‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

SI

De la Prédication morale.

Dans les dernières années du quatrième siècle, l'œuvre de Télaboration du dogme était accomplie, le monde était chrétien : il s'agissait surtout de rendre les hommes dignes de ce nom. Or ceux qui restaient encore en dehors du christianisme jugeaient la nouvelle religion moins d'après ses dogmes que d'après les mœurs de ses sectateurs.. Plus celles-ci étaient pures , plus ils se sentaient disposés à admettre ceux-là : la vérité devait être là où était la vertu. Les miracles incessants de la charité, Antioche sauvée de la ruine par les prières d'un évèquej, une impératrice allant s'asseoir au chevet des malades recueillis dans des hôpitaux (1) : quels arguments en faveur du christianisme ! Tous ne pouvaient comprendre la métaphysique du symbole de Nicée ; mais le simple et populaire Evangile de sjaint Matthieu , commenté par un Chrysostôme , ne suffisait-il ^as pour attirer et retenir ces grandes multitudes ployant sous le fardeau de tant de misères ?

La prédication de Chrysostôme fut donc presque exclusivement morale. Il subit la triple influence de son temps , de son auditoire et de son génie. Dans les pre-

(1) Flaccilla, première femme de Théodose. — Grég. Nyss. Elopje funèbre de Flaccilla. — Théodoret, 1. v, eh, 28.

mières années du dix-huitième siècle , après les longues disputes du jansénisme, au moment où de hardis penseurs commençaient d'ébranler les bases mêmes du christianisme et de toute religion révélée ; au moment où Fénelon disait : < Un bruit sourd "d'impiété monte jusqu'à nous (1), » Massillon semble s'être renfermé dans la morale , comme dans une dernière forteresse inexpugnable à rincrédulité. Ce n'est point la lassitude des discussions théologiques , ni les progrès du septicisme, qui formèrent l'éloquence toute morale de Chrysostôme. S'il se renferma dans ce domaine , si vaste encore , c'est que son auditoire et son génie ne lui permirent pas d'en sortir.

Le peuple prenait peu d'intérêt aux homélies consacrées exclusivement à l'interprétation des textes saints: Chrysostôme en gémit plus d'une fois (2). Il était même forcé de réunir dans des conférences spéciales, et de trèsgrand matin, le petit nombre d'auditeurs capables de comprendre la philosophie dogmatique répandue dans TEvangile selon saint Jean^ le moins populaire des quatre (5). Dans ces petits conciHabules seulement , et comme à huis clos, il lui était permis d'être théologien. La multitude exigeait un autre enseignement , et le prédicateur, il faut l'avouer, partageait le goût de la multitude. Si son génie l'eût poussé vers les spéculations de la métaphysique , il eût bien su résister aux exigences de son auditoire, et se maintenir' à ces hauteurs sereines où l'esprit se recueille dans la paix et la jouissance de soimême. Mais la philosophie crée l'isolement et le silence

(1) Fénelon. Sermon sur FEpiphanie.

(2) Voir les homélies sur les changements de noms, — sur les titres des Livres saints , — sur l'inscription : Deo ignoto, etc., t. III.

(3) T. YI1I, in Joannem, prsefatio, hom. i.

autour de ses adeptes ; elle est à elle-même son but et sa fin, Aristote n'a-t-il pas dit : < L'inutilité de la philosophie est ce qui fait sa grandeur? » — Or Chrysostôme n'était point de ces âmes recueillies et profondes qui trouvent en elles-mêmes le mouvement et la vie. La société des hommes lui était nécessaire. Toute science qui n'avait pas pour but le bonheur et l'amélioration de l'espèce humaine, il la condamnait comme vaine et oiseuse (1). Tous ses travaux, ses vertus même si péniblement acquises, il fallait que ses semblables en profitassent. Il avait connu les joies austères de la solitude et les ravissements de la contemplation ; mais de bonne heure il s'y était arraché, incapable de cette concentration perpétuelle sur soi-même , qui donne à la vertu elle-même je ne sais quoi de froid et d'égoïste. — « Virtus in usu sui tota posita est. — Non satis est habere virtutem tanquam artem ahquam, nisi utare. » — Telle fut sa devise. Au bruit de la désolation d'Antioche , les solitaires cachés dans les montagnes avaient abandonné la paix de leurs cellules, leurs exercices de piété, pour voler au secours de leurs frères menacés : ainsi fit Chrysostôme. De la solitude , il s'élança dans le monde ; se mêla aux hommes pour les consoler, les instruire , partager leurs combats , leurs souffrances , et aussi leurs passions. Or cette étroite communication avec ses semblables, qui était un besoin de son cœur, ne pouvait s'établir entre eux et lui qu'à une condition : c'est que, par le choix des sujets et la manière de les traiter, l'orateur ne se séparât jamais de son auditoire , s'associât à ses pensées , à ses sentiments , à sa vie de chaque jour. La prédication morale

(1) On se rappelle ce qu'il dit de Platon , d* Aristote, de Diogène, de tous les philosophes anciens. (Voir eh. 5, le Controversiste.^

seule établissait ces rapports incessants. Ghrysostôme fut entraîné de ce côté : son cœur l'y jeta , le caractère de son génie oratoire l'y retint.

C'était un homme de lutte. Citoyen d'Athènes ou de Rome y il eût été démagogue ou tribun. Ce n'est point au conseil des Cinq Cents , ce n'est point au sénat, de* vaut un public peu nombreux , sévère dans ses jugements , difficile à émouvoir, que sa voix se fiït fait entendre. Elle eût retenti dans les assemblées tumultueuses de l'Agora ou du Forum ; elle eût dominé les cris de la multitude ; elle eût enflammé les passions ; elle eût fait trembler les oppresseurs du peuple. Il fallait à cette éloquence un grand théâtre et la liberté ; le christianisme donna l'un et l'autre à l'orateur. Mais comme la cité politique n'existait plus ; comme les orages des assemblées publiques étaient tombés devant la morne tranquillité du despotisme ; comme le christianisme ne connaît d'autres combats que ceux de l'homme contre lui-même, d'autres tempêtes que celles dos passions : Chrysostôme fut l'orateur de ces luttes nouvelles dont chaque homme est à la fois le théâtre et l'acteur. Comme à Démosthènes, aux Gracques , à Ciccron , il lui fallait des amis à défendre, des ennemis à attaquer : il en trouva. Ces ennemis, ce furent les vices, les erreurs, les préjugés, les misères du corps et celles de l'esprit ; tout ce qui , dans cette triste société, pouvait attrister le cœur ou révolter la conscience. Il était né non pour la controverse , mais pour la guerre. Ardent et opiniâtre , il ne quittait point son adversaire dès qu'il l'avait saisi. Cet adversaire en d'autres temps eût été Philippe , Antoine , le patriciat : ce fut Satan, le péché, souvent le pécheur. Guerre acharnée, mais interminable : qui pourrait énumérer les formes que revêt Tennemi? Avarice, orgueil, luxure, envie, colère, et tant d'autres fléaux de l'âme; superstitions, pré-

jugés 4 et tant d'autres fléaux de l'esprit; tous les maux qui dégradent la nature humaine : voilà les adversaires qui appellent les coups de l'orateur chrétien. Dans ce grand procès il cumule le double rôle de l'accusateur antique et du défenseur : il cite au tribunal de la conscience le pécheur couvert d'iniquités , il plaide la cause des vertus dont il enseigne la pratique.

• Mais si viaste que soit le champ ouvert au prédicateur, il est cependant des limites qu'il ne peut franchir sans danger. Qu'il éclate , qu'il foudroie les pécheurs , mais qu'il ne choisisse pas telle ou telle classe de la société pour but de ses attaques ; qu'A s'abstienne de tout ce qui pourrait ressembler à une personnalité ; qu'il excite la pitié, le remords, la terreur, jamais l'envie ou la colère. C'eût ^té trop exiger de l'âme ardente et passionnée de ChrysoBtôme, qu'il respectât toujours ces limites, qu'il ne coitfondit pas le pécheur avec le péché. Son esprit a une répugnance invincible pour les abstractions : il ne se borne point à flétrir l'avarice , il frappe l'avare. L'avare est riche : il frappe le riche , lui conteste la légitimité de ses biens , appelle sur lui la haine du pauvre , fait haïr celui-ci de ceux qui doivent le. secourir, et, niveleur évangélique, sème autour de lui les inimitiés, l'épouvante, la colère. Excès déplorables d'un zèle trop vif, mais qui démontrent invinciblement que son éloquence était toute guerrière , qu'il ne pouvait être qu'orateur populaire et IM^icateur moraliste.

D était doué d'une sensibilité très-vive et très-prompte; il excellait dans l'art d'exciter les passions , ou plutôt de communiquer celles dont il était animé. Il interrompt souvent son discours pour constater l'effet de ses paroles sur son auditoire : tantôt ce sont de grands cris d'épouvante, tantôt des larmes, des gémissements, des pécheurs se frappant la poitrine , s'écriant avec désespoir : « Tu

nous éloignes de la table sainte ! > parfois des rires. Le talent de remuer les âmes est indispensable à l'orateur chrétien. Il ne doit pas apporter dans la chaire le sangfroid^t la rigoureuse logique du philosophe qui expose à ses disciples la science des devoirs, assigne à chaque vertu ' son caractère et sa place , analyse l'homme moral pour déterminer ensuite les règles de sa vie, et accommoder les principes à la fm. Ces théories sont de la science, non de l'éloquence : c'est le squelette de la vertu.; il faut les animer par la passion. Mais pour y réussir, il faut que le moraliste connaisse les hommes ; que le prêtre connaisse l'Evangile , le code moral du chrétien. Ghrysostôme posséda cette double science ; mais il connut plus parfaitement la loi que les obstacles que rencontre la pratique de la loi. Dans le cloître, au désert, il se pénétra l'esprit de cette morale divine qui changeait alors la face du monde; par une lutte incessante contre lui-même , il sut ce qu'étaient les passions , combien impérieuses , et par quelles armes il fallait les combattre. Diacre et prêtre, il fut mêlé à ses semblables ; il vit leurs misères, leurs besoins; mais peut-être n'étudia-t~il pas avec assez de pénétration les ressorts secrets qui faisaient mouvoir toutes ces âmes. Cependant il vécut longtemps parmi ceux qui étaient ses compatriotes , ses voisin^ , et qui devinrent bientôt ses amis. Quelle heureuse préparation pour le prédicateur! Etait-il possible, avec les dons qu'il tenait de la nature, avec ce besoin de lutte qui le possédait, avec cet auditoire si bienveillant et si avide d'émotions , que son éloquence ne se développât point dans le sens où tout à la fois la dirigeait ?

Ainsi armé, il descendit dans l'arène.

sn.

Dû Libre Arbitre et de la Pénitence.

Tout enseignement moral repose sur un principe dont

il tire son autorité. Ce principe, pour Ghrysostôme, ce fut le libre arbitre. Le pélagianisme n'en avait pas encore fait sentir le danger en l'exagérant ; la théorie de la condamnation par le péché originel , bien qu'acceptée par l'Eglise, n'^^t pas encore regu les développements et la sanction qu'elle reçut plus tard ; enfin , cette décourageante impuissance de l'homme à faire le bien par le seul effort de sa voloùté, bien que proclamée durement et en termes exprès par saint Paul, pouvait bien fournir matière aux réflexions des théologiens, mais le commun des fidèles ne s'en préoccupait guère ; et c'est pour ceux-là que Chrysostôme prêchait (1). Pour agir efficacement sur les âmes, pour les éloigner du mal, les pousser au bien, il faut leur démontrer d'abord qu'elles sont libres de choisir entre les deux. Que si elles se regardent comme fatalement esclaves du. péché, elles risquent de s'endormir dans cette servitude , de perdre toute énergie , et le prédicateur n'a plus de prise sur des êtres qui rivent eux-mêmes leurs chaînes au lieu de les secouer. Le premier soin de Chrysostôme fut donc d'affranchir les esprits : dès qu'ils se crurent libres , ils le furent en effet , et il ne le leur laissa jamais

(1) Pauli Epist ad Ephes., e. n, v. 7, 8, 9. — On peut voir

le commentaire de Chrysostôme sur les paroles de Tapôtre :

« Gratia enim estis salvati per fidem , et hoc non ex vobis , Dei

enim donnm est. Non ex operibus, ut ne quis glorietur. »

(Ghrysost., t. XI, in Ep. ad Eph., hom. 4.)

oublier. Sur ce point seulement il ne redoute point l'appareil et la fatigue des démonstrations. Les raisonnements, les exemples saisissants où éclate la toute-puissanee de la volonté, Job, Adam, les enfants hébreux, Judas, et jusqu'aux événements les {dus simples de la vie de chaque jour , il a recours à tout , se répétant sans cesse , ne se lassant jamais , sentant bien que toute son œuvre n'est rien si cette importante vérité ne lui sert de fondement.

Aux passages déjà cités ailleurs , j'ajoute celui-ci : « Hier je vous ai £ait un discours sur le diable : et ce jour-là même, tandis que nous nous entretenions de ce sujet, d'autres, assis au théâtre, contemplaient la pompe de Satan ; ils prenaient leur part des chansons lubriques , vous de la doctrine spirituelle ; ils se nourrissaient des mets impurs du démon , vous des parfums du Saint-Esprit. Qui a causé leur erreur? Qui les a écartés du troupeau saint? Le diable les a-t-il trompés? Mais pourquoi ne vous a-t-il pas trompés aussi, vous? Ils sont hommes, vous êtes hommes; ils ont une âme, vous avez une âme. Pourquoi donc n'avez-vous pas les mêmes besoins? Parce que vous n'avez pas la même volonté. Aussi ont-ils été trompés , tandis que voui^ avez échappé à la séduction (2). y^

Souvent même l'avocat du libre arbitre va plus loin encore : il soutient que tout homme , par la seule force de sa volonté, peut s'élever à la plus haute vertu, devenir un saint Paul. Comme il célébrait un jour les perfections de Tapôtre des Gentils, et le citait en exemple, son auditoire l'interrompit , en disant : « Saint Paul a été forcé de se faire chrétien : Dieu l'a pris par force (2). »

(1) T. II, Daernenesnon gabeniare mundum, hoi6« 3.

(2) Cette objection n'est pas antre chose que la question de

— ► tt Quelle est cette objection? répond Chrysostôme. » Dieu Ta pris par force, dis-tu? Par force, ô homme? » n Ta appelé du haut des cieux ! Tu le crois , tf est-ce » pas? Et ne t'appelle-t-il pas aussi, toi, tous les jours? » et tu ne l'écoutés pas cependant (1). »

Nohle et sublime ambition! quel élan elle donne à Tactivité humaine ! Le stoïcisme prétend élever son sage jusqu'au rang de Dieu : orgueilleuse et décevante aspiration. D'autres condamnent l'homme à une éternelle impuissance , et le tiennent courbé à terre si la main de Dieu ne le relève : Chrysostôme le déclare capable de la .plus haute vertu par lui-même; et dans un siècle plein de misères, d'incertitudes, d'abattement, où les plus forts perdaient cœur, où les meilleurs fuyaient au désert, il rappelle au chrétien la dignité de sa nature, et le force à s'estimer. Voilà la plus efficace des Consolations , celle qui s'adresse à tous, et surtout aux faibles, aux oppri* més, trop disposés , par le sentiment amer de leur impuissance ici-bas , à oublier que Dieu les convie aussi, et les premiers de tou3, à prendre leur part de l'héritage céleste. Voilà aussi la véritable, la seule égalité possible , celle qui place sur la même ligne devant Dieu le roi et l'esclave. « H n'y a d'autre esclavage que le péchés » s'écrie Chrysostôme. Ce que nous appelons esclavage » ici-bas, n'est qu'un vain mot (ovojijta ^àiv) (2|. »

» Ne pense pas que Dieu remettra les choses faites » contre un esclave, parce que c'est un esclave. Les lois » étrangères connaissent une diflFérence entre le maître et

la grâce : Et hoc non ex vobis , Dei enim donumest. On va voir que Chrysostôme n'y répond pas.

(1) T. m, p. 150. — Même objection, même réponse à propos des apôtres. (T. IX, in Act. apost^ hom. 13.)

(2) T. I, de Lazare, hom. 6.

» Tesclave : ce sont des lois d'hommes. Mais la I(h du » maître commun ne connaît point de différence. Elle est » bienfaisante pour tous indistinctement , accorde à tous » les mêmes droits (1). »

Quelle excuse aura donc le pécheur, s'il s'endort dans son mal, lui que le seul effort de sa volonté peut guérir? Hélas! si faible aux tentations est la nature humaine, si pesant le joug des anciennes habitudes! Ce n*est pas do premier élan qu'on ravit le ciel : il y faut de longs et patients efforts; c'est le sentier solitaire et rude où Tod grimpe plus que l'on ne marche. Quand les chrétiens d'Antioche couraient au sortir de l'église dans les tavernes ou au théâtre, Ghrysostôme, tout en gémissant sur eux , s'estimait heureux qu'un seul dans une si grande multitude se détournât du chemin de perdition; et si celui-là même suivait les autres, du moins quelquesuns n'y allaient qu'en rougissant , et tout honteux (2). Cette honte était le triomphe du prédicateur, triomphe incomplet, mais qui en promettait d'autres. Les coupables se sentaient coupables : ils se sentaient donc libres; ils pouvaient donc un jour briser ces chaînes , et s'élancer d'un pas rapide dans la voie dont ils se détournaient encore. Ghrysostôme les y appelait. Faut-il s'étonner qu'il employât pour les attirer à lui, au salut, les paroles les plus tendres, les promesses les plus magnifiques? Celui qui lisait en chaire les noms des bienfaiteurs des pauvres , et demandait l'aumône à la vanité , celui là

(1) T. XI, in Epist. ad Ephes , hom. 22.

T. XT, in Epist. ad Titum, hom. 4.

(2) T. I, de Lazaro, hom. 1. — Je sais que quelques-uns disent en raillant : « Ah ! il les a tous persuadés : pas un d'eux n'est allé au cabaret ; ils ont tous été des modèles de sobriété! » — Que dis-tu , ô homme? — A\ons-nous promis de les prendre tous au filet en un seul jour?

devait-il hésiter à montrer à des hommes libres non-seulement la dignité de leur nature , la nécessité des bonnes œuvres , mais aussi et surtout les récompenses promises à la vertu? Il n'appartient, en effet, qu'aux plus nobles d'entre les âmes d'embrasser la vertu sans espoir de récompense :

Qais enim virtutem amplectitur ipsam , Prsemia si tollas?

La pratique du bien exige tant de sacrifices ! l'homme est si naturellement enclin à estimer les choses d'après l'utilité qu'il en retire ! Et cependant le désintéressement seul donne aux bonnes actions tout leur mérite. Mais qui ne voit combien cette loi rigoureuse est propre à jeter le découragement dans les âmes assez honnêtes pour vouloir le bien , mais trop faibles encore pour ne pas envisager la couronne après le combat? Telle est l'immense majorité des hommes. Ghrysostôme ne sacrifia point à la commodité des pécheurs l'inflexibilité de la loi morale. A Dieu ne plaise que je fasse remonter jusqu'à lui cette science des accommodements avec le ciel, flétrie par l'éloquence de Pascal et la conscience de tous! Mais, plein de pitié pour la faiblesse de la nature humaine que tant de pièges environnent , qu'assiègent tant d'ennemis , il est plus prodigue d'encouragements que de menaces ; il se plait à montrer au pécheur plutôt les récompenses que les châtiments. Bien rarement il fait apparaître à ses yeux les terribles supplices de l'enfer. La peur abaisse les âmes ; les vertus qu'elle commande ont je ne sais quoi de bas et de servile qui répugne : il recommande même au prédicateur d'user rarement de cet épouvantail (1). Û consacre une homélie tout entière à comf1) T. X, in Epist. prim. ad Corinthios, hom. il.

battre ce déplorable abus de Tanathëme, cette arme redoutable que saint Paul hésitait à employer ^ et que le premier venu tourne si facilement contre ses ennemis {!). Il aime mieux faire luire au regard des chrétiens le ciel ouvert, où l'infaillible justice de Dieu tient toutes prêtes les couronnes méritées ici bas.

« Si ces préceptes semblent à quelques-uns trop ri- » goureux, trop difficiles à suivre, pensez que vous » agissez ainsi pour Jésus-Christ, et toute amertume » vous sera douce. Si nous raisonnons de la sorte, rien > de triste ne nous atteindra jamais ; mais partout nous » moissonnerons une joie infinie. Le travail ne nous sem- 1» blera plus travail; plus il sera pénible, plus nous le » trouverons doux et agréable. Lors donc que vous 9 serez sollicités par les séductions des vieilles ha- » bitudes , le désir des richesses , opposez à la ten- » tation ce raisonnement: Si je méprise ce plaisir 9 d'un jour, je recueillerai une récompense sans fin ; et » dites à votre âme : Tu es pleine de tristesse parce que » je te prive d'un plaisir ; mais réjouis-toi : je te prépare p le ciel ; tu travailles non pour les hommes , mais pour » Dieu. Attends-donc un peu , et tu verras quelle ré- » compense te sera donnée. Persévère pendant cette vie, :i» et tu seras remplie d'une confiance ineffable » (2).

Mais cette espérance est bien lointaine , et ce n'est qu'une espérance.- Et d'ailleurs , qui pourrait se flatter de fléchir ce juge redoutable dont la loi est si rigoureuse? Le juste pèche sept fois par jour. Dieu ne put trouror même cinq justes dans Sodome tout entière. MùA parle le découragen^ent , et l'on retombe dans les hititlitoi coupables , et , par &iblesse plus que par. corrtylte iis -on -86 reml indigne de la miséricorde divine.

(t) T. I, sur rAnatbème, p. 845.

(») t. VU y inllatth., p. 251.

Mais cette miséricorde est infinie. Cbrysostôme ne cesse de le répéter à ces chrétiens d'Ântioche , lâches et ingé-* nieux à excuser leur lâcheté. Ds se faisaient humbles ; ils se déclaraient trop coupables pour désarmer la colère de Dieu, et, par ces sophismes, prétendaient se dispenser de la pénitence. Mais Chrysostôme leur rouvre les portes du ciel qu'ils s'obstinaient à se fermer à eux-mêmes ; il ne leur permet pas de renoncer à cette espérance, qui est une des vertus du chrétien , vertu que Dieu lui a commandée pour que l'homme rende en la pratiquant hommage à l'infinie bonté de son juge. Les homélies sur la pénitence sont consacrées à ces chrétiens pusillanimes et subtils (1). Guerre , guerre implacable au péché; mais pour le pécheur, pour cet homme qui Qjeut être sauvé s'il le veut; pour ce malheureux qui rougit, pleure, se frappe la poitrine , indulgence , pitié , encouragement. Qu'il se condamne dans sa faiblesse , qu'il en ait honte : c'est là un commencement de salut. Il retombera , Chrysostôme le sait, et plus d'une fois ; mais à chaque chute le regret sera plus vif, le remords plus poignant, le retour à Dieu plus sincère ; et l'esclave de la veille , courbé sous ses fers , se trouvera tout à coup debout et libre. C'est devant un tel auditoire , si prompt à perdre cœur , à s'abandonner soi-même , que Chrysostôme prononça cette parole devenue célèbre : « Si vous péchez tous les jours, faites pénitence tous les jours. » — C'est devant cet auditqire qu'il rappela l'éclatante conversion d'une courtisane : c non celle de l'Evangile , dit-il , mais celle qui était si fameuse vers le temps de ma naissance ; celle qui avait consumé les biens d'une foule de gens ; celle que l'on accusait de charmes et de maléfices, comme si la rare beauté de son corps ne la dispensait pas d'avoir

;i) T. II, de Pœnitentia.

recours aux philtres et aux enchantements ; celle qui engagea dans son amour le frère mêmet de Timpératiice.— Mais en un instant elle fut changée , je ne sais comment ; ou plutôt je sais bien comment , par une conversion subite de sa volonté (1). »

Ne coii^parons point le langage du prêtre d'Ântioche avec celui des Bourdaloue et des Bossuet : nos grands orateurs n'ont ni cette indulgence ni ces ménagements (2). Aux regards du pécheur ils présentent , sans cesse l'invincible nécessité de l'expiation , et de l'expiation la plus rigoureuse. Du premier coup, et violemment, ils arrachent une âme au monde, et la jettent des voluptés et des affections où elle se plaisait, dans les plus rudes austérités de la pénitence. Mais qu'ils étaient rares ces triomphes du remords sur les séductions de la vie mondaine! Le plus souvent c'était la lassitude , les déceptions, les froides réflexions qu'amène la fuite des jeunes années et des plaisirs , la perte d'êtres chéris, le vide d'une existence privée de tout ce qui en faisait le charme, qui précipitaient dans la retraite et les mortifications ces hommes que la fausse grandeur des cours n'avait pu satisfaire, ces femmes qu'un amour divin pouvait seul consoler et guérir des blessures d'un autre amour. Pour le plus grand nombre, pour ces chrétiens vulgaires que leur vie modeste et obscure préserve des grands orages, dont les fautes n'avaient ni cet éclat ni ce reten-

(1) T. VII, in Matth., hom. 68.

(2) Voir surtout Teffrayant sermon de Bourdaloue sur Timpénitence finale : ces paragraphes serrés comme un escadron d'arguments, et se terminant tous par le terrible refrain : « In peccato vestro moriemini. »

Voir aussi les sermons de Bossuet sur la Pénitence , et le sermon sur la Profession de Mlle de La Vallière : Allez, vi^ time, marchez à Tautel : le glaive est tiré.

tissement de scandale , ces rigoureuses expiations étaient excetssives ; et le prédicateur ne réussissait qu'à les épouvanter sans les convaincre. C'est là le défaut de nos ^nds sermonnaires : les rois et les grands leur ont dérobé la Tue des petits et du peuple ; s'ils ne parlent point devant la cour, ils se trouvent au-dessus de leur auditœre. Voilà pourquoi Bossuet trouvait Chrysostôme trop simple et trop populaire, et probablement aussi trop indulgent. En effet, l'ennemi que Chrysostôme redoute le plus, c'est moins le péché que le découragement. S'il s'applique à faire sentir aux pécheurs la grandeur de leurs fautes , il songe encore plus à les prémunir contre cet abattement qui suit les premières angoisses du remords. C'est pour les coupables endurcis qu'il réserve les menaces et les anathëmes. Mais les âmes faibles plutôt que corrompues, qui passent tour à tour de la faute au repfentir, du repentir à la faute, il vient à leur secours dans la lutte qu'elles soutiennent ; il leur fait espérer la victoire; il la leur donne. Il évite surtout de leur comniander des humiliations excessives. Comme elles ont besoin de toute leur énergie dans le combat qu'elles ont engagé, il ne les en dépouille point pour les sauver en les abêtissant. Cette haute idée de la dignité de l'homme, ce respect de la volonté hbre, cette confiance en son pouvoir, sont plutôt d'un philosophe stoïcien que d'un prêtre. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans Chrysostôme tels passages dont le protestantisme a pu se faire une arme contre la confession (1). Il connaissait trop bien la faiblesse et l'orgueil de l'homme pour commander à un esclave de se prosterner devant un compagnon de

(1) Luther faisait peu de cas de Chrysostôme : il Tavait peu la probablement.

Erasme ne le traite pas très - favorablement. (Eras., t. III, épitre 1550.)

servitude (avv$ov)oç) pour lui faire Taveu de ses fautes. Dieu seul pouvait exiger du pécheur cette bumiliation , parce que Dieu seul est affranchi du péché. Voici les propres paroles de Chrysostôme :

« Dieu dit lui-même : Dis tés péchés le premier pour être justifié. Pourquoi donc cette rougeur, cette honte à dire tes péchés? Est-ce que tu les dis à un htomme qui pourrait t'en faire des reproches? Ce n'est pas à un compagnon de servitude que tu les avoues , pour qu'il aille les divulguer. C'est à celui qui est le Seigneur, ton protecteur, ton ami ; c'est au médecin que tu montres tes blessures. Quand même tu ne parlerais pas , il connaît tes péchés , il les connaissait avant que tu les commisses (1). »

« Je ne te force pas, dit Dieu, de paraître en public, sur un théâtre , d'appeler de nombreux témoins : dis à moi seul en particulier ton péché , pour que je guérisse la blessure et te délivre de toute souffrance (2). »

« Je ne te traîne point pour te livrer en spectacle à tes compagnons de servitude ; je ne te force pas à révéler tes péchés aux hommes : dévoile le secret de ta conscience devant Dieu ; à lui montre tes blessures ; à lui demande des remèdes (5). »

A ces passages il faut joindre le suivant, qui n'est pas moins significatif.

« Il ne faut pas que celui qui fait pénitence divulgue jamais son péché : qu'il prie seulement Dieu de ne pas s'en souvenir : si nous nous en souvenons, nous , Dieu l'oubliera.

» Avouons-nous pécheurs, passons en revue nos péchés

(1) T. I, de Lazaro, hom. 4, p. 928.

'> Ibidem, p. 929.

un à un. Je ne te dis pas : Mets toi en public^ accuse toi devant les autres ; mais obéis au prophète, qui dit : Révèle au Seigneur ta voie. Fais à Dieu l'aveu de tes fautes , confesse-les à ton juge avec des prières ; confesse-les, sinon de la langue, au moins de la mémoire, et mérite ainsi qu'il ait compassion de toi (1). »

Mais le simple aveu du péché suffit-il pour en effacer la souillure? Non, assurément. C'est la première expiation que Dieu impose au coupable, avant de lui remettre ses fautes; ce n'est pas la seule. Au repentir il faut joindre la prière, les larmes, le jeûne, et surtout l'aumône (2). Cette dernière prescription est admirable. La prière, les larmes, le jeûne, ne concernent que le pécheur; ce sont des actes dont il doit retirer un avantage , mais qui sont inutiles à ses frères. L'aumône convertit en 'bîrafaits pour l'homme la pénitence de l'homme : le cou- 'pable se purifie, et en même temps il vient en aide à ses semUables. La faiblesse des uns soulage la misère des ^aebres. Ainsi l'homme est nécessaire à l'homme ; ainsi le jpauvre est nécessaire au riche ; ainsi se trouvent encore rrés les liens qui unissent entre eux tous les fils ^Adam, pour les confondre dans le sein de la charité rerselle.

fj Telle est la doctrine morale de Chrysostôme : foi en

ime, espérance en Dieu ; voilà les deux termes où

se réduit. L'homme voit le bien, il peut l'atteindre

le seul effort de sa volonté ; et les récompenses éter-

Yy invitent encore plus énergiquement que la voix

sa raison. S'il succombe aux tentations, si le péché le

(l) T. XII, in Epist. ad Hebraeos, hom. 31. — Voir aussi ce sujet Tillemont. Mém. ecclés., Vie de Chrysost*, t. XI, ^2) T. II, de Pœnitentia, hom. 2, 3, 4, 5.

retient sous son joug, ce n'est là qu'un passager engourdissement de la volonté : le repentir peut rendre à l'âme sa beauté première ; du degré le plus bas le pécheur peut remonter d'un bond jusqu'à Dieu. Saint Paul fut un persécuteur; saint Matthieu, un publicain; saint Pierre, un renégat ; Madeleine , une courtisane. Les ennemis de notre salut sont donc le désespoir et l'endurcissement. Quel est le devoir du prêtre? De reconforter les faibles, les découragés , de châtier, d'épouvanter les endurcis : mais qu'il n'oublie jamais qu'une âme, si criminelle qu'elle soit , peut toujours être sauvée ; que tout homme peut être un saint Paul. — Que si l'on s'étonnait de cette généreuse revendication de la liberté humaine ; si l'on trouvait excessive cette foi dans l'homme, créature misérable, si prompte aux chutes , si lente à se relever, qu'on pense aux temps dans lesquels Ghrysostôme prêchait cette doctrine. Jamais tant de misères n'avaient accablé l'humanité 3 jamais le désespoir ne fut si près d'envahir une société, un monde qui se sentait périr, sans comprendre qu'il se transformait, k ces condamnés il fallait rendre courage, les armer contre eux-mêmes d'abord: les malheureux, ayant la mort en face, ne pensaient guère à vivre saintement; et dans cette lutte douloureuse les soutenir. Comment? En faisant luire à leurs yeux Tinfinie miséricorde de Dieu, les récompenses promises non aux bons seulement, mais aux faibles, aux pécheurs, à l'esclave , à tous. Un abîme sépare saint Augustin de Ghrysostôme; mais qu'est-ce donc que la Cité de Dieu, sinon le rêve d'une patrie immuable promise aux malheureux à qui échappaient la patrie terrestre et le sol même oîi chancelaient leurs pas?

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