considérations accessoires; le mot qui finit une phrase, lui suggère une idée, il la croit bonne et salutaire, le voilà qui se meta la développer, et le plus souvent par un exemple. Son discours n'est plus un discours, mais une réunion de fragments oratoires ou de morale. L'unité de l'enseignement

subsiste au milieu de ce désordre des choses, car c'est la morale chrétienne qui en est le fondement ; mais l'unité littéraire a disparu. Ghrysostôme ne saurait être un modèle sûr aux jeunes prédicateur^. D'ordinaire , ce n'est pas l'éclat ni le mouvement qui leur manquent , mais la méthode, cet art de disposer les diverses parties d'un sermon , et de les ramener à un point unique; et cette qualité, Ghrysostôme en est dépourvu. Mais ils trouveraient dans, ces homélies confuses une foule de passages pleins de chaleur, de vérité, de ces passages qui forçaimt les applaudissements ou arrachaient les larmes. Ces fragments , qui devraient être recueillis avec intelligence et goût (1), seraient des modèles parfaits de parties de dw^ours. Il ne faudrait même pas trop redouter l'abandon et le manque d'ordre, qui sont souvent une grâce de plus. L'éloquence sacrée ne doit point être sévère , rigwreuse, didactique : une certaine familiarité ne lui messied pas. — On dit qu'un jour, comme Bourdaloue «umtait en chaire, le grand Gondé dit à ceux qui l'entou- NÔeat : « Silence! voici l'ennemi. » — L'ennemi des lioes , mais l'ami , le père des hommes , tel doit être le ' prédicateur. Il ne faut point tant de rhétorique pour par- ' \st k des amis , à des frères , même de l'affaire la plus ip{M)rtante, le salut. Ghrysostôme méprisait trop les lègies de la composition oratoire ; peut-être la chaire cbfétLenne les subit-elle avec trop de docilité.

inLes défauts de Ghrysostôme, on ne pourrait les supps\et dans un orateur profane. Mais dans un évêque

h) Et non comme ils Tont été par quelque moine contem-

li»m de Ghrysostôme, ou de peu postérieur. Ce compilateur

MÉiire «ntasse des lieux communs , met des soudures de son

llb, et croit naïvement présenter la fleur de Téloquenee de

j^sostôme. (Chrysost.,t. XII.)

d'Orient , et à la fin du iv^ siècle de Tëre chrétienne , ils étaient non-seulement tolérés, mais applaudis. Ils iàisaient une part de son génie , il leur devait la moitié de son influence. Par eux il échappait à la monotonie , et rencontrait la variété et l'intérêt. Et d'ailleurs, cette diffusion même avait son utilité. Les difficultés de renseignement étaient telles, par suite de la légèreté et du pen de culture de l'auditoire , que les répétitions , les digressions, les longs récits, étaient une nécessité. Chrysostômese mettait d'abord en étroite communication avec son piiblic par un de ceâ exordes tout familiers ; ensuite il avançait lentement, de peur de n'être pas suivi, s'arrêtait quand il voyait l'intelligence des fidèles paresseuse oa embarrassée, la réveillait par quelque trait piquant, quelque récit plein d'intérêt , et, à force de patience , de douceur, d'adresse , se faisait écouter jusqu'au bout. Lui qui ne nous laisse, rien ignorer des sentiments, de l'attitude, des impressions de son auditoire, il ne s'est jamais plaint d'avoir eu à réveiller un dormeur. Un discours peut endormir, une conversation jamais. C'était donc là un art nouveau, et qui bientôt disparut. Saint Augustin pensait peut-être à Chrysostôme quand il composait la rhétorique du prédicateur , et disait : — « Solet motu » suo significare utrum intellexerit cognoscendi avida » multitudo; quod donec significet , versandum est quod » agitur multimoda varietate dicendi (i). »

Cette éloquence incomplète, mais puissante, ne devait pas être un modèle, et n'en fut pas un. Nous sommes encore dans un temps d'orage et d'incertitude. Le polythéisme est vaincu ; mais l'Occident et l'Orient sont en présence : lequel des deux génies prévaudra? L'Orient^ a suscité les esprits les plus*puissants, les plus subtils,;

(1) De Doct. christ., I. iv, ch. 4.

les plus brillants: Âthanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Chrysostôme ; à ces grands noms TOccident n'oppose que des noms bien moindres. Mais TOccident a hérité du génie romain : l'amour de l'ordre, la discipline, la règle, l'opiniâtre suite dans les idées et les volontés, la science d'organisation. La papauté est déjà le centre du monde chrétien. Le rôle de l'Orient est fini ; la dernière, la plus puissante des hérésies naîtra en Occident, sera combattue, écrasée par l'Occident seul , et quand die renaîtra au 17** siècle, ce sera encore eu Occident qu'elle apparaîtra. Administration, hiérarchie, art, tout prendra l'empreinte du génie occidental. À la fougue inconsidérée, aux brillantes et libres improvisations des orateurs grecs succéderont les discours exacts, mesurés, divisés des prédicateurs modernes, enfants de l'Occident. Abrs seulement l'éloquence chrétienne aura une forme arrêtée, un caractère. Quand le christianisme aura pris possession du monde, quand il l'aura transformé et pro- .-iMidément empreint de son esprit; quand la religion Ltt la monarchie, ces deux bases de l'édifice social au ^.17' siècle, seront si solidement-établies qu'en elles s*enbismaent toute la vie, tout le mouvement des peuples : ^llors, dans la tranquillité faite à l'Eglise, dans un loisir [, naîtront et se développeront les grands orateurs Plus d'ennemis sérieux à combattre ; le dogme jtitué et respecté de tous ; l'Eglise paisible , triomite, avec la plus puissante des organisations; les [ues déchargés de tout le fardeau de l'administration iporelle qui écrasait les Grégoire de Nazianze et les raostome, se remettant sur d'autres du soin de cal'enfance, ne prenant la parole que dans les [es solennités du culte ou les terribles triomphes la mort. Alors apparaîtra cette éloquence sévère, pii le aie et l'art seront enfin réunis ; alors le christianisme

poarra opposer de grands dodus aox dodis de la Grëce et de Rome. Mais les Bossuet, les Bourdaloue, les Fénelon, ne feroDt jaoïaîs oublier ces illustres fondateurs de FEglise, ces orateurs plus grands que tous les orateurs moderaes, si , au lieu de concentrer Tefiort de leur génie sur quelques œuvres de prédilection, ils n'eussent mieux aimé eo répaDdre généreusement les flots sur ces immenses multitudes qu'eux seuls nourrissaient, consolaient, fortifiaient.

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