S III
Des Vices,
Comment concilier cette indulgence avec les emportements de langage qui lui sont si ordinaires? Que de fois sa colère tombe ! avec quelle violence, on le sait, non sur le péché, mais sur le pécheur : Reproches , invectives, termes de mépris, de dégoût, peintures étranges d'égarements plus étranges encore, il ne recule devant rien, dît tout, montre, tout. Ne craint-il pas d'épouvanter, d'aigrir le coupable , de l'éloigner à jamais de la pénitence ? — Il s'en est déjà éloigné : c'est sur les pécheurs endurcis que tombent les coups de Chrysostôme, et non sur ces âmes légères , aussi promptes au repentir qu'à la faute. La perversité froide , réfléchie , l'aversion et le mépris affiché de la pénitence, voilà ses ennemis ; et ces vices^ les riches seuls en sont atteints ; seuls les riches sont avares, orgueilleux, débauchés. Pour eux le prédicateur n'a aucune indulgence, aucun ménagement : en ont-ils pour les pauvres? en ont-ils pour eux-mêmes?
Cependant la richesse par elle-même n'est pas un mal, il le sait; la pauvreté n'est pas une vertu, il le sait encore, il Ta dit lui-même, et froidement expliqué.
« Parmi les choses (prêtez-moi bien toute votre attention, car mes paroles vous seront un utile enseignement, chasseront de votre âme toute mauvaise pensée, et vous permettront de juger.sainement); parmi les choses, les unes sont bonnes de leur nature, leis autres mauvaises ; d'autres ne sont ni bonnes ni mauvaises , mais indiflférentes. La piété est de sa nature une chose bonne ; l'im piété, une chose mauvaise. Mais la richesse et la pau-
vreté ne sont naturellement ni bonnes ni mauvaises; elles ne deviennent Tun ou l'autre que suivant la manière dont on en use. Si la richesse sert à la bienfaisance , elle devient un bien ; si elle inspire la rapacité, l'avarice, l'insolence, elle devient un mal. Et cependant la richesse n'est pas coupable ; le coupable est celui qui en fait un mauvais usage. Il en est de même de la pauvreté. Si on la supporte avec résignation, en en rendant grâce à Dieu , elle deviendra une source de récompenses et de félicités ; mais si elle pousse à blasphémer le Créateur, à accuser la Providence, on aura fait de la pauvreté un mauvais usage (1). »
Mais qu'il est difficile de persévérer dans cette modération de langage, quand on est témoin de tant de misères d'un côté, de telles profusions de l'autre, d'une telle insensibilité pour les souffrances des pauvres! L'orateur est entraîné par la pitié d'abord, puis par les applaudissements d'une certaine partie de son auditoire et la séduction de la popularité, à envelopper dans une terrible et injuste condamnation tous ceux dont la fortune ne s'épuise point en aumônes, tous ceux qui semblent peu disposés à entrer dans cette immense communauté qui fut le rêve de Chrysostôme et de tant d'autres. Il est donc violent, amer, souvent injuste envers les grands et les riches. Pourquoi? Parce que les vices des grands et des riches indiquent plus de corruption que ceux du pauvre; parce qu'ils proviennent d'un abus plus coupable du libre arbitre ; et aussi parce que les grands et les riches, tout entiers aux plaisirs de cette vie , ne songent ni à la pénitence, ni au compte terrible qu'il leur faudra rendre de l'emploi de leurs richesses et de leur puissance. Orgueil, égoïsme,. insensibilité, soif des plaisirs, les vices
les plus bas rendus encore plus éclatants par cette assurance de l'homme à qui jamais rien n'a manqué : voilà ce qui révolte l'âme honnête de Chrysostôme ; voilà ce qui explique les regrettables excès de ses censures, et aussi la haine dont il fut l'objet. Il est tendre et compatissant au pauvre , au pécheur humble et repentant : pourquoi? Parce que l'un souffre, et injustement selon Chrysostôme, qui ne respecte guère le droit de propriété ; et l'autre, s'il a péché, s'humilie devant Dieu, fait pénitence ; parce que les vices du pauvre sont moindres que ceux du riche, et presque toujours l'ouvrage du riche ; parce que les fautes du pécheur repentant sont effacées par son repentir même.
n est impossible , quand on lit Chrysostôme , d'oublier cette triste inégaUté des conditions : il y revient sans cesse pour la déplorer. Le plus souvent même il y voit moins une loi de la Providence que lé crime des riches. De là ces éclats de colère , ces diatribes incessantes dont l'effet fut si regrettable et qu'il expia si cruellement. Chrysostôme nous avoue lui-même que cette partie de son auditoire disparut tout à coup (1) , lasse sans doute d'être en butte aux invectives passionnées de l'orateur , et probablement aussi épouvantée des regards menaçants ou railleurs que lançaient sur elle les amis de Chrysostôme , c'est-à-dire les. pauvres. Si le triomphe de Téloquence est d'exciter les passions , ces passions ne doiv«ttt être ni la haine , ni l'envie. La pitié pour le pauvre n'exclut pas la justice envers le riche ; la charité doit unir, et non diviser les hommes. L'orateur sacré ne peut-il prêcher l'aumône que l'injure et la menace à la
(1) Voir le chapitre troisième : la Charité. — Et le commentaire de Néander à ce sujet. Néander : Chrysostôme et son siècle, eh. 2.
bouche? J'ai cité lé touchant exorde de l'homélie sur Taumône. Pourquoi Chrysostôme ne s'est-il pas toujours exprimé ainsi ? Certes , c'est là une peinture pathétique des souffrances du pauvre , souffrances que la rigueur de l'hiver rend encore plus insupportables; mais ici, la passion est mise au service de la charité. L'orateur ne se transforme pas en accusateur : il n'est que l'avocat des indigents , et , comme il le dit lui-même , leur ambassadeur. C'est une r^uête qu'il présente ; il supplie , il ne menace point. Aussi, quelle différence de langage! Quand il s'emporte contre les riches , il n'a plus ni mesure ni convenance : images grossières , comparaisons triviales , détails répugnants , expressions basses et souvent cyniques , tout l'arsenal de la déclamation de mauvais goût est mis à contribution, pour ne prouver rien que l'intempérance de l'orateur , pour n'exciter que des passions mauvaises , un rire méchant. Ici le ton est simple, les expressions naturelles , le tour aisé , les détails abondants, mais d'une vérité frappante ; l'émotion du prédicateur est profonde ; elle se communique sans peine à l'auditoire , elle le pénètre : les pauvres ont gagné leur cause, et cette victoire qu'ils ont remportée n'a pas fait de vaincus. N'est-ce pas là le vrai but du prédicateur? C'est le péché seul qu'il doit vaincre et mettre en fuite.
Mais quel péché? — C'est dans le choix de ses adversaires que se montre le caractère du moraliste. Il ne peut se flatter évidemment d'embrasser dans sa prédication cette multitude innombrable da vices qui dégradent la nature humaine. Et de plus , comme son enseignement s'adresse à tous , doit être profitable à tous , il est condamné à n'envisager que les caractères généraux des maladies morales les plus ordinaires ; les exceptions lui sont interdites : l'exception est le plus souvent une personnalité , et la personnalité est odiettse ; de plus , elle est
inutile au plus grand nombre , nuisible à Forateur, offensante sans profit pour celui qui en est l'objet. Or l'ennemi dont Ghrysostôme fait choix, celui à qui il ne laisse ni trêve ni merci , c'est un vice d'exception : l'avarice. D veut inspirer l'horreur du péché, en tracer un portrait hideux et fidèle ; mais le péché n'est qu'une abstraction, et la peinture d'une abstraction est toujours vague et sans relief. Ghrysostôme l'essaye, se lasse bientôt , et se met à peindre non plus le péché, mais un péché, et quel péché? — L'avarice. Voici ce portrait : je ne puis ni en changer ni en adoucir les couleurs.
€ Il n'y a rien d'aussi stupide , d'au3si dépourvu de sens , d'aussi fou , d'aussi violent que le péché. Partout où il se jette, il détruit, brouille, renverse tout, hideux à voir, insupportable, odieux. Si quelque pehitre en voulait retracer l'image , il ne se tromperait pas, selon moi, en le représentant ainsi : une femme, avec un corps de bête sauvage, barbare, soufflant le feu, désagréable, noire , telle que les poètes ont représenté les Scyllas. Car avec mille mains elle se saisit de nos pensées , et à l'improviste elle entre , déchire tout , comme les chiens qui mordent par derrière. Mais à quoi bon tracer un portrait? II faut traduire en public ceux qui sont ses esclaves. Qui voulez-vous que nous représentions d'abord? L'avare, le ravisseur ? - — (Ici sans doute signe d'assentiment dans l'auditoire.) Quoi de plus impudent que les yeux de cet homme? Quoi de plus effronté, de plus cynique (1) ? Un chien ne se tiendrait pas avec l'impudence de cet homme , quand il ravit , serre les biens de tous? Quoi de plus scélérat que ces mains , de plus insolent que cette bouche qui absorbe tout et ne se rassasie jamais ?
(1) Harpagon a plutôt une petite figure sèche, Jaune et basse.
Vous voyez son visage et ses yeux ; il a l'air d'un homme; mais les yeux d'un homme n'ont point de tels regards. II regarde les hommes non comme des hommes » le ciel non comme le ciel , il ne se signe point devant son maître , il lui semble que tout est argent. Les yeux des hommes, en voyant les pauvres dans la détresse, se brisent de pitié : ceux du ravisseur voient les pauvres et deviennent féroces. Les yeux des hommes voient le bien d'autrui non comme leur appartenant , mais ce qui est à eux ils le voient à autrui ; ils ne convoitent pas ce qui a été donné à d'autres ; ils se dépouillent de leurs biens pour autrui : ceux-ci ne sont contents que s'ils ont pris ce qui est aux autres ; car ils ont un regard non d'homme, mais de bête féroce. Les yeux des hommes ne supportent pas de voir nu leur propre corps ; mais ceux-ci, s'ils n'ont pas mis tout à nu et déposé chez eux le bien des autres, ne sont point rassasiés , ou plutôt ne sont point remplis. Ainsi on peut dire que leurs mains sont nonseulement celles des bétes féroces, mais même plus sauvages et plus dangereuses. Car les ours et les loups, quand ils sont rassasiés , s'éloignent de leur nourriture :
ceux-ci ne se rassasient jamais (1). »
Pourquoi choisir l'avarice, ou plutôt la cupidité, de préférence à tout autre vice ? Il y en a bien des raisons. D'abord, c'est une riche et dramatique matière à développements ; ensuite, l'avarice est la racine de tous les maux, la mère de tous les vices. L'ambition, l'orgueil, peuvent inspirer de grandes actions ; l'avarice ne laisse subsister aucun noble sentiment dans le cœur : elle l'avilit, le dé-
(l) T. X, in Epist. prim. ad Corinth., hom. 9. — Je traduis littéralement. Je maintiens la confasion des yeux et des hommes, pris tour à tour pour sujet. Le morceau est loin d*étre fini ; mais ce que j*ai cité me semble suffisant.
grade. Gbrysostôiue voit en elle non l'amour de l'or pour ror, non cette fureur d'accumuler des trésors pour les contempler en se privant soi-même de tout autre plaisir; mai^ l'avidité d'acquérir des biens par tous les moyens les plus coupables pour se livrer ensuite à tous les raffinements du luxe et de la débauche. Le vol , les rapines , les concussions, étaient la source la plus commune de ces énormes fortunes qui , honteusement acquises, étaient encore plus honteusement dépensées. Cette basse passion était aux yeux de Torateur chrétien la plus cruelle ennemie de ses pauvres : elle les dépouillait d'abord , les réduisait au désespoir, à la mort, et les oubliait. C'était une idole à qui il fallait des sacrifices sanglants.
« L'avarice est une idolâtrie : elle veut des sacrifices , il lui faut égorger des âmes; ses autels sont abominables. Approche-toi des autels des idoles : tu sentiras l'odeur du sang des chevreaux et des bœufs. Approche-toi de l'autel de l'avarice : tu le trouveras tout imprégné de sang humain. On y brûle non des ailes d'oiseaux; il n'en sort ni vapeur ni fumée : ce sont des êtres humains qui y périssent. Les uns, en effet, se précipitent dans des gouffres; d'autres se pendent, d'autres se coupent la
gorge (1) »
Que dire des sacrificateurs eux-mêmes? Us étaient les premières victimes de leur monstrueuse idole. Ils ne dépouillaient, ne désespéraient leurs frères que pour satisfaire les fantaisies de leur imagination dépravée : de là venaient ces monstres de gourmandise , ces scandaleux excès de table, de parure, d'ameublement (2) ; ces ar-
(1) T. XI, in Epist. ad Ephes., hom. 18. —Les nobles dames déchirant à coups de fouet le corps nu d'une Jeune esclave. (Iq Epist. ad Ephes., hom. 15.)
(2) T. XI, in Epist. ad Goloss., hom. 7.
mées d'esclaves ; cette tourbe de parasites sur qui s'exerçaient l'esprit et la main du riche ; ces courtisanes convoquées aux orgies (1) ; ces chevaux couverts d'or et d'argent; toutes les jouissances les plus désordonnées que puisse rêver un cœur corrompu, que puisse procurer une opulence sans bornes. Le luxe sauvage et souvent sanguinaire des Romains n'était rien auprès de la science des raffinements que le génie oriental a toujours possédée. On peut voir déjà dans Clément d'Alexandrie (2) jusqu'où ces chrétiens si près encore du berceau de la foi poussaient l'oubli et le mépris de l'Evangile. Le temps n'avait ni exterminé ni affaibli ces vices; ils s'étalaient audacieusement ; et le lâche silence deiplus d'un évêque flatteur et parasite semblait les couvrir de la protection de la religion. Bs trouvèrent en Chrysostôme un impitoyable adversaire. On reste confondu autant de la profondeur du mal que de la hardiesse des attaques. Il est difficile, presque impossible de citer (3). Chrysostôme avoue lui-même qu'il cherche moins la chasteté des expressions que la correction des coupables (4). Ce sont des détails étranges, d'une crudité énergique, des invectives près desquelles pâlissent les plus violentes diatribes de Cicéron contre Antoine : ni voiles, ni dégui-
(1) T. VII, in Matth., p. 558 et sqq.
(2) Le Pédagogue.
(3) Sur les femmes ivres, t. IX, p. 237.
Sur rameur antiphysique : T. IX, ad Romanos, p. 495. — Ibidem, hom. 11. — T. IX, in Act. apostol. , p. 272. — Ibidem, hom. 45, et p. 237. — T. XI, ad Timotb., bom. 13 et 14.
(4) TùLVTcL eiKAt cet(^éffTepov rov S'iovioi eipiiTcti, fJunS'éii èyKA' ;6/tû)* ou ykp hoyav aeuvoitnt xctÂX«TiÇejflcti Cdhoixàti^ k?<hÀ '^ometi aefjLvohf rovf àKovovretf. (T. X, in Epist. prim. ad Corintb., bom. 37.)
semants. Le vice est mis à nu , flagellé et bafoué sans pitié ni fausse honte. Les homélies de Ghrysostôme ^9ont assurément la mine la plus précieuse en renseignements sur les mœurs de cette société chrétienne de nom, toute païenne de cœur. Il est des bornes que le zèle d'un prédicateur vertueux peut franchir, mais en deçà desquelles doit s'arrêter l'historien. Si curieuses que soient ces révélations, je me borne à en indiquer le caractère et la portée : je ne les reproduirai pas. Mais qui ne voit que d'inimitiés ces indignations, si légitimes qu'elles fussent, durent soulever contre le hardi prédicateur? Plus d'un grand , plus d'un riche , plus d'une femme de la cour, avide y coquette, débauchée, se reconnut dans ces portraits tracés avec une liberté et une verve que les applaudissements du peuple stimulaient encore. On ne peut savoir si l'orateur censura directement telle ou telle per- ^-. sonne : plus d'une allusion inintelligible pour nous était ^ dairepour les contemporains. Ces riches, ces avares, ces :, débauchés, ces vieilles coquettes enluminées de fard, on leur donnait un nom ; ces portraits qui semblaient portraits de&ntaisie, avaient des originaux. Quels devaient être les sentiments de ceux qui se voyaient désignés par la malignité publique et devenus sa proie? Le prédicateur avait-il ranpli toute sa tâche ? N'y a-t-il donc dans la société que des riches , et des riches corrompus?
MorâUste , Ghrysostôme a de la profondeur , mais peu d'étendue. Il a lui-même borné son horizon : il est dans le cœur humain des replis où il n'a jamais pénétré. Une dasse tout entière de la société échappe à ses observa- ^- tioQs , la plus nombreuse , celle qu'il aimait. Il peint éloquemm^nt les misères du pauvre , jamais ses vices , vices sans éclat, mais non sans profondeur. Qu'ils soient ou non j l'ouvrage du riche , comme il le prétend , qu'importe ? ils existent : pourquoi n'est-il pas allé les chercher sous
les haillons dont la vue lui arrachait des lart&es? Si l'orgueil, le faste, la dureté, sont le triste partage des riches, si cette douloureuse division entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont rien se retrouve fatalement jusque dans le domaine de la morale, comment se fait-il qu'il n'ait pas cherché à guérir les infirmités des pauvres : Tenvie, par exemple, le lâche abandon de soi-même, le désordre, l'imprévoyance ? Lui qui pénètre à la table des riches , dans leurs alcôves, dans leurs écuries , pourquoi n'est-il pas allé chercher sous le toit des misérables l'explicatioD, la cause souvent unique de leur misère? Parce qu'il tes aimait, parce que la vue de leurs souffrances lui navrait le cœur , parce que du premier jour ils avaient été avec lui et lui avec eux. Il en est une autre raison encore. Son génie ne s'accommode point des lentes et minutieuses investigations. En toute chose il ne voit que les grands traits , les traits éclatants. Panégyriste, il n'a jamais pu célébrer les humbles vertus des martyrs qui d'une vie obscure passent à une mort glorieuse (1). Moraliste , il n'est frappé que des vices extraordinaires : ceux-là seuls l'attirent, dans la peinture desquels se déploieront les qualités éminentes de son esprit , imagination , vei;ve , éclat; celles de son style, coloris, mouvement, magnificence. Il peindra l'avarice, la luxure ; jamais l'envie, jamais l'hypocrisie , la médisance. De là je ne sais quoi d'éblouissant et d'incomplet dans sa prédication morale ; de là aussi le manque de proportion, de mesure, de convenance.
Il lui faut de grands coupables , d'audacieux prévaricateurs. Son humeur violente le condamne aux vices d'exception. Dans le monde il ne voit que d'insignes scé-
(1) L'éloge de saint Ignace est le seul qui ait quelque valeur. (Voir t. II.)
lérats ou des saints : il ferait volontiers de la société un immense monastère.
Je ne sais s'il eut une influence considérable sur les moeurs de ses contemporains. Il se montre tour à tour heureux d'un succès obtenu et découragé de l'inutilité de ses efforts. Il réussit en partie à déraciner l'habitude des jurements (1), mais il n'enlève pas un spectateur aux jeux du cirque et du théâtre (2). D n'ouvre pas les coffres de l'avare : il a chassé les riches de l'église. Nul orateur cependant ne s'attacha plus opiniâtrement à la correction des mœurs ; mais jamais aussi prédicateur ne sembla moins soucieux de convaincre par la force du raisonnement : il ne connut que la passion. Mais qui ne voit combien se dissipe rapideinent l'émotion causée par une parole animée et brûlante? I^es âmes sont remuées, troublées ; mais l'orage se calme , le silence se fait ; l'auditeur, devenu froid , s'interroge , cherche en soi cette conviction si vive quand retentissait la voix de l'orateur ; et il semble qu'il n'ait triomphé que par surprise ; la sensibilité a été ébranlée, mais cet ébranlement n'a point agi sur la volonté. Il accuse bientôt le prédicateur d'exagération dans ses peintures. Le vice n'est pas si laid qu'il se plaît à le représenter ; les excès du vice seuls sont hideux. Mais il est un art de jouir qu'on se flatte de posséder, art innocent qui égayé la vie sans corrompre l'âme ; il est des plaisirs permis , des voluptés honnêtes. Qui jamais a exigé des gens qui vivent dans le siècle la rigoureuse abstinence et les austères mortifications des moines? Les crimes et les débordements dont le prédicateur retrace l'image en les exagérant encore, ne sont point les nôtres. Ainsi que notre vie , nos fautes sont
(1) T. II , hom. ad populum antiochenum.
(2) T. 1, de Lazare, hom. 1.
sans éclat. Faibles et vulgaires pécheurs , rimpuissance de notre nature nous tient aussi éloignés des grands vices que des grandes vertus : le médiocre en tout est notre lot. Chose étrange et nécessaire cependant : l'éloquence de Ghrysostôme est accessible et intelligible à tous, et plus encore aux petits qu'aux grands , et pourtant elle est moins appropriée aux besoins de l'auditoire qu'elle semble chercher de préférence. Retranchez de ces homélies les consolations aux pauvres, souvent banales et peu efficaces, les exhortations à l'aumône, et vous reconnaîtrez avec étonnément que cet orateur populaire entre tous est en réalité plus préoccupé des souiffrances matérielles des petits qu'il ne songe à guérir leurs infirmités morales. H décrit en termes éloquents les excès de la gourmandise , les raffinements du luxe et de la luxure. Mais ce sont là des vices de grand seigneur : quel fruit pouvaient retirer de ces peintures des chrétiens affamés et en haillons? Ces monstrueuses saturnales leur paraissaient un rêve ; ils n'en sentaient que plus amèrement les angoisses des privations et du dénùment ; ils n'en étaient que plus disposés à haïr ces hommes dont un seul festin absorbait la subsistance de plusieurs familles.
L'orateur subit dans sa prédication l'influence de ces temps misérables oîi des millions d'hommes étaient sacrifiés aux plaisirs de quelques puissants. Comme les Gracques, il se trouva amené à opposer à l'opulence scandaleuse de quelques-uns l'effrayante indigence du plus grand nombre. Il peignit, comme il savait peindre, cette inégalité qui le révoltait ; et il excita ainsi les passions mauvaises de cette multitude qu'il voulut croire vertueuse parce qu'elle souffrait. L'éloquence inspirée par de tels sentiments ne devait donc avoir ni mesure ni sobriété ; et par conséquent l'orateur négligea presque complètement les besoins moraux de ceux qui ne sont
par leur condition ni avec les oppresseurs ni avec les opprimés. La classe moyenne, la bourgeoisie, n'avait pas alors, je le sais, une existence aussi bien définie, un caractère aussi nettement tranché qu'elle l'eut en France dans ces derniers siècles. Elle existait cependant , bien que les oscillations de la société la rejetassent souvent dans la plèbe, ou relevassent au rang des puissants. Cette classe moyenne, qui devint si considérable à Rome dès qu'elle forma l'ordre distinct des chevaliers, n'exerça malheureusement aucune influence alors sur la direction des affaires. Elle y eût apporté la sagesse, la modération, l'esprit d'ordre, le besoin de stabilité qui la caractérisent excellemment. Elle eût tempéré l'inintelligent nivellement du despotisme, qui, livré sans contre-poids à ses grossiers instincts, cherche dans la corruption et l'ignorance de la populace l'appui qu'il demanderait vainement ailleurs. Cette classe, le prédicateur ne doit jamais l'oublier, elle est faite pour être la régulatrice de son éloquence. S'il l'a sans cesse devant les yeux , elle le préservera de la séduction qu'exercent sur la vanité la présence et l'admiration d'un auditoire plus relevé; elle le préservera aussi des écueils où l'amour de la popularité précipite trop souvent de grands esprits et des âmes vertueuses; elle le ramènera, enfin, à une plus profonde et plus vraie observation de la nature humaine. L'homme, en effet, n'est ni tout à fait pervers, ni tout à fait innocent. Les grands vices, les grandes vertus, sont des exceptions ici-bas : c'est la médiocrité qui^ est la loi universelle. C'est donc dans ce milieu que le prédicateur doit se tenir. Qu'il s'en écarte parfois, je le veux bien, quand il en trouve l'occasion, mais qu'il y revienne bientôt. A ce prix seulement il acquerra cette science du fXBur, ces habiles tempéraments si nécessaires pour agir ayec efficace sur des hommes qui ne sont ni des scélérats
incurables, ni des anges. Chrysostôme n'eut pas le boaheur de trouver autour de lui ce salutaire modérateur. La classe moyenne, on peut le dire, eût été pour lui ce qu'était le joueur de flûte placé derrière Caius Gracchus : elle eût tempéré les éclats de son éloquence ; elle lui eài donné cette mesure, cette convenance, cette vérité qui lui manquent trop souvent; elle eût fait, enfin, de sa prédication un salutaire enseignement pour tous, et non un olqet d'épouvante et de haine pour les uns, de folle admiration sans profit pour les autres.
Il eut une connaissance profonde de son auditoire, mais il ne le domina point. Les chrétiens d'Antiocbe oa de Gonstantinople sont pour lui de véritables eniknts gâtés, qu'on aime, dont on voit tous les défauts, mais qui réussissent toujours à nous faire faire ce qu'ils veulent. Ce sont des gronderies sévères, des menaces épouvantables ; puis des regrets d'avoir attristé des amis si chers, des réconciliations, des élans de tendresse : excès souvent aimables d'une familiarité si loin de nous! L'orateur fit bien des sacrifices à ce peuple dont il voulait être aimé. Il adopta souvent un langage que les chaires chrétiennes ne connaissent plus , et qu'elles ne doivent pas trop regretter. Quel prédicateur serait assez sûr de son auditoire pour se permettre des apostrophes comme celle-ci :
€ Viens ici , sois un homme : que le nom dont on t'appelle ne soit pas un mensonge. Avez-vous compris ce que je vous dis? Mais je suis un homme, dit celui-là. — Souvent on est homme de nom , et pas de sentiments. Quand je te vois vivre sans raison, t'appellerai-je homme, ou bœuf? Quand je te vois livré à la rapine, t'appelleraije homme, ou loup? Quand je te vois l'abandonner à la fornication, t'appellerai-je homme, ou porc? Quand jeté vois plein de ruse et de perfidie, t'appellerai-je homme,
ou serpent? Plein de venin , t'appellerai-je homme, ou aspic? Insensé, t'appellerai-je homme, ou âne? Adultère, t-appellerai-je homme, ou étalon (dy;lv(Km œ'kov)! Désobéissant et stupide, t'appellerai-je homme, ou pierre (1).» Ce sont là des injures, et non pas des raisons : Chrysostôme substitue trop souvent l'un à l'autre. La familiarité qui existe entre lui et son auditoire , l'active surveillance qu'il exerce sur tous et sur chacun , la connaissance qu'il a des mœurs et des habitudes de son peuple, lui font sacrifier souvent renseignement de la morale universelle à la peinture satirique des mœurs de son temps : Bourdaloue devient Labruyère. Un sermon devient une œuvre de circonstance , une boutade , parfois un pamphlet. H est bien rare que la dignité du prédicateur sorte intacte de ces excursions dans le domaine de la satire. Il est ^are que les passions qu'il excite soient celles que là religion lui permet d'exciter. Que de fois ne tombe-t-il pas dans l'injure, et, ce qui est plus grave encore , dans la plaisanterie et le rire ! Souvent une tirade pleine de violence se termine par un trait sarcastiqué. Invectives et raillerie , armes dangereuses dans les mains du prédicateur , dont la mission est de panser les * blessures du cœur , et non d'en faire de nouvelles. Ces épigrammes sont presque toujours dirigées contre les feaimes, et presque toujours elles excitaient le rire dans l'auditoire. L'orateur s'élève contre les conversations qui 66 tiennent dans l'église : les femmes s'y rendaient en grande toilette.
€ L'Egtise , dit-il , est devenue un théâtre : les femmes y traînent à leur suite les débauchés. Jadis chaque maison était une église ; aujourd'hui l'Eglise est une maison. Si quelqu'un veut corrompre une femme , il ne
(1) T. V, in Psalmos, hom. 48.
titKife pas pour eeb iTaidroît plos convenable qoe Tégfi^e; si foD vent vendre oo acheter quelque chose, régfise parait on fieo plos propre au n^oce que le marché. Est-ce supportable ? Est-ce tolérable ? Tous les jours je me toe, je medédinre poor qoe vous emporti^ d'ici on oseignement otile, et mes êfffxrts 8<mt vains... Mais qoe dites-vous poor vous excuser ? Je n'entends pas ce qui se lit ; je ne sais de quoi on parle. — Cest parce qoe to fm do broit que tu n'entends pas.
» Nais si les femmes ne venaient pas à l'élise pour y parler et y répondre, pourquoi y viendraient-elles ? Elles devraient y venir pour écouter ce qu'elles doivent apprendre (i). »
Parfois l'é^gramme est plus légère et sous forme anecdotique : « Un philosophe païen avait une femme bavarde, fâcheuse, impudente (rasowov^. Gomme on lui demandait pourquoi il la gardait et la supportait , il répondit : Cest pour avoir à la maison un gymnase et une palestre de philosophie. Je serai en effet plus doux aux autres en me formant chaque jour à la douceur avec elle.... Vous avez poussé de grands cris (2). »
Voilà ce que le peuple applaudissait : mais quel fruit retirait- il de cet enseignement satirique? Jl y avait beaucoup de blessés , peu de guéris ; et les plus malades ne se présentaient pas devant ce terrible médecin toujours prêt à brûler et à couper. Cette fuite des riches, que leur absence ne protégeait pas cependant contre l'orateur, est bien significative ; et Chrysostôme , au lieu de s'écrier avec l'accent du triomphe : «Les riches ne viennent pas, ils nous épargnent l'ennui de leur présence, » eût dû la déplorer amèrement. Ces riches étaient presque tous de
fi) T. X, in Epist. prim. ad Corintb., hom. 36. (2) Ibid., hom. 26.
grands pécheurs, je le sais; mais par cela même renseignement de TËvangile leur était plus nécessaire. Mais ils le fuyaient? — Non : ils fuyaient le prédicateur, en qui ils voyaient non un médecin , mais un ennemi. Violent et dominateur, Ghrysostôme, au lieu de miner patiemment les résistances de la volonté, d'amener insensiblement le pécheur à Taveu de son mal , le déclarait incurable, l'aigrissait, l'épouvantait. Lui si indulgent pour les vices du pauvre, l'ivrognerie, le désordre, la paresse; lui qui ne désespérait jamais de cette partie de son auditoire qui mêlait les larmes et les cris aux applaudissements, il n'avait que mépris et colère pour ces auditeurs plus calmes qui se permettaient d'examiner le remède qui leur était oflfert, de juger le médecin, et ne se croyaient pas forcés de se dépouiller de leurs biens pour se dépouiller de leurs péchés. Emportement, exagération, familiarité excessive: ces défauts du moraliste, nous les retrouverons dans la manière dont il enseigne la. morale. Nous connaissons la substance de son enseignement : voyons la forme que lui donne l'orateur.
n n'est pas difficile de démontrer aux hommes que la vertu est aimable, que le vice est odieux : ce sont des vérités de conscience que quelques sophistes sans pudeur ont seuls osé contester. Mais les déterminer à renoncer au vice, agréable , utile souvent , pour embrasser la vertu, pénible, souvent dangereuse, c'est là l'œuvre difficile, presque impossible : le vrai pénètre plus aisément dans les esprits que le bien dans les cœurs. Le prédicateur jaloux d'exercer une influence efficace sur ses semblables, doit posséder à la fois la force du raisonnement
et la chaleur de Tâme. Mais ces deux qualités sont rarement réunies dans un seul homme. I/un excelle dans Tart d'exposer les principes de la morale ; son argumentation est rigoureuse, ses démonstrations sont inattaquables. Mais quoi? Il triomphe de toutes les objections, il persuade , mais il ne convainc pas : les sourdes résistances du cœur, il ne peut les vaincre ; sa dialectique froide et sans vie ne va pas chercher Tennemi où il se cache ; il ne fait qu'eflfleurer Tâme : circum prcècordia ludit. L'autre est animé, pressant, pathétique; il remue vivement la sensibilité ; ses mouvements emportés jettent le trouble et l'effroi dans l'auditoire. Mais le raisonnement ne soutient pas ces élans passionnés : c'est un éclair qui brille, éblouit les yeux , et disparaît sans laisser de trace. Tel fut Chrysostôme : jamais il ne put réduire son esprit à la marche lente et sévère du raisonnement ; l'imagination et la sensibilité le guidèrent toujours , Tarèrent souvent. Mais la morale est le véritable domaine de l'éloquence, celui où elle se déploie le plus librement. Ici les défauts du théologien , le manque de profondeur, la faiblesse de l'argumentation, se cachent sous la vivacité du langage, l'éclat des descriptions, les mouvements pathétiques. Si le raisonnement faiblit, un transport soudain le relève : le lecteur est saisi, troublé, non convaincu ; car il suit la marche de la pensée , plus que l'élan de la passion; mais l'auditoire qui était sous le charme de cette parole de feu, de ce geste animé, avait-il le loisir d'apercevoir dans leur rapide passage ces imperfections d'une éloquence autrefois souveraine et maintenant évanouie?
On serait bien déçu si l'on cherchait dans Chrysostôme un enseignement moral complet. Des deux parties dont se compose cet enseignement, la première, c'est-àdire l'exhortation à la vertu , n'occupe chez lui qu'une
place fort secondaire. C'est le côté dogmatique , scientifique de la morale , celui qui exige une exposition claire, simple , précise , le moins favorable enfin au développement des qualités oratoires les plus importantes : l'imagination et la sensibilité. — L'éloquence guerrière de Chrysostôme se déploie plus librement dans , la seconde partie : l'incrépation. À cet orateur emporté il faut un ennemi : cet ennemi c'est le péché. Ennemi caché , infatigable, fécond en ruses, combien il est dangereux, chacun le sait : ses séductions font oublier à l'homme et Dieu et le soin de son salut. Si, dans l'entraînement de la passion , il peut étouffer la voix importune de la conscience , dans l'abattement qui suit la satisfaction , cette voix accusatrice retentit. Mais le remords punit l'infraction à la loi morale, et ne la prévient pas. Chrysostôme le comprit : il animsp du feu de sa parole cette éloquence intérieure qui humilie le coupable ; il fut l'orateur de la pénitence ; mais ce qu'il voulut être surtout , c'est l'actmsateur du péché. Le rendre odieux avant qu'il pût réussir à surprendre les âmes, n'était-ce pas une victoire plus belle et plus sure que de le faire haïr après qu'il serait devenu le tyran de la volonté? — Tel est le caractère de la prédication de Chrysostôme : par là il a 4pielque chose du Démosthènes des Philippiques. II sse le cri d'alarme à chaque progrès de l'ennemi ; il
montre, patient, rusé, prêt à saisir les moindres occaions , multipliant les pièges , insatiable de conquêtes :
est une éloquence toute descriptive. Les raisonnements plus forts sur l'obligation de la loi morale ne sont ais que des raisonnements, et ne s'adressent qu'à l'es-
it. La multitude, généralement ignorante, est peu sene à l'habile enchaînement des syllogismes , si con- ' ants qu'ils soient. Qu'on lui montre, qu'on lui fasse ppucher pour ainsi dire par des descriptions animées et
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vivantes ces vérités qui dorment dans la conscience; qu'elles prennent un corps, qu'on les voie, et on les comprendra. C'est par la sensibilité qu'il faut parler à l'entendement. Rien de plus facile que de démontrer que le péché offense Dieu, nuit à l'homme : mais faites apparaître le péché en personne dans toute sa laideur ; qu'il se dresse devant ceux qui en ont fait leur maître , hideux , impudent , cruel , et le voilà qui devient un objet de dégoût , et les esclaves brisent leurs fers. On a vu plus haut la description que Ghrysostôme a osé faire du péché ; je ne la reproduirai pas. Si étrange qu'elle puisse paraître , je la crois habile et d'un effet certain sur un auditoire tel que le sien. C'est par de telles images qu'on frappe , qu'on arrête les intelligences peu délicates. Qm de fois le diable est mis en scène, et avec quelle hardiesse ! Ce n'est point cet ange déchu, fier et grand encore dans sa chute , dangereux par sa grâce et sa séduction : c'est un animal immonde, le chien de préférence à tout autre. Tantôt Ghrysostôme compare Satan au chien qui , sous la table , guette son maître , attend qu'il lui jette un os. Si le maître ne fait pas attention au chien, il se lasse, et s'en va : si le maître lui donne un morceau, il reste , en attend un autre. Ainsi fait le diable : quand on lui résiste , il se lasse, se retire. Si on lui cède une fois, il ne vous quitte plus (1). Tantôt, pour montrer combien plus que les pauvres les riches sont exposés aux pièges de Satan, il dit :
a Le diable saute après les riches , comme un chien qui veut enlever à l'enfant le gâteau qu'il mange (2). >
En effet, Ghrysostôme est un peintre, et d'une grande habileté. Il sent vivement, il voit les objets, il les montre,
(1) T. 1, de Lazaro, p. 914.
(2) T. IX, ad Romanes, hom. 7.
et cela lui suffit. On trouve chez lui bien peu de définitions : la définition est sèche et froide ; elle ne comporte ni le luxe des amplifications , ni l'abondance colorée du style; elle n'aime que la précision. La description, au contraire , permet à l'orateur de déployer toutes ses riches facultés. Esprit, verve, chaleur, tout s'y mêle, rien n'y est déplacé. Elle frappe tout d'abord l'esprit, et le met en mouvement ; elle est naturellement au niveau des plus médiocres intelligences, qu'elle saitàlafois éclairer et intéresser. Par elle , les abstractions , ces froides ombres, se transforment en êtres vivants et agissants ; la débauche fait place au débauché, l'avarice à l'avare, l'orgueil à l'orgueilleux.
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage.
Les descriptions sont le relief et l'éclat de l'éloquence , mais elles n'en sont pas la substance ; dans un tableau , c'est la couleur , ce n'est pas la forme ; elle ne peut satisfaire les esprits plus désireux d'être instruits qu'amusés : sous ce vêtement brillant , ils cherchent un corps , et souvent il ne s'en trouve point. Mais le vulgaire n^est pas si difficile: Ghrysostôme le savait bien. Ses homélies sont comme une immense galerie de tableaux. Pas un vice, pas une habitude mauvaise , pas un préjugé dont il n'ait fait le portrait. Ce n'est pas une peinture sobre et sévère, on l'a vu de reste par la citation qui précède : les traits sont exagérés , les tons crus et heurtés ; mais la ressemblance est saisie, bien qu'in- - croyablement chargée ; l'original est travesti, mais on né peut le méconnaître. Ne demandez pas à un tel artiste le fini de l'exécution , la discrétion de la touche , l'art des nuances : le public qui doit juger nos œuvre et en profiter ne saurait comprendre ces délicatesses ; et d'ailleurs , l'orateur lui-même est emporté par la fougue
d*un6 improvisation hasardeuse; c'est un torrent qui se précipite. Nul souci de la mesure , de la convenance. C« molles précautions ôtent au discours son nerf et son entrain. Se propose-t-il de faire la guerre à Tusure, il se gardera bien d examiner sur quelles bases elle s'appuie , quels arguments spécieux elle peut invoquer , si elle D*est que l'exagération d'un droit , celui de retirer , outre l'argent prêté , un certain bénéfice que cet argent eût pu rapporter si le possesseur ne s'en était dessaisi. Toutes ces questions , il les méprise. Lui qui conteste au riche la légitime possession de sa fortune > va-t-il lui permettre de faire fructifier son aident? Le principe reste dans l'ombre , le fait est traîné en pleine lumière , et sa laideur étalée suffit.
< Rien de plus honteux , rien de plus cruel que Tusure de notre temps. L'usurier spécule sur le malheur d'autrui ; il tire ses revenus de l'infortune de ses semblables ; il exige un salaire pour son obligeance. Gomme s'il craignait de paraître sans entrailles, il prend le masque de la bonté , et creuse ainsi sous les pieds du pauvre un abîme plus profond. Il vient à son aide , mais c'est pour l'écraser. Il lui tend la main, et c'est pour le renverser; il semble lui ouvrir un port , et il le fait échouer au milieu des rochers et des récifs cachés (1).»
C'est ainsi qu'il substitue le concret à l'abstrait, l'usurier à l'usure. Il faut joindre à ce portrait celui du publicain. L'orateur flatte ici non-seulement le goût littéraire de son auditoire , mais son aversion bien connue, et, il faut le dire, bien naturelle pour ces rapaces agents du fisc.
« Quoi de pire qu'un publicain? Il tire son profit du malheur d'autrui ; il vient prendre sa part des fruits du
(1) T. Vil, in Matth., p. 96.
labeur des autres; il ne partage pas la peine, mais le profit. Le publicain n'est pas autre chose que la violence s'exerçant à visage découvert, le crime revêtu de la sanction de la loi, la rapine décorée d'un beau nom. Quoi de pire qu'un publicain? Il est assis au bord de la route; il moissonne ce que les autres ont semé. Y a-t-il quelque travail à faire, il reste à l'écart ; s'agit-il de quelque gain , lui qui n'a pris aucune peine , il vient en revendiquer sa part (1). >
Qu'il est difficile de peindre ! Choisir les traits , les réunir dans un ensemble harmonieux, mélanger les tons et surtout Les nuances, produire enfin à force d'art, de composition , un tableau dont chaque détail soit vrai : quelle œuvre ! quel génie ! quel travail ! Dans Chrysostôme les portraits ne sont souvent que des ébauches, vigoureuses il est vrai , mais incomplètes : le temps et la délicatesse lui manquent pour finir son œuvre ; l'auditoire attend , s'impatiente, il faut le satisfaire, et promptement. — De là ces répétitions incessantes : le plus souvent on ne se répète que pour ne pas rester court ; de là ces portraits faciles à ébaucher, difficiles à terminer, mais qui satisfont l'orateur et le public, s'ils ne satisfont pas le lecteur, moins pressé et plus exigeant.
Un tel auditoire, on le comprend, n'était pas bien difficile sur le choix des preuves. Il se contentait des arguments les plus simples et, disons-le, les moins sérieux (il y avait peu ou point d'incrédules alors); mais il y voulait de l'imprévu, de l'entraînement, de l'éclat, fût-ce du faux éclat. Ces imaginations orientales , il fallait les captiver ; il fallait tenir sans cesse éveillée par de nouveaux objets cette sensiblilité plutôt de l'esprit que du cœur.
(1) T. II , de Pœnitent., p. 844,
Grégoire de Nazianze raille agréablement cette fureur de théologie qui avait pénétré du clergé jusque dans les boutiques des marchands , ces boulangers à qui l'on demande un pain , et qui vous présentent un argument en faveur du créé ou de Yincréé. Le peuple de Çonstantinople était bien changé vingt-cinq ans après , si Ton en juge par les homélies de Ghrysostôme. Ces grands disputeurs semblent devenus fort indifférents à la logique. Le mot de Rousseau : Il me faut des raisons pour convaincre ma raison, ne peut s'appliquer à ces chrétiens légers et amoureux de chimères. Et cependant rien de plus grave et ou la fantaisie ait moins de place que l'enseignement des devoirs. Mais Chrysostômci voulut avant tout intéresser et plaire. Par le luxe de ses descriptions il amusa ces esprits d'enfants , et les entraina tout charmés oii il lui plut. La description touche au lieu commun ; et celui-ci est le triomphe de l'orateur brillant plus que solide; pathétique plus que logicien. Mais le lieu commun dégénère souvent en vagues généralités ; c'est, pour ainsi dire, le point de départ de l'argumentation, ce n'en est pas la substance. Qu'est-ce que d'exposer en termes magnifiques une vérité générale? Le plus médiocre rhéteur le pourra faire avec succès. Il faut encore appliquer à un auditoire, à un individu, et ramènera un but cette amplification oratoire si facile et si vaine : c'est là une nécessité pour tout orateur, mais surtout pour l'orateur sacré , dont la fin est si élevée et si importante. C'est par là que Ghrysostôme échappe à ce que peut avoir de vulgaire et de creux la rhétorique sonore dans laquelle il se complaît trop souvent. Ces longues descriptions, ces digressions :
quum lucus et ara Dian»
Et properantis aqnge per amœnos ambitus agros, Aut flumen Rhenum, aut pluvius describitur arcus.
toute cette magnificence et cette grâce de langage, ce n'est rien qu'un appât pour séduire la multitude. L'enseignement moral a revêtu une forme agréable , mais il n'a rien perdu de sa sévérité : le breuvage âci^e, mais salutaire, est au fond de la coupe dont le miel enduit les bords.
Le prédicateur développe ce récit si simple et si merveilleux de l'arrivée des rois mages à Bethléem. A l'annonce de la naissance du Sauveur, les pèlerins couronnés se mettent en marche sur la foi d'une révélation mystérieuse. Ce long voyage dont ils ignorent le terme, cette étoile qui trace leur route à travers les immenses espaces qu'ils traversent, elle s'arrête enfin au-dessus d'une humble crèche. Là, dans une misérable étable, entre un âne et un bœuf, est le Sauveur du monde. Les rois se prosternent à ses pieds, l'adorent, et lui offrent, comme au roi des rois, les présents les plus précieux. Récit plein de grâce et aussi de majesté, où l'amour du merveilleux, les instincts voyageurs, l'élan aveugle de la foi, percent sous le tissu transparent de la légende. Quel intérêt ne devait-il pas avoir pour ces Orientaux, véritables descendants des rois mages? Mais n'est-ce là qu'un conte fait pour amuser l'oisive curiosité de l'auditoire? Non. Le prédicateur doit en tirer à là fois un enseignement et une critique. Il n'est plus besoin de ces longs voyages pour voir Jésus-Christ : il est à notre porte. C'est le pauvre qui passe ; c'est le mendiant infirme que la maladie et la faim dévorent. Quoi ! tandis que des barbares ont enduré de telles fatigues , bravé de tels dangers , nous serions assez lâches et assez insensibles, nous chrétiens, pour ne point aller à quelques pas porter l'aumône que le misérable n'a pas la force de venir implorer à notre seuil!
a Si des barbares vinrent rendre honneur à Jésus- Christ, lui apporter des présents, qu'es-tu, toi qui
refusas Taumône au pauvre? S'ils ont entrepris un si long voyage pour voir un enfant, quelle excuse auras-tu, toi qui ne peux aller même au bourg voisin pour visiter un infirme, un prisonnier? Quoi! nous avons pitié des malades, des prisonniers, même de nos ennemis; et toi, tu n'as pas pitié de ton bienfaiteur , de ton Dieu ! Les mages lui offrirent de Tor, et toi, tu donneras à peine du pain ! Ils virent une étoile, et furent remplis de jm; et toi, tu vois le Christ, ton hôte, nu, sans être touché! Y a-t-il un seul parmi vous, vous qui avez reçu tant de bienfaits de Jésus-Christ, qui ait entrepris pour lui un si long voyage? Et que parlé-je de voyage? Il y a chez nous des femmes si délicates, qu'elles ne voudraient point aller jusqu'au bourg voisin pour le voir dans sa crèche, si elles n'y étaient traînées par des mules. D'autres , qui ont bien la force de se promener, aiment mieux les embarras des affaires et le théâtre que l'église. Des barbares, avant de le voir, firent un long chemin; toi, même après l'avoir vu, tu ne les imites pas : tu le vois, tu le quittes , et tu cours voir un mime ! Car j'insisterai toujours sur ce sujet. Tu laisses le Christ couché dans son étable, pour aller voir des femmes sur la scène! quelle foudre ne mérite pas une telle conduite (1)! »
C'est là le procédé le plus familier à Chrysostôme. Il semble se laisser entraîner au charme d'une légende, à l'émotion d'un souvenir, au plaisir de tracer une belle peinture. L'auditoire, tout captivé par l'intérêt , est suspendu aux lèvres de l'orateur, s'enivre de cette parole chaude et brillante. Tout à coup le long récit se dénoue brusquement : l'historien a fini , le prédicateur commence. Chrysostôme retombe pour ainsi dire sur son auditoire : c'est le maître qui revient d'un long voyage,
(1) T. VI, p. 131.
et demande compte aux gens de la maison de leur temps «t de leur travail. On avait oublié le but , il le replace devant les yeux , il y entraine son auditoire. Ce sont là ses surprises à lui, ce sont là ses pièges : quel orateur n'a les siens? Pour Démosthènes, c'est Cérès et l'anguille; pour Chrysostôme, c'est le voyage des rois mages. Il en a d'autres encore, plus vives, plus imprévues. Il veut que chaque particulier ait un hôpital dans sa maison pour les infirmes et les malheureux qui viendront frapper à la porte : chose difficile à obtenir! Soulager ceux qui souffrent, on le veut bien; mais les avoir chez soi à demeure !
« Quand un hôte Sje présente , dit Chrysostôme , metteas-le n'importe où, avec les esclaves, avec les chevaux,
avec les chiens » L'auditoire se récrie : « Traiter
ainsi un hôte! le mettre avec les chevaux, avec les chiens !» — « Et le mettez-vous quelque part? » reprend l'orateur (1)
Mais il préfère l'enseignement moral qu'il tire des récits de l'ancien ou du nouveau Testament. L'Orient est la patrie de l'imagination et du merveilleux : c'est là que fleurit la légende; c'est là qu'est né l'apologue, le premier bégayement de la sagesse humaine , la fantaisie unie à la raison , et répandant sur elle cette grâce dont elle est si souvent dépourvue. C'est de l'Orient que se sont répandus dans le monde ces contes des mille et une nuits, cet emblème touchant d'un peuple condamné chaque jour à périr, sauvé chaque jour par un prodige d'imagination, un chef-d'œuvre de grâce et d'esprit. C'est en Orient que Jésus-Christ a annoncé la loi nouvelle , et elle s'est répandue sous le voile poétique et brillant de la parabole. Le récit , le récit merveilleux , avec un retour moral , la
(1) T. IX, in Act. apost , hom. 46.
légende qui charme Timagination, fait épanouir le rêve, et ramène tout à coup au sentiment de la réalité : voilà ou se plait , oii s'alanguit trop souvent le paresseux génie de ces peuples si prompts à concevoir, si lents à réaliser, s'installant dans la vie comme si elle devait être un long sommeil égayé par des rêves sans nombre. N'est-ce pas à cette soif du merveilleux, à cet amour du mythe qui retrace sous une forme matérielle une image quelconque de rinfini , qu'il faut attribuer ces superstitions innombrables qui pendant tant de siècles jaillirent de cette terre avec une inépuisable fécondité ? Le christianisme modéra quelque peu ces élans désordonnés de l'imagination : la métaphysique du dogme exerça la subtilité des esprits, sans leur laisser une entière indépendance; mais les Livres saints ne renfermaient-ils pas de quoi satisfaire les penchants romanesques des nouveaux convertis? Les paraboles, ces jeunes sœurs de l'apologue, charmèrent le tour ingénieux de leur esprit , en l'invitant à chercher sous le voile de l'allégorie la vérité morale qui s'y cache. L'Ancien Testament surtout les ravit sans retour : que de récits, les uns dramatiques et terribles, les autres touchants et gracieux! Quelles descriptions! quelle magnificence d'images! quelle poésie de style! b Bible n'avait-elle pas été Tobjet du respect et de l'admiration des rois d'Egypte, cruels ennemis des Juifs cependant ? L'Orient tout entier semblait reconnaître et célébrer ce livre admirable, comme la plus haute et la plus complète manifestation de son propre génie.
Qui s'étonnera donc de la complaisance avec laquelle Chrysostôme rappelle et commente sans cesse les récits de l'Ancien Testament? Vers cette partie dramatique de la Bible il est invinciblement poussé et par son génie et par le goût de son auditoire. Ces récits , c'est le charme auquel obéit la multitude , ce sont les arguments deTo-
rateur. Les vérités que le raisonnement seul serait impuissant à persuader, un exemple habilement choisi, développé avec ce génie narratif et descriptif que possède si éminemment Chrysostôme , les rend saisissantes , les inonde de lumière; elles pénètrent dans l'âme par l'i- Enagination. Bien des homélies de Chrysostôme ne se [composent que d'une série d'exemples empruntés auxLiirres saints, et reliés les uns aux autres par des transitions i'une simplicité vraiment patriarcale. J'ai souvent regretté qu'au .temps de Chrysostôme le livre de Tobie et le livre de Ruth n'aient pas figuré sur la liste des livres canoniques. Quelles peintures n'eût-il pas empruntées à ces chefs-d'œuvre de sentiment , de grâce , de pureté, û visiblement empreints du génie de l'Orient! Que de fois il rappelle et développe l'histoire de Job, cet athlète, comme il le dit lui-même, dont la force éclate quand il ?st nu (1)? Ses homélies sur la Pénitence sont toutes, sauf deux , un recueil d'exemples. Il raconte , il peint, chose chère à son génie ; et la peinture et le récit , voilà tous ses arguments. « Il faut donner du corps à toutes » les instructions qu'on veut insinuer dans l'esprit |de » l'homme ; il faut des images qui l'arrêtent (2). i^ Ainsi parle Fénelon, ainsi fait Chrysostôme.
• C'est un crime de ne pas avouer ses péchés. — Et l'orateur rappelle l'histoire du premier crime , le sang d'Abel versé par Caïn , le meurtrier interrogé par Dieu et niant son crime ; le châtiment qui lui est infligé ; ce signe de Dieu, sur lui, signe vengeur qui garantit la vie du coupable et l'éternité du châtiment. Quelle énergie, quel éclat dans ce langage !
« Et Caïn allait par le monde, loi vivante, colonne en
(1) T. II, ad pop. Antioch., hom. 2.
(2) Fénelon. 2« dialogue sur l'Eloquence ,
mouvement et muette , mais qui rendait un son plus éclatant que la trompette. »
Gain n'a pas avoué son crime. Le repentir et Taveu eussent peut-être désarmé Dieu ; mais l'endurcissement et le mensonge l'ont irrité, il les châtie (1).
A cet exemple Ghrysostôme oppose celui de David, le roi pénitent, dont les larmes ont trouvé grâce devant Dieu. Puis il y joint celui d'Acbab, qui par ses pleurs aussi a désarmé la colère du Seigneur. Par ces exemples, Ghrysostôme a démontré la nécessité du repentir d'abord , puis une des formes de la pénitence : lés larmes. — Il en indique une autre : l'humilité. G'est encore un exemple qui lui servira d'argument : il rappelle la parabole du publicain et du pharisien. Après l'humilité: l'aumône. La parabole des vierges sages et des vierges folles , la peinture des tentations qui assiègent la virginité, le tableau des misères du pauvre, un appel pâ-= thétique à la charité : voilà toute Targumentation (2). — A l'aumône il faut joindre la prière ; et le prédicateur développe longuement la parabole du pauvre qui prie jusqu'à trois fois sans se rebuter de n'être pas entendu. Puis il revient aux larmes , à la prière , et termine par l'éloge du jeûne. Là encore c'est un exemple , celui de Jonas, qui est la base de son argumentation (3).
L'exemple a un double avantage : il saisit vivement l'esprit de l'auditeur, et il l'instruit. Fénelon a dit : « Il » y a toujours les trois quarts de l'auditoire qui ignorent » les premiers fondements de la religion, que le prédica-
(1) T. Il, de Pœnit., hom. 2. — « Ket) wêpt^ei o Kctïv, yofjLof
poLV ct<pi€7cA tjV <pct)vm, »
(2) T. II, de Pœnit., hom. 3.
(3) Ibid., t. 5.
^ teur suppose qu'on sait (1 ) . » S*il y avait tant d'ignorants au XVII® siècle , dans un temps où tout était favorable à k religion, où elle avait pénétré dans les mœurs, les habitudes , remplissait presque forcément une partie de la vie , où les facilités de s'instruire étaient si nombreuseSy que devaient être les contemporains de Chrysostôme? Faut-il s*étonner dès lors qu'il ait entrepris ce 'travail énorme, impossible, d'expliquer à ces ignorants mot à mot tout l'Ancien Testament, tout le Nouveau? Faut-il s'étonner que de tous les arguments qui s'offrent à sa pensée, il choisisse de préférence les exemples empruntés aux Livres saints? C'est une occasion pour lui de mêler à l'enseignement moral l'enseignement historique, de corroborer le premier par l'autorité du second. Et puis, que de rapprochements pleins d'intérêt, que de comparaisons des temps anciens au temps présent s'offrent en foule à l'orateur! C'est' par des exemples qu'il prévient toute confusion entre l'ancienne et la nouvelle loi , et prouve la supériorité de la seconde sur la première ; c'est au moyen des exemples qu'il pique la curiosité, réveille l'intérêt. Si les Livres saints ne lui fournissent pas les arguments qu'il désire, les exemples dont il a besoin, il les trouve dans la vie de chaque jour, dans les habitudes, les passions de ses auditeurs. Il dirige de toute sa force contre les pécheurs la terrible arme de l'argument ad hominem. Ils prétendent qu'il est impossible de renoncer à l'habitude des jurements : il leur cite en exemple les jongleurs , les saltimbanques; il oppose à la peine que se donnent ces intimes personnages pour devenir habiles dans leurs exercices, la lâcheté, la mollesse de ceux qui ne peuvent se corriger de leur coupable habitude (2); ou bien encore il compare la conduite des
(1) Fénelon, 3® dialogue sur rEloquence.
(2) T. II 9 ad pop. Antioch., hom. 19.
hommes les uns envers les autres à celle qu'ils out envers Dieu. — Ton esclave t'a offensé , tu le maltraites : et toi, tu offenses Dieu tous les jours (1). » Plus d'on chrétien, après avoir communié, courait aux tavernes. — « Quoi ! tu ne voudrais pas, étant ivre, aborder » ton ami ;]et quand tu as le Christ en toi, tu oses jeter » par-dessus une telle ivresse (2) ! > C'est par ces brusques applications qu'il se fait écouter sans fatigue, sinon Ure.
Le secret est d'abord de plaire et de toucher : Inventez des ressorts qui puissent m*attacher.
Telle est en effet la véritahle , la seule originalité de Ghrysostôme : il plaît, il émeut, il invente des ressorb capables d'attacher. Il peut ne pas charmer les esprits délicats, et il s'en soucie peu : c'est au peuple qu'il s'adresse. Raisonnements et langage, tout est populaire chez lui, tout, jusqu'à l'emportement souvent injuste, jus-' qu'aux préjugés contre les riches.
Dans le domaine de la morale , il n'est guère permis à l'imagination de se donner carrière : la raison seule y règne , suivie pas à pas par la conscience. On n'invente pas les devoirs, on les rappelle aux hommes trop enclins à les oublier. L'art du prédicateur ne consiste donc pas dans le génie des découvertes : après l'Evangile , la loi morale n'a plus de lacunes; mais elle rencontre toujours dans le cœur de l'homme les mêmes obstacles , c'est-àdire les intérêts , les convoitises , les habitudes vicieuses, en un mot les passions. C'est à la volonté libre, ai- | dée de l'assistance divine , à triompher de ces ennemis du \ salut. La tâche du prédicateur est donc d'agir sur la vo-
(1) T. 11, ad pop. Antioch., hom. 19.
(2) T. X, in Epist. prim. ad Corinth., hom. 27.
lonté y ^t là aussi est son originalité. Suivant la tournure de son esprit , il sera ou l'accusateur du péché , ou le défenseur de la vertu ; il persuadera par le raisonnement , ou subjuguera par la passion. Bourdaloue est un dialecticien serré et pressant , bien qu'un peu lourd. Il déconcerte le pécheur, prévient et ruine toutes les objections , établit sur le roc inébranlable de la logique les vérités du dogme , les principes de la morale. Massillon agit sur les âmes par la sensibilité : il remue et trouble son auditoire plus qu'il ne le pénètre et ne le convainc. C'est aussi par la passion que Chrysostôme exerce tout son empire sur la volonté. Il ne bannit point le raisonnement, mais il semble y avoir peu de confiance ; il le dissimule, il le déguise sous la magnificence des descriptions , l'éclat des images , l'abondance intarissable du langage. Sous le rapport de l'ordre , de la méthode , il est bien inférieur à Massillon ; mais pour la science des mœurs, la véhémence, la splendeur, la facilité du style, je ne sais si Bossuet lui-même l'emporte sur lui! Malheureusement , ces qualités se tournent en défauts dès que manque la mesure. Le moraliste profond devient peintre de mœurs , et bientôt peintre satirique. Il pénètre par onê analyse minutieuse dans ces recoins obscurs du cœur humain où se cachent honteusement ces raffinements étranges de la corruption que le prédicateur peut connaître, mais qu'il doit peut-être s'abstenir de peindre. De même aussi la véhémence du langage dégénère souvent en invectives , et en invectives grossières , en personnalités blessantes : l'orateur sacré semble se transformer en démagogue ; le prédicateur de l'aumône, en spoliateur des riches. Enfin , ce style plein d'éclat et de facilité est souvent d'une intempérance qui fatigue , d'une familiarité qui choque. On est ébloui de cette incessante et parfois monotone succession d'images, sous lesquelles
— 35fl — s cache à peine la stérilité de h pensée. Ce luxe tout
oriental de récit» , de compaoraisoiis , de descriptions , dissimule trop bien Taustère rigueur de renseignement , les yeux sont occupés, charmés, parf(Ms fatigués, le cœur n'est pas conquis. lÊai» de ces longues et diffuses homélies (improvisées ^rénéndement , ne l'oublions pas), il se dé$zage un û pur parfum de firanchise et de vertu ; on y sent un âou^ si puissant de charité , une si tendre H si ^tive compassion pour tout ce qui souffre ; l'âme deThomme y apparaît si viûbleffiimt avec sa pureté, <ion courage héroïque, ses élans ps^ûonnés vers Dieu, la justice, la liberté, que Ten oublie les défauts de l'orateur, qui furent avant tout ceux de son siècle et de son pays , et qu'on l'admire , et qu'on faime comme si l'on était à Antiodie soos la sédoetun de sa parole et le diarme vainqueur de sa vertu.