CHAPITRE U
CIvTSostÔBM * CoBstmHiBoiile (SSV).
SI
Cbrysostôme désirait ne quitter jamais Ântioche. Il avait même , dans un de ces élans de tendresse auxquels il s'abandonne si souvent , déclaré qu'il vivrait et mourrait parmi les habitants de sa ville natale (1). Ce désir ne fut pas exaucé. Le siège de Gonstantinople étant devenu vacant par la mort de Nectaire , il y fut appelé , ou plutôt on l'y fit asseoir par ruse. Eutrope, alors tout-puissant , connaissait Cbrysostôme pour l'avoir vu dans un voyage en Orient , et , comptant sans doute trouver dans un simple prêtre dont il ferait la fortune une créature docile, le fit accepter d'Arcadius. Cbrysostôme fut enlevé par surprise, et mené à Constantinople (2). Ni Eutrope ni Arcadius ne le connaissaient; et lui-même ignorait ce que pouvaient être la cour et le gouvernement d'un empereur byzantin , les mœurs et l'esprit d'un clergé plus soucieux de plaire aux puissants que de conserver sa dignité et son indépendance. Ce n'est pas un tel archevêque qu'il fallait à de tels prêtres. Cet étranger , cet homme à demi ruiné par les austérités, si pauvre et si fier, ce chrétien si humble qu'il avait fallu le tromper pour l'élever au siège épiscopal , pouvait-il être bien accueilli de ces prélats mondains et ambitieux qui avaient espéré pour eux-mêmes un tel honneur, et n'avaient reculé devant aucune intrigue, si basse qu'elle fût. « On vit
(1) Chrysost. opéra, t. VII, Hom. in Matth., hom. 34.
(2) Socrate, 1. vra, ch. 2.
» alors s'élever, dit Palbdius (1) , une foule de préteD- » dants à cette dignité auxquels on ne penssdt pas, >» honiines indignes du nom d'hommes, ayant le titre de » prêtres, mais indignes du sacerdoce. Les uns asàé- » geaient les portes du palais ; les autres semaient Tar- » gent ; d'autres allaient jusqu'à implorer à genoux la fii- » veur du peuple. Mais celui-ci, révolté de ces bassesses, » supplie l'empereur de chercher un pasteur digne de ce » saint ministère. »
C'était donc à l'empereur qu'appartenait la nomination aux sièges épiscopaux, aux plus importants do moins. L'abandon du principe de l'élection populaire introduisit dans l'Eglise l'intrigue et la corruption ; bientôt le clergé perdit avec son indépendance une partie de son autorité morale , et s'éloigna de plus en plus du peuple, dont il devait être le représentant, et au besoin le défenseur, pour se rapprocher du prince dont il fut trop souvent le complaisant et l'esclave. En Orient, cette séparation si importante des deux pouvoirs n'exista jamais, ni en principe , ni en fait. Dans cette patrie du despotiaoae, l'énergie démocratique de la religion chrétienne, si puissante dans les premiers siècles, ne put réussira déraciner ces habitudes séculaires de dépendance et cette déplorable confusion entre les choses de la terre et celles du ciel. Constantin, ses fils, Théodose, gouvernèrent l'Eglise aussi despotiquement que l'empire ; et le plus souvent l'Eglise sollicita d'elle-même leur intervention. C'est pour avoir voulu rompre cette union adultère de l'Eglise et de l'Etat, du clergé et de la cour ; c'est pour avoir combattu les désordres qui en étaient la conséquence, que Chrysostome mourut en exil. L'esprit de despotisme et celui de servitude s'entendirent pour renverser l'obstacle qui es-
(1) I^ailadius. Dialogus de vita Chrysost., p. 42.
sayait de les séparer. Ceux qui le haïssaient le plus , et qui trayaillaient le plus à le décrier, étaient ses propres ecclésiastiques et un assez grand nombre de moines. Dans sa première persécution , presque tout son clergé prit le parti de ses ennemis (1).
L'archevêque auquel succédait Chrysostôme, Nectaire, avait été élevé à ce siège important par Théodose. C'était un vieillard appartenant à une famille sénatoriale, n'ayant d'autre titre à une dignité si éminente que son rang et sa nullité absolue. On l'avait baptisé pour en faire un archevêque (2). Tel fut le successeur que Théodose donna à Grégoire de Nazianze. Celui-ci, par son caractère âpre et sa foi intraitable , avait ramené la lutte entre les ariens et les orthodoxes; l'empereur l'avait abandonné. Nectaire, choisi pour donner la paix à l'Eglise de Constantinople, fut fidèle à son rôle, qu'il remplit seize ans à la satisfaction de l'empereur, sinon à l'édification du monde chrétien. Quand il mourut, la paix régnait dans l'Eglise. L'arianismé et le polythéisme étaient à peu près supprimés ; les édits de Théodose en avaient fait prompte justice. Ce rude soldat portait dans les affaires de foi l'énergique décision qu'il déployait contre ses ennemis et ceux de l'Etat (3). L'ardeur des discussions
(1) Lenain de Tillemont. Mém. ecclés.,t. XI, art. 64.
(2) Socrate,' 1. v, ch. 8. — Sozoïnène, 1. vu, eh. 8.
(3) Voici un de ces édits : « C'est notre l)on plaisir que tous les peuples gouvernés par notre clémence et notre modération adhèrent strictement à la religion que saint Pierre enseigna aux Romains, dont la tradition, conservée avec soin, est professée aujourd'hui par le pontife Damase et par Pierre d'Alexandrie, évèque d'une sainteté apostoUque. Conformément à la discipline des apôtres et à la doctrine de l'Evangile, nous devons croire à la seule divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, sous une majesté égale et dans une pieuse trinité. Nous autorisons les disciples de cette doctrine à prendre le titre de chrétiens catho-
théologiques était singulièrement refroidie. Le temps n'était plus ou le boulanger à qui Ton demandait le prix du pain, répondait par une tirade sur le créé et V incréés sur la supériorité de nature du Père par rapport au Fils (1). Ce n'était donc pas hors de l'Eglise orthodoxe que le successeur de Nectah'e devait trouver des ennemis ; il n'avait pas à redouter le sort de Grégoire de Nazianze. Mais, comme les passions mauvaises et rougissant d'ellesmêmes cherchent toujours à s'envelopper d'un voile honnête , ce fut au nom de la conservation de l'intégrité de la foi que les évéques d'Orient s'élevèrent contre Chrysostôme. Us l'accusèrent d'origénisme , et tendirent le fer sacré à la haine de Tempereur. Mais il faut écarter cette vaine accusation , et chercher les véritables motifs d'une animosité que ni l'exil ni la mort même ne purent éteindre.
Chrysostôme fut un réformateur.
II fut mêlé aux événements politiques de son temps, rendit à Arcadius des services que la lâcheté et l'ingratitude ne pardonnent jamais.
n combattit énergiquement les vices et les excès des grands, de la cour, de l'impératrice.
Dans ses actes comme dans ses paroles , il fut souvent violent , amer, excessif. Semblable à ces médecins auxquels il se compare si souvent , il ne connut que les re-
liques; et, comme nous jugeons que tous les autres sont des aveugles et des insensés, nous les flétrissons du nom odieux d'hérétiques; et nous défendons à leurs assemblées d'usurper désormais le nom vénérable d'Eglises. Indépendamment de la condamnation divine , ils doivent s'attendre à souffrir totts les châtiments que notre autorité, guidée par la sagesse céleste^ jugera à propos de leur infliger. » (Cod. Théod., 1. xvi, tit. 1 , loi 1.) Cité par Gibbon, ch. 27.
(1) Grég. de Naz., t. III, p. 466. (Ed. Paris, 1638.)
mèdes énergiques; il coupa, retrancha des membres maladies qu'avec plus de patience et de douceur il eût pu coMiserver et guérir.