‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 18 sur 22 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

Ia Perffoniuillté de l'orateiir*

Trop souvent le prêtre, placé par son état en dehors Ju monde, isolé de ses semblables , s'isole encore d'eux par son éloquence. Il les connaît , il doit les connaître avec leurs passions, leurs vices et les mobiles secrets de leurs actions; mais il semble lui-même étranger à ces orages qu'il décrit, et, condamné à une sorte d'insensibi- £té, il se voit réduit au silence sur tout ce qui le touche, ^n , en effet » ne doit le toucher, que les soins de son isunistëre et le salut des âmes. En chaire, l'homme s'ef- ^bce, le prêtre seul parait. Sa vie , ses sentiments , ses et ses douleurs, tout ce qui en remuant le cœur imunique à l'éloquence ses grands mouvements, tout reste enseveli dans le silence et comme mort. Ce saice absolu de sa personnalité est d'une incomparable ideur, mais si pénible et si froid ! Il est quelquefois doux d'ouvrir son cœur, de montrer un homme à des mes ! N'exprimer jamais d'autre émotion que celle danger et des malheurs d'autrui, quand soi-même on $nt profondément les peines attachées à l'humanité, angoisses et les soucis qu'on est appelé à adoucir, fest comme emprisonner son âme, empêcher de jaillir la irce vive d'éloquence. Mais tel doit être le rôle du tre dans les sociétés modernes. S'il est assailli par des ipétes intérieures, sa vie extérieure est calme : point

d'événements, point de luttes, rien de œ qui commancS^ une initiative énei^ique ; rien de ce qui &it d'an bomuQe un combattant , un chef de parti. L'homme n'est riei^, les fonctions sont tout.

Tel n'était point le prêtre, tel n'était pwnt l'évêque, surtout dans les premiers siècles du christianisme, ladépendamment de l'autorité que lui donnait son caractère^ il avait l'avantage d'être connu des fidèles. Le plus souvent il était né dans la ville même, ou tout au moins dans le diocèse dont il était pasteur. Une loi sage interdisait tout changement de siège. U mourait donc aux lieux où il avait commencé de vivre , et sous les veux de tous. Chacun savait l'histoire de sa vie, parfois troublée au début par les orages des passions, qui, en éprouvant l'âme, lui donnent plus de tendresse et de profondeur; le plus souvent paisible et pure, vouée à l'étude, à la retraite, à la méditation, ou à la lutte contre les ennemis de la foi. Le sacerdoce n'était point alors une carrière vers laquelle les familles trop nombreuses dirigeaient un de leurs membres qu'elles retranchaient du monde, pour que les autres y fussent en une condition plus brillante. Ce n'était point la naissance ou la faveur du prince qui conférait une si haute dignité. Le peuple choisissait lui-même ses pasteurs, et le plus souvent il les arrachait à l'obscurité de la retraite, et les condamnait à l'épiscopat. Une fois évêques, ils appartenaient à tous. Ils n'étaient pas seule- . ment les chefs spirituels de la multitude, ils en étaient aussi les surveillants et, au besoin, les défenseurs. C'est à eux que le peuple avait recours dans les circonstances difficiles , que les malheurs du temps rendaient si fréquentes. Souvent les évêques le protégeaient contre les violences et les iniquités des agents de l'empereur. Souvent aussi ces nouveaux tribuns expiaient par l'exil leur courageuse résistance aux volontés injustes des dettes.

Le peuple alors les défendait à son tour; et plus d'un magistrat, chargé par l'empereur de faire exécuter l'arrêt de bannissement, était chassé de la ville à coups de pierres (1). Hommes politiques, administrateurs des biens de l'Eglise, chefs spirituels de la cité, orateurs, les évêques représentaient seuls la liberté et la vie que le monde semblait avoir perdues.

On comprend combien étaient étroits les liens qui unissaient l'évêque à son diocèse, et combien aussi le caractère personnel du pasteur contribuait à les resserrer. Tant que durèrent les persécutions, on ne vit revêtus de ces fonctions si hautes et si périlleuses que des hommes d'une vertu et d'un courage éprouvés. Accepter alors l'épiscopât, c'était s'inscrire le premier sur la liste des martyrs. Mais quand l'Eglise n'eut plus d'autres ennemis que ceux qu'elle portait dans son sein ; quand les empereurs, las de la persécuter inutilement, se déclarèrent ses protecteurs, la corruption et l'intrigue commencèrent à se glisser dans le clergé. On rechercha par ambition et à l'aide de manœuvres coupables ces dignités que jadis on n'envisageait qu'avec tremblement. Les empereurs s'attribuèrent souvent la nomination des évêques. Ces intrus, qui ne devaient rien aux suffrages du peuple, s'éloignèrent du peuple pour se rapprocher de la cour et des grands. Les fidèles ne connaissaient d'eux que leur faste, leurs brillants équipages, leur orgueil, leur mépris des pauvres. Toutefois l'élan des vertus premières était tel, qu'il se continua encore en quelques âmes. Il y eut encore des

(l) C*est ce qui arrive à propos de Texil de Mélèce d'Aiitioche. Les magistrats chargés de Teinmeuer furent lapidés. Le peuple aimait tellement son évèque , que pendant longtemps le nom de Mélèce fut donné à tous les enfants qui naissaient , et que la figure de Mélèce était gravée sur les bagues, les cachets, les amphores. (Chrysost., t. Il , Eloge de Mélèce.)

évèques dignes de ce nom, magistrats populaires aussi bien que chefs spirituels, dont la familiarité, le désintéressement, l'indépendance, furent la condamnation éclatante des vices et de la servilité des prélats de cour. Est-il étonnant que le peuple ait reconnu en ceux-là ses, véri* tables amis, qu'il se soit rangé autour d'eux, les sdt en^ courages dans leur œuvre de réformation et d'affranchissement? Et ceux-ci , d'un autre côté , entourés Bientôt de pièges et d'ennemis, ne devaient-ils pas se rejeter avec plus de vivacité vers cette partie de leur auditoire qui les secondait, les approuvait, les excitait encore dans la lutte une fois engagée? Ce commerce étroit eut bien ses avantages, pour le peuple surtout; mais il avait ses dangers, et Chrysostôme ne sut point tous les éviter. Entre lui rt le peuple l'union se forma d'abord par la confiance et l'amour, et, plus tard, par la solidarité d'intérêts.

Sn.

Simple prêtre ou évêque , sa vie n'eut jamais rien de caché pour les chrétiens de son Eglise , et il ne cachait pas plus ses sentiments que ses actes, racontait tout, avouait tout, sans fausse honte, et souvent avec trop de complaisance.

Etait-ce besoin de parler de soi? Peut-être, en efifet, à cette âme ardente l'expansion était-elle nécessaire. Mais cette raison n'est pas la seule. L'amour du peuple lui était indispensable dans les luttes acharnées qu'il soutint, et enfin il aimait le peuple. Ce n'était pas une de ces vagues affections collectives dont l'objet se perd dans une froide généralité. Le peuple, pour Chrysostôme, était un être, une personne. Il ressentait pour cette multitude la tendresse d'un ami pour un ami, plus encore, celle d'un

père pour ses enfants. Et cette tendresse , il ne peut la contenir, il faut qu'il rexprime.

< Je vous porte vous tous dans mon cœur ; vous occupez toute ma pensée, non-seulement ici , où je vous vois, mais encore lorsque je suis loin de vous. Le peuple est immense, je le sais, et la mesure de mon cœur bien petite ; mais la charité est immense aussi , et vous n'êtes pas à l'étroit dans mon âme (1). »

Ces élans de tendresse sont très-fréquents, mais n'eussent pas suffi. IL joignait les actes aux paroles. Quel rôle admirable que le sien pendant les longues semaines d'angoisse qui suivirent la révolte d'Antioche! Seul, il rendit cœur à cette multitude éperdue. Il ne vivait que pour elle; avec elle il aimait à converser. De là ces longs exordes où Torateur se met en scène, se mêle si intimement à son auditoire. Le prédicateur compte d'abord les fidèles : il félicite le zèle des uns , tance sévèrement la mollesse des autres, surtout des riches ; car il connaît tous les chrétiens de la ville, et distingue parfaitement ceux qui viennent et ceux qui ne viennent pas. Mais souvent aussi, au lieu de condamner les absents, il gémit i5ur eux. Il se compare à une mère qui dresse la table, et, en remarquant l'absence d'un ou de deux de ses enfants, se désole et gémit.

a Cependant, ajoute-t-il, il dépend de vous de calmer mes inquiétudes. Promettez-moi de leur rapporter toutes mes paroles avec autant d'exactitude que je mettrai de zèle à vous instruire. Ainsi votre charité sera pour moi une consolation de leur absence; et vous-mêmes vous m'écouterez avec plus d'attention, quand vous saurez qu'il

(1) T. Il^adpopul. A^tioch., hom. 9,

VOUS faudra répéter aux autres ce que vous aurez entendu (1). i

On pourrait multiplier à l'infini de telles citations. Mais pour donner une idée de l'empire que Chrysostome exerpi sur le peuple, il suffît de rappeler les principaux événements de sa vie. Antioche, livrée à toutes les terreurs du châtiment qui va la frapper, ne retrouve quelque courage qu'à la voix de Chrysostome. Le peuple» enivré de sa haine, est prêt à violer l'asile sacré du temple pour y égorger Eutrope : Chrysostome apaise sa colère. Enfin, lorsque lui-même est frappé par le pouvoir impérial, le peuple le ramène en triomphe sur son siégei veille jour et nuit sur sa personne. Chrysostome était pour ainsi dire l'âme de cette multitude, qui avait besoin d'un chef, et le trouvait en lui infatigable, dévoué, hardi.

Survenait-il un tremblement de terre, comme il y en eut plusieurs à Ântioche et à Constantinople , il fallait que Chrysostome rassurât cette foule épouvantée (2). Il arriva un jour que le peuple d' Antioche le chercha vainement. Malade, il s'était retiré à la campagne. Aussitôt la ville se précipite vers lui et le supplie de parler. Et lui, faible, épuisé , se ranime ; il les remercie d'être venus : ils ont soif de l'entendre, et lui, il avait «oif de parler. Cet effort qu'il fait le laissera anéanti : qu'importe?

« Souvent une mëre malade aimerait mieux sentir sa mamelle tiraillée par son enfant que de le voir desséché parla faim : ainsi, que mon corps soit tiraillé (3)? »

Ce n'est là qu'un cri d'amour, vibrant , mais parti

(1) T. II, ad popul. Antioch. , hom. 9. — I, de Lazar., hom. 1.

(2) T. II, p. 716, .856.

(3) Ibidem, p. 717.

d^un corps épuisé. Cette comparaison à peine indiquée, il la reprend un autre jour, il s'y complaît , la développe.

« Je crains bien de ne pouvoir étancher la soif si vive qui vous possède. Telle une mère tendre se désole lorsqu'dyant un tout petit enfant à la mamelle , elle ne peut lui offrir abondamment les sources du lait. Cependant elle lui donne sa mamelle, bien que tarie. Et lui la prend, la tire, la tend, la réchauffe, glacée qu'elle est, en la portant à sa bouche, et en tire plus de nourriture qu'elle n'en contient. La mère souffre cruellement tandis que son sein est ainsi tiraillé ; mais elle ne repousse pias son enfant; car elle est mère, et toutes souffrances lui seraient douces plutôt que d'affliger ce qu'elle a mis au monde (!)• »

Yoici encore une autre comparaison plus gracieuse , moins pathétique.

€ Vous êtes suspendus à mes lèvres. Ainsi les petits de l'hirondelle , lorsqu'ils voient leur mère voler à eux, se penchent hors du nid, et, tendant vers elle leur bec, reçoivent la nourriture qu'elle leur apporte. Ainsi vous, les yeux tournés avec ardeur vers celui qui vous parle, vous recueillez les enseignements qui coulent de mes

(1) T. VI, p. 123. — Cette image se retrouve dans Grégoire de Nazianze, t. II, p. 944 :

l<j^ofvi(ùy wnyrjç TroWorç ro rcoipo&e psoioYjç^ Hç vuv ouo okiymv cxoaoa ouar tyzi.

lèvres , et avant même que les paroles soient sorties de ma bouche 9 votre esprit les a saisies (i). »

On trouvera peut-être ces images empreintes d'une grâce trop féminine. Ce n'est point ainsi, dira-t-on, qu'un homme doit parler à des hommes. Ces comparaisons si délicatement travaillées sont indignes de la gravité de la chaire chrétienne , et semblent chercher un auditoire dont la présence est trop souvent un écueil pour l'âme et pour l'éloquence du prédicateur. Il est vrai. Mais n'oublions pas que la riche et tendre imagination des Orientaux va cherchant les peintures gracieuses plutôt que fortes ; que chez eux l'éloquence se confond bien souvent avec la poésie; enfin, que l'âme remplie et possédée d'un sentiment profond serait impuissante à l'exprimer , si l'esprit , par la loi invincible de l'analc^ie , ne cherchait dans le vaste tableau de la nature les objets et les couleurs capables de traduire aux yeux et à la pensée ce monde mystérieux de sentiments que l'homme ne peut contenir et qu'il veut impérieusement faire connaître à l'homme. Et d'ailleurs, ces épanchements que la chaire chrétienne ne connaît plus , parce que le prêtre y est plutôt une abstraction qu'un homme, étaient une des causes les plus puissantes de la popularité de Cbrysostôme. Ce langage était un charme de phis dans sa personne. Ainsi parle une affection profonde, mais

(1) T. VI. p. 330. — Ailleurs, par un raiSnement de soilicitude, il craint que son zèle même ne soit la condamnation de ceux.qui Técoutent sans profiter de ses avis : « Que vous écoutiez mes paroles , ou que vous fermiez votre oreille, ma récompense n*eQ sera pas moins assurée. Car je n*ai cçssé jamais de faire tout mon devoir ; j*ai répandu mon argent , j'ai prodigué les conseils. Mais je crains, mais je suis en angoisse que par cela même je ne sois pour vous cause d'une plus grave accusation. » Et ia suite, t. IV, in Genesim, hom. 6.

calme et jouissant d'elle-même sanscontrainte. Aux jours de lutte et d'épreuves, autre sera le langage, plus pénétrant, plus concis, plus énergique:

« Je suis persécuté, non parce que je possède des biens terrestres. S'il en était ainsi, je devrais en gémir le premier. Je suis persécuté non parce que j'ai commis quelque crime, mais parce que je vous aime (1). »

Ici , ce n'est plus seulement l'amour qui s'exprime , c'est surtout la solidarité. Chrysostôme et le peuple s'aimaient : les voilà forcés de faire cause commune. Chef du peuple , menacé par la cour et le haut clergé , il en appelle au peuple: la lutte est ouverte.

Il y a en effet deux hommes dans Chrysostôme, ou plutôt il y a deux phases bien distinctes dans sa vie : sa prêtrise et son épiscopat. Prêtre , sa vie s'écoule paisible; ses confidences au peuple sont pleines d'abandon, innocentes, et aussi désintéressées que peuvent l'être des confidences. Il n'a pas d'ennemis : plus d'une fois il a attaqué vivem^t , sans mesure , les vices des riches ; mais il ne s'est pas formé de ligue contre lui. Evéque, réformateur, hardi censeur de la cour et des grands , il dévient sans le' savoir, mais fatalement, chef de parti. Ses confidences ont alors un tout autre caractère : elles ressemblent à un mot d'ordre. Cette distinction est très-importante. Comment s'expliquer autrement cette douceur et cette violence? Mais quel que soit le caractère de ces confidences, elles ne peuvent que plaire à ceux à qui elles s'adressent. On ne se confie point ainsi au premier venu : il faut aimer pour.se livrer avec tant d'abandon. Tous les favoris du peuple se sont plu à entretenir le peuple d'eux-mêmes, et par là ils ont encore échauffé l'amour dont ils étaient l'objet. Un arche-

vêque est par son rang si loin des derniers habitants d'une ville ! S'il les associe à sa vie, à ses pensées , il est assuré de s'en faire adorer. On lui sait gré de la distance qu'il a franchie pour arriver jusqu'à eux. On attribue à une magnaninoe simplicité ce qui souvent n'est qu'un calcul d'ambition , un manège de l'orgueil. L'auditoire ne voyait dans le prêtre qu^un homme élevé par son caractère et ses vertus au-dessus de toutes les faiblesses de rhumanité% et qui ne se rapprochait des autres hommes que pour leur reprocher de ne pas être semblables à lui. Cette froide division entre son auditoire et lui , Chrysostôme la brise. Je suis un pécheur comme vous, leur ditil, un compagnon de servitude (aiv5ou},oç). S'il commandait l'abstinence , les mortifications , la fuite des plaisirs, il avouait cependant combien était pénible pour lui comme pour les autres cette lutte de la volonté contre les passions. Guide moral d'une multitude immense, il osait l'entretenir des misérables tentations auxquelles ni jeûnes , ni austérités ne pouvaient le soustraire (l). S'il apportait les remèdes salutaires à ces malades qui chérissaient leur mal , il ne se présentait point avec l'insensibilité du médecin , qui semble n'avoir jamais connu que les souffrances d'autrui. Mais, triste et malade lui-même, il les conviait à chercher avec lui la santé.,

« Tous les jours je te dis : Viens à moi et recouvre la santé avec moi ; car moi aussi , ton médecin qui te soigne, j'ai besoin de remèdes. Je suis homme aussi, sounoisaux passions de la nature humain^ : j'ai besoin d'entendre les paroles qui allègent le poids de ces lourdes chaînes. Moi non plus , je ne mène pas une vie paisible , exempte de troubles et de soucis. Moi aussr , je suis bouleversé

(1) T. 1, contra eosqui subintroductas virgines habent. — Ibid., de Pœnitentia, hom. 2.

par les orages de la concupiscence et en proie au soulè* vement des flots (1).»

Ses défaillances mêmes plaisaient à la multitude. Il les avouait, parce qu'il ne savait dissimuler aucune de ses impressions ; il les avouait, parce que l'heure de l'aveu suivait celle du triomphe. Si pénible que fût le ministère de la prédication, si épuisé d'austérités et de travail que fût Chrysostôme, si abattue que fût son âme à la vue de tant de misères qu'il ne pouvait soulager,, de tant de vices quMl ne pouvait déraciner, de tant de préjugés plus forts que son éloquence, il ne songeait point à la retraite qu'aussitôt il ne se sentit saisi d'une douleur profonde* Semblable à ces sibylles qui, la poitrine haletante, éper* dues, repoussent en vain le dieu qui s'empare d'elles, et sont terrassées par le souffle de l'inspiration, il restait attaché à cette chaire, où il usait sa vie. C'est alors qu'il évoquait le souvenir des anciens prophètes obstinés dans leur œuvre jusqu'à la mort. C'est alors qu'il évoquait le souvenir de Jférémie, qui, lui aussi, avait connu ces défail* lances^ en avaitété châtié et guéri.

« Jérémie, voyant que les juifs riaient des menaces qu^il leur faisait et des calamités que sa voix leur annonçait, se voyant lui-même tout le jour en proie à la raillerie, fut saisi d'un découragement tout humain, et, ne pouvant plus supporter les sarcasmes et les outrages, songea à abandonner les fonctions de prophète. Ecoute comme il peint son état : « J'ai été en proie à la raillerie x> tout lé jour, et j'ai dit : Non, je ne parlerai plus; non, p je n'annoncerai plus le nom du Seigneur. Et il y eut » en moi un feu brûlant, dévorant jusque dans mes os ; » voilà que tout mon corps est dissous , je ne puis supj> porter la douleur qui est en moi (2). ;► — Voici ce qu'il

(1) T. XII, hom. habita in martyrio.

f2) Jérémie, xx, 8, 9.

dit : « J'ai songé à abandonner les fonctions de prophète, 2» parce que les juifs ne m'écoutaient pas. Et en même * temps que j'ai eu cette pensée, comme un feu, la vio- » lence de l'Esprit est tombée sur mon âme, et elle a » brûlé tout dans l'intérieur, consumant mes os et les » dévorant , et je ne pouvais supporter cet incendie. > — Or, si lui, raillé, bafoué, insulté chaque jour, subit un tel châtiment pour avoir pensé à se taire, serions-nous dignes de pardon, nous qui n'avons rien éprouvé de tel, si la négligence de quelques-uns nous faisait perdre cœur, si nous renoncions à l'enseignement de la doctrine, surtout quand le nombre des fidèles attentifs est si grand? (1) »

Cette tyrannie du devoir, il l'aimait, il la subit jusqu'au dernier jour. Bien qu'il vécût dans un temps oii les évêques se déchargeaient sur de simples prêtres du fardeau de la prédication, il resta l'orateur de son diocèse et l'orateur du peuple. La haute dignité' dont il était revêtu ne fit que mettre mieux en lumière sa simplicité, son besoin de converser familièrement avec les petits et les malheureux. Devant eux, ou plutôt avec eux, il était ce que sont si rarement les hommes revêtus d'un caractère sacré , abandonné et naïf. Sa naïveté , c'est-à-dire la franchise d'une âme simple et honnête qui se met à nu, on l'a vue dans l'apologie qu'il essaye de ses longs exordes. Parfois elle venait au secours du prédicateur abandonné d'une partie de son auditoire, et qui feignait de se consoler de la diminution des fidèles par la diminution du bruit.

« Oui, dût-on s'en étonner , cette réunion me plait plus que l'autre. Elle n'est point tumultueuse ; on n'est

(1) T. 1 5 de Lazaro, hom. i .

pas troublé dans ses discours par le bruit; les auditeurs écoutent avec plus d'intetl^nce , rien ne vient nous déranger (1) »

Elle a peut-être une grâce plus parfaite, quand l'orateur chéri de la multitude est éombattu entre la modestie et la, satisfaction que lui causent les applaudissements qu'il ne peut réprimer. Parmi les nombreux passages où il reproche au peuple cette coutume qui du cirque et du théâtre faisait invasion dans l'église (2), je cite celui où se montrent avec le plus de candeur les sentiments qui partageaient son âfae :

« Croyèz-moi : quand vous m'applaudissez , dans le même temps j'éprouve un sentiment humain {car, pourquoi ne pas dire la vérité ? ) ; je suis rempli de joie , j'en suf^ enivré. Mais quand, rentré chez moi, je pense que ceux qui m'ont applaudi n'ont retiré aucun profit de mes paroles , que tout le profit qu'ils auraient pu en retirer, ces applaudissements mêmes le leur otit fait perdre, j'en suis désolé, je gémis, je pleure. Il me semble que toutes mes paroles ont été perdues, et je me dis à moi-même : Quel fruit retirerai-jc de toutes mes sueurs, si mes auditeurs ne profitent point de ce que je leur dis? Souvent même j'ai eu l'idée d'établir une loi pour empêcher les applaudissements, pour vous enjoindre d'écouter avec le silence et le recueillement convenables. Permettez-moi de parler ainsi, je vous prie : croyez-moi, et si vous voulez, portons cette loi dès aujourd'hui : Qu'il soit dé- 'fendu d'interrompre l'orateur. Si l'on veut admirer, qu'on admire en silence, personne ne s'y oppose ; mais qu'on applique tous ses soins à écouter ce qui se dit.

... (1) T. IV, ip Aimam, hom. a.

(3) T. III, p. 102. — T. VII, p. 265. — T. X , prim. ad Corinthios, hom. 26.

— Pourquoi applaudissc/i-vous? Je porte une ki, et vous ne m'écoutez seulement pas. Entrez dans Fatelîer d'un peintre, vous y remarquerez un profond silence. Qu'U en soit de nmui'. ici. Ici, en effet, nous faisons le portrait non d'un simple particulier, mais celui d*iui roi, tant sont éclatantes les couleurs. — Quoi! vous applaudissez en(*ore? Il hw semMe bien difficile de vous en empêcher. Ce n*est pas là un défaut naturel, mais une vieille habitude dont vous ne voulez pas vous corriger (1). »

Parfois, moins bien disposé, il recevait fort mal les applaudissements, ceux des riches surtout; car il ne les oublie jamais, quand il s*agit de tancer quelqu'un :

u Vous applaudissez! Je n'ai pas besoin de vos applaudissements, i\v iv bruit et de ce tumulte. Je ne vous demande qu'une chose : c'est de m'écouter tranquillement, attentivement, et de Aure ce que je vous dis ; voilà les seuls applaudissements que je veux. Si vous applaudissez mes paroles , sîuis en profiter, plus terrible sera votrtî châtiment , plus grave l'accusation , et moi je ne i*etirerai tle ti>ut c(»la que honte et mépris. Nous ne sonuues pas ici au théâtre; ce n'est pas une tragédie (pi'on représentt» (bavant vous, pour que vous vous borniez à applaudir : c»'ost un enseignement spirituel. J'ai beau vous adnu>nt»sttM* , mcmc en particulier, vous ne vous corrigez pas. Mais si je vous vois persévérer dans votre péi^hé, je vous inteiilirai l'entrée de l'éghse, la par-

^!^ T. I\, iu Act, aiH)st., hom. 80, p. 263. — Ceci fut dit à CiOnstantinople. 11 pi\»ml à \olouto tous les tons. Combien il est plus grave, plus impérieux iluns w passage : « Je ne tiens pas à vos louantes, Je iu> pense qu\H Aotre salut. Les acteurs qui 8*agiteut sur la sinnie sont ^Kues de leur peine par les applaudissements du peuple. Mais moi, ee u est point dans une telle espénuice que je suis deseendu dans rarèm\ C est Dieu qui doit me donner la récompense que je mérite. :? T. IIF, p. 102.)

ticipation aux saints mystères» comme à des fornicateurs, dés adultères, des meurtriers,

» Et que quelque riche , quelque puissant n'aille pas faire le dédaigneux et froncer le sourcil. Richesse , puissance, tout cela n*est pour moi qu'un mot, une ombre, un songe. Aucun de ces hommes qui sont maintenant si riches, ne sera mon avocat lorsque Dieu m'accusera, me forcera à rendre compte de ma faiblesse à prêcher sa loi(l). »

Il est à croire qu'à partir de ce jour, et malgré cette loi sévère si difficile à établir, Chrysostôme se résigna à subir les applaudissements. Je dirai plus : son éloquence ne fit aucun sacrifice à sa modestie. S'il ne brigua point ces témoignages d'admiration auxquels cependant il ne pouvait être insensible, il les subit sans trop de répugnance, il ne fit rien pour les empêcher d'éclater de nouveau. Au goût de la multitude qu'il connaissait si bien, il accommoda plus d'une fois son langage. Non certes qu'il sacrifiât aux passions des pécheurs , à leurs vices , l'inflexible rigueur de la loi morale. Bien que ses ennemis lui aient reproché une excessive et coupable indulgence , bien qu'il puisse paraître trop facile envers une certaine classe de chrétiens (2) , cette science des accommodements ne peut lui être imputée. Dans cette âme honnête il y eut des faiblesses , jamais de vils calculs. Mais peut-être l'orateur ne fut-il pas aussi désintéressé que l'évêque. Le prédicateur qui se propose de se faire entendre également de tous en des matières si hautes et parfois si délicates , est conduit* in sensiblement à rabaisser de plus en plus son langage. A mesure qu'il connaît mieux les bornes de l'in-

(1) T. II, ad popul. Antioeh,, hom. 29.

(2) Les pauvres. Voyez les homélies sur Lazare et sur Anne, t. IV et L

telligence et les goûts de son public « il y aocommode de . plus en plus et involontairement ses paroles. Bientàt l'auditoire devient plus exigeant : un enseignement simple et facile à saisir lui suffisait d'abord ; voilà qu'il veut maintenant être amusé. Un jour, il applaudit un passage brillant , une anecdote piquante : l'orateur est . averti; les applaudissements lui apprennent quel est le goût du public. Grande tentation pour lui. Ces cris d'admiration , il ne les oubliera pas ; son cœur en a été déli- cieusement ebatouillé ; il voudra les entendre encore. D y aura dans un esprit occupé des plus hautes pensées une petite place pour la vanité. Que ce soit donc là le dé^ faut de Chrysostôme : ce ne sera jamais celui des âmes insensibles et froides. 3Iais cette ardeur de popularité fi caractérise les ambitieux , et souvent n'a pa^ sa sonne dans un véritable amour du peuple» s'alliait dans Chrysostôme à une tendresse sincère. Elle ne gâta que son ébr quence, et ne corrompit point son cœur. Elle donnaàsoo langage cette couleur Ûiéâtrale, ce ton déclamatoire, cette chaleur banale , si cbère aux esprits peu cultivés, sur lesquels il faut frapper fort plutôt que juste. Il ne lut point ce que nous appellerions aujourd'hui un prédicateur distingué, c'est-à-dire le plus souvent sobre et sec. Le temps, du reste , ne comportait guère une éloquence sévère et réservée. Et l'orateur sacré n'est-il pas plus que tout autre le miroir de son temps ? Seul il parle à tous et pour tous.

La modestie, du reste, n'est pas incompatible avec IV mour des louanges. Il en est une preuve. Son ancien maître, Diodore de Tarse, passant à Antioche , loua en chaire son disciple présent, et lui décerna les titres glorieux de Jean-Baptiste, voix de V Eglise , verge de Mme. Chrysostôme, tout ému de ces éloges et des acclamations qui les avaient suivis , les repoussa doucement , et avec celte

grâce cpii donne parfois à son langage un charme un peu féminin;

c En pensant au jugement dernier, qui renverse les jugements des hommes, je gémissais amèrement. AugbI je me hâte de vous ôter une telle opinion sur mon compte. LiM^u'inie ocmronne est trop grande pour la tète sur laqùelte on la place, elle ne serre point les tempes, elle ne se fixe point sur le front; mais, trop large , elle glisse sur les yeux, de là entoure le cou, et la tète i^este sans couronne. i>

€es éloges excessifs , il ne les mérite pas ; cette couroime , il la replace sur la tète de son- maître.

« Ainsi font souvent les rois : ils posent sur la tète de leurs enfants le diadème fait pour la leur ; puis, lorsqu'ils voient que la tête de l'enfant est plus petite que la couronne, ils se contentent d'avoir essayé de la liû niettre, la reprennent et s'en couvrent eux-mêmes (1). »

Chrysostôme ne devait pas moins à son ancien maître. Ces éloges qu'il lui renvoie avaient un grand prix, car il en était avare. Diodore de Tarse et Flavien sont à peu près les seuls personnages vivants qu'il ait loués. Les* compliments qu'il adresse à ce dernier, bon vieillard, mais dépourvu d'éloquence, ont un tour délicat et poétique, voisin de l'afifectation cependant.

€ Il faut finir ce discours, car je désire entendre la voix de notre père. Semblables à de jeunes bergers, sur de légers pipeaux nous faisons entendre de faibles accords, assis à l'ombre des saints mystères, comme sous le feuillage d'un-chène ou d'un hêtre. Mais lui, comme un habite musicien , accorde sa lyre d'or, et , par le charme de ses chants , remue la multitude assemblée au théâtre. Ainsi l'harmonie , non de sa lyre , mais de ses paroles et

(1) T. ÏH, sur Diodore de Tarse.

de seft actions, est pohït toôus le plus précieux bienfait (i). »

Ooâind il s'agissait de tout autre , Chrysostôme était plus économe de louanges. Si quelque évéque de passade à Antioelie du à Constantinople , fût-ce un évéque goth

{)rëchant en langage gothique (2), prenait la parole <kfvâàt e peuple, Girysostôme ne manquait jamais demontieireD ' chaire après le nouvel orateur, comme s'il craignait d'èW oublié, ou que ce fût un trop grand effort pour lut (lé laisser son auditoire sous l'impression d'une parole autre que la sienne. Son amour pour le peuple n'allait pas ^'jalousie, comme tous les sentiments ekcefôifs. Quâilil^ Saint Ëpiphane , le vieil évéque de Salamine , que Chrysostôme traita d^ radoteur, voulut prêcher devant le peuple àe Constantinople , Chrysostôme , qui connaissait M' auditeurs , lui fit entendre que ses paroles pourridiêlit bien exciter autre chose que des applaudissements ,' et k fît renoncer à son dessein. Tout entier au peuple, il voulait que le peuple fût tout entier à lui. Si ses occupation épiscopales ou la maladie le forçaient à s'absenter, il l|e' savait à son retour comment exprimer la jme qu'il avsiil d'être rendu à ses amis (5). Quand il quitta Constantinople pour son second exil, il conjura les fidèles de ne' pas accepter l'intrus qu'on lui donnerait pour successeur. Ses partisans furent des martyrs ; ils eurent joie de souffrir pour lui. Depuis longtemps sa cause était devenueb leur,

(1) T. H, de Pœnitentia, p, 372. .

(2j T. XII, ïiom. 9, hom. 11.

(3) T. III, de Aureliano et Saturnine, t. II, p. 716.

Il les avait lui-même préparés à la lutte. Dès le premier jour, la cour, le clergé et le peuple virent bien que le successeur du pacifique et mou Nectaire ne lui ressem* blerait en rien. Dans les discours qu'il prononça à Gonstantinople (1}, on peut suivre pas à pas les progrès de la haine qu'il soulève contre lui : on voit se former les orages. Sa hardie censure des mœurs du clergé le fait traiter d'impudent (2). Bientôt il confie au peuple combien est pesant le fardeau de Tépiscopat (3) , Tenvie , la calomnie acliamées contre l'homme assez courageux pour rompre en visière à tous les abus, à tous les vices. Il entretient la. multitude des inimitiés sourdes qu'il sent autour de lui ; il désigne à sa hame , à son mépris Sévérien de Gabales , le premier chef de la ligue (4). Puis ses attaques montent* plus haut : il va chercher ses ennemis jusque sur le trône umpérial. Avec la liberté des anciens prophètes, il frappe, il cl^tie une impératrice, nouvelle Jézabel, violente, spoliatrice, comme la première, mais plus habile dans sa haine, pourquoi tant d'inimitiés? Quel crime a commis cet

(1) Nous n*en possédons malheureusement que des fragments mutilés, et dans une traduction latine. Les historiens font souvent allusion à telle homélie que l'on ne trouve pas dans ses œuvres. Les éditeurs , les premiers d'abord , et peut-être aussi les derniers, ont fait disparaître tout ce qui dans leur idée pouvait noire au saint, empêcher qu*on le regardât comme un mo- <tele de douceur et de patience.

(^) T. I, contra eos qui subintroductas virgines habent.

(3) T. IX, in Act. apost., hom. 3. • • f^) T. III, de Severiano recipiendo. — Ibidem, de Aureliano ^^Saturnino. — Ibidem, antequam iret in exilium.

évèque pur dans ses mœurs, droit dans ses intentioiis? C'est Chrysostôme qui se charge de rapprendre au peuple étonné d'un tel déchaînement

« Vous savez, mes trës-Kîhers, quel est le yéritaUe sujet pour lequel on yeut me perdre. C'est que je s'» point fait tendre devant moi de riches et précieuses tatpisseries; c'est que je n'ai jamais voulu me vètip.d- habits d'or et de soie ; c'est que je n'ai pas eil assez de eomplaisance pour satisfaire la gourmandise de fceag^s*là

» Il reste encore de la postérité de JézabeL HâMMliade est encore furieuse. Elle danse ^ elle demande la tête :4e Jean. Tout court à une infamie (1). »

C'est à ces excès de langage que le poussèrent ses ennemis d'abord, et le besoin impérieux qu'il eut toujours d'associer le peuple aux mmndres événemdits de sa vie, i ses sentiments , à ses haines. Il ne se contentait pas 4e fuir les plaisirs de la cour, la table des riclies ; noiv*sealement la simplicité de sa vie et l'austérité de. ses moeurs étaient l'éclatante condamnation de ces prélats de cour et fd'antiphambre , affamés du bien des pauvres, véritables parasites, dont la cupidité, la gourmandise égalaient la s^Vilité. Chrysostôme se plaisait encore à &Hre reiruurquer au peuple les vices des grands personnagesy les désordres du clergé. Une plus parfaite charité ou unebumeur mœns violente lui eussent conseillé de iie divulguer pcfint devant un peuple avide de scandales ^ que réjouissaient sanmlignité et son envie, les fautes t lies, vicesi des ministres, de la religion. Chef spirituel de ùei ecdésiastiques, il pouvait , il devait user de soa autorité pour les reprendre en particules, ^pourles châtier au bescmi. H le fit, et plujs d'une fois v et avec une infl^blé «équiléii Mais

(i) T: lII',,anteqiHim iret ki exilium. - ' • La. .;

ce ne fut pas assez pour lui de frapper les coupables : il ks livra en proie au mépris, à la raillerie d'une multitude qui applaudit toujours à Tabaissemeut de ceux qu'elle a Vos longtemps placés au-nlessus d'elle* Que des païens, que des hérétiques ,» que des laïques même se permettent, dans -des* conversations ou dans des lii^es > ces satires ONitre la corruption du clergé, on peut le regretter, mais ^B.le oonçôtt, on l'yeuse même quand la médisamc ne d^éiièrepas en calomnie. Mais qu'un prêtre; mais qu'un archevêque se plaise dans la peinture satirique et pasdonnée de& vices et des abus de ceux qur sont ses asso- (àés dans l'œuvre dé l'édification des fid^es , c'est là un oubli grave des convenances, un scandale. Les eoups ipi'îi frappe sont plus terribles. Il conmit mieux ceux ^'il aocuse, il a vécu parmi eux ; il semble qu'il trahisse un secret. Si méritées que soknt ses c^isures; on se dit ^':6lles n'eussent pas dû retentir 6n public et réjouir la malignité. Le* peuple n'a que faire de telles confidences : il; n'est déjà que trop enclin à confondre les ministres de Irréligion avec la religion eUennëme. Le mépris des uns le conduit au mépris de l'autre. Ghrysostôme n'eut pas la fwcetle serefuser la triste satisfaction de faire connaître an peuple combien sa vie et ses mœurs étaient différentes de celles des autres ecclésiastiques. Qu'ill'ait fait pour sa défaise, peu importe : un évêque ne devait pas se défendre, ainsi.. Est-ce donc une multitude grossière , prête à l'émeute^ qui doit casser les décisions d'un concile? Prékndait^l se maintenir par la force sur le siège de Gons- "tantînople ? €e ne fut pas une^des moindres causes de>sa flopularitéé: On admirait sa droiture, la pureté doses idèeurs;'bientôt on célébra sa franchise et sa hardiesse. I:Jémeur qu'il inspirait s'accrut de toutes les haines qu'il souleva contre lui à la cour et dans son clergé. Et quand ces haijies eurent éclaté « quand la. guerre fut dé-

clarée, il se trouva naturellement ce qu'il eut dû redouter a^ant tout de devenir, chef de parti.

J'ai montré dans sa vie, et dans le chapitre intitulé la Charité^ le véritable caractère de ses attaques contre k cour, le clergé , les riches. Je n'y reviendrai donc plus. T(mten admirant son courage, on doit regretter qu'il û'efi ait pas fait un meilleur emploi. Il lui eût été facile, avec un peu d'adresse et de douceur , et sans compromettre en rien la dignité de son caractère, de prendre sur ie faible Arcadius assez d'ascendant pour le conduire et le maîtriser • Il laissa cet honneur à de misérables courtisans, à un Eutrope , à un comte Jean, à des personnages encore plus obscurs et plus vils , enfin à une femme violente , impérieuse , dépravée. Le pouvoir qu'ils prirent; ils en usèrent pour avilir l'empereur, déshonorer le trône impérial, et enfin pour chasser Ghrysostôme lui-même. C'est contre leur influence qu'il devait lutter ; mais dans cette lutte il fallait qu'il eût d'abord pour lui l'appui d' Arcadius , ou du moins son bon vouloir. Un excès dé fierté , une humeur violente , ennemie de toute conciliation , un amour excessif de la popularité , causèrent ses malheurs, et tout le bien qu'il eût pu faire avorta misérablement. Saint Ambroise fut aussi ferme , aussi indépendant, aussi hardi. Il résista en face à l'impératrice Justine , . à Yalentinien ; il refusa de suivre les soldats chargés de l'arrêter, fit courber devant lui le front d'un empereur tel que Théodose, et ne mourut pas en exL Ambroise avait l'intrépidité d'un évêque et la sagesse d'un homme d'Etat. Puissant auprès du peuple , 3 l'était plus encore auprès des empereurs ; il les dominait, et ne cherchait point la facile et vaine satisfaction de lei humilier sans nécessité et sans profit. Ambroise a la sérénité d'une grande âme sûre d'elle-même : il y a dans Ghrysostôme je ne sais quoi d'inquiet et d'orageux. L'un

(io0iim9. les. événements : l'autre s'en préoccupe^ semble les redouter. Le premier, si important que soit son rôle, oublie sa personnalité, et ne montre que Tévêque : le second mêle aux grands intérêts qu'il défend des passions qui y sont étangères, et sa propre cause à celle de l'Eglise. Zosime l'appelle démagogue : le nom de tribun lui conviendrait mieux.

Le rôle d'ami du peuple était plus périlleux peut-être dans ce temps d'oppression et de servitude qu'aux temps orageux des Ganuleius et des Gracques. Mais le véritable . danger pour un chrétien , pour un évêque , c'était d'oublier le caractère moral dont il était revêtu , et d'être entraîné par la pitié à se faire le flatteur et le complaisant de la multitude. Que de fois Ghrysostôme se plut à at-tribuer aux pauvres et aux malheureux des vertus imaginaires ! Il leur fait un mérite de tous les vices qu'ils n'ont pas , qu'ils ne sauraient avoir (1). S'il est enfin forcé d'ouvrir les yeux, s'il voit ces chrétiens parfaits se ruer aux orgies des tavernes, aux représentations obscènes du théâtre, il est saisi de douleur plus que d'indignation, il semble qu'il vienne de perdre une illusion longtemps caressée avec amour. Dans son homélie sur les Spectacles (2), sa colère éclate surtout contre les riches et les oisifs , que la corruption pénètre plus profondément, qui possèdent le temps et l'argent nécessaires pour satisfaire les viles passions excitées au théâtre. Mais s'il n'a pas voulu voir les misères morales de ceux qu'il aimait, il a du moins essayé d'affranchir leur esprit de cet innombrable essaim de superstitions et de coutumes païennes, juives, de tous les pays, qui retenaient encore ces chrétiens grossiers, et faisaient triompher les ennemis

(1) T. ÏV, hom. in Ânnam. — T. î, hom. de Lazare.

(2) T. V.I, de SpectaeuUs,

se mettre en scène, à entretenir le publie de sa sauté, de ses travaux, de ses tristesses , des dangers qui le menaçaient, le tour imprévu et hardi qu'il donnait à ses critiques, lorsqu'il supposait, par exemple, que du milieu de la foule une voix lui criait : « Te voilà encore contre les riches? » et qu'il répondait : « Et toi contre les pauvres ? » — «Te voilà encore contre les spoliateurs?» — «Et toi contre les spoliés (1)?» puis les dialogues, les interruptions, les applaudissements , les cris, parfois les sanglots de la foule; ce drame continuel, parfois terrible, souvent comique, ou les scènes les plus opposées se succédaient, se heurtaient , où le langage s'élevait jusqu'au subUme et redescendait sans transition jusqu'au trivial , jusqu'au cynisme même ; et vous aurez seulement alors une idée du pouvoir étrange , inexplicable pour nous, de cette éloquence qui rappelle, par la violence du langage démagogique, les Maillard, les Menot, les prédicateurs de la ligue ; par la vivacité des saillies et la liberté des allures , le père André ; par la mise en scène et le théâtral, le père du Plessis et Bridaine; parla douceur pénétrante, Massillon; par la majesté et l'éclat, Bossuet; éloquence jaillissant inépuisable de l'âme de l'orateur et de celle des auditeurs., empreinte de leur double personnalité , créée en un jour par eux et pour eux, qui ne peut être ni reproduite ni imitée, dont les éléments mêmes sont dispersés avec les débris de ce peuple et dç cette société dont elle était l'image , dont elle fut le dernier triomphe.

(1) T. V, in Psalmos, p. 146.

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