‹ St. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaireChapitre 5 sur 22 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Jusqu'où allèrent ces attaques? Voilà ce qu'il est difficile de déterminer. Les historiens ecclésiastiques contemporains sont très-réservés sur ce point : les uns; comme Théodoret , par scrupule de charité chrétienne et dans la crainte de se faire des ennemis ; les autres , comme Socrate et Sozomène , sont évidemment combattus entre le désir d'être véridiques et la peur d'offenser le fils d'Arcadius et d'Eudoxie, auquel l'un d'eux dédie son ouvrage. Quant à Palladius , l'ouvrage qu'il a composé en forme de dialogue à l'imitation du Phédon sur la vie de Ghrysostôme est fort incomplet et très-partial. Le disciple justifie et admire tous les actes ^ toutes les paroles de son maître. C'est une œuvre de passion.

D'un autre côté , les amis du saint qui ont recueilli et publié ses œuvres ont omis volontairement des discours entiers ou des fragments de discours dans lesquels le zèle réformateur de l'archevêque et son ressentiment ne respectaient ni bienséances ni mesures. Bernard de Montfaucon lui-même rejette parmi les spuria un fragment que je citerai plus loin, et qu'il lui répugne d'attribuer à Chrysostôme, bien qu'il ne puisse être d'un autre.

Enfin, les écrivains postérieurs , Georges d'Alexandrie, l'empereur Léon , et avant eux le diacre Marcus , auteur présumé de la vie de saint Phorphyre, sont plutôt des légendaires que des écrivains sérieux. Pour eux le réel est trop simple et n'a aucun charme; c'est le merveilleux— qu'ils cherchent. Ils se font les échos complaisants d traditions où revivait embelli le souvenir de l'archevêqu populaire. Dans leurs livres, comme dans l'imagination dr

I peuple, Cbrysostôme se transforme en thaumaturge (1). I Le cardinal Baronius , plus recommandable par son érudition que par la solidité de sa critique , n'hésite point à enregistrer dans ses annales ces histoires souvent invraisemblables , mais qu'il ne faut cependant pas rejeter tout entières aveuglément. En sacrifiant le miracle , qui en est Tornement obligé et comme la moralité aux yeux des légendaires , les faits en eux-mêmes ne semblent pas tous inadmissibles. Je tâcherai , dans cette partie si délicate de mon travail , de suppléer aux réticences intéressées des contemporains , et , sans introduire le merveilleux dans rhistoire , d'accorder à la légende tout ce qui n'est pas en désaccord avec le sens commun et la vraisemblance.

À tous ces témoignages sévèrement contrôlés il faut joindre celui de Zosime. Je sais que l'autorité du seul historien païen de ce temps est fort suspectée. C'est le seul cependant qui semble sur ce point impartial et désintéressé, n n'aime pas Cbrysostôme, il n'aime pas davantage Evidoxie et Arcadius ; il est aussi peu soucieux de plaire 8^ ïun qu'aux deux autres. Or Zosime nous représente Cbrysostôme comme l'ennemi personnel d'Eudoxie (2).

(1) Il y a toujours eu entre l'Orient et l'Occident une rivalité tantôt sourde , tantôt ouverte. Cette rivalité , dans les questions •^ligieuses, devient surtout une concurrence de sainteté. Les ^alogues de Sulpice Sévère sont un aveu naïf de la jalousie ^'inspiraient aux Occidentaux les vertus et les miracles des so- ^taires de l'Orient, vertus et miracles que l'imagination plus poé- ^quedes Orientaux savait plus habilement embellir et exagérer. ^'est à cette concurrence que nous devons ces dialogues et trois ^^esde saint Martin. L'évéque de Tours est mis dans la balance ^vec les solitaires les plus illustres de l'Orient, et naturellement ^^Ux-ci sont loin de l'égaler. Les historiens grecs, les rédacteurs ^^ Martyrologe et du Ménologe, ne se firent aucun scrupule d'or- ^^ï* de miracles l'histoire de Cbrysostôme. Si la rivalité s'était "^Miée à ces pieuses fraudes!

(2) Zosime, 1. v.

Malheureusement une lacune assez considérable dans le texte nous empêche de connaître Popinion de Zosime sur les causes de cette inimitié, qui était réciproque. Zosime nous dit seulement que Ghrysostôme tournait Eudoxie en ridicule auprès du peuple (èxwawîet). Socrate et Sozomène font le même aveu (1). H ajoute que ce fut elle qui souleva les évêques contre Ghrysostôme ; il reconnaît qu'on ne procéda pas contre celui-ci avec équité , et cependant il accuse l'archevêque d'avoir plus d'une fois soulevé le peuple contre l'impératrice (2).

Le caractère de Ghrysostôme ne repousse pas ces accusations. Son excuse, s'il en a besoin , ce sont les vices, ce sont les crimes de la cour impériale ; les rapines , les violences d'Eudoxie, des eunuques, des femmes qui l'entouraient, l'arbitraire le plus ^ffréné substitué aux lois, le brigandage assis sur le trône. Saint Nil, qui fut préfet de Gonstantinople, puis moine (3), a tracé un tableau saisissant de ces saturnales du despotisme tombé dans les mains d'une femme (4).

« Il était rare , dit-il , qu'un homme riche pût léguer ses biens à ses héritiers. Eudoxie, ses eunuques, ses femmes, se les faisaient adjuger. »

Il montre les héritiers dépouillés , réduits à mendier , pleurant et racontant leur histoire. Et on leur rit au nez, on leur dit que tous les mendiants ont des histoires semblables. Les uns vont chercher leur subsistance de province en province ; les autres restent là, attendant toujours ou se désespérant. Sous un tel régime , dit Zosime , les

(1) Sozomène, 1. vm, ch. 16. — Socrate, l. vi, ch. 18.)

(2) llv eâ^èpcù'ïïof ài\oyovoyj.ov v-JcLycLys^ècci S'snoç, (Zos.,1. v, ch. 23.)

(3) Personnage fort intéressant, auquel Tillemont a consacré une petite biographie. (Mémoires ecclésiastiques, t. XIV.)

(4) NerAcf. Peristeria, c. ix.

gens de bien s'ennuyaient de vivre et souhaitaient de

mourir.

Etait-il possible que Cbrysostôme , à la vue de tant d'injustices, de corruption, d'orgueil insupportable, contînt les élans de son zèle de réformateur? — Evidemment non. — Fut-il mesuré dans ses censures? La modération n'était pas sa qualité dominante. Âlla-t-il trouver l'impératrice , lui rappeler avec douceur les devoirs qu'elle oubliait? Ou bien ne sut-il pas se refuser la satisfaction de retracer devant le peuple les vices de la cour , et d'associer ainsi à ses censures une multitude maligne et envieuse (1)? Je le crains. — Suivant l'empereur Léon, il alla plus loin encore. Eudoxie ayant dépossédé une pauvre veuve, dont elle avait fait exiler et tuer le mari, d'une vigne située près de la ville, Cbrysostôme traita l'impératrice de Jézabel , et la somma de restituer le bien volé. Sur son refus, il lui ferma les portes de l'église, lorsqu'elle 8*y présenta en grande pompe. Arcadius entra dans le temple, l'impératrice resta debors. Un de ses olïiciei*s mit Tépée à la main pour forcer l'entrée de l'église , sa main sécha. — Laissons là le miracle, et acceptons l'bistoire. Le mot de Jézabel fut prononcé, celui d'Hérodiade aussi, et bien d'autres peut-être (2).

Eudoxie et Cbrysostôme étaient ennemis; tout le prouve. De plus, tous deux avaient un caractère violent et inflexible. Dès le premier jour ils se beurtèrent. On se souvient que l'impératrice s'était déclarée la protectrice de Sévérien de Cabales, qu'elle l'avait rappelé à Cons-

(1) Jean ayant fait une invective contre les vices des femmes en général, le peuple la reçut de la même sorte que si elle eût été faite contre l'impératrice en particulier (Sozomène, 1. vra, eh. 16). Au reste, je ne saurais dire si Jean fit ce sermon à dessein contre Timpératrice. ( Ibidem.)

(â) Sozomène, I. vni, ch. 20. — Socrate, I. vi, eh. 18.

Untioople après qu'il en avait été chassé par Chryso»tôme. Ce furent les premières relations entre eUe et lui; elles avaient dû ne laisser de souvenirs agréables ni à l'un ni à l'autre. Cependant Cbrysostôme avait fait un magnifique él(^e de la piété de l'impératrice. Eudoxie avait accompagné à pied, à neuf milles de Ck)ustantinople, les reliques des martyrs transférées en grande pompe, pendant la nuit, dans l'église Saint-Thomas. Cette cérémonie, à laquelle elle avait pris part, soit par piété, soit par vanité, pour assister à un spectacle extraordinaire , avait été célébrée avec enthousiasme par l'archevêque (1). n avait presque oublié les saints martyrs pour louer Eudoxie. ftlais , courtisan peu habile ou panégyriste ironique , il avait comparé Eudoxie à la femme pécheresse de l'Evangile, assurant que toutes deux auraient une gloire immortelle. — Bien que la nature ait fait de toi une femme , ajoutait-il , tu peux rivaliser avec les apôtres. n est douteux que de tels compliments aient réjoui le cœur d'Eudoxie. Cependant le panégyriste maladroit eût peut-être trouvé grâce devant ses yeux ; elle ne pardonna pas au peintre satirique.

n ne serait pas juste de supposer que Cbrysostôme eût toujours Eudoxie en vue dans les attaques si fréquentes qu'il dirige contre les excès du luxe et de la parure chez les femmes (2). Les dames de la cour en

(1) Chrysost opéra, t. XII, hom. 2.

(7) T. Vn, in Matthaeum, p. 131.

T. IX, in Âct. apostoL, p. 237.

T. IV, in Annam, hom. 1 .

T. XI, ad Ephesios, hom. lé.

VcHT Mesnart, liv. ti, ch. 6.

T. XI, ad Tinioth., hom. 8.

T. X, Epist. prima ad Corinth., hom. 36.

— Ilndem, hom. 40.

T. XI, ad Goloss., hcMn. 7.

avaient leur bonne part. Mais dès que le peuple, que Tarchevêque eut tort de prendre pour confident , connut la mésintelligence qui régnait entre ces deux personnes si violentes toutes deux , il se plut à voir dans les critiques les plus générales de son prédicateur une allusion perpétuelle au faste, à l'insolence, à la cruauté d'Ëudoxie. Par malheur, il était presque impossible de critiquer la conduite des femmes sans avoir l'air de penser à l'impératrice. Et peut-être Chrysostôme ne fit-il aucun effort pour décourager ces applications où triomphait la malignité populaire. Lui si habile écrivain , lui rompu à toutes les finesses du style, ne savait -il pas quel sens donnerait son grossier auditoire aux paroles suivantes :

< Vous toutes, femmes qui portez des colliers d'or, ce sont les chaînes de Paul qu'il faut souhaiter. Les bijoux ne sont pas une si belle parure à votre cou que ces chaînes de fer à son âme.... Dites-moi, qui attira le plus les regards, de vous ou de Paul?

p L'impératrice elle-même, toute couverte d'or, n'eût pas attiré les regards autant que lui. Si on eut vu entrer en même temps dans l'église l'impératrice et Paul couvert de chaînes, c'est sur lui et non sur elle que tous les yeux se seraient fixés, et avec raison. Car voir un homme supérieur à l'humanité, n'ayant plus rien d'humain, véritable ange sur la terre, c'est un spectacle plus admirable que celui d'une femme, si magnifiquement parée qu'elle soit. »

Jusqu'ici, rien de blessant. Mais l'orateur s'anime, et

l'improvisation l'égaré.

\ « Otez ces bijoux, vous ôterez la faim au pauvre.

Vous êtes chargée d'or, et votre prochain périt. Vous

étalez l'or sur votre personne par vanité , et votre pro-

cbain o'a [>as de quoi manger. Ces cbaioes d'or sont chaînes de péché. ••

» Vous voulez paraître belle et brillante. .. Contentezvous d'être telle que vous a faite Dieu. Espérez-vous donc corriger l'œuvre de Dieu? Vous voulez paraître belle : revêtez-vous d'aumônes; revêtez-vous de charité; revêtez-vous de modestie, de sobriété; éloignei le faste. Voilà ce qui est plus précieux que l'or ; voila la, véritable parure; voilà ce qui donne de la beauté à celle même qui en est dépourvue. Quand on voit h beauté unie à la bonté , on est bienveillant dans ses jugements ; mais une femme dépravée a beau être belle, on ne peut l'appeler ainsi. L'esprit prévenu contre elle ne la juge pas équitablement. L'Egyptienne était magnifiquement parée; Joseph aussi eut une belle parure. Lequel était le plus beau ? L'un était nu ; mais il était revêtu de chasteté et de continence. L'autre était vêtue; mais si elle eût été nue, sa honte eût moins éclaté : car elle n'était pas chaste. Quand tu te pares avec magnificence, ô femme, ta honte est plus éclatante que si tu te montrais sans vêtements ; car tu as dépouillé la modestie (1). ^

Ces paroles hardies, peut-être Eudoxie les entendit-elle. Mais certainement elles lui furent rapportées. Il y a toujours dans les cours des gens habiles à deviner les haines et les affections des princes, et prêts à les servir. On dénatura, on envenima les expressions de l'orateur. On représenta à une femme hautaine et vindicative l'affront qu'elle avait reçu , les applaudissements du peuple à la malignité duquel Tévêque abandonnait la majesté impériale et la dignité d'une femme. On ne négligea rien pour que l'impératrice sentît l'offense et voulût s'en venger.

(1) Chrysost., t. XI, in Epist. ad Coloss., p. 465.

Le nombre des ennemis de Chrysostôme était fort grand. Théodoret, par un scrupule de charité chrérieune fort déplacé chez un historien, refuse d'en nominer aucun (1). Socrate, Sozomëne, et surtout Palladius, évêque d'Hélénopolis, un des plus chauds amis de Chrysostôme, n'ont pas cette réserve. Nous avons vu que les grands , les riches , les dames de la cour, le haïssaient : il n'épargnait ni leurs désordres, ni leur avarice, ni leur coquetterie. Ils entrèrent avidement dans la grande conspiration qui se forma sous les auspices de l'impératrice. Mais les adversaires les plus acharnés furent ceux-là rnémes qui auraient dû être ses alliés et ses défenseurs; il fut trahi et livré par les siens. Les haines de famille sont les plus vivaces; les guerres civiles sont les plus s^Bglantes. Les évêques qu'il avait déposés; Sévérieu de ^sbales, qui s'était réconcilié avec lui; son diacre Jean, ^'J'il avait forcé d'être malgré lui la providence des pau- ^^'es; le comte Jean, dont il avait sauvé la vie; trois ^^nries de la cour, Marsa, Castricia, Eugraphia : tels ^Orent les ennemis qui se levèrent les premiers contre ^hrysostôme.

Il fallait un chef à cette conspiration ; il fut habilement ^*^oisi. Ce fut Théophile, patriarche d'Alexandrie, le fa- "^^ux destructeur de l'idole de Sérapis, l'oncle de Cy- J*^llc, qui fit ou laissa massacrer Hypatie. Théophile ^^ïssait Chrysostôme (2). A la mort de Nectaire, il ^"^^t espéré faire monter sur le siège de Constantinople

Cl) Théodoret , 1. v, ch. 34. — Théodoret est disciple d'Acace ^^ ^érée,un des plus violents ennemis de Chrysostôme, celui qui ^^^-^ait : Je lui apprête son bouillon, (Palladius. Dial. devitaChry-

^t.) — Tillemont, Mém. ecclésiast., t. XIV.

<2) Il n'est pas de mon sujet d'entrer dans de longs détails ir la vie de Théophile. Je dirai seulement qu'il se rendit couï^^llede vol, de simonie^ de calomnie, et même de meurtre.

une de ses créatures, le prêtre Isidore, et une sorte de pape de tout l'Orient. C'était un caract^.x*« altier et dominateur. Il refusa pendant quelque tem;g3j de sacrer Chrysostôme. Eutrope l'y força, eu le menaçaK:it de faire usage contre lui des lettres de félicitation qi Théophile avait écrites pour être remises à Théodose a Maxime, suivant que l'un ou l'autre remporterait la victoire. Il obéit , mais à contre-cœur. Indépendanimexat du dépit de voir ses espérances renversées, il parait qu.e la figure franche et décidée de Chrysostôme lui déplaisait. Car il se piquait de connaître le caractère des gens d'après les traits de leur visage, dit Palladius. Théophile entraîna à sa suite dans la ligue un nombre considé — rable d'évêques, de prêtres, de moines, qui lui obéis — saient avec la docilité de la peur.

La ligue formée, ayant à sa tête un chef habile et en- — • treprenant, restait à trouver un prétexte pour conunencei*^^ les hostilités. Le prétexte fut l'origénisme (1).

Saint Jérôme traduisit les libelles calomniateurs de Théophile contre Chrysostôme.

Voir, sur Théophile : Sozomène, 1. vm, ch. 16; — Socrate, 1. VI, ch. 15; — Palladius, passim; — Tillemont., Mém.ecclés., t. XI.

(1) L'origénisme ne fut en effet qu'un prétexte. L'acte d'accusation rédigé contre Chrysostôme ne fait aucune mention des prétendues erreurs d'Origène qu'il aurait embrassées. Il témoigna de la compassion à des moines poursui\1s comme prigénistes ; mais rien ne prouve qu'il ait partagé leurs opinions , ni même que ces moines aient été attachés aux opinions d'Origène. Il est au contraire à peu près certain que les deux plus violents adversaires de l'origénisme, saint Jérôme et Théophile, avaient eu dans le principe des sentiments tout contraires. Saint Jérôme même s'associa à Rufin pour la traduction des œuvres du grand — a théologien d'Alexandrie.

On peut consulter, sur Origène et les débats qui s'engagèren' sur sa doctrine jusqu'à sa condamnation définitive par le cin-

On vit arriver à Constantinople , implorant la prôtecionde Chrysostôme et d'Areadius, quatre moines céël^res dans 1 Orient par leurs vertus, et qu*on appelait les Grands Frères, à cause de leur haute taille. Ces QQoines, jadis fort aimés de Théophile , puis chassés de leurs cellules par la violence, injuriés, battus même par le patriarche d'Alexandrie, qui les dénonce au mond^ chrétien comme infectés des erreurs d'Origène, cherchent on asile à Jérusalem, d'où le crédit de Théophile les fait chasser, et arrivent enfin à Constantinople. Leur plus grand crime était d'avoir donné asile au prêtre Isidore THospitalier, dont l'Eglise a fait un saint, et qui avait encouru la haine de Théophile, après en avoir été aimé au point que celui-ci avait songé à le donner pour successeur à Nectaire. Isidore s'était opposé à ce que l'argent des pauvres fût dépensé par Théophile en constructions fastueuses et inutiles. Il enveloppa dans sa disgrâce les moines qui lui donnèrent une retraite.

Ceux-ci supplient Chrysostôme d'intercéder en leur £iveur auprès de Théophile, et lui remettent des mé- OQoires composés pour leur justification. Théophile [repousse avec hauteur l'intervention charitable de Chrylostôme. Celui-ci refuse dès lors de s'occuper davantage

cette aflTaire. — Les moines s'adressent à l'empereur,

le concile œcuménique en 553, l^article Origène de M. Jean lud, Encyclopédie nouvelle. Bien que M. Jean Reynaud Chrysostôme d'origénisme , et traite Théophile avec plus idulgence que les contemporains et les écrivains du xvii^ siè- (Tillemont, Mesnart, Hermant, dom Cellier, etc.), l'article ie est une étude fort sérieuse, fort attachante, et qui inune profonde connaissance du temps et de la matière. Sur toute cette histoire des moines accusés d'origénisme, voir HSozomène, l. vui, ch. 12, isetsqq.; — Sulpice Sévère, Dialo- !b; — Socrate, 1. vi, ch. 15 et sqq.; — Mesnart, livre v, ch. I, Zy 4; — Palladius, p. 64, 65 et sqq. t 7

eC accusent Théophile d'un certain nombre de criines dont ils offrent de fournir la preuve. — Arcadius ordonne à Théophile de comparaître en sa présence. Mais cdiM avait pris ses mesures. Il se pose en défenseur de la (bi contre les erreurs d*Origène, attire dans son parti saint Jérôme, tout chaud encore de sa lutte contre Rufin, et saint Epiphane de Salamine, vieillard respectable par » piété et sa vertu, mais d'une intelligence médiocre et d'un zèle aveugle. — Théophile arrive enfin à Constantinople, et son premier acte est un chef-d'œuvre d'habileté. Chr}'sostôme , qui se croyait bien en dehors de cette question de Torigénisme, lui offre l'hospitalité. B refuse de communiquer avec l'archevêque de Constant nople, avant que celui-ci ait chassé les moines et condamné Origène. Ainsi , d'accusé , Théophile se fait accusateur. Chrysostôme, qui ne le cédait en fierté à personne, refuse d'obéir à un ordre si étrange. La violence ff^^ phane, qui croyait naïvement soutenir un combat pour» défense de la foi menacée, et violait audacieusement les lois de la discipline par des ordinations dans le diocèse d'un autre évêque, irrite encore Chrysostôme, et le con- i firme dans sa résolution de ne tenir aucun compte des injonctions qui lui sont faites. Cependant Théophile avait amené avec lui trente évèques égyptiens , prêts à tout pour mériter ses bonnes grâces. Il semait l'argent dans Constantinople, tenait table ouverte, enrôlait dans son parti tous ces évêques, tous ces prêtres, tous ces moines dont Chrysostôme avait châtié les vices et réprimé les abus. Enfin, il réchauffait dans le cœur de l'impératrice le ressentiment qui y couvait contre l'audacieux censeur de sa conduite. Quand il eut réuni un nombre suffisant j d'ecclésiastiques; quand il se fut assuré l'appui delà cour, au lieu de se défendre des accusations dirigées contre lui, au lieu de poursuivre la condamnation d'Ori-

gène, qui semblait lui tenir tant au cœur, il cite Chrysostome à comparaître devant un prétendu concile tenu à Chalcédoine, et appelé concile du Chêne. La lettre de citation portait : Le saint concile assemblé dans te faubourg du Chêne, à Jean. C'était dépouiller d'avance Chrysostôme de son titre d'archevêque.

Combien un tel acte était contraire à toute équité, contraire aux lois de la discipline, aux canons du concile de Nicée ! La réponse des évêques restés fidèles à Chrysostôme en est une preuve éclatante :

« Ne ruinez pas les affaires de l'Eglise; ne troublez • pas l'ordre qui y est établi ; ne déchirez point cette Eglise pour laquelle Jésus-Christ est descendu du ciel en terre. Que si l'impatience qui vous transporte vous fait violer les canons du Concile de Nicée , et si vous voulez connaître des causes ecclésiastiques hors de votre ressort, et au delà des limites de votre diocèse , venez avec nous dans cette ville où la police est si solidement établie , et n'attirez pas Âbel à la campagne à l'exemple de Cain. Avant que de passer plus avant , nous sommes obligés de vous entendre ; car nous avons entre nos mains soixantenlix chefs d'accusation contre vous , et qui contiennent visiblement de très-méchantes actions que l'on vous accuse d'avoir commises (1). De plus, nous sommes, par la grâce de Dieu , en plus grand nombre que vous dans votre synode , et nous ne sommes assemblés que pour la paix de l'Eglise, et non pas pour sa ruine. Votre assemblée n'est composée que de trente-six évêques d'une seule province, au lieu que nous sommes quarante de plusieurs provinces , et qu'il y a sept métropolitains parmi les prélats qui sont avec nous. De sorte aue, pour

(1) 11 est fort regrettable que la liste de ces soixante-dix chefs l'accusation ne nous soit pas parvenue.

itM^rwv im 'famiiu . «m» w iyx bin fÉH isfumient nie > 3iiift jnc amnoR «îc îosê par le phB intwi . pli ^nc f uSeoR «^ aius.i^K et k phB cansi- HmkA^ 3wA ^twuift iKsie izk ht v» Iksnrês par htiiHle^mii •!fTT»« * fag , Biittg' fer* ^as répwrnpat , 'pv'ji' M &tiC ps» m'iiK wap^ •^ntRpmBe- dp joper les ^tiitmi :in 'Ma 4f» bun» •?! Je f^tflïdK' ^ a jondic- ^Aft. SMauit£i!Z'«'*>f» tiiiiii! art iaé et FEçE», c€ pria

iittj^AJlhKBt i^a&k àt ciHDfafaiIre. B crriiit au cou- <ifc( ^^ %^M d»i» k& éi<çw!i résK à QialcédoiDe iMk fies jo^ , oiûi de§ €iKKiiu& ; fp^t Ibéophile avait ^^iilté AkurjiJm «n &ant : /r ra» dêpotfr Jean ; ^^KnÊtt d^ Bérée atait anooon^ fv'i/ appréiaii à Jean ¥m hmillon; que Sérérien de Gabal& et Antioehus de Pt^Âifnsth^ dmt \e% crime» wmi si pmUics que les théâtres même séculiers en retentissent , étaient connus ffifisr la haine qoUs loi portaient. — Que le concile reyiil de v>n Mgrin ces quatre évéques , et alors il pourrait y avoir pour Taccusé quelque espoir de trouver des juges impartiaux (2).

Le concile ne répondit à cette protestation qu'en publiant Tacte d'accusation contre Chrvsostôme. Cet acte renfemiait vingt-neuf chefs principaux, auxquels on i*4i aymiià bientôt dix-huit autres.

(juel est le caractère de ces accusations? Y est-il question d'Origene et de ses erreurs? Aucunement. Cependant , dans la ^conde liste de griefs , on fait à Chrysost/înie un «trime d'avoir donné l'hospitalité aux moines accusés d'origénisme. Or cet acte de pure charité n'imptiquaittiullement une adhésion aux erreurs qu'on leur

{\) Pulladltu. DIalogusde vita Chrysost. (Trad. par Mesnart^ I, V, di. 0.) ^3; Ibidem.

imputait , et dont du reste on ne put les convaincre. Les ennemis de Chrysostôme n'eurent donc pas l'impudence de contester la pureté de sa foi. Ils furent réduits à la néoessité d'attaquer sa vie privée , ses mœurs , son caractère. — Je ne prétends point passer en revue tous les chefs d'accusation : je ne choisirai dans cette longue liste que ceux qui mettront le mieux en lumière le caractère de l'archevêque et les sentiments de ses ennemis. Il est accusé :

D'avoir dilapidé les fonds de l'Eglise. -^ Rien n'était plus vrai : il les avait dilapidés en aumônes, en fondations d'hôpitaux. Je montrerai plus loin qu'il était par principe opposé à la thésaurisation. Le clergé comraeuçait déjà alors à amasser ces richesses énormes qui, destinées à être le patrimoine des pauvres, ne servirent plus tard qu'à entretenir le luxe et l'oisiveté des ecclésiastiques. Chrysostôme prévoyait l'abus : il chercha un remède à l'avarice dans la prodigalité. Il appaLivrit l'Eglise pour l'empêcher de se corrompre.

D'avoir vendu les vases de l'Eglise. — Ainsi avaient

^gi saint Ambroise et Acace d'Amidée. Celui-ci avait

dit aux chrétiens dans' un temps de famine : Notre

I^ieu ne boit ni ne mange ; il n'a pas besoin de vases.

Vendons-les pour donner, du pain aux pauvres.

De manger seul avec intempérance comme un cy- ^lope. — Ridicule dans la forme, cette accusation avait ^tïe grande portée. Elle renfermait une vérité et un mensonge, la première destinée à faire passer le second. En effet, Chrysostôme mangeait seul, c'est-à-dire que, ^^ntrairement à tous les évêques , il ne tenait point table ouverte à tous les venants. Ces représentations fastueuses absorbaient une grande partie du revenu des pauvres, et ■exercice de l'hospitalité couvrait d'un voile honorable oes profusions que rien ne justifiait. Chrysostôme , qui

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A <Ti» 'ainmaies 1 âiit ^uinfre lis imwante» : Oé hi repnvhait ;

De <!oiToinoi^ les -^«^qiies jal dunsHC afti itTi- (ter à écraser «a L'ierye. — Cea^-Àrtfire ^*3 nekrchait de prâer^nee, p«}iir les '^rdooiier. ds évéqncs qn passent lui ^e^ on appai. ^ mm ua ohstaefe dbns 1» ré^ fermes qull jugeait aéceseaires.

ly avoir frappé an prêtre dans Té^fise jasqu'ao saaf^ et d'avoir ensuite offert le acriAee. — II étah iTim caractère irascible : mais de telles vîoimees ne' penmt guère lui être imputées.

De ne prier à l'égfise ni en entrant, ni en sortant— Prol^âblement sa piété ne se donnait pas en speetade. D ne cr>nvocpjait pas les fidèles pour leur fiîre admir» sa dévotion. C'est devant ks Orontes que ks Tartufes se frappent la poitrine.

On attaquait aussi ses mœurs. D recevait , disait-OD, des femmes chez lui et sans témoin. — A ce coup, 3 s'écria : c Plût à Dieu que la pudeur me permit de montra en quel état les jeûnes et la pénitence ont réduit ce misérable corps ! »

Enfin, parmi ces griefs élaborés avec une odieuse perfidie , ou d'une puérilité qu'on aurait peine à concevoir »i Ton ne se rappelait la grossièreté , l'ignorance qui régnait alors , même dans ie clergé , on en trouve un car-

tain nombre qui semblent assez spécieux, et que la haine dut saisir avec avidité. — On l'accusait :

, D'avoir appelé le clergé vil, corrompu, inutile, triobolaire.

D'avoir refusé de communiquer avec le très-saint Àcace de Bérée (celui qui apprêtait à Chrysostôme son bouillon).

De faire chauffer le bain pour lui tout seul. — Il préférait la solitude à la compagnie des ecclésiastiques de son diocèse. Nous le comprenons très-aisément ; mais eux devaient en être blessés.

D'être à la fois accusateur, juge et témoin. — Je ne sais s'il se rendit coupable d'abus de pouvoir. Mais s'il viola la légalité , il' est difficile de croire qu'il ait violé la justice. Cet homme qui ne s'astreignait point à prier aux lieux et aux heures prescrites, devait être observateur peu fidèle des formalités. Les pharisiens reprochaient à Jésus de n'accomplir point les pratiques de la loi.

D'avoir appelé Epiphane vieux radoteur. — Le mot a pu échapper à la vivacité de Chrysostôme. On ne peut y voir qu'un oubli des convenances et un excès de franchise.

Ses ennemis poussaient l'impudence jusqu'à l'accuser çl'avoir livré V eunuque Eutrope, patrice et premier ministre de r empire, au préfet Porphyre pour être banni. — Ainsi fut interprétée l'éloquente homélie sur Eutrope(l)î

Un certain moine Isaac , qui prétendit avoir été maltraité par Chrysostôme, présenta au concile dix-huit autres chefs d'accusation, que le concile admit sans examen. Quelques-uns de ces griefs figuraient déjà sur la première liste ; mais s'ils faisaient double emploi , ils fai-

(1) Sur tous ces griefs, voir Socrate, 1. vi, eh. 3; — Pallaiius, p. 59 et sqq.

— iOU —

saient nombre. Ainsi, il fut de nouveau accusé de rnon^ seul, au mépris des lois de VhospitaUté.

Cette accusation, sous cette nouvelle forme , était fort sérieuse. L'hospitalité était un devoir pour Tévêque. Mais Taccomplissement de ce devoir était bientôt devenu un prétexte à des profusions coupables. Les pauvres, les voyageurs, les malheureux de toute sorte, frappaient en vain à la porte des évéchés. Les évêques n'exerçaient plus guère rhospitalité qu'entre eux ou envers les riches, dans la société desquels ils mangeaient les revenus de l'Eglise. Voilà l'hospitalité que Chrysostôme refusa de pratiquer. \ — Palladius consacre deux pages entières à le justifier sur ce point. — Fleury n'hésite point à condamner cet excès de sauvagerie ou d'orgueil ou d*abstinence dans un archevêque. Mais Fleury vivait parmi des prélats grands seigneurs.

Parmi les autres griefs, dont il est impossible d'apprécier la signification, on trouve avec étonnement celui-ci: Chrysostôme avait employé les expressions : J'aime^ je suis en délire (1). Ces expressions ne sont point en usage dans l'Eglise , et elle ne sait ce que c'est. — Aux yeux de ses ennemis, c'était un sacrilège que d'employer le langage de la passion humaine pour peindre l'enthousiasme de la piété. — Ce n'était pas ainsi qu'ils s'exprimaient.

Son indulgence envers les pécheurs lui était aussi imputée à crime. Il avait dit : Si vous êtes retombé dans te péché, faites pénitence encore une fois ; et chaque foU que vous serez tombé dans le péché, venez à moi, je vow^ guérirai (2).

(1) Tf^ Kcf:t ij.aivoi.iut. T. XII, homélie prononcée à l'occa sion de la translation des reliques des saints martyrs.

(2) Voir sur ce point le chapitre intitulé : Chrysostôme mora-

Ekifin, on lui reprochait : D'exciter le peuple à la révolte contre le concile.

Quel respect, quels égards devait*il donc à des ennemis déclarés , à de lâches calomniateurs? Quelle autorité pouvait avoir aux yeux de Taccusé ce tribunal honteux qui n'osait même siégera Constantinople, et qui était allé recruter ses juges parmi des ennemis, des ecclésiastiques corrompus, dépossédés de leurs sièges, chassés honteusement? En refusant de comparaître devant cette ligue d'ennemis qui osaient prendre le nom révéré de concile, rarchevéque de Gonstantinople ne disait-il pas liautement au peuple les mépris que lui inspiraient et ces hommes de haine et leurs indignes manœuvres?

Le peuple se pressait dans l'église, avide de voir, d'entendre, prêt à protéger celui contre lequel s'amassaient tant d'orages. La cour et les évéques courtisans s'étaient ligués contre l'archevêque populaire; celui-ci, réduit à défendre son rang , son honneur , sa liberté , peal--ètre sa vie, se tourna vers les malheureux dont il avait été l'avocat intrépide, le bienfaiteur. Fut-il un séditieux? Non. Attaqué injustement, il se défendit* S'il eût été assuré de trouver des juges intègres, il eût compara devant eux. Ce fut jusqu'à sa mort son àéàr de soumettre à un concile universel ses actes et ses paroles. Eo Fabsence de toute équité, sans qu'il pût invoquer l'appui d'aucune institution protectrice, il opposa à la viokoee de ses ennemis la colère du peuple. Taudis que ceox-<'i s'apprêtaient à le frapper, Qirysostôuie expliquait à la multitude ardente qui se serrait autour de lui, les causes de tant de haine et de fureurs.

c Vous savez, mes très-irbers, quel est le véritable sujet pour lequel on veut me perdre. Cest que je n'ai point fait teodre devant moi de riches et précieuses tapisseries; ^crt que je n'ai jamais voulu me vêtir dliabits d'or et de

iOKr; €tA que je d'û pueu auei de compUsanoe pour i^iiffjbkxtt b goarmàocliâe de ei» gen^-làt... Je sois perséeoté, non parce que je possède des biens tarestres. S'il en éCditaînai, je deinrau en gémir le preoûer. Je suis perséeuCé» non prce que j'di cooimis quelque crime , mais parce que je vous aime*..

» U reste encore de b postérité de Jézabel. Hérodiade est encore en fureur. EUe danse, die demande la tète de Jean...

> Tout court à une infamie {l). »

Ces derniers mots, qui semblent vagues, avaient une signification trësH]^laire. Us renfermaient un malheureux jeu (le mots que le peuple saisit avidement. On sait que rimpératrice s'appelait Eudoxie. Chrysostôme disait : Uscni ei; âof^iorj èyjrpéyei. — Singulier moment pour faire une pointe !

Que pouvait le concile contre un homme protégé par toute la population d'une grande ville, supérieur en dignité à ses juges, et refusant de reconnaître l'autorité qu'ils s'attribuaient? Ils eurent recours au bras séculier. L'empereur, poussé par Eudoxie, était entré dans la ligue. C'était à lui de frapper le dernier coup , d'exterminer l'ennemi commun. Chrysostôme reçut d'Arcadius l'ordre de comparaître. Mais un tel ordre, l'archevè(]ue no reconnaissait pas à Ârcadius le droit de le donner. Dans ses homélies sur le roi Ozias , qui , pour avoir osé porter atteinte aux privilèges du grand prêtre , avait été frappé de la lèpre, il avait dit :

« Le sacerdoce est une royauté plus vénérable et plus haute que celle des princes.

» Dieu a courbé la tète des rois sous la* main des prêtres « pour nous apprendre que la puissance sacerdotale

(1 ) T. III) antequam iret în exiliom.

est au-dessus de la royauté. Car celui-là est inférieur qui reçoit d*un autre la bénédiction (1). »

Il méprisa donc l'injonction de l'empereur. // avait reçu de Dieu seul son Eglise, Dieu seul pouvait Ven chbsser (2). Malheureusement cette âme violente , aigrie par l'injustice, ne put contenir l'indignation qui la transportait. Le concile invita l'empereur à bannir Jean comme coupable du crime de lèse-majesté. C'était le 'ivrer à toutes les rigueurs de cette étrange justice impériale qui était impuissante à juger même un Eutrope , et ne pouvait que l'assassiner. 11 reçoit l'arrêt de son bannissement. Il sent d'où vient le coup : c'est la haine de ''înipératrice qui le frappe. I^a colère, le mépris pour cette basse vengeance qui a sommeillé si Mngtemps afin de s'appesantir sur lui aux jours d'épreuve, l'indignation d*un cœur honnête que la perfidie révolte , éclatent dans ttne invective passionnée.

« Cette femme de chair attaque l'esprit. Elle se livre ^U'x délices des bains et des parfums ; elle s'enlace à son époux ; elle fait la guerre à l'Eglise pure et sans tache. M[aiis bientôt elle s'assiéra seule dans le veuvage , du vi- ^sint même de sou époux, parce que tu es une femme, PsiTce que tu veux rendre l'Eglise veuve. Hier elle m'ap- P^lait le treizième apôtre , aujourd'hui elle m'appelle '^^das. Hier elle ne craignait point de s'asseoir auprès de ^ci, aujourd'hui, comme une bête sauvage, elle fond sur '^ci. Mais le soleil se serait éteint, la lune aurait cessé ^^ se montrer, avant que nous pussions oublier les pa- ■^^es de Job. Job, qui endura tant de misères , s'écriait *-c^ujours : Que le nom de Dieu soit béni dans les siècles. ^^iiând sa femme lui disait : Prononce une parole contre

(1) Hom. in Oziam, t. VF.

(2) Palladius , p. 81.

Dieu, et meurs, il la gourmanda, disant : Pourqw^-M parlez-vous comme une femme privée de sens ? O femm^ e ingrate! ouvrière de mal! Quand tu étais en proie à la?^^ souffrance, est-ce donc ainsi que Job t*a parlé? Ne t'a^^BSit-il pas guérie à force de prières, de soins? Quand il vivai^^l à la cour, quand il était puissant, quand il avait des servlf^s^^iteurs comme un roi, tu ne parlais pas ainsi; et mainte-^»«enant que tu le vois assis sur son fumier, rongé par \M 1^ vermine, tu viens lui dire : Prononce une parole con^r-''^:3?;^ Dieu, et meurs. Ce n'est donc pas assez de ses afflictioncriK: i}^ terrestres , tu veux lui arracher un blasphème qui cau^^ ^e son supplice éternel. Mais que répond le bienheureu^ci./^' Job? — Pourquoi avez-vous "parlé comme une femn^-rse privée de sem? — Nous avons reçu nos biens de la mafo de Dieu : refuserons-nous de supporter les afflictions f Afais que veut cette femme injuste, haïssable, cette nouvelle Jézabel ? Elle m'envoie des consuls, des tribuns ; elle menace. Une araignée envoie des araignées... (1) »

Les historiens modernes , l'éditeur des œuvres de Chrysostôme, se sont plu à le représenter comme le plus doux des hommes. L'idéal du martyr était devant leurs yeux ; ils voyaient les confesseurs des premiers siècles, sereins , calmes sur le bûcher, dans l'arène , priant pour leurs bourreaux; et, par un effort d'imagination ou dans l'égarement de leur pitié, ils ont attribué à l'archevêque de Constantinople ces vertus passives , cette ineffable résignation des premiers chrétiens qui moururent pour leur foi. Ces historiens avaient dans l'esprit comme un type du chrétien persécuté , et , d'après ce type , ils traçaient un portrait imaginaire et fade des figures les plus énergiques, des caractères les plus emportés. Chrysostôme n'est pas un modèle de douceur et de patience. Naturelle- Ci) T. UI,p. 603 etsqq.

OB^nt vif et irascible, il est entraîné parla contradiction 01:1. l'injustice à tous les excès de la violence. Les paroles qmxi précèdent sont d'un homme qui ne se possède plus, lacohérence dans les idées, dans les injures mêmes, stérile ^ort de résignation , appel furieux à l'exemple de Jol^ qu'il ne peut imiter dans sa sainte patience , colère , inépris, indignation, c'est l'image d'une âme sur qui la rai i son a perdu tout pouvoir. Dépouillons-le donc de cette inajesté sereine et froide qu'il n'eut jamais (1). Aussi bi^Q, s'il eût été tel, comment expliquer les haines passionnées , inextinguibles qu'il souleva , l'amour obstiné , le fanatisme dont il fut l'objet? Les caractères froids et modérés n'excitent guère des passions excessives. Quand ffion imagination se représente ces temps orageux, je vois d*ian côté Théophile, ses évoques et la cour acharnés contre un homme trop fier pour se courber même devant iii:^ empereur, d'une trop rigide vertu pour accepter les bénéfices de son rang sans en remplir les devoirs; de l^€à litre, un peuple immense, ou plutôt une multitude confuse dont l'archevêque s'est déclaré l'ami , le protecteur, dont il satisfait les besoins, dont il flatte les pencbants; cette multitude se serrant autour de lui dès qu'il &st menacé, se liguant avec lui contre la cour, contre une partie du clergé , excitée par lui , affermie par lui dans le mépris et la haine que nourrissaient alors les classes inférieures de la société contre leurs tyrans et leurs oppresseurs, — C'est une guerre ouverte oii toutes les passions ^Qt déchaînées, où le sang coulera. — Je ne puis alors considérer que comme une fantaisie gracieuse et touchante , ^ne sorte de réminiscence du Phédon , ce tableau tracé P^ï* Palladius de la sérénité de Chrysostôme. — Tel fut

(1) Néander, c. 4, avoue qu*il n*étaitpas assez patient.— Nous outrons dans la critique moderne.

Soerate , tel ne pouvait-être rarchevèque de Gonstantir nople.

< Nous étions alors quarante évêques assis avec Jean dans la salle de son évêché ; et nous admirions comment Théophile, ayant été obligé de venir seul pour répondre des crimes dont il était accusé, s'était fait accompagner d'un si grand nombre d'évêques, avait fait changer de sentiment à l'empereur et aux magistrats, et perverti plusieurs ecclésiastiques. Comme nous tenions ce discours , Jean, qui était animé du Saint-Esprit, nous dit tout d'un coup ces paroles surprenantes : c Priez Dieu,

> mes frères ; et si vous aimez Jésus-Christ , que per-

> sonne de vous n'abandonne son Eglise pour ma consi-

> dération. Car, comme dit saint Paul, je suis près d'être » immolé , et le temps de ma séparation approche. Je

> prévois que je souffrirai d'abord quantité d'afflictions ,

> et que je mourrai ensuite après avoir été exercé par

> mille peines. Car je connais l'artifice de Satan , et je

> vois bjen qu'il ne veut plus souffrir que je lui déclare » tous les jours la guerre par mes discours. Que si vous » voulez faire paraître que vous avez de l'amour et de la

> compassion pour moi , vous ne sauriez mieux vous en

> acquitter qu'en vous souvenant de moi dans vos priè- » res. » Ce discours nous ayant plongés tous tant que nous étions dans une douleur extrême , les uns versaient des larmes en abondance , les autres sortaient du concile après avoir baisé ses yeux, sa tête sacrée, et cette bienheureuse et si précieuse bouche; et personne'de nous ne pouvait arrêter ses pleurs, ni retenir ses gémissements. Mais, nous ayant exhortés à venir reprendre nos sièges, et nous considérant comme des abeilles qui volent deçà et delà, et qui font un grand bruit autour de leurs ruches : € Asseyez-vous, dit-il, mes frères, et ne pleurez pas, de » peur d'accroître mon affliction. Car désormais Jésus-

» C3irist est ma vie, et ce m'est un gain et un avantage » de mourir. » ( Il disait cela à cause du bruit répandu déjà partout qu'on lui devait couper la tète à cause de la grandeur de son courage et de la fermeté de sa résolution.) c Rappelez dans votre mémoire ce que je vous ai 9 toujours dit, savoir : que cette vie n'est qu'un voyage 9 qui dure peu , et que la tristesse et la gaieté qui s'y

> rencontrent sont des choses passagères. Tout ce que

> nous voyons n'est qu'une foire où nous vendons et

> nous achetons; et nous ne sommes ici maintenant » que comme dans une hôtellerie. Sommes -nous de » meilleure condition que les patriarches , et plus consi-

> dérables que les prophètes et les apôtres , pour jouir » ici d'une vie immortelle et éternellement durable? » A ces mots, quelqu'un de la troupe répondit en soupirant : « Ce sont nos propres disgrâces qui nous affligent.

> Nous déplorons notre propre désolation , parce que

> vous nous laissez orphelins. Nous pleurons la viduité

> de l'Eglise , la confusion des lois , l'ambition de ceux » qui n'ont pas la crainte de Dieu devant les yeux, et » qui s'ingèrent du gouvernement de l'Eglise par un » empressement criminel. Nous plaignons les pauvres » qui vont perdre leur appui, et la prédication qui va

> être abandonnée. » Ayant ouï ces paroles , et frappant plusieurs fois du second doigt de sa main droite sur sa main gauche, comme cet honjme de Dieu avait accoutumé de faire lorsqu'il avait l'esprit occupé de quelque grande inquiétude, il dit à celui qui lui tenait ce discours : « C'est assez, mon frère ; n'en dites pas davan-

> tage. Mais, comme je vous disais tout à l'heure, n'a-

> bandonnez pas vos Eglises; car l'Eglise de Jésus-Christ >n'a pas commencé par moi, et ne finira pas à moi.

î^ » Moïse n'est il point mort , et n a-t-on pas vu Josué B5^ » prendre aussitôt sa place ? Samuel n'est-il pas mort,

— • lia —

» et David n'a-t-il pas reçu l'onction royale? Après > qu'Ëlie a été enlevé du monde, Elisée nVt-il point » prophétisé au lieu de lui? Quand on a coupé la tète à » saint Paul, n'a-t-il pas laissé après lui Timothée, Tite, » Apollon , et une infinité d'autres disciples? » A ces mots, Elise, qui était évéque d'Apamée daiis la Bitbynie, lui répliqua en cette manière : < Infailliblement, si nous » retenons nos Eglises , on nous contraindra de coromu- » niquer avec vos ennemis et de souscrire à votre eon- » damnation. » A quoi saint Jean repartit ainsi : c Com- » muniquez avec eux de peur de diviser l'Eglise; mais » gardez-vous bien de souscrire : car je n'ai rien fait qui » mérite qu'on me dépose et qu'on me chasse de mon » siège (1). »

Il était banni, mais obéirait-il? Le peuple était prêt à tout pour le défendre et le^main tenir sur son siège. Mais un archevêque donnerait-il l'exemple de la révolte? Pendant trois jours il attendit la révocation de la sentence. Elle ne vint point : il quitta la ville. Ses ennemis y entrèrent en tumulte, comme des soldats dans une place prise d'assaut. Ils pénètrent dans l'cglise. Sévérien de Cabales a l'insolence de monter dans cette chaire qui devait être sacrée à tous, et de dire au peuple que, « Jean » n eût-il d'autre crime que son arrogance, cela suffi- » sait pour justifier sa déposition. Car Dieu pardonne » tout, excepté l'orgueil {^). » — Le malencontreux orateur est interrompu par les cris et les huées de la foule,

(1) Palladius. Dial. de vita Chrysost. — N'ayant pas le texte sous la main, j'emprunte la traduction de Mesnart. (L. v, c. 9.)

(2) Sozomène, 1. vni, c. 18.

qui se précipite hors de Féglise, et va toute frémissante redemander son pasteur à Arcadius. Des cris menaçants retentissent autour du palais. L'empereur et l'impératrice sont glacés d'épouvante. €hrysostôme , qu'ils ont banni, est plus puissant qu'eux. Tandis qu'ils veillent en proie à la peur, un tremblement de terre ébranle la ville (1). Plus de doute : c'est Dieu lui-même qui condamne l'injuste arrêt prononcé contre l'archevêque. L'ignorance, les remords, la terreur bouleversent le lâche cœur d'Arcadius. Les cris du peuple le troublent ; la voix de Dieu qu'il croit entendre, l'épouvante. Eudoxie, plus frayée encore, car elle est l'auteur de tout, fait révoquer l'arrêt de bannissement. Pendant qu'on envoie messagers sur messagers pour ramener l'exilé, elle lui écrit elle-même une lettre humble et suppliante, un désaveu sans dignité et sans franchise : < Je supplie Votre Sainteté de ne pas » croire que j'aie eu aucune part à ce qui s'est passé. Je » suis innocente de votre sang. Ce sont des hommes mé- » chants et corrompus qui ont tramé cette conspiration. p J'en prends Dieu à témoin, comme il l'est de mes larmes » que je lui offre qn sacrifice (2). »

Son retour fut un triomphe. Une multitude de barques couvrit le Bosphore, et une foulç immense l'accompagna avec des cierges allumés. La ville retentit de cantiques en faveur de l'exilé ; on le presse de remonter sur son siège, de haranguer ce peuple si fidèle, si dévoué. Un scrupule le retient. Il a été déposé , et , suivant les canons , il ne peut reprendre ses fonctions qu'après avoir été rétabli sur son siège par un concile plus nombreux que le premier. Il prie l'empereur de convoquer ce concile. Mais ces délais impatientent le peuple : il en accuse le mauvais

(1) Palladius, p. 74-75.

(2) Chrysostôme, 1. 111, post reditum.

vouloir de la oour; il recommeiice à rourmarer contre Arcadius et Eudoxie. Qirvsostôine est forcé d'entrer dans Gonstantinople pour apaiser le tumulte, pour protéger la majesté impériale. D reprend donc ses fonctions, donne sa bâiédiction aux fidèles, remonte dans cette chaire du haut de laquelle avait retenti la veille un anathème contre son orgueil. Rappelé par l'émeute, il faut qu'il glorifie, l'émeute. Il félicite donc le peuple de son dévouement à la cause de l'Eglise persécutée en sa personne (i). Triste triomphe, dont il eût dû gémir. Mais la guerre une fois commencée, la passion seule guide les hommes. Des ennemis de Chrvsostôme, les uns étaient en fuite, comme Sévérien de Cabales et Théophile. (^ dernier même avait failli être jeté à la mer par le peuple forieux. Les autres, c'est-à-dire Arcadius, Eudoxie, le comte Jean, la cour, étaient en la puissance de l'archevêque, tremblants, implorant grâce et protection. — Il ne sut pas résister a l'enivrement d'une victoire si éclatante et si prompte. II insulta Théophile. Il le compara à ce Pharaon d^Ëgypte qui voulut attenter à la chasteté de Sara. Sara, c'était l'Eglise de Gonstantinople qu'on avait essayé d'arracher à son Abraham. Enfin, l'impératrice Eudoxie eut à subir, non plus des anatbèmes , mais des élevés qui, par leur exagération, devenaient de véritables injures. Cette Hérodiade, cette Jézabel fut saluée des noms pompeux de mère des Eglises, nourrice des solitaires, protectrice des saints, soutien des pauvres. L'archevêque exposa à cette populace, devant qui avait dû s'humilier ia majesté impériale, l'abaissement d'une souveraine, d'une femme ; devant cet auditoire tout chaud encore de l'émeute, il lut les misérables excuses, les compliments

(1) T. m, p. 508. — Homelia habita post reditum.

forcés que la peur avait arrachés à une ennemie implacable , mais désarmée :

€ Mon souhait est accompU : j'ai obtenu de faire la bonne action que je souhaitais avec tant d'ardeur. Je la regarde comme une couronne qui m'est plus précieuse que mon diadème. Je viens de réparer la perte que j'avais faite de mon archevêque. J'ai rendu la tête au corps, le pilote à son vaisseau, le pasteur à ses brebis, et l'époux de l'Eglise de Constantinople au lit nuptial de son épouse. Les adultères en sont couverts de confusion. Après cela, je ne me mets plus en peine ni de vivre, ni de mourir (1). » Ces protestations, on le pense bien, n'étaient pas sinc^ères. L'orgueil blessé pardonne rarement ; les causes de Inaine subsistaient. Le triomphe de Chrysostome n'avait as rendu son caractère plus souple, son esprit plus acommodant. La défaite d'Ëudoxie, l'humiliation qui avait suivie, avaient aigri son ressentiment. Il ne fallait u'un prétexte pour que la lutte recommençât : on' ne attendit pas long-temps.

Une statue d'argent fut élevée à l'impératrice Eudoxie ur une place de Constantinople , dans le voisinage même e l'église. L'inauguration de cette statue fut accomnée de réjouissances publiques , de jeux , de danses e bateleurs. Cette fête toute païenne occasionna un ^rand bruit. Les cris du peuple retentissaient jusque ans l'église et troublaient le service divin. Chrysostome n fut indigné. Il blâma vivement dans une homélie ces éréraonies empruntées au paganisme et le désordre qui Jes accompagnait. Le discours qu'il prononça à ce sujet *îe nous a pas été conservé (2). Il est fort probable que

(1) T. 111, p. 424. — (Trad. par Mesnart, 1. vi, c. l^r.)

(2) Socrate, l. vi, c. 18. — Sozomène, 1. vra, e. 20.

J'ai déjà déploré la perte de ces homélies, qui nous explique-

rimpératrice n'y était pas épai^ée. Jusqu'où poussaitil la liberté de ces censures? Se borna-t-il à condamner les cérémonies profanes de l'érection de la statue , à blâmer ceux qui y avaient pris part? Une telle modération n'était guère de son caractère. Et d'ailleurs, plein d'indulgence pour le peuple, il comprenait très-bien qu'une multitude désœuvrée courût avidement à des réjouissances publiques. Mais qui avait élevé cette statue? qui avait donné ces jeux? Evidemment, l'impératrice elle-même, ou cette cohue servile de courtisans (Jui pressuraient le peuple pour subvenir aux frais de leur adulation. Eudoxie seule était donc coupable du scandale qui avait eu lieu ; il dut lui en faire d'amers reproches. La supposition n'a rien d'invraisemblable. Que de fois Chrysostôme attribue aux riches et aux puissants les misères et la corruption des pauvres ! N'alla-t-il pas jusqu'à attribuer à leurs vices le tremblement de terre qui faillit ensevelir Antioche sous ses ruines , tandis qu'il revendiquait pour les pauvres la gloire d'avoir détourné

le fléau ?

< Si on demandait à quelqu'un pourquoi la ville a été secouée , ne dit-il rien , il est reconnu que c'est à cause des péchés, de l'avarice, de l'injustice, de la violation des lois, de l'orgueil , des voluptés , des mensonges , de qui? — Des riches. — Et si en revanche on demandait qui a sauvé la ville , on avouerait que ce sont les psalmodies, les prières, les veilles, de qui? — Des pauvres (1). »

raient si bien le caractère, le rôle et les persécutions de ChVysostôme. — Suivant Socrate et Sozotnène, c'est en cette circonstance qu'il prononça les paroles fameuses : Hérodiade est encore en fureur, — Bernard de Montfaucon rejette parmi les sparia l'homélie où elles se trouvent. — De quel droit? (1) T. II, de Terrœ motu.

Il est fort probable que Ghrysostôme fit retomber sur Eudoxie la responsabilité du désordre , et même qu'il l'exagéra. — Les hostilités recommencèrent donc avec plus d'emportement, mais plus d'habileté. Cette fois encore, l'impératrice associa le clergé à sa vengeance, sentant bien que sa haine serait bien sei:vie par ces éyêques que menaçait sans cesse l'inflexible rigueur de leur chef. La ligue se reforma (1). Léon d'Ancyre, Acace de Bérée accoururent à Gonstantinople , et commencèrent à agir. Théophile était retourné à Alexandrie : c'était un puissant auxiliaire, un chef entreprenant et habile. Les deux évêques l'appelèrent. Voici leur lettre, très-significative dans sa brièveté : « Ou venez encore une fois pour être notre chef contre Jean ; ou , ^i la crainte du peuple vous en empêche^ marquez-nous quelque bon moyen pour commencer cette entreprise. »

Théophile ne vint pas. La crainte du peuple et le voisinage du Bosphore l'en empêchèrent. Mais il n'en fut pas moins l'âme du nouveau complot. Il envoya à Gonstantinople trois évêques chargés de ses instructions, et bien accrédités auprès de la cour. Mais comme il semblait impossible aux ennemis de Ghrysostôme de le convaincre des crimes dont ils l'avaient chargé, ils l'attaquèrent d'un autre côté. Un canon du concile tenu à Antioche en 341 , concile dans lequel dominait la faction arienne, défendait à tout évêque déposé de remonter sur son siège avant de s'être justifié devant le concile et d'avoir été légalement autorisé par lui à reprendre ses fonctions. Par ce canon , les ariens voulaient surtout fermer à Athanase , si souvent déposé et toujours rétabli , toute espérance de

(1) Palladius, p. 78.

Socrate, l. vi, c. 18. — Sozomène, l. viii, c. 20 et sqq.

rétablissement (1). Or , on se le rappelle , l'impatience du peuple n'avait pas permis à Chrysostôme de feire casser l'airèt de sa déposition. Ainsi la nouvelle ligue formée contre lui ne pouvait lui imputer d'autre crime que ce que nous appellerions aujourd'hui l'oubli d'une formalité. Car il est évident qu'après son retour, il lui eût été très-facile, ne fût-ce que par la terreur où étaient plongés ses ennemis , de faire révoquer la décision d'un concile que l'opinion publique avait flétri. Il fut donc accusé d'être remonté sur son siège sans y avoir été rétabli légalement. Mais cette fois les défenseurs ne lui manquèrent pas. Quarante évéques déclarèrent que les canons du concile tenu à Antiocbe par des ariens n'avaient aucune valeur. Palladius affirme même qu'ils avaient été abrogés par le concile de Sardique (2). Et Elpidius, évêque de Laodicée, proposa aux ennemis de l'archevêque de signer qu'ils partageaient la foi de ceux qui avaient rédigé ce canon , c'est-à-dire qu'ils étaient ariens. — Ils hésitèrent. Alors, las d'en appeler aux lois de l'Eglise, qui étaient leur condamnation et la glorification de Chrysostôme, ils demandèrent l'appui du bras séculier. Arcadius, excité par eux, excité par Eudoxie, refusa de venir à l'église le jour de la fête de Noël, et déclara à Chrysostôme

(1) Palladius, p. 78.

Soerate, 1. vi, e. 18. — Sozomène, 1. vra, c. 20.

Le texte de ce canon est assez singulier. C'est la sancUon de la violence :

« Si un évêque ou un prêtre, après avoir été déposé if^uste^ ment ou avec justice , revient de lui-même à TEglise avant gu'^^ d'y avoir été rétabli par le concile , qu'il soit tout à fait chas^^ sans pouvoir jamais être admis à aucune justiftcation. ^

Palladius, p. 79. — Mesnart, 1. vi, c. 3.

(2) Palladius, p. 79. — Sozomène, 1. ni, cil.— Co^w

de Sardique, en 347. ^^^^

qu'il n'aurait pas de communion avec lui ayant qu'il se fût justifié.

Cependant Chrysostôme remplissait tranquillement toutes les fonctions de son ministère. Il prêchait , il administrait les sacrements, il soulageait les pauvres, comme il avait coutume. Il exhortait surtout au courage les évèques qui lui étaient restés fidèles , le peuple dont il ne doutait pas. Il flétrissait les déserteurs de sa cause ; ses censures frappaient surtout les femmes, qui, entrées dans la ligue et avides de vengeance, entretenaient, exaspéraient les haines déjà si violentes (1). Pendant neuf mois il vécut ainsi , comme un général campé en présence de l'ennemi. Enfin, dans le carême de l'année 404, l'empereur, vivement sollicité par Antiochus de Ptolémaïs et Acace de Bérée, qui lui représentèrent qu'un archevêque déposé ne pouvait sans crime célébrer la grande fête de Pâques, envoya à Chrysostôme l'ordre de son bannissement (2). On connaît la réponse de l'archevêque : J'ai reçu de Dieu seul mon Eglise, Dieu seul peut m'en chasser. Et il ajoutait que le peuple s'opposait à l'exil de son évêque, qu'il faudrait donc user de violence pour l'arracher à son Eglise. Devant une telle résistance, Arcadius hésita. Peut-être même eût-il cédé ; car cette âme troublée par la peur n'était pas capable de résolution énergique. Mais les évêques Sévérien, Léon , Acace lui firent honte de ses scrupules , et déclarèrent qu'ils prenaient sur leur tête la déposition de Jean (5). L'entrée de l'église est interdite à Chrysostôme. Une foule considérable y était réunie pour recevoir le Inptéme ; des soldats armés la frappent , la dispersent. Les prêtres restés fidèles à Chrysostôme assemblent le

(i) In Epist. ad Ephes., t. X, hom. 11.

f5j Palladius, p. 81.

(3) Palladius, p. 82.

AwMwr r^rin^ an cwwfwfaiif A^^ b ufee 4k dêpcner

fntà ott paMiD WMMW Lodo». et iechaff^nt 4k dn»- «er fe pn^le ik tous ks Ehel M i init5'anHJikr(l). G» ordri», di» prooKSies. de For, dèndent Laâos. Avec i|aatre emrt^ Mkbt» timces , 3 pénètre b nuit dams les dMfMM», ''Hl^ ^ prêtre», frappe les faunes demî-oiies qm yt dgpoâaieot à rceertoîr le haptême, pittCme les TaBCs tBWés» 011 le «ng des fictimes se mêle àTeau haptiamale, jette partout b eoostematîoD et le désordre. La scddateM|iie était goidée dans cette expédîtîoD par trois éféqoes : r/est ainsi qu'ils célébraient b (ete de Psâqoes. En même temps on saisit les prêtres qoi ne Teolent pas abjurer b communion de Jean ; on les jette en prismi. Mais cette hideuse persécution n'enlève pas un partisan à Chrysostikne. Le peuple quitte b ville , fuit dans la campagne (2). D y est poursuivi par les soldats furieux, qui ont reçu Tordre de disperser, de massacrer os tous lieux ceux que Ton commence à appeler les Joanmies.

Cependant Cbrysostôme était enfermé dans révèché , et n'en pouvait sortir. Il ne fut pas témoin des violences commises contre ses partisans ; mais luinmème faillit deux fois être assassiné (5). Ses assassins ne furent pas punis. C'est alors que le peuple fit la garde autour de b maison épiscopale. Gnquante jours se passèrent ainsi. Ni les ordres de l'empereur , ni les violences commises, ni b crainte de l'assassinat , n'avaient pu décider Ghrysostôme à abandonner ce peuple qui souffirait pour lui.

(1) Palladius. Dialogus de vita Chrysost., p. 84-86. — Sozomène, 1. vin, c. 21. — Chrysost., Ep. ad Innocent., t. III. (3) Palladius, p. 86.

(8) iSocrate, 1. vi, c. 18. — Sozomène, 1. vra, c. ai-a2.

Il se flattait d'un, retour de justice ou de peur dans Tâme d'Arcadius. Mais celui-ci était circonvenu par les ennemis de Tarchevêque. Exaspérés de tant de résistance, ils adressQpt à l'empereur , dont l'autorité est depuis si longtemps méconnue , ce discours étrange :

« Seigneur, vous nous avez été donné de la part de

Dieu en qualité d'empereur, sans dépendre de personne

et pour commander à tous. Il est en votre pouvoir de

faire tout ce que vous voulez. Ne prétendez donc pas

^tre plus doîix que des prêtres ni plus saint que des

^vêques. Nous vous avons dit en présence de tout le

xmonde que nous voulions bien prendre^sur nos tètes la

<3éposition de Jean , et nous charger de toutes les consé-

cjuences de sa condamnation. Cessez donc de vouloir

pardonner à un seul homme pour nous perdre tous (1).

La conscience de l'empereur fut rassurée. Il envoya à

Cihrysostôme ces mots : « Acace, Antiochus, Sévérien et

:m Cyrinus , ont pris sur leur propre tète votre condam-

:m nation. Ne. diflférez donc plus de vous recommander à

:» Dieu et de quitter l'Eglise. »

Ce fut le dernier coup. L'archevêque avait espéré lasser la haine de ses ennemis , ou les intimider par la résistance du peuple. Il connaissait Arcadius , son irrésolution, sa lâcheté. Peut-être les remontrances des «vèques restés fidèles ou les signes de mécontentement de la multitude amèneraient-ils un changement dans les idées de l'empereur. La première sentence d'exil n'avait- «Ue pas été révoquée? Mais la haine des évêques ne permit pas à Arcadius la clémence ou la peur , de même <|u'elle lui avait interdit la justice; et le peuple, effrayé sans doute par la présence des soldats thraces, se borna à de vaines clameurs et ne protégea que les jours de son

(1) Palladius, p. 88.

archevêque. Âpres une résistance de dix mois , Chrysostôme ne voulut pas continuer une lutte devenue inégale» et qui faisait peser la persécution sur ses amis. Il se retira. Aussi bien , on se disposait à employer la violence pour l'y contraindre. Il dit adieu aux évéques de sa communion, aux saintes femmes, Olympias, Pentadie» Procula ; et, pour épargner au peuple qui veillait au dehors la tentation de s'opposer à son départ, il sortit: sans être vu de personne , et se remit aux mains de ceux qui devaient l'emmener.

A peine son départ fut-il connu , le feu prit à l'église et au sénat. Les deux édifices furent consumés. Zosime et Socrate n'hésitèrent pas à accuser de cet incendie les joannites (1). Ceux-ci, au contraire, en accusaient leurs ennemis, qui auraient eu l'intention de les ftrûler. Palla— dius y voit un miracle (2). Quoiqu'il en soit, la confusion qui suivit l'incendie fit oublier pour un instant Chrysôstome ; et , quand elle fut dissipée , il était déjà loin de Constantinople, qu'il ne devait jamais revoir.

Je n'entrerai point dans le récit des persécutions qu'eurent à subir les partisans et les amis de Chrysos- ^ tome après son exil. On peut en voir le détail dans Palladius, Sozomëne, et dans la correspondance même de l'exilé (3). Elles furent d'une très-grande violence. Une longue lutte avait enflammé les passions ; les vainqueurs avaient de vieilles haines à assouvir. Une guerre civile, compliquée d'une guerre religieuse, finissait. L'obstination avait été égale des deux côtés, On ne pouvait attendre ni générosité ni pitié de sectaires emportés. — Il faut déplorer le malheur d'un homme vertueux contre qui

(1) Zosime, 1. v. — Socrate, 1. vi, c. 19.

(2) Palladius, p. 91.

(3) PaUadius, p. 93 et sqq.-^Sozomène, l. vjii, e. 24 etsqq. — Chrysost,, Epist., t. III.

— lasse liguèrent des ennemis sans loyauté, des passions sans noblesse. Mais la pitié ne doit point faire taire la justice. Oui» les évêques qui deux fois conjurèrent la perte de Chrysostôme ; l'empereur et Timpératrice qui prêtèrent à cette conjuration l'autorité de leur nom et l'appui de leur pouvoir, sont justement condamnés par l'histoire. Cette union sacrilège de l'autorité spirituelle et du bras séculier pour perdre un homme innocent des crimes qu'on lui imputait, est une iniquité que rien ne peut excuser. — D'un autre côté, cette sorte de ligue entre l'archevêque et le peuple contre la cour, les grands , une partie considérable du clergé ; ces prédications souvent déiïiagogiqueset factieuses, presque toujours passionnées; c^s peintures des vices et des excès des riches, où se plaisait l'orateur ; ces satires contre l'impératrice ; cet appel à l'émeute ; ces félicitations adressées à une multitude séditieuse ; cette opiniâtreté à ne reconnaître ni la juridiction de ses pairs, ni l'autorité impériale : toutes ces maisons expliquent suffisamment et le rôle de Chrysostôme et l'acharnement de ses ennemis. L'archevêque ®tait innocent de la plupart des crimes qui lui furent imputés; mais il eut des vertus gênantes , il céda à des en- 'ï'aînements blâmables. Ce fut lui qui, le premier, et d*abord sans le savoir, divisa son troupeau en deux parts: d*tin côté les puissants , les riches, dont il se plut à ne ^oir que. les vices; de l'autre les pauvres, les mendiants, ^^nt il ne voulut voir que les misères. Pour les premiers, 1^ psisteur fut sévère, impitoyable. Il n'alla pas s'asseoir ^ 1^ table des grands; on ne le vit point briguer les faveurs ^^ la cour par de basses flatteries ou une indulgence ^^Upable; mais son indépendance ressembla à de l'orgueil, ^5 ^lle n'en était pas exempte ; sa sévérité parut exces- ^^^^, et le fut en effet. Toute sa douceur, il la réserva P^^r ceux dont il pouvait compter les souffrances, sans

les soulager toutes. A se rapprocher d'eux , il trouva la joie de faire le bien, d'être, aimé; il y trouva aussi la satisfaction d'être comme le chef et le maître ; ses instincts de domination furent contentés. Chéri, admiré, applaudi par cette partie de son auditoire dont il flattait les passions, il oublia insensiblement qu'il se devait également à tous ; qu'il fallait non pas irriter, blesser et aigrir les grands et les riches, mais leur faire aimer ces pauvres qu'ils méprisaienit et délaissaient. 11 creusa encore l'abime si profond déjà qui séparait ces deux classes. Son caractère généreux et passionné le jeta du côté de ceux qui souffraient : et il eut le malheur, l'immense malheur de devenir, à son insu peut-être, un chef de parti. Il subit toutes les conséquences de ce triste rôle. Vainqueur d'abord; puis vaincu, chassé. S'il emporta dans son exil la consolation d'avoir aimé la justice et fui l'iniquité , il y apprit les cruelles violences exercées contre ses partisans , et il regretta peut-être alors d'avoir engagé, lui qui devait être un ministre de paix, une lutte entre des chrétiens, et presque justifié d'avance les excès d'une haine qu'il avait fait naître et encouragée.

Chrysostôme vécut deux ans encore après son exil. Il fut d'abord transporté à Nicée , en Bithynie. C'est là qu'il apprit les persécutions dirigées contre ses amis, et en particulier contre Olympias et Pentadie, le lecteur Eutrope, le prêtre Tigrine , qui endurèrent les plus cruels supplices , la mort , et partagèrent avec leur maître les honneurs de la canonisation (1). Loin de cette ville où il avait régné en maître, fugitif, errant de solitudes en solitudes, à travers des pays sauvages en proie aux dévastations des barbares , il put mesurer amèrement toute la

(1) Sozomène, 1. vm, c. 2S. — Les BoUàndistes, 12 janvier. Palladius, p. 197.— Chrysost. , epist. J,?, 95, 220, etc.

grandeur de sa chute. Mais rien ne put fléchir cette âme indomptable , ni lui arracher un regret. Il garda même jusqu'au dernier jour resp|rance d'être rendu à ce peuple dont il était tant aimé. En quittant Constantinople , il avait conjuré Olympias, Pentadie, Procla, de reconnaître comme leur pasteur celui qui serait appelé à lui succéder. Cet effort d'abnégation était trop douloureux ; il n'y persista point. Arsace, frère de Nectaire , vieillard de quatre-vingts ans aussi nul que l'avait été son frère, oussi éloquent que les poissons, dit Palladius (1), et qui par son âge et sa nullité même ne pouvait inspirer aucune inquiétude à la cour et au clergé , fut élevé sur le siège archiépiscopal. Olympias et Pentadie ne craignirent point de désobéir aux vœux de leur pasteur exilé , et refusèrent de partager la communion d'Arsace. Elles eurent cette joie de souffrir pour celui qu'elles avaient aimé si tendrement. Emprisonnées , dépouillées de leurs biens , exilées, elles adoucirent par l'éclatant témoignage de leur fidélité l'amertume des regrets de Chrysostôme (2). Une SI entière affection lui fit oublier lés prières qu'il leur ^vait adressées en partant de recevoir son successeur. Il félicita Olympias de sa résistance, de la perte de ses biens, ie son exil; traita de radoteur, de loup, d'adultère, l'intrus Arsace (3); et, du fond de sa solitude, encouragea ^t entretint la division entre les chrétiens de Constantinople. Par une erreur commune à tous les chefs de parti, il crut que sa. déposition était la ruine de l'Eglise, ou tout ^u moins le schisme. Il ne voulut pas comprendre que sa personne seule avait été attaquée , non sa doctrine ; et que la cause de la religion n'était intéressée en rien à sa

(0 Palladius, p. 83.

i^) Chrysost., t. III, p. 659.

ïd., epist. 125, t. III.

conservation ou à sa chute. Telle ne fut pas la destinée d'Âthanase , qui n'eut d'autres ennemis que ceux de h foi. Âthanase représenta l'intégrité du dogme, succomba, triompha tour à tour avec l'orthodoxie. Ghrysostôme ne représenta qu'un homme. Sa cause , quoi qu'il fit, ne devint jamais celle de l'Eglise ; ses ennemis ne furent jamais des hérétiques » pas plus qu'il ne l'avait été luimême. Mais il eut sur eux l'avantage que donnent une vie pure, des mœurs irréprochables, et l'indépendance du caractère. Ses qualités devaient lui donner un grand ascendant sur ses contemporains ; les excès de son zèle, les écarts de sa charité, la violence de son langage, ruFnèrent tout le bien qu'il eût pu faire, et sa chute Ait im soulagement pour tous ceux qui eussent dû en gémir.

Mais sa vertu et son éloquence , qui avaient jeté ao tel éclat dans tout l'Orient, les longues persécution suscitées à ses amis, l'attachement inviolable qu'ils là conservèrent, les lettres si nombreuses qu'il ne ces» d'écru*e soit au pape Innocent I pour en appeler à k plus haute autorité de l'Eglise , soit aux évêques et aui moines d'Orient, ne permirent pas que l'oubli et le sh lence se fissent autour de son nom. C'est en vain ses ennemis le reléguaient dans des solitudes de plus plus éloignées, à Gueuse d'abord, puis à Arabisse, Pityonte , et enfin à Comane : le monde entier avait yeux tournés vers l'auguste fugitif, et la pitié publi( le suivait dans ces douloureuses pérégrinations imposé à un vieillard malade et sans force. Le bruit de ses iiMij heurs alla troubler jusque dans leur solitude des homiMlj qui étaient devenus. étrangers aux événements de c« monde. Saint Nil, ancien préfet de Constantinople, écrivit à Arcadius : ^< Vous avez banni Jean, évêque de Cods— » tantinople, la plus grande lumière de là terre; etvous. » l'avez banni sans sujet, légèrement, vous abandonnapa

» aux instigations d'évêques corrompus. Après avoir privé » TEglise d'un docteur qui lui donnait des instructions si » -solides et si orthodoxes , au moins ne soyez pas insen- » sible à votre faute (1). » Et le solitaire refusait à l'empereur le secours de ses prières dans les calamités qui affligeaient alors Gonstantinople. En même temps l'Occident s'indignait. Ce n'est pas en vain que Chrysostôme en avait appelé au pape Innocent I (2). Bien que la suprématie du siège de Rome n'eût pas encore reçu la consécration que la ruine de l'empire d'Occident devait bientôt lui donner, l'autorité du successeur de saint Pierre était la plus haute et la plus respectée ; ses décisions avaient un grand poids. Tandis que Chrysostôme suppliait Innocent d'intervenir en sa faveur, Théophile et ses partisans cherchaient aussi à gagner à leur cause te premier évêque de l'Occident. Mais que pouvait le pape , si loin des lieux , et ne connaissant les faits que d'après les dépositions contraires des deux parties? Consoler Chrysostôme, lui faire espérer une réhabilitation ttiéritée, et, pour atteindre ce but , proposer la réunion d'un concile. C'est ce que fit Innocent. Honorius lui-même adressa à son frère Arcadius une lettre pleine de reproches, où il condamnait vivement les persécutions dirigées contre les amis de l'archevêque , et le bannissement de celui-ci (3).

Il somma Arcadius de réunir les évêques et de réparer rinjustice commise. Mais les évêques députés par le pape à Arcadius, non -seulement ne furent pas admis en présence de Fempereur, mais on les maltraita, on leur

(0 Nilus, 1. ni, epist. 179. — Ib., 1. n, epist. 265. — Ib., ^- ') epist. 309.

i^) Chrysost., 1. 111, p. 523. — Epist. ad Innocent.

'(^) Chrysost., t. 111, p. 523.

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} tau —

MrrsKttt: les Icttns «knl il» étaûni porteurs, et o .'-«'Vfnif» sans réponse 'lu Trop de persMmes se i ■mfunl intéressées à Ttscii de (Ibrysostàme pour qui ^. L*dm(spement d'un (."«isear importun^ d'un ho lui était à Ginstantinople bien plu» puîasaat que 1 pmmr loi--fnènu^ d'un céformateur austère et mflei »^lsit.lS( joie et la :séennté: de !& cour et d'une part '^tergé; dont Tonion sst ctmsonimait ams obstacle. \ mmt done les érécpies ami» de J«a pressèr^Eit le <ie crutvo#pier un concile: fainemoit ceUiir-ei s'y emj ;in'«!r Ift plus sincère ardeur : toutes les démarches, U les instaures vinrent échouer ccMitre le mauvais vo riV^iradius, et une sorte d'^tgourdissement général 1er (ierçfé d'Orient. Les évétpie» eommoiçaîent à se | ^, , dans la dépendance du pouvoir impérial : beaocoup.4

^'jJ n»^ eux eussent âé comprom» s une enquête se

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il '

^9li; eu lieu ; les autres ne oBoatraieiit aucun emprc ment à :^'assoeier à la réparation «fane mjusdce don a.^éCiient pas coupabèes^ Dix-sept mois se passèren vMies négociations, sans résuhat possible. Arsace n me L^ servile clergé d'Orient e« fit un saint (2), e dMMa pfMir sœcesseor Attieus. Le seul titre d'ÂtI » eeœ i^iÇBMXé était sa haine bien connue pour celui < 'à aswpaift le siège. D fit renouveler contre les parti restés fidèles à Chrysostème, et qui refusaient la MEMMk de rintrus , les arrêts barbares qu'avait r^ Arradios dans les premiers temps de la persécution ecinfiscation et l'emprisonnement furent la punition ^ ^jffniàtres amis d'un exilé (5) .

Ces rigueurs découragèrent les plus forts. Err

i-:| f SmtfMnène, 1. vm, ch. 28.

|"ii i, Tillemont, Mém. ecclés., t. XI, art. Il7.

% Cod. Théod., I. xvi, titre 2.

comme leur maître , poursuivis d'asile en asile , ils gardèrent à l'exilé une fidélité inviolable, mais muette. Que pouvait tout leur dévouement contre un parti patronné par l'empereur, servi par les agents impitoyables d'un despotisme brutal? Ils se turent, ils attendirent. Le temps seul et le silence pouvaient adounir ces haines violentes, et rouvrir à l'exilé les chemins de Constantinople. Ces haines étaient personnelles : elles ne s'éteignirent qu'avec les personnes. Eudoxie avait porté dans son ressentiment toute la vivacité d'une femme offensée et toutepuissante. Elle mourut la première, deux ans environ avant Chrysostôme. Arcadius ne survécut à l'archevêque que sept mois (408). Cyrinus de Chalcédoine mourut avant lui ; Théophile, le plus habile et le plus acharné de tous ses ennemis, mourut en 412.

Chrysostôme, épuisé par les souffrances, et sans doute

aussi par cette longue et stérile attente d'une réparation

qu'il n'obtint qu'après sa mort , expira d accablement à

Gomane, bourgade misérable du Pont. L'ordre de le

tï*ansporter à Pityonte était venu de Constantinople.

Malgré la faiblesse du vieillard , les soldats le forcèrent à se

lettre en marphe sous les feux d'un soleil dévorant. Il

^oinba de lassitude en route. La nuit vint. Pendant qu'il

^©posait, saint Basiliscus, évêque de Comane, martyrisé

^n ce lieu sous Maximin , en 502 , lui apparut et lui dit :

* Courage, mon frère Jean, demain nous serons ensem-

• ble. » Le lendemain Chrysostôme revêtit des habits 'blancs, communia, pria avec ceux qui l'assistaient, et, ayant prononcé ces paroles : Dieu soit béni de tout ! il étendit les pieds, dit le dernier Amen, et rendit l'esprit. (Septembre 407) (1).

Quand la mort eut emporté aussi ceux qui lui avaient

(0 Palladius, p. lOO.

été ennemis si acharnés , la justice reprit ses droits. La m^oire de l'archevêque fut rétablie par tout FOrient. Un seul évêque osa retarder , par son opposition , cette réparation légitime et vaine : ce fut saint Cyrille, le neveu et le successeur de Théophile , l'héritier de sa haine. Mais ce n'était pas assez pour le peuple de Constantinopie que son pasteur fût rétabli sur la liste des évéques, misérable réhabilitation trop simple pour être suffisante. Qu'importait le nom de Ghrysostôme sur une table de marbre entre ceux de Nectaire et d'Arsace? C'était Ghrysostôme lui-même qui devait rentrer à Constantinopie, et y reprendre à jamais, dans l'église, la place d'où la vio: lence l'avait arraché. Saint Proclus, son quatrième successeur , fit rapporter dans la ville le corps de l'exilé (1). Dès qu'il fut arrivé à Chalcédoine, la mer fut couverte de barques; un peuple immense, portant des torches, se précipita au-devant du cortège (2). C'est ainsi qu'a{)rès son premier exil il avait été accueilli et fêté par la multitude ivre de joie. Et pour que rien ne manquât aux honneurs rendus à celui qui n'était plus, pour que ce retour si tardif (458) fut encore une victoire de l'orateur populaire, le peuple vit le jeune Théodose, le fils d'Arcadius et d'Eudoxie, attacher son visage et ses yeux sur la châsse du saint, lui demander pardon pour son père et pour sa mère, et le conjurer d'oubher les péchés qu'ils avaient commis contre lui (3).

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