‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 4 sur 22 · SU · texte numérisé non relu

SU

Réforw,e du clergé.

Le mal était grand. Saint Jérôme déplore avec amerl^ime les vices du clergé de Rome , et surtout sa cupidité (1). A Constantinople , la licence était plus grande eiicore. Le voisinage d'une cour, les plaisirs d'une capitale, la faveur du gouvernement, les richesses de l'Eglise, cette facilité de mœurs particulière à l'Orient , et enfin ''épiscopat léthargique de Nectaire, avaient amené dans '^s mœurs et dans la discipline du clergé un relâche- '^ent général. Evidenïment, des réformes étaient nécessaires ; mais que d'obstacles devait rencontrer le réfor- '^^ateur! Que de haines allaient s'amasser contre lui!

Ceux qui ont fait profession de renoncer aux choses ^^ siècle, et qui s'y rengagent de nouveau, sont d'ordinaire séduits ou par l'amour des femmes , ou par celui des richesses. Voilà les deux écueils contre lesquels Viennent se briser les plus fermes résolutions et la plus solide piété.*La malignité publique saisit avidement les "Moindres indices, et n'absout jamais un ecclésiastique, *ût-il innocent, du scandale qu'il a causé en autorisant les

( t ) « Pudet dicere : sacerdotes idolorum, mimi et aurig», et

^^oirta hœreditates capiunt : solis clericis ae monachis hac lege

^'^^hibetur. Et non prohibetur a perseeutoribus, sed a principi-

j ^^ christianis. Née de lege queror; sed doleo cur meruerimus

^S^m. « (Hieron. op., 1. 1, p. 1-3.) Voir Gibbon, ch. 25. ^

Cibrysost. De Sacerdotio , 1. m, t. 1.

soupçcNns. Or, un ûngolîer abus s'était mtMdiHt cbas le clei^ de Constantinople, et son autorké motab ae vait fort affaiblie. On sait avec qudle soUicitiide veillait à l'innocence des vierges, à la chasteté des veove^* Dans les asiles qu'elle leur ouvrait régnaient Tordre plus parfait , la décence , et comme une atmosphère d^ pureté et de recueillement qui conservait à IMeu et celh qui fuyaient le monde où elles se trouvaient seules , celles qui ne voulaient point le connaître de peur s'y plaire. Ces communautés, très-nombreuses d'abord , avaient insensiblement diminué; elles ne se reenitaieM:^^ plus guère que parmi les veuves ou les vierges indm. — gentes. Celles qui appartenaient à des familles riches ^^ disposaient d'une grande fortune , demeuraient dans siècle, et, tout en jouissant des honneurs réservés à lei état, étaient dispensées d'embrasser les mortifications ^^^ les ennuis du cloître (1). Or, le plus souvent, la seiml^ chose qui indiquât leur profession était la présence due d'un ecclésiastique, et cette présence était un dale. Quel était , en efl'et , le rôle de cet homme dans

( 1 ) On rcconnuissait alors deux sortes de religieuses ou vierges consacrées à Dieu : les unes vivaient en commun da. un monastcre, sous Tobéissance de Tévêque et d'une supérieur^ qui, dans la suite, prit le nom de mère et d'abbesse; les autr* demeuraient en particulier dans la maison de leurs parents, elles servaient Dieu à peu près de même que les autres faisaie^

dans le monastère Celles qui étaient de qualité poavaie

avoir aupi*ès d'elles d'autres filles de même profession pour servir et pour les accompagner lorsqu'elles paraissaient en p^ blic. On ne voit i>as qu'elles aient été obligées, dans ces premier" temps, de renoncer à leurs biens par le vœu de pauvreté, coi elles renonçaient au mariage par celui de chasteté; car elles faisaient vœu au pied des autels, en présence de l'évèque, dant la célébration des saints mystères. » (Dom Gervaise^ p. 16 Cité par M. Herbert, trad. des Dialogues de Sulpice-Sévère. ( Panekouckf . '

niaison d'une jeune fille opulente, tout occupée de plaisirs^ de toilette , et en qui triomphaient les choses mondaines (1)? Parmi celles qui étaient pauvres et qui répupaient à entrer dans un mo^stëre, un grand nombre trouvaient un a^le chez des ecclésiastiques, et recevaient le nom de sœurs spirituelles.

Le scandale était double : vierges et ecclésiastiques étaient infidèles aux prescriptions de la discipline. Chrysostome fit cesser cet abus. < Une grande partie du

* clergé, dit Palladius, était infectée de ce poison, brû- ^ lant de cette fièvre , et n'écoutait qu'avec impatience

* les discours du saint (2). » Rien ne l'arrêta. Il ne se fc^rna pas à interdire aux clercs ces relations équivoques ; il publia sur cette matière deux petits traités, je dirais P^^esque deux manifestes, véritables chefs-d'œuvre d'es- PHt , de passion , d'éloquence. On est confondu de rencontrer dans un solitaire qui n'a point été mêlé , comme ^int Jérôme, aux orages des passions et du monde, ^He connaissance si profonde de l'âme , une analyse si subtile et si pénétrante des sentiments qui , par leur nature flottante et indécise, semblent défier l'observa- ^^^O . On me pardonnera de donner une analyse rapide ^ ^ïi de ces deux traités. Je voudrais montrer sous une ^^^ nouvelle ce génie si souple, si facile de Chrysostôme. \^^^^s rencontrons ici , non plus l'orateur éclatant , mais

*ft\is , désordonné, souvent déclamateur : c'est le mo- ^^"iste fin, délicat, profond, plus près de Labruyèreque ^^ Bourdaloue (3).

iLi'auteur examine d'abord dans quels cas un homme

(^X) Onne distingue plus les vierges des prostituées. (Chrv- ^^^t:. Ep. ad Timoth., p. 662, t. XI. )

C^) Palladius, p. 44.

C 3) Contra eos qui subintroductas virgines habent. — Quod ^^^Xilares feminœ viris cohabitare non debeant. (T. I, p. 248.) ^1t Lenain de Tiliemont, tome Xï, art. 60.

— 4ft —

peut cohabiter avec une femme. Il en trouve deux : le mariage et la fornication. < Depuis peu de temps, ajoute- » t-il , un troisième cas s'est produit. Des hommes ont » chez eux des vierges dont ils ne sont ni les époux , ni » les amants. Mais pourquoi ont - ils ces vierges chez » eux? Ils en donnent, disent-ils, bien des raisons. Voici » celles que je donne :

» La société d'une femme , en dehors de toute union » légitime ou illégitime, a en soi un grand charme. 9

S'il n'en était pas ainsi, les clercs s'exposeraient-ils à la médisance, au scandale? — Oui, cette société a en soi un charme plus vif, plus piquant que le mariage même (^piliUepov ïyBi Tov é'pwra). Le mariage produit bientôt la satiété ; mais l'amour qu'inspire une vierge n'est jamais éteint par la possession ; il est constamment entretenu et toujours plus vif.

Il faut présenter à ces malheureux un tableau de leur état plein d'amertume. Ils ressemblent à ud honune affamé, qui aurait toujours devant les yeux un festin somptueux auquel il ne pourrait toucher. Cette vue lui fait plus cruellement sentir les tortures de la faim. De même pour ces clercs : « Voir toujours ce qu'ils ne peup vent toucher, ou toucher ce qu'ils ne peuvent possé-

> der, est un supplice horrible. Le désir brûle toujours

> plus ardent. Pourquoi donc recherchent-ils ces tori> tures? C'est le signe que leur maladie est extrême. »

Mais , dit-on , la concupiscence ne s'éveille pas en eux. — «Voilà des hommes bien heureux, reprend Chr}sostôme, et pour ma part je voudrais bien être doué d'une force semblable. Il est possible que je croie qu'il existe de pareils hommes ; cependant je voudrais bien qu'on me persuadât ceci : qu'un jeune homme dans toute la chaleur de l'âge (1), habitant avec une jeune vierge, assis auprès

(1) Scpf/^wv tS ffeéiÂùLTt.

d'elle , mangeant avec elle , causant avec elle tout le jour (je ne parle point du reste : ces rires continuels , ces transports de gaieté , ces paroles pleines de langueur, et toutes les autres séductions qu'il n'est pas honnête peutêtre de dire); qu'habitant, dis-je, la même maison, s'asseyant à la même table , s'entretenant avec elle en toute liberté , lui passant et recevant d'elle une foule d'objets , il n'éprouve aucune des choses qu'éprouve un homme ; qu'il reste toujours pur de mauvais désir, qu'il ne ressente aucune volupté : voilà ce que je voudrais qu'on pût me persuader. — Mais on ne le peut. On crie après moi, on me traite d'impudent. »

Et n'y eût-il pas de mal, il y a scandale. *

Mais pourquoi habiter avec une vierge ? Il ne peut y avoir à cette cohabitation d'autre cause que l'amour et le désir. Il est impossible, en effet, suivant Ghrysostôme, qu'un homme se résigne à subir la société d'une femme, être futile, dangereux , méprisé , que sa nécessité seule rend supportable , s'il n'y est poussa par la concupiscence. — Triste langage dans la bouché du fils d'une telle mère ! — Mais n'oublions pas que nous sommes en Orient, et que le jour de l'émancipation de la femme par le culte passionné de la vierge mère n'est pas encore venu.

Mais ces vierges, répondent les clercs, ont besoin d'un défenseur , d'un tuteur , tranchons le mot , d'un homme d'affaires.

Excuse dont on devrait rougir , s'écrie Ghrysostôme ! Quoi! des ecclésiastiques vont se faire les intendants, les défenseurs d'une femme !

c C'est pour cela qu'on nous fait la réputation de 9 gens avides , de flatteurs , de parasites , de serviteurs » de femmes. » — Voilà des soins dignes d'un chrétien!

Gomment conseillerez-vous le renoncement et la pauvreté , vous qui travaillez à accroître les richesses d'une vierge qui , elle aussi, devrait les mépriser ? —

Mais elle est pauvre, dites-vous, je viens à son aide. — Tu soignes sou corps , tu perds son âme. Belle charité ! Et d'ailleurs , n'y a-t-il pas des pauvres du sexe masculin? Pourquoi ne pas les recueillir ceux-là? Mais il vous faut des femmes. — Mais il y a des femmes vieilles , infirmes , aveugles : votre charité aurait plus de mérite.

« Mais ces vieilles femmes, vous ne voudriez pas » les voir , même en rêve. Vous allez ça et là à la chasse ^ de celles qui ont un beau visage, qui sont jeunes. »

Vous dites : Il me faut une femme pour administrer

ma maison. Pourquoi? Avez-vous un essaim déjeunes esclaves barbares qu'il faille former? Avez-vous un somptueux ménage , un grand nombre d'habits qu'il faille entretenir? Donnez-vous de grands festins? Faites-vous de grandes dépenses? — Non. — Mais elle fera mon lit, aura soin de mon habit, allumera mon feu. — Et un frère ne pourrait-il vous faire tout cela? Ce serait plus économique d'abord , et ensuite plus convenable. D ne vous faudrait qu'un seul lit. Comment la soignez-vous quand elle est malade? — On va chez vous , on trouve dans le vestibule des chaussons de femme , des ceintures, des mitres, un rouet, des navettes, des bobines, etc.

Si elle est riche , c'est autre chose.

Un homme , un ecclésiastique , se trouve seul au milieu d'une foule de jeunes esclaves. D passe le jour à quereller les domestiques. Il va chez l'orfèvre porter des bijoux de femme , il va demander si le miroir de sa maîtresse est prêt , si le vase à parfums est arrangé , si Ton a

terminé le baguier. « Car la toilette des vierges , aujour- » d'l\ui , est plus recherchée que celle des femmes du » siècle. — Il ira de là chez le parfumeur pour causer, » avec lui, parfums. — Souvent même,' pour plaire à sa » maîtresse , il ne refusera pas d'outrager le pauvre qui » se présente. » Du parfumeur, il va chez le marchand d'étoffes , chez le marchand de tapis. Les femmes , en effet , ne craignent pas de leur commander ces misères ; ils obéissent bien , et sont plus heureux d'obéir que d'autres serviteurs. — Il va aussi de boutique' en boutique , trottant jusqu'à la nuit sans prendre de nourriture.

Puis, ce sont les querelles avec les autres domestiques. Ceux-ci, ne pouvant se venger autrement, se vengent avec la langue par des médisances sourdes.

Ils sont donc des sujets de scandale sur les places, dans les rues, dans les boutiques, et jusque dans l'église.

« Comme s'il fallait qu'aucun lieu n'ignore leur opprobre et leur honteuse servitude , ils l'affichent jusque dans ce lieu saint et terrible ; et , ce qui est plus coupable encore , ils s'en glorifient , quand ils devraient être couverts de confusion. Ils vont recevoir ces vierges aux portes de l'église ; ils font le métier d'eunuques , . écartent ceux qui barrent le passage, leur frayent un chemin , tout gonflés d'un orgueil qu'ils étalent à tous les yeux ; ne rougissent point, sont fiers. Et dans le moment auguste et redoutable des saints mystères , on les voit leur rendre mille petits services et fournir à ceux qui les observent le sujet de mille accusations. »

Pour elles, ils négligent le service divin. D'elles ils sont jaloux. Qu'on regarde un peu curieusement ces vierges , les voilà prêts à tout pour les venger. .

Ce contact continuel avec des femmes énerve, amollit,

rend Fesprit frivole. De quoi s'entretenir avec elles, âce n'est des futilités où se passe leur vie? Ainsi Tathlète vigoureux armé pour les luttes spirituelles manie les fbseaux , les navettes, les laines! Ainsi les âmes se perdait; hommes et femmes sont l'un à Tautre sujet de danmatioD : les uns en négligeant leurs vraies occupations ; les autres en ne pensant plus qu'à plaire , en consacrant tous leurs efforts pour garder auprès d'elles leurs esclaves.

Enfin , et c'est le dernier coup , le plus terrible de Chrysostôme , — « si vous espérez ainsi plaire aux > femmes , vous vous trompez : elles méprisent ceux qui » se font leurs esclaves ; elles n'aiment que ceux qui les p traitent en maîtres (1). »

Qu'on juge de l'effet de ces révélations. Un archevêque ne craint point de divulguer les faiblesses , les vices de son clergé. Peintures éloquentes, détails d'une familiarité saisissante , ironie , logique incisive et intraitable , la passion et l'esprit de Pascal avec la liberté de langage la plus hardie : quel réveil pour les malheureux endormis

\i) Le deuxième traité n*est guère en beaucoup de points qu'une répétition du premier. Seulement Chrysostôme semble ajouter moins de foi encore à l'innocence des rapports entre les clercs et les vierges. 11 y avait même des enquêtes à ce sujet. <( On voit accourir chaque jour des sages-femmes dans les maisons des vierges, comme vers des femmes en couches, non pour les aider dans Taccouchement (et cependant cela même est arrivé quelquefois) , mais pour s'assurer, comme on fait à des esclaves qu'on achète, quelle est celle qui est corrompue, quelle est celle qui est innocente. L'une subit de bonne grâce cet examen; l'autre s'y refuse, et son refus même lui est une honte. L'une est convaincue, l'autre ne l'est pas; et cependant elle n'est pas moins déshonorée que la première, pour n'avoir pas semblé digne d'être crue vierge par ses mœurs, mais pour avoir e.u besoin du témoignage d'une enquête. >» — Quod regulares feminœ viris cohabitare non debeant. (T. 1, p. 306.)

dans les mollesses du sigisbéisme ! Être ainsi livrés en pâture à la malignité publique , non par un ennemi , un hérétique, ou un homme du monde jaloux de leur influence sur les femmes , mais par leur chef spirituel , par un homme d'une vertu inattaquable ; se voir forcés de renoncer à toutes les douceurs d'un commerce si cher , de courber la tête , d'obéir, sans oser essayer une protestation : quelle haine devait s'amasser dans leurs cœurs , et que l'on comprend bien ces deux exils et cette mort dans les déserts de l'Arménie !

Mais , plus que l'amour, la cupidité abaisse les caractères , et rend esclave l'âme qui en est possédée. Cette vile passion était le plus sûr auxiliaire du pouvoir impérial dans la lutte d'influence qu'il soutenait contre l'Eglise. La cour attirait à elle par des faveurs , des présents , la splendeur de ses festins , les évêques et les prêtres, dont le concours lui était nécessaire pour faciliter et justifier les excès d'une puissance que l'Eglise seule eût pu limiter. Ces lâches complaisances, accompagnées d'un parasitisme dégradant, ruinaient dans l'esprit du peuple toute l'autorité morale du sacerdoce (1). De quel œil ces prélats courtisans virent-ils s'asseoir sur le siège de Constantinople un homme qui s'était dépouillé de son patrimoine, qui ne recherchait point les faveurs de la cour , refusait toutes les invitations , et ne craignait pas , comme nous le verrons, d'adresser hautement des remontrances à l'empereur et à l'impératrice (2).

Outre les libéralités de la cour, le clergé de Constan-

(1) PallacUus. Dialogusde vitaChrysost., p. 46.

(2) Sozomène, l. vm, eh. 10. — Consulter, en outre, Mesnart, Histoire de la vie et des ouvrages de saint Jean Chrysostome, 1. m, ch. 7. — Le chapitre intitulé : Le saint condamne la bonne chère des prêtres de son Eglise qui fréquentaient la table des grands.

tinopie trouvait dans le trésor de l'Eglise des sommes considérables, qui, destinées à soulager les pauvres, étaient consumées par des dépositaires infidèles en dépenses personnelles ou en représentations inutiles. Ghrysostôme se fit remettre les registres de l'économe , et, sans avoir égard aux prétendus besoins de son clergé , employa tout l'argent à bâtir des hôpitaux (1). Lui même renonça à la part qui lui revenait sur le trésor de TE^ise ; mais peut être eut-il tort d'exiger un semblable désintéressement de la part des autres. Cest l'illustre veuve sainte Olympias qui pourvoyait à tous ses besoins.

« Ce qui contribua beaucoup à le rendre odieux aux ecclésiastiques, dit Lenain de Tillemont (2) , Ait l'avis qu'il donna à sainte Olympias de se régler, dans les profusions qu'elle faisait de ses richesses, sur le besoin de ceux qui lui demandaient, plutôt que sur leur cupi-' dite. Et il n'est pas étonnant que ceux qui ne pouvaient plus abuser de la charité de cette sainte , s'irritassent contre celui qui lui avait donné un conseil si peu favorable à leur avarice. »

Il y avait aussi à Gonstantiuople une foule de moines qui quittaient leurs solitudes pour venir jouir des distractions de la ville, se mêler aux intrigues entre les évêques, et surtout exploiter la dévotion des chrétiens sans défiance. On trouve dans Isidore de Péluse (5) et dans saint Nil (4) des renseignements fort curieux sur les motifs qui avaient jeté ces religieux dans les cloîtres et sur leurs mœurs. Le plus grand nombre n'avaient embrassé

(1) Palladius. Dialogusde vitaChrysost., p. 46.

(2) Jjcnain de Tillemont. Mémoires ecclésiastiqaes , t. XI, art. 54.

Sozomène, 1. vin , ch. 9.

(3) Isid. Pelus. 1, 262 (cité par Néander, ch. 4).

(4) NgîXoj. Aiyoi àuKUiiKof.

la vie cénobifique que pour échapper aux charges publiques , si onéreuses à cette époque. Ils envisageaient plutôt les bénéfices de la profession qu'ils n'en remplissaient les devoirs : ils en faisaient une industrie. D'autres n'étaient que des pâtres ou des esclaves fugitifs, enchantés de vivre sans rien faire, et d'être honorés par-dessus le marché. Saint Nil les représente < coîirfwan^ les tables des riches j véritables parasites, courant à leurs côtés sur les places publiques, comme des esclaves, repoussant ceux qui obstruent le passade. » « C'était, dit-il, un far- » deau pour les villes qu'ils parcouraient en mendiants , » s'attachant aux passants avec impudence. Beaucoup, » après avoir gagné la confiance par leurs manèges hy- » pocrites , en abusaient pour escroquer leur hôte. Ils p étaient l'objet du mépris général ; on les insultait dans » les rues. » — Ces fainéants, ces vagabonds que Chrysostôme ne craint point de traiter de mendiants et d'imposteurs (1) , il les renvoya dans leurs cellules.

Quant au clergé , la considération dont il jouissait n'était guère plus grande. Vingt-cinq ans auparavant Grégoire de Nazianze peignait en termes énergiques la mollesse et le luxe de ces prêtres que le voisinage et les pompes de la cour avaient corrompus.

« On m'a souvent , dit-il , imputé comme un crime la mesquinerie de ma table , la simplicité de mes vêtements, mes manières franches et sans affectation. Je ne savais pas que je dusse rivaliser avec des préfets, des consuls, des généraux embarrassés de leur argent, tandis que le nôtre appartient aux pauvres. Je ne savais pas que je dusse être monté sur des chevaux de prix, ou étendu dans des équipages élégants , que tout le monde dût reculer devant moi comme devant une bête féroce.

(t) T. XU, hom. 16, in Ëpist. ad Hebraeos.

C'est une faute peut-être ; mais pardonnez-moi cette faiblesse, et choisissez-vous un autre évêque qui plaise à la foule. Laissez-moi à ma solitude, à ma vie sauvage, à Dieu, à Dieu seul; et aussi permettez-moi d'être aux iiH fortunés (1). »

La prospérité croissante de l'Eglise, la faveur déclarée des empereurs, n'avaient fait que multiplier ces vices. Au cinquième siècle, la considération |du clergé en Orient était quasi ruinée. Isidore de Péluse le déplore avec amertume et l'explique par les mêmes causes (2).

a Tu t'étonnes du respect qu'on portait aux prêtres du temps de. nos pères , tandis qu'aujourd'hui les uns ont assez d'audace pour les railler ouvertement, les autres leur montrent du respect en face, et par derrière en disent du mal. Les uns les évitent, les autres se moquent d'eux, tout en les flattant, dans la crainte de s'en &ire des ennemis. Moi je ne m'étonne pas de ce changement Je m'étonnerais bien plus si , ne ressemblant en rien à nos pères, ils obtenaient le même respect. Du temps de nos pères c'étaient les empereurs coupables eux-mêmes qui recevaient des leçons du prêtre ; aujourd'hui il n'ose même pas réprimander un simple particulier, s'il est riche. Et quand il frappe un misérable, on lui objecte quHl se rend coupable des mêmes fautes. Autrefois le troupeau craignait le pasteur, aujourd'hui le pasteur doit craindre le troupeau. »

Isidore de Péluse raconte qu'un laïque voulant communier vit à l'autel un évêque connu par sa vie mondaine et coupable, et se retira tout troublé (3).

(1) Greg. Naz.jt. l^p. 760.

(2) Isid. Pelus. Epist. , 1. v, 278 (cité par Néander, p. 91).

(3) Isid. Pelus. Epist., i. in, 340. ■— « De tels évêques, dit Néander {ut supra) ^ ne pouvaient plaire aux âmes avides

Ces vices étaient donc bien enracinés quand Ghrysostome entreprit de les extirper. Rien d*étonnant qu'il ait succombé dans cette tâche, surtout quand on pense à Femportement de ses censures , à l'inflexibilité de son humeur. Incapable de dissimuler ses sentiments, violent dans ses critiques /il ne craignait point d'étaler devant le peuple la corruption des ministres de l'Evangile.

« Saint Paul dit qu'il faut reprendre les pécheurs en présence de tout le monde ; mais ceux qui devraient le faire sont malades eux-mêmes, et, la tête n'étant pas saine , il n'est pas possible que le reste du corps se porte bien... »

« Des hommes corrompus, pleins de vices et d'infamies, se sont emparés des églises avec violence; et les plus saintes dignités sont devenues des charges vénales. Si quelqu'un est accusé de péchés qu'il a commis, il ne se hâte point de prouver son innocence ; mais il s'occupe de trouver des complices , et c'est là toute sa justification (1). p

Chaque 'jour révélait de nouveaux désordres , nécessi- ^it de nouvelles mesures de sévérité , suscitait au réformateur de nouveaux ennemis. Une fois qu'on est entré ^^ns la voie de la rigueur, on ne peut revenir sur ses P^s : les obstacles qu'on rencontre irritent ; les haines ^u'on soulève exaspèrent. C'est une lutte ouverte , dans '^quelle on ne dépose les armes que vainqueur ou vaincu.

^'iustruction religieuse; ils persécutaient les chrétiens d'une piété éprouvée, parce qulls redoutaient dé les avoir pour juges ^^ leurs dérèglements. Ces désordres faisaient naître des sectes ^ï^ se formaient à la recherche de Fédification chrétienne. Un ^^rtain Audius, laïque sans instruction, mais plein de piété, fon- ^^t une secte en Mésopotamie, parce qu'il s'était attiré des per-

^^utions par suite de ses invectives contre les dérèglements des

prêtres. «

(1) Chrysost. in Epist. adËphes», t. X, hom. 8.

Chiysostmne n avait pas besoin d'être encouragé dans son œuvre de réformateur : malheureusement un diacre qu'il avait ordonné luinoiéffle , poussé par la méchanceté ou par un zèle inconsidéré , aigrit encore les ressentiments. Un jour il dit à haute voix, en présence de tout le clergé : c Vous ne viendrez jamais à bout de tous ces ^ns'là, si vous ne tes frappez tous d'une même^ verge (1). > C'était attiser l'incendie.

Les murmures avaient coounencé; les mécontents se rapprochèrent , et ne tardèrent pas à conspirer la perte de Chrysostôme. Mais à mesure que le nombre et la colère de ses ennemis croissaient , le peuple se serrait plus étroitement autour de lui , l'encourageait par les témoignages éclatants de sa faveur, et se tenait [Nrèt à le défendre. Les tristes historiens de ce temps, Socrate et Sozomène , n'ont pas laissé de comprendre cette situaticm toute nouvelle d'un évéque en pi oie à la haine du clergé et des grands , soutenu par une multitude ignorante et dévouée.

« n gagna l'affection des peuples, dit Sozomène^ en reprenant hardiment les vices, en témoignant la même indignation contre les injustices et les viol^ices que si on les lui eut faites à lui-même. Cette liberté plaisait extrêmement aux petits et aux Êibles ; mais elle déplaisait aux grands et aux puissants, qui sont d'ordinaire coupables des vices qu'elle reprenait (â). »

c Les sermons de Jean lui acquirent l'affection du peu[rfe, au lieu que la liberté dont il usait envers les ecclésiastiques et les grands lui attira leur haine. Il est vrai qu'il ne les épargnait pas, et qu'il reprenait les uns quand ils s'éloignaient de leurs devinrs, et déclamait avec véhé-

1 Soerate, i. \i, cb. 4.

2 Sozomène, 1. nu, ch. 2.

mence contre les autres quand ils usaient mal de leurs lîdiesses ou s'abandonnaient à la débauche (1). »

Socrate ne s'exprime pas autrement : seulement on wi percer le blâme dans son appréciation des réformes opérées par Chrysostôme.

c Quand il fut parvenu à la dignité épiscopaie, il usa iune trop grande sévérité pour réformer, comme il

prétendait^ la vie des ecclésiastiques Mais le peuple

méprisait leurs plaintes, estimant extrêmement les discours qu'il prononçait dans l'église (2). »

Tel était le clergé de Constantinople. L'Eglise avaitelle de plus dignes représentants dans les provinces? On n en juger.

Chrysostôme apprit qu'il y avait en Asie treize pasteurs sinumiaques. Il alla les déposer (5). On reste confondu d'étonnement quand on trouve dans les historiens le récit des étranges scandales dont abondait alors l'Eglise. Quoi ! dans le temps des Chrysostôme, des Jérôme, des Augustin, sur le siège épiscopal s'asseyaient des bommes grossiers , ignorants , livrés aux plus stupides superstitions; des hommes avides d'argent, trafiquant avec impudence des choses saintes, et investis cependant 'Je la plus haute autorité morale ! De tels ministres eussent détruit l'œuvre de Dieu , si le christianisme n'eût été alors la vie même et le salut de l'humanité. Il faut citer des exemples.

Géronce, évêque de Nicomédie, étant diacre à Milan,

(0 Sozomène, 1. vm, ch. S.

(2) Socrate, 1. vi, eh. 4. On soupçonne, non sans raison, ^rate d'être novatien. Il parle avec une admiration niaise des "^^ mots de Sisinnius, évêque de cette secte, et raconte un en- '^^tien de Chrysostôme avec celui-ci, dans lequel Chrysostôme ^ aurait pas joué le beau rôle. (Socrate , 1, vi, ch. 22.)

(5) Sozomène, 1. vui, ch. 6.

raconta avoir pris la nuit une onoscélide , lui avoir r la tête , et l'avoir jetée dans une huche. Puni par sa Âmbroise pour un discours si impertinent, il va à Ce tantinople : c'était le grand refuge. Comme il était ! médecin, beau parleur et habile en intrigues, il réu à se faire nommer évèque de Nicomédie par Hellsu de Gésarée , à qui il avait fait avoir une banne p\ pour son fils. Nectaire , archevêque de Gonstanlinô prié par saint Ambroise de déposer Géronce , ne pi réussir, à cause de l'opposition des habitants de N médie. Geux-ci voulaient garder 'dans la personne leur évêque un excellent médecin très-obligeant. Ghrj tome déposa le médecin évêque. La ville se souleva à plusieurs reprises. Il y eut des prières publiques, processions, jusque dans Gonstantinople (1)!

L'évêque d'Ephèse ne le cédait en rien à celui

Nicomédie. Il était accusé par EusèBe , évêque de lentinople :

1° D'avoir fait fondre les vases sacrés, et d'en s donné l'argent à son fils.

Un grand nombre de ces évêques, comme on le ' étaient mariés, et sacrifiaient volontiers la digniti l'Eglise aux intérêts de leu!* famille (2).

2* D'avoir employé dans ses bains le marbre er au baptistère, et dans sa salle à manger les colonnes levées à l'église;

3° D'avoir un esclave coupable de meurtre ;

(1) Sozomène, 1. vni, ch. 6.

(2) Le concile de Nicée n'interdit pas aux ecclésiastiqu demeurer avec les femmes qu'ils avaient épousées avant ordination. 11 fit cette concession sur les instances du conf< Paphnuce, et pour éviter des désordres plus graves. (Sozoï 1. 1, ch. 23.)

4^ D'avoir vendu à son profit les domaines légués à l'Eglise par Galla, mère de l'empereur Julien ;

5" D'avoir repris sa femme dont il s'était séparé , et d'ai avoir eu des enfants;

6^ D'avoir vendu des ordinations d'évèques.

Eùsèbe produisait des témoins à l'appui de ces ac-

CllS9ti0DS.

Chrysostôme se prépare à aller en Asie pour mettre uta terme à de tels abus. Antonin menacé s'adresse à un officier de l'empereur dont il faisait valoir les biens situés dans son diocèse; et celui-ci obtient d'Arcadius qu'il s'oppose au départ de l'archevêque. Non content i*mir ajourné l'arrivée du juge , il réussit à gagner à prix d'argent Eusèbe , qui rétracte ses accusations. Cependant le procès s'instruit ; les témoins sont interrogés. Mais Antonin meurt avant la fin de l'enquête, et échappe aune condamnation ignominieuse. En effet, l'enquête est poursuivie. Tous les crimes reprochés à Antonin sont établis sur des preuves irréfragables. Il est reconnu qn'Ëusèbe n'a pas été un calomniateur, mais qu'il a vendu sa rétractation. Mais un autre incident se produit, qui complète ce triste tableau de la corruption pour ainsi dire naïve de cette société orientale. Les évêques qui avaient acheté leurs titres d'Antonin sont bien forcés de se reconnaître coupables de simonie ; mais ils allèguent pour défense qu'ils ignoraient que ces trafics des chosies saintes fussent défendus; que, du reste, leur seule intention, en recherchant l'épiscopat, était de se faire exempter des charges publiques ; et ils concluaient en demandant qu'on leur rendît l'argent qu'ils avaient lonné pour être évêques, si on leur retirait ce titre.

Tout commentaire ici est superflu. Voilà quels étaient s pasteurs des peuples ; voilà quels furent les ennemis » Chrysostôme. Mais ces misérahles provinciaux qu'il fit

it dîciire Ae ses véConaes,

«ttiésbstîqws doot 1 iij!Bii»l an pa^h

lèok* tnupsiàt^ xpe f« tramweai ses phs kvifis et

phg <if ântilres aidivflaiKs.

Vm àf» pbts adttisés fut Séimn. cmque de Gataks' €B GAismt I . La bsÔÊkt àt ot àenàtr fat d'antaat fins lîrfr qnH aiaît êfté fins »aitf dans raimtié de CkrisisAûiae. D élût vam sîisàSr à riwwlantînDpIc psor T fure fortnaf . Ot avcntmier de Fcpîsoopat s'élait fÊQfost pour moâiAt on ccrtaîa Antîociiiis, évéqoe de PlotÉBÛs, ^lî, par son âofBËOW senileetb souplesse de sm earactm. arat pla à la oaar, et a^aît hahikment espfcîtê reDgoueBKDt dont il était Tobyet. Smnen com- ■Koça â se gfiâser dans b cûtifianoe de Chraostôme par ooe ^Mtatko hypocrite de pntu et d'aoslenlé^ ee même teo^ qoe ses kasses ftatterws à Fempcrair et a l'impératrî» hd ména^waîent une pnotorlkn puissaiite dans le «a£> oô ses intrignes et sa Êunssietê seraient démasquées. Qniisoslànie. trompé par faiu rinstitaa son remphcaDt pendant le raia^ de trois mois qnll fit en Aâe. A sod retflor D trouva Sévàrîen tout -puksant auprès de nmpératriK-. dc4it il avait haptîsê le fils, le Jeune Théodkise, et ocMome à h têle d'un parti parmi les ecclésiastiques. Celte figue avait évîdenunent pour but de forcer Chrysostôme â h retraite, et de lui donner Sêvérien pour successeur. Cest du moins le complot que Sërapkm, le dbene imprudent dont j^ déjà parlé, dénonça à sm ardievéque. Quoi qull en smt , et peut-étne sans se d<Hiner le soin d'examiner assez attentirement les accusatioiis dn diafre. Ghrv^ostôme irrité chassa Sêvérien de Cons-

L vi^ eh. 10.

. 1. Tm. ch. 10.

tantinople. — Le peuple s^en réjouit, dit-il (4) comme pour justifier à ses propres yeux l'arbitraire et la sévérité de la mesure. Mais l'impératrice rappela aussitôt l'exilé. Qirysostôme refusa néanmoins de le voir et de l'admettre à sa communion. Il se laissa cependant fléchir par Eudoxie , qui le supplia au nom de son fils qu'elle plaça sur ses genoux. Les deux évéques se réconcilièrent publiquement , et prononcèrent à cette occasion une homélie devant les fidèles assemblés (2). — Socrate, peu favorable à Chrysostôme, prétend qu'ils se gardèrent mutuellement rancune. La conduite de Sévérien justifie cette accusation. Le caractère honnête , mais violent de Chrysostôme , ne la repousse pas absolument. Son excuse, s'il en a besoin, c'est sa haine pour tout ce qui était mensonge et vice. On peut pardonner à un ennemi qu'on n'estime point, et ne pas l'estimer davantage (3).

(1) Chrysost. opéra, t. 111, p. 413.

(2) Chrysost. opéra. Homilia|de recipiendo Severiano,t. III.

(3) Chrysostôme avait probablement en vue Sévérien de Galles, quand il disait : « Que des hommes du monde soient atteints de cette maladie (la jalousie), c'est triste; le mal est Joindre cependant. Mais des hommes qui se sont soustraits aux agitations du siècle, en être possédés , c'est ce qu'on peut voir déplus déplorable. Je me tairais volontiers, et le silence serait tout profit, si le silence devait empêcher le scandale ; mais quand J^me tairais, les faits parlent plus haut que moi. Quoi! malheu- ''fitix, tu crois bien faire en renversant l'œuvre de ton prochain. Peut-être est-ce ton œuvre que tu renverses. Vois les jardiniers, '^ laboureurs, comme ils unissent leurs efforts. L'un creuse le ^U l'autre plante, un troisième arrose; celui-ci travaille à la '^^, celui-là écarte les bêtes nuisibles. Tous n'ont qu'un but: ^ ^cmté de la plante. Ici, c'est le contraire : je plante, un autre ^^One l'arbuste pour le renverser. Laisse le donc pousser des '^^lues fortes et résistantes. Prends garde, en nuisant à mon ®^Arre, de faire disparaître aussi la tienne : à moi le soin de P^ïiter, à toi celui d'arroser Mais je vois, dis-tu, la gloire

Tel était le clergé du diocèse de GonstaDtinople, disons mieux, le clergé de tout TOrient. La riiine du paganisme, qui y fut plus rapide qu'en Occident (i), la sécurité, h bveur des empereurs, la facilité générale desmœurSyavaieot comme endormi l'énergie héroïque du christianisme militant , et émoussé ces âpres vertus suscitées par h persécution. Les fruits de la victoire compromettaient b victoire même, et les Eglises d'Orient s'acheminaient par l'oubli de leur indépendance et celui de l'ancienne discipline à cette déplorable scission qui les mit en dehors du grand mouvement d'expansion et de conquête que la papauté dirigea seule au moyen âge. Un lien souvent invisible , mais réel , rattache les uns aux autres les événements qui semblent n'avoir aucune relation directe. -H est

s'attacher à celui qui plante. — Insensé! moi je ne suis rien, ni toi non plus : ni celui qui plante ici^ ni celui qui arrose id, ne sont rien. l\ n*y a qu'une œuvre, celle de Dieu. C'est lui que tu combats, en arrachant où Je plante. Je crains moins Tattaquedu dehors que la guerre au dedans. Les racines peut-être ne sooffiriront pas du vent, si elles tiennent bien au sol. Rongées par on ver intérieur, elles périssent, et la plante n*a pas besoin d*ane secousse extérieure. Combien det^mps rongerons-nous les racines de l'Eglise, comme des vers (car de telles pensées viennent de la terre, ou plutôt la pourriture est leur mère ), et nous abandonnerons-nous aux lâches flatteries des femmes (a)? Je vois TEglise gisante comme un cadavre : je vois un corps, des yeux, des mains, des pieds, une tête; mais aucun de ces membres ne remplit ses fonctions. Tous les assistants ont la foi, mais une foi morte. Le feu de la charité est éteint. » (In Epist. II ad Corinth., hom. 27, t. X)

(1) Consulter les deux ouvrages couronnés par l'Institut : l'un sur la destruction du paganisme en Orient, Tautre sur la destraction du paganisme en Occident ; le premier, de M. Eugène Chastel; le second, de M. Beugnot.

(a) Allusion assez obscure à riropératrice peut-être.

certain que la faiblesse et la corruption du gouvernement impérial» cette lente, mais toujours progressive décomposition de Tempire, jointe à la désorganisation de la société civile , eurent une influence considérable et funeste sur la société religieuse et sur le clergé. L'empire d'Occident succomba, mais la papauté resta debout au milieu de ses ruines; l'Eglise s'accrut des débris de la puissance romaine. Avec les Hilaire, les Ambroise, les Augustin, et le génie collectif de ses papes , elle se plaça de bonne heure en dehors et au-dessus des destinées de la puissance politique , et poursuivit son œuvre d'organisation indépendante à travers toutes les catastrophes, sous tous les gouvernements. L'empire d'Orient ne périt point, et ce fut un malheur pour TEglise : la riiine de l'empire l'eût affranchie; les barbares l'eussent respectée ; elle eût établi sur eux une domination salutaire à tous deux. Une secousse violente était devenue nécessaire. Etouffé par l'influence malsaine du despotisme , l'esprit du christianisme^ cet esprit puissant qui avait suscité les Athanase, les Basile, les Grégoire de Nysse, les Grégoire de Nazianze, languissait, s'éteignait. Chrysostôme est le dernier grand homme qu'ait produit TEglise d'Orient. Après lui le seul nom illustre est celui de Photius, et Photius signe l'arrêt de mort de l'Eglise grecque. Chrysostôme n'était pas un homme politique : il ne prévoyait pas les désastres irréparables qui allaient suivre cette union funeste de l'Eglise et de l'empire ; mais son esprit profondément pénétré des principes du christianisme, son âme fière et libre, firent de lui le dernier représentant de l'indépendance et de la pureté de l'Eglise en Orient. Il échoua dans cette tentative d'aflranchissement; mais le peuple, dont les instincts sont sûrs, le peuple, qu'écrasaient et méprisaient de concert le gouvernement de l'empereur et le haut clergé, l'accueillit comme un protecteur, l'encouragea,

les soldats , dans Tenceiiite protectrice. Gresconius avait été sauvé par le courageux évéque. L'asile sacré qu'avait respecté une populace altérée de sang, Eutrope voulut y pénétrer pour en arracher, non un criminel» non un prévenu, mais une femme noble, innocente « privée, par 1 exil de son mari et de son fils, de tous défenseurs (1). Ghrysostôme s'opposa à la violation des privilèges de l'Eglise. Il rappela à Eutrope les lois impériales qui donnaient à une institution religieuse et canonique la majesté et la force d'une loi de l'Etat. Il rappela à l'esclave tout, puissant la mobilité des choses humaines , les retours soudains, les chutes éclatantes, et le conjura de ne pas fermer à une femme cet asile où le persécuteur de la veille pouvait le lendemain être suppliant. Vaines prières. Eutrope fit révoquer par Arcadius ce privilège de l'Eglise (2). Mais il ne put s'emparer de la personne de Pentadie : elle était diaconesse. L'insolence d'Eutrope, après un tel triomphe , n'eut plus de bornes. Il se fit nommer patrice, consul, troisième fondateur de Constantinople, tandis que dans tout l'Occident révolté d'une telle profanation de ces noms augustes, Claudieu évoquait dans leur tomber au spectacle de cette ignominie, les vieux Romains à qui succédait un vil esclave.

La chute d'Eutrope fut terrible, imprévue, et scandaleuse comme son élévation. Arcadius lui avait abandonné la direction souveraine de l'Etat: l'eunuque prétendit gouverner la maison même de l'empereur, et faire plier sous son autorité le caractère allier d'Eudoxie. Celle-ci, menacée par lui d'une répudiation ignominieuse, se jette

(1) Sozomène, 1. vni, ch. 7.

Socrate, 1. vi, ch. S.

(2) Eutrope n'eut dans sa détresse d*autre asile que le sanctuaire de réglise dont il avait essayé sacrilégement ou sagement de limiter les privilèges. (Gibbon , ch. 32.)

aux pieds d'Àrcadius , lui présente ses deux enfants , et demande justice de Taffrout (1). Faible et violent, plus esclave encore de sa femme que de son ministre, l'empereur enlève à Eutrope toutes ses dignités, tous ses biens, le chasse de la cour et de la ville.

On apprend la disgrâce du favori. Constantinople est dans la joie. La tyrannie, les rapineç, la cruauté, et pardessus tout la basse condition d'Ëutrope, volent de bouche en bouche. On a cessé de le craindre , on veut le punir. Ces vils emportements de la multitude contre les puissants qui tombent sont de tous les temps :

Nain cupide concalcatiir nimis ante metutam.

Mais il semble qu'ils aient un caractère particulier de bassesse et de férocité dans l'Orient, où d'étranges fortunes appellent plus souvent d'étranges expiations. Eutrope est poursuivi par la populace : il fuit, éperdu ; le souvenir de Rutin accroît ses angoisses. Plus de refuge; il a lui-même fermé devant les malheureux et les coupables les portes de l'église. Cependant c'est là qu'il va demander un asile. Mais des soldats se présentent au nom de l'empereur pour arracher le misérable aux autels qu'il tient embrassés. Chrysostôme leur interdit l'entrée du temple. Saisi par eux , et conduit devant Arcadius , il obtient pour Eutrope le bénéfice de ce droit d'asile qu'Eutrope avait fait révoquer. Les soldats se révoltent; ils entourent le palais avec des cris menaçants, ils exigent la tête du favori. L'empereur est obligé de se montrer; et ce n'est qu'à force de prières et de larmes qu'il parvient à faire respecter un droit abrogé par lui , et qu'il peut à peine rétablir.

Cependant un autre danger menace Eutrope. Le

(1) Philostorge , 1. xi, eh. 6.

peuple se prédiNle en foule dans Téglise. La vue do misérable, pÂli par les angoisses» coHé tout tremblant i Tautel , loin de désarmer cette multitude furieise , Tenivre d*une joie sauvage. Des menaces, des cris de mort retentissent. Eutrope semble n'avoir pénétré dans Féglise que pour y être un triste exemple de la violatîm de ce droit d'asile qa*'û a le premier foulé aux |Heds. Chrysostôme parait.

La fiuneuse homélie sur Eutrope (oc Eîrù'rrzm) (i) est citée dans tous les cours de littéfâture. Ble passe nonseulement pour un chef-d'oravre d'éloqueoee ; mais le sentiment qui l'a insfMrée est câébré comme le plus éclatant triomphe du véritable esprit de la dûrité dhrétienne (2). Protégn* contre h fureur du peuple un homme cmivaincu de tous les crimes, viobteor des privilèges de l'Eglise, qui étaient en même temps les droits de l'humanité , sauver cette tète que menacent tant d'ennemis, c'est là assurément un acte de courage et de magnanimité. Me sera-t*il permis de regretter qu'il n'ait pas étécom|Jet?

On dit que M. de Cheverus, dans une de ses missinns à Boston, préparait un jour deux Irlandais à la mort. L'Oise, peu remplie d'ordinaire, regorgent ce jour-li d'une foule immense accourue pour se repaitre des angoisses des condamnés, et lire sur leurs vis^^ les dernières terreurs de h vie. Le missionnaire apostropha rudement ces hommes, et surtout ces femmes, dont h curioâté cruelle venait cherrher une si lâche satisfiwtioD ; il leur rappeh les «ase^^nements de h aharité méconmis par eux; il gémit sur cette douloureuse nécessité de b

ii»GbiTMt.Qfen,t.

vl) n M fini pK oolifier rfpmilmt qmt cÉt pm pralcfê tai iv dTiitrope« aboKsut lui

justice hiunaine» qui n'est pas infaillible; et il termina en opposant aux jugements des hommes les jugements de Dieu , qui souvent cassent les premiers , et dont la miséricorde est infinie.

Il serait injuste d'exiger une semblable élévation de sentiments d'un chrétien du iv^ siècle, une telle générosité envers un criminel qui a osé porter la main sur les privilèges de l'Eglise , une telle sévérité envers une foule curieuse et cruelle. Mais n'a-t-on pas le droit de regretter que Chrysostôme, tout en arrêtant les effets de la fureur du peuple , s'associe cependant à cette triste joie de voir abattu et terrassé celui dpnt le pouvoir fut si grand? Le peuple se repait avec ivresse de cette humiliation si profonde : c'est peu. Il voudrait enlever au misérable qui a tout perdu la seule chose qui lui reste, la vie. Chrysostome veut empêcher le crime, et l'empêche. Mais la satisfaction barbare du peuple, loin de la condamner, il la déclare légitime. Ëutrope ne sera pas massacré dans le temple; mais il pourra lire sur tous les visages la soif de son sang ; mais celui-là même qui défend ses jours , analysera avec complaisance les angoisses du misérable ; il fera mesurer à cette foule frémissante et au ministre tombé la hauteur et la rapidité de la chute , et de cette terrible infortune tirera d'autres enseignements que celui de l'éternelle fragilité des choses humaines. Faire la leçon aux grands et aux rois est un des plus beaux attributs du ministère ecclésiastique ; mais il faut que les rois soient sur leur trône et les grands dans leurs dignités. Quand le bras de Dieu ou la colère du peuple s'est appesantie sur eux , le malheur les rend sacrés , la pitié est un devoir, et la protection ne doit point être vendue au prix de l'insulte. Mais ce n'est pas impunément qu'on recherche l'amour de la multitude. Souvent elle abaisse au

niveau de ses passions et de ses colères les finies les plus hautes.

Après cet exorde si connu : Vanité des vanités, UnU nest que vanité y Ghrysostôme rappelle à Eutropeles sages conseils qu'il lui donnait jadis , et Tinstabilité des choses humaines si terriblement mise à nu par l'abjection du ministre tombé. Il lui demande où sont ces faux amis , ces flatteurs , ces parasites qui se pressaient autour de lui. I^ malheureux ne savait que trop qu*il était abandonné de tous , par tous menacé. L'orateur prés^te ensuite un tableau énergique de l'abaissement du favori, trop visible, hélas ! pour avoir besoin d'être retracé :

c Mais nous aurons beau imaginer : jamais nous ne pourrons exprimer par des paroles les angoisses qu'il doit éprouver en s'attendant à chaque minute à être massacré. A quoi bon chercher des paroles? N'estnil pas lui-même la vivante expression de ses angmsses? Hier, lorsque les soldats envoyés par l'empereur vinrent pour l'arracher de ces lieux, et qu'il courut embrasser les autels, son visage ne ressemblait-il pas au visage d'un mort , tel qu'il est encore en ce moment ? Ses dents claquaient, tout son corps frissonnait d'épouvante, sa voix était entrecoupée , sa langue paralysée ; il avait l'air d'être devenu de pierre. »

Est-il généreux de faire si amèrement sentir au condamné que sa tête est sous le glaive? N'est-ce pas s'associer à la joie barbare du peuple que de peindre avec tant de complaisance l'état déplorable où se trouve réduite sa victime? N'est-ce pas, enfin, employer le langage de son grossier auditoire, que de s'exprimer en ces termes :

« Les vierges , les femmes , quittent la retraite du gynécée; les hommes désertent la place publique; tous vous êtes accourus ici pour y voir la nature humaine confondue , la fragilité des grandeurs du siècle mise à nu ;

et cette face de prostituée, hier resplendissante d*vn tel éclat (car c'est bien ainsi quil faut appeler cette fortune volée à autrui, plus hideuse qu'une vieille femme ridée), vous triomphez de la voir perdre sous les coups du malheur, comme sous une éponge, tout son fard et sa couleur. »

Eutrope ne se crut pas en sûreté, malgré la protection de Chrysostôme, et on le conçoit. Il quitta Téglise, se réfugia dans l'île de Chypre. Puis, tiré de ce dernier asile par une lâche perfidie d'Àrcadius, il fut assassiné. Quel temps, que celui où les criminels eux-mêmes ne peuvent espérer des j uges ! •

Cette impression pénible que produisit sur moi la première homélie sur Eutrope (1) , plusieurs des contemporains de Chrysostôme la ressentirent aussi. Sozomëne nous apprend que c'étaient des ennemis de l'archevêque ; rien nele prouve. Voici comment il s'exprime :

« Jean prononça contre Eutrope un discours plein d'invectives sur l'orgueil des puissants et de remontrances sur l'inconstance et la vanité des grandeurs humaines. Ses ennemis en tirèrent avantage contre lui, et lui reprochèrent d'avoir insulté de la sorte un homme de condition qui était en danger de mort, au lieu d'avoir compassion de son malheur (2). »

Socrate juge à peu près de même l'homélie sur Eutrope (5).

Zosime n'a pas assez d'indignation , lui païen , pour flétrir le lâche guet-apens d'Arcadius (4). Il est étrange que , dans sa seconde homélie sur Eutrope , Chrysos-

(1) Il y en a deux. La deuxième fut pronoDcée après la mort d'Eutrope. T. 111. '

(2) Sozomène, l. vni,ch. 7.

(3) Socrate, l. vi , cb. 6, (4) Zosime, 1. v.

tome , si libre d*ordinaire et si peu mesuré , n'ait pas laissé échapper le moindre blâme sur une exécution qui ressemblait tant à un assassinat. Sans doute il ne put pardonner à Eutrope l'atteinte portée aux privilèges de l'Eglise. Peut-être aussi abandonna-t-il à la justice impériale un misérable que depuis louj^emps la haine du peuple avait condamné (1). Mais il eût dû chercher plus haut ses inspirations.

Un des plus acharnés ennemis d'Eutrope , celui qui contribua le plus puissamment à sa chute, s'il n'en fut pas le principal auteur, fut le Goth Gainas (2). Jaloux du pouvoir d'Eutrope, et aspirant à le remplacer, ce bar-

(1) Voici le texte daTarrét de bannissement prononcé contre Eutrope. Il n*est guère possible de joindre plus de lÀcheté à plus de barbarie.

Omnes res Eutropi , qui qnondam prspositus sacri cubicoli fuit, œrariinostri calculis adjunximus, erepto splendore ejos, et consulfttu a tetra ilhivie et a commemoratione nominis ejus , et cœnosis sordibus vindicato ; ut ejusdem universis actibus antiquatis, omnia mutescant tempora, nec ejus enumeratlODe sœculi nostri labes appareat ; nec ingemiscant, aot qui sua Ti^ tute ac vulneribus romanos fines propagant, \el qui eosdem servandi juris aequitate custodiunt, quod divinum praemium oonsulatus lutulentum prodigium contagione foedavit, patridatus etiam dignitate atque omnibus inferîoribus spoliatum se esse cognoscat, quos morum polluit saevitate. Omnes statuas, omnia simulacra tam ex œre quam ex marmore , seu ex fusis, quam ex qaacumque materia , quse apta est effingendis , ab omnibus civitatibus oppidisque ac locis privatis ac pubiicis prscipimus al)oleri,ne tanquamnota nostri saeculi obtutus polluât intuentum... (Codex Theodos., 1. ix,tit. 41, lex 17.)

(2) Mesnart {Hist. de Chrysost. , 1. iv , cb. 5) examine Iodgueinent cette question fort obscure. Le témoignage de Pbilostorge(l. XI, cb. 6.) est le principal fondement de cette supposition, qui n'a du reste rien d'invraisemblable.

Voir aussi Gibbon , ch. 32.

bdre , chassé de son pays , d'abord simple soldat , puis chef de la milice, fait ravager les provinces d'ÀsijB par Trebigild , et menace l'empereur dans Gonstantinople. Eutrope ayant été massacré , Gainas exige que l'empereur se rende à Chalcédoine pour subir les conditions qu'il lui plaira d'imposer. Arçadius s'humilie devant le barbare, qui exige la tête d'Àurélianus , de Saturninus et du comte Jean. Les victimes sont livrées. Gainas se contente de l'image du supplice, dit Zosime, et se fait donner par l'empereur le commandement général des armées.

L'histoire de ces temps est pleine de confusion et d'incertitudes. On a peine à suivre, dans ses étranges perturbations, ce misérable règne d'Ârcadius, et à démêler les événements auxquels Chrysostôme prit part. Il est fort probable qu'il fut député par l'empereur pour fléchir Gainas , une première fois , afin d'obtenir la vie de Saturninus, d'Aurélianus et du comte Jean; une deuxième fois, pour supplier le barbare d'épargner l'empereur, qu'il pouvait renverser (1). A la première ambassade se rattache vraisemblablement une homélie qui a pour titre : Sur Aurélianus et Saturfiinus (2). Chrysostôme explique à ses auditeurs quil les a quittés, afin de détourner de dessus la tête de ses seigneurs l'orage qui les menaçait. Si l'on ne savait dans quel temps elle fut prononcée, on ne pourrait s'expliquer la tristesse profonde et le découragement dont semble atteinte l'âme si forte de l'archevêque. Les misères, la désolation, l'incertitude de l'avenir étaient telles , que les multitudes épuisées et abattues croyaient proche la fin du monde. Des oracles païens l'avaient annoncée pour l'an 4Q0. Ce

(1) Théodoret, I. v , eh. 83.

découragement universel, Chrysostôme D*en fut pas exempt; cette croyance populaire, peut-être ne h repoussa-t-il pas. Telle est la plus vraisemblable explication des paroles si tristes, et comme prophétiques, qu*il prononça alors.

« Il n'v a rien de stable et d'assuré dans les choses humaines : c'est comme une mer en furie qui chaque jour enfante quelque terrible naufrage. Tout est plein de trouble et de désordre; partout des écueils et des précipices , des récifs cachés sous les flots ; partout la terreur, les périls , les défiances , les tremblements, les angoisses. Personne ne se fie à personne; chacun a peur de son voisin. Ils sont peut-être arrivés, ces temps prédits par le prophète en ces termes : « N'ayez point confiance dans vos amis; ne placez point votre espérance dans les grands de la terre ; que chacun s'éloigne de son voisin. Tenez- vous en garde contre votre épouse; ne lui confiez rien. » — Pourquoi donc? — Parce que les temps sont mauvais. Parce que le frère dresse des embûches au frère , et l'ami s'avance plein de ruse. Il n'y a pas d'ami sûr, pas de frère sur qui on puisse compter. La charité est détruite ; la guerre civile enveloppe tout, mais une guerre cachée, qui s'environne d'ombres. Partout de faux visages; bien des toisons de brebis, mais dessous des loups innombrables. Il serait moins dangereux de vivre parmi des ennemis déclarés qu'avec de faux amis. Ceux qui hier vous caressaient , vous flattaient, vous baisaient les mains, se tournent aujourd'hui en ennemis acharnés ; ils ont jeté le masque ; ce sont les plus amers des accusateurs. Hier, ils vous remerciaient d'un bienfait ; aujourd'hui, ils vous en font un crime et vous calomnient. »

Mais ces paroles ne sont-elles que l'expression d'une tristesse sans objet? — Non. — Chrysostôme n'est ni un

rêveur, ni un mélancolique. Sous ces termes généraux et vagues , la pensée est claire , le sentiment plus clair encore. Quel est-il ? Une plainte , une accusation contre la perfidie et Tingratitude. Ces faux amis y plus dangereuoD que des en^iemis déclarés; ces hommes qui hier vous caressaient, vous JbaLsaient les mains, vous remerciaient d'un bienfait, ce ne sont point des personnages imaginaires. Chrysostôme les sent autour de lui : ils préparent leurs pièges, ils s'apprêtent à frapper dans l'ombre. Les faux amis , c'est Sévérien de Cabales et sa coterie ; les ingrats, ce sont ceux qu'il a sauvés de la colère de Gainas ; c'est Arcadius , c'est le comte Jean , qui fut un de ses plus opiniâtres persécuteurs. Quelle raison, quel prétexte à ces lâches inimitiés? Il n'y en eut pas de sérieux : c'est l'envie seule qui les inspira. Malheur à celui que les circonstances et son courage ont élevé au '^ang de protecteur et de sauveur d'un prince! Le danger psissé , le service ne s'oublie point ; mais il pèse à l'orgueil du maître. C'est une vue importune que celle d'un ^bienfaiteur qui n'est pas un égal. Qu'est-ce, quand il a ^gi , non d'après les intentions du prince, prêt à acheter son salut au prix des plus basses concessions ; quand il s'est montré, dans le péril, plus fier, plus digne que celui ^^li devait être le représentant de la dignité et de l'indé- Pendance d'un empire! Telle fut la position de Chrysostôoie envers Arcadius.

L'empereur avait été forcé de respecter le droit d'a- ®Me, quoiqu'il l'eût révoqué. Il avait vu Chrysostôme obtenir de Gainas la vie d'Aurélianùs , de Saturninus et du ^omte Jean, si lâchement livrés par lui. Il se trouvait sur ^^n trône moins puissant que cet évêque si simple dans ^ vie, si courageux dans sa conduite. De toutes ses hu-^ '^iiliations il accusait celui-là même qui les avait en partie ^flacées. Enfin, il ne pardonnait pas à son défenseur d'à-

voir tenu la place que la lâcheté lui avait fait abandonner à lui-même. Ainsi , Areadius avait accx>rdé à Gainas un pouvoir tel, que celui-ci était réellement devenu le maître de l'empire. Ix)rsque le barbare exigea une église pour lui et ses compagnons , qui étaient ariens , Tempereur était prêt à faire encore cette concession. Chrysostôme s'y refusa énergiquement. — « Ne promettez pas ce qu'on vous demande, dit-il à Arcadius : ne donnez point aux chiens les choses saintes (i). » En présence même de Gainas , il dénie à l'empereur lé droit d'accorder une demande contraire aux intérêts de la religion , contraire même aux lois de l'Etat. Et il montre les lois de Théodose qui défendent aux ariens de posséder des églises. Et comme Gainas alléguait ses services et les récompenses qu'ils méritaient, Chrysostôme lui rappela l'obscurité de sa naissance , sa basse condition , les haillons qu'il portait jadis, et, au tableau de son abjection passée opposant les dignités dont il était revêtu, il ajouta que les récompenses surpassaient les services rendus. Gainas sortit furieux de cette entrevue» et, après avoir abandonné au pillage des Goths une partie de la ville, se retira en Thrace , mettant tout à feu et à sang. Les Huns anéantirent sur leiir passage ce révolté qui faisait trembler l'empereur d'Orient.

Tel fut le rôle de Chrysostôme dans les épreuves qui assaillirent alors l'empire. Ce serait une grave erreur de ne voir en lui qu'un évêque jaloux des privilèges de l'Eglise. L'impuissance du gouvernement impérial en fît quelque chose de plus : un homme politique. S'il défend au nom de l'humanité la vie d'Eutrope réfugié dans l'église , il invoque en même temps les lois de Théodose et

(1) Théodoret, 1. v. ch. 32.

Sozomène, 1. Tm,ch. 4.

de Constantin qui consacrent le droit d'asile. C'est encore au nom des lois de l'Etat qu'il repousse les prétentions Ae Gainas. Dans ces circonstances , il défendit à la fois la religion et la constitution de l'Etat ; mais dans son ambassade auprès de Gainas , c'est l'empire, ou plutôt c'est l'empereur qu'il protégea. Une position si haute appelle la tempête sur celui qui a osé la saisir. Et maintenant» que le même homme déploie envers l'empereur et l'impératrice, la cour, cette liberté de langage , cette âpreté dans les remontrances qu'il n'a point épargnées à un barbare victorieux et menaçant , et l'on comprendra les haines ardentes qu'il dut soulever, les persécutions dont il fut la victime.

Ces événements se passèrent pendant les quatre premières années de son épiscopat. Les réformes introduites dans la discipline, ses voyages en Asie , ses ambassades auprès de Gainas, la fondation des hôpitaux, la distribution des aumônes, la destruction des restes du polythéisme (1), la conversion des Goths (2), lui laissaient bien peu de temps pour la prédication (5). Cependant il n'abandonna jamais une partie si importante de son ministère. Cette âme ardente, blessée, refoulée sur ellemême , avait un besoin impérieux d'épanchement et de consolations. Le peuple était son confident : devant cette multitude mobile, passionnée, reconnaissante, devant ces

( 1 ) n aida saint Porphyre à détruire les temples païens de Gaza. (Voir Vita Porphyrîi, Biblioth. Patrum, IX.)

(2) Théodoret, 1. v, ch. 30. — Ghrysost., t. XII. — Il prononça une homélie après un évêque qui venait de prêcher en langue gothique.

(3) IVIontfaucon (Vie de Ghrysost., t. XIII), et avant lui Photiiis, ont remarqué avec raison que les homélies prononcées à Constantinople sont très-inférieures aux autres. Le temps manquait à l'orateur.

pauvres dont il était la providence, dont Tamour le soutenait, il ouvrait son cœur, il se plaignait, il accusait aussi ceux que le peuple est toujours disposé à accuser. Ses vertus, son génie, un tel auditoire les admirait, et sans envie. Son courage. Gainas repoussé dans ses prétentions, la vie d'Aurélianus, de Saturninus, du comte Jean sauvée, les libres remontrances adressées à une cour dissolue, à des grands dont les trésors étaient le fruit de la rapine et des exactions , tout, dans ses actes, dans ses paroles, plaisait aux malheureux, qui lui rendaient par leur affection et leur dévouement la justice qu'il ne pouvait attendre de ceux qu'il avait protégés, mais dont les vices et les excès trouvaient en lui un censeur inflexible. — Que de Fois il se plaint avec amertume des difficultés sans nombre qu'il rencontre, de la responsabilité qui pèse sur lui, des inimitiés sourdes qu'il sent autour de lui!

c L'évêque appartient à tous; il porte les fardeaux de tous. Aux autres on pardonne la colère, non à lui. On excuse les péchés des autres, non les siens. Il est exposé aux langues de tous, aux jugements de tous, sages et insensés. Des soucis continuels le dévorent jour et nuit. Ne me parlez pas de ces évêques dont la seule afiàire est de plaire aux gens, qui désirent jouir des douceurs du sommeil, comme s'ils étaient entrés dans une telle i;harge pour se reposer.

» Mais , direz-vous , il est honoré. — De quels honneurs parles-tu? Le dernier des pauvres l'injurie sur la place publique. — Pourquoi ne lui ferme-t-il pas la bouche? Belle demande ! Ce n'est pas là le devoir d'un évêque. S'il ne répand ses aumônes sur tous, travailleurs ou oisifs, mille accusations tombent sur lui. Nul n'hésite à le calomnier. Quand il s'agit d'un magistrat, on a quelque peur; quand il s'agit d'un évêque, aucune. »

Puis ce sont les mauvais choix faits par les prédécesseurs, et sur lesquels on n'ose revenir. Cependant il faut souvent employer les remèdes énergiques , en fût-on au désespoir soi-même.

« Je voudrais, s'il était possible, vous mettre sous les yeux la tendresse que j'ai pour vous. Personne alors ne m'adresserait plus de reproches à l'avenir, si sévère que fût mon langage ; car les paroles d'un ami, même ses réprimandes, sont faciles à supporter (1). »

On sait que Chrysostôme ne les épargnait pas. Apre censeur des vices, il en faisait de si énergiques peintures, que plus d'une fois il fut interrompu par les sanglots et les bruyantes marques de repentir de son auditoire (2). Un jour, entre autres , il avait dit : Celui qui participe aux saints mystères sans en être digne, est aussi coupable que s'il avait répandu le sang de Jésus^Christ. Aussitôt la foule manifeste son désespoir, et s'écrie : « Tu nous repousses de la sainte table et de la communion ! » Cette douleur si naïve dans son expression spontanée, l'émeut de pitié. Mais il ne peut rétracter la condamnation qu'il a portée contre les sacrilèges. Que fait-il? Il s'applique à lui-même cette terrible menace. N'est-il pas, comme ceux qui l'écoutent, faible, enclin au mal? Et il cite cette belle parole de saint Paul : « Le p prêtre est choisi parmi les hommes ; il est établi pour » gémir avec ceux qui se trompent et qui ignorent, parce » que lui-même est plein d'infirmités (3). »

Voici comment il explique le langage de l'apôtre : € Mes paroles ont porté le trouble et )a tristesse dans

(1) T. IX, in Act. apostol., hom. 3. — Il revient souvent sur ce sujet, et toujours avec tristesse. Voir t. XI, Epitre à Timothée, p. 664; t. XI, Epitre à Titus, hom. 1.

(2) T. VI, hom. de Speetaculis, p. 315.

(3) Ep. ad Hebrœos, c. 5.

bien des cœurs. Elles ont mordu la conscience de mes auditeurs , la leur , la mienne aussi à moi qui vous parle. Cet enseignement s'applique à moi comme à vous. Comme vous, je suis atteint de cette blessure ; j'apporte des remèdes pour moi comme pour vous. Tel est le conseil de la bonté divine. Le prêtre et les fidèles qui Técoutent sont soumis aux mêmes lois , comme ils ont la même nature; ils sont également coupables, dès qu'ils violent la loi. Pourquoi? Pour que le prêtre use de modération dans ses réprimandes , pour qu'il soit indulgent envers les pécheurs, se souvenant de sa propre faiblesse, pour qu'il fasse accepter ses remontrances. Aussi , ce ne sont point des anges que Dieu a fait descendre du ciel pour diriger les mortels. Ces êtres , d'une nature supérieure, ignorant la faiblesse humaine, auraient été trop sévères dans leurs corrections. Ce sont des hommes, des mortels qu'il nous a donnés pour maîtres ; des hommes avec toutes les faiblesses attachées à Thumanité; des hommes qui, étant exposés aux mêmes tentations que leurs auditeurs, soient plus indulgents dans leur langage, plus modérés dans leurs remontrances. C'est ce que déclare Paul , l'auteur de cette loi , et il nous en donne la raison dans ces mots : Omnis enim pontifex ex hominibus assiimpttis, pro hominibus constiluitur, qui condolere possit Us qui ignorant et errant. Pourquoi? Parce que lui-même est environné de faiblesse.

«Vous le voyez : le sentiment de la faiblesse fait naître la compassion ; la communauté de nature empêche de dépasser les bornes dans les reproches qu'on adresse à ses frères. — Mais pourquoi vousai-je parlé ainsi? C'est pour que vous ne disiez point : « Toi qui es pur de tout i> péché , toi qui ne connais point l'amère douleur que x) cause un reproche , tu abuses de ton immunité pour » nous faire de plus profondes blessures. » — Non , je

ressens le premier la douleur; car moi aussi je suis exposé au péché.

» Nous méritons tous des reproches , et nul ne peut se glorifier d'avoir un cœur sans taches (1). Ce n'est donc pas pour le plaisir de philosopher sur les maux d'autruiy ce n'est pas par inhumanité; c'est le cœur plein de compassion que je vous ai adressé ces réprimandes. Quand le médecin pratique une incision sur le malade, il n'éprouve lui-même aucune douleur; le malade seul souffre. Il n'en est point ainsi dans la guérison des âmes. C'est d'après moi-même que je juge les autres. Avant de vous attrister par mes paroles , j'ai moi-même le cœur déchiré. On souffre moins des réprimandes qu'on ne souffre de réprimander les pécheurs, quand on est pécheur soi-même. Vous parlez, et Votre conscience s'élève contre vous; vous vous voyez, vous, revêtu de cette dignité du sacerdoce , tombé dans les mêmes faqtes que vos auditeurs ; vous avez besoin des mêmes corrections , vous le sentez ; et votre douleur en est cent fois plus profonde. S'il en est parmi vous dont lé cœur soit plus faible, et qui n'acceptent point l'apologie de ma conduite, voici ce que je leur dirai : — Ces lois que je vous expose, ce n'est pas moi qui les ai faites; elles sont descendues du ciel : je ne fais que vous les expliquer. Il est donc nécessaire, puisque tel est le ministère qui m'a été confié , ou bien que je vous dise librement et sans crainte tout ce qu'elles renferment , que je cherche à vous être utile , et non à vous plaire ; ou bien que je redoute de m'attirer votre haine , et que , par cette indulgence déplacée , je compromette à la fois votre salut et le mien (2). »

(1) Proverbes, 2, 9; Ecclési., 8, 6.

(2) Chrysost. opéra, t. 11, p. 786 et sqq.

Quel était ce peuple si tendrement aimé , si sensible aux reproches, et cependant si peu soucieux, ce semble, de ne plus les mériter? Les chrétiens de Gonstantinople ressemblaient fort à ceux d'Ântioche : les mêmes misères produisent partout les mêmes vices. Seulement, à Gonstantinople, la corruption des mœurs était encore plus profonde. Le voisinage et l'exemple de la cour, 1 oisiveté , les séductions du cirque et du théâtre , exerçaient sur une population plus nombreuse et plus mêlée une influence plus funeste. Je ne parle point de ces étranges raffinements du luxe, de la gourmandise et de la débauche , de ces vices d'exception , plus nombreux et s'étalant avec une plus scandaleuse hardiesse dans une ville qui fournissait à toutes les fantaisies un théâtre et un aliment. Toutes ces plaies de cette aristocratie gangrenée, Chrysostôme les a exposées dans leur hideuse nudité : on ne peut lui reprocher que de les mettre trop souvent sous nos yeux. La passion du cirque et du théâtre , voilà le vice commun à toutes les classes de la société, et la source de bien d'autres vices. A Ântioche, Chrysostôme avait plus d'une fois condamné ces jeux frivoles, ces représentations indécentes. Mais à Gonstantinople, il composa sur ce sujet une homélie tout entière (1).

Après un exorde plein de colère (roôfra œ/sKra; rxîntx (foprjzi ; ), l'évêque se représente lui-même, retiré dans sa maison , où il est assailli et troublé par les vociférations de la multitude enivrée des émotions du cirque. Il baisse la tête vers la terre, il se voile la face. Sa pensée est avec

(1) Chrysost. opéra, t. Vî, p. 315. — EUe est du nombre des douze homélies retrouvées au commencement du xvin« siècle par Bernard de Montfaucon, le savant bénédictin. Ces douze homélies se trouvaient enfouies dans un couvent du mont Athos. Les onze autres sont à la fin du t. XII.

les malheureux dont l'âme est en proie à ces tristes plaisirs, n les voit, il les montre. Ceux qui occupent les gradins supérieurs , les riches et les grands , savourent silencieux et recueillis les voluptés du spectacle. La joie de ceux-là ne s'évapore point en cris confus; elle pénètre leur âme, la remplit, les rend immobiles et muets. La populace entassée sur les gradins inférieurs s'abandonne librement à toutes ses émotions, vocifère, applaudit, double le plaisir du spectacle par le plaisir du bruit.

Mais qu'est-ce que ces jeux du cirque (1), auprès des représentations du théâtre ! On sait que les spectateurs n'allaient point y chercher un plaisir de l'esprit. Le théâtre ne parlait qu'aux sens. C'étaient des chants obscènes, des pantomimes, des danses lascives exécutées par des courtisanes nues. Quels' pouvaient être les sentiments , ou plutôt quelles étaient les sensations du spectateur? Quel souvenir emportait-il de ce foyer de corruption? Cbrysostôme va nous le dire, et sans fausse honte.

€ Quand tu sors du théâtre , quand tu as cessé de la voir (la courtisane) , son image reste gravée en ton âme , avec ses paroles , ses attitudes , son geste , ses regards , sa démarche , sa grâce voluptueuse, ses chants lascifs, et tu te retires ayant reçu mille blessures. N'est-ce pas de là que viennent ces désordres dans les ménages? Et la perte de la chasteté , et la désunion entre les époux , et les disputes et les querelles , et ces dégoûts sans raison ? Quand tu rentres chez toi rempli de cette femme , tu es

(1) Aller voir courir des bêtes ! Si c'est là ce que vous voulez, attelez les passions brutales de votre âme : la colère et la concupiscence. Imposez-leur le joug de la sagesse. Donnez-leur pour coeber la raison ; courez pour obtenir les applaudissement» de celui qui vous appelle; courez non du crime au crime, mais de la terre au ciel.

prisonnier. Ta femme alors te parait sans grâce , tes enfants t'importunent, tes serviteurs te sont insupportables; ta maison t'ennuie; tes affaires te rebutent; tous ceux qui t'abordent te sont une gêne. Et pourquoi? C'est parce que^^tu ne rentres pas seul chez toi; avec toi y rentre la courtisane. Elle brûle ton âme; tu es blessé; tu chéris ta blessure. démence ! Gomment écouter ensuite nos discours sur la continence? »

L'auditoire pleurait et gémissait sur le malheur des pécheurs. Ghrysostôme loue cette compassion ; mais il frappe les coupables d'excommunication. Il invite les assistants à ne plus leur adresser la parole; pour lui, il les retranche du nombre des fidèles... Il faut ajouter sans doute à cet anathème la restriction : s'ils retournent au théâtre. . . Mais l'arrêt n'en est pas moins sévère , et il avait, qu'on le remarque bien, une portée que ne soupçonnait point Ghrysostôme. Il atteignait plutôt les riches que les pauvres. Geux-ci sont moins accessibles aux séductions de la beauté et de la grâce voluptueuse : ils connaissent peu ces dégoûts sans raison qui suivent un plaisir malsain et qui dissout l'âme. Une sensualité grossière les conduisait au théâtre; mais la nécessité du travail , les soucis de la misère, empêchaient que l'émotion dangereuse ne se concentrât, ne fermentât dans leur âme. Il n'en était pas ainsi des riches, que l'oisiveté, l'argent, poussaient invinciblement à chercher la satisfaction desdésirs excitésau théâtre. C'étaient ceux-là surtout que l'orateur avait en vue, ceux-là surtout qu'il menaçait d'excommunication. Ils devenaient ses ennemis. Mais que lui importaient ces haines injustes? Malheureusement les jeux du cirque et le théâtre étaient non-seulement autorisés par l'empereur, mais en quelque sorte placés sous sa direction. Ghrysostôme, en les attaquant, attaquait une institution de l'Etat. Unis par leur origine au polythéisme, auquel ils survi-

valent, ces divertissements populaires étaient devenus sous les empereurs un moyen de gouvernement. « Panem et circenses , » tel était le cri des Romains de Tibère , des Grecs de Constantinople. Les horribles boucheries du cirque avaient à peu près cessé, grâce à ce souffle d'humanité que le christianisme avait fait passer sur le monde ; naais, en adviucissant les âmes, la nouvelle religion était loin de les avoir purifiées. Les peuples avaient cessé d'être cruels, ils étaient restés impudiques. Aux gladiateurs et aux bêtes avaient succédé les courses de chars, les danses de mimes et de courtisanes. Arracher à ces plaisirs une multitude oisive et corrompue, les Pères de l'Eglise l'essayèrent, mais sans succès. Les jeux avaient cessé d'être une fête religieuse ; mais ils étaient restés une institution politique, un besoin. C'était, avec les distributions de blé , la seule compensation qu'eût obtenue le peuple à toutes les libertés perdues; on peut même dire que c'était sa seule occupation. Sa fureur pour ces divertissements était telle, qu'il y courait les jours mêmes où la religion l'appelait à la méditation de ses plus augustes mystères. C'était le vendredi saint de l'année 399 que Chi*ysostôme avait été troublé dans sa retraite par les bruits du cirque. On comprend son indignation. Mais la condamnation prononcée par lui contre les spectateurs remontait à celui qui autorisait , encourageait, entretenait souvent ces représentations dangereuses, c'està-dire au gouvernement, à l'empereur lui-même. Le prédicateur devait donc paraître aux yeux des uns un censeur morose, aux yeux de la cour une espèce de séditieux. Que devenait le gouvernement précaire d'un Arcadius, si on lui enlevait cette prise sur les âmes? Chrysostôme attaquait donc à la fois une coutume enracinée et une institution de l'Etat. Malheureusement il ne se borna pas là ; il attaqua les personnes.

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