Act, syn. ad. Querc, apud Phot
184 JEAN GHRYSOSTOME
Le libelle d'accusation dressé par l'archidiacre Jean, Ici que nous le lisons encore aujourd'hui dans les Actes du concile, conserves à la postérité par un successeur de Ghrysostome, le très -laborieux et trèssavant patriarche Photius, contenait vingt-neuf chefs ou articles qui pouvaient rentrer sous ces incriminations générales : 1° faits de violences et sévices contre les personnes; 2° graves injures; 3" vols; k° usurpation de fonctions ecclésiastiques ; 5° manquements aux mœurs; 6° manquements à la discipline et aux coutumes de l'Église; 7° sédition et trahison politique. C'était un ramas d'imputations, la plupart improbables , plusieurs évidemment calomnieuses , puisées dans les bruits vrais ou faux, imaginaires ou amplifiés, que la méchanceté du parti ennemi faisait courir depuis deux ans contre Ghrysostome, mais auxquels le témoignage de l'archidiacre venait donner une consistance inattendue.
Les faits de violence étaient spécifiés dans les articles 1, 2 et 27, et énonçaient que l'archevêque, après avoir chassé et excommunié ce même archidiacre Jean, son accusateur, pour brutalité envers un enfant, son serviteur, avait lui-môme fait battre, traîner en prison, enchaîner comme un démoniaque* (le libelle ne dit pas pourquoi) un moine qui portait le même nom de Jean, que de plus, se trouvant dans l'église des Apôtres, il avait frappé du poing au visage un
1. Quod Joannes quidam monachus mandate Chrjsostomi fuit verberatus ctprotractus, et instar obsessi a dœmone ferrea catena viiictus. Act. synod. ad Querc, apud Phot. , 59, et in Bai'on., 403, xvii,
et seq.
certain Memiion de manière à lui faire rendre le sang par le nez et la bouche, ce qui n'avait pas empêché l'accusé de monter à l'autel pour y dire la messe ^ Plusieurs autres faits de violence furent plus tard ajoutés à ceux-ci.
Les cas d'outrages étaient nombreux et faisaient la matière des articles 5, 6, 8, 9 et 20. D'abord l'archevêque avait insulté les clercs en masse, en les traitant de gens corrompus, prêts à tout faire, « de gens de trois oboles, » suivant l'expression grecque-, il avait même composé contre eux un livre plein de calomnies-. On reconnaît là le fameux traité sur les femmes sousintroduites dont il a été question. Il avait de plus qualifié le vénérable Épiphane de radoteur et de démoniaque^, et montré un tel mépris pour le saint évêque Acacius de Bérée (ce saint homme qui savait si bien assaisonner des bouillons pour ses amis), qu'il n'avait pas même daigné lui parler. Enfin l'archevêque avait accusé de vol, en présence de tout son clergé, ses diacres Édaphius, Jean et un troisième, nommé aussi Acacius, prétendant qu'ils lui avaient dérobé son pallium et leur demandant s'ils ne l'avaient pas fait pour certain usage*. Ceci demande une explication.
1. Quod pugiio percussit Memnonem in ecclesia Apostolorum, et profluonte sanguine ex ore ejus, niliilominus obtulit sacra mysteria et Eucliaristiam. Act, synod. ad Querc, ub. supr.
2. Quod clericos dicebat nullo honore dignos, corruptos, inutiles, vel qui abusibus delectal)antur.., et adversus clerum sycophantiis et calumniis plénum librum condidit. Act. synod. ad Querc, loc. cit.
3. Quod S. Epipbanium migacem et daemoniacum dictitabat. Act. synod. ad Querc, ibid.
4. Quod cum congregasset concilium totius cleri, très diaconos
Le pallium était une bande de laine blanche tissée de la plus pure toison d'un jeune agneau, ayant trois doigts de large dans sa longueur et des pendants longs d'un palme terminés par deux lames de plomb enveloppées de soie noire et marquées de quatre croix rouges. C'était un ornement particulier aux évoques de haut rang, patriarches, primats, métropolitains, et l'insigne de la primatie. Le pallium se plaçait autour des épaules de façon à les entourer et à retomber ensuite devant et derrière ; trois épingles d'or le fixaient de chaque côté. Le soin de placer et retirer le pallium à i'évêque officiant appartenait aux diacres qui le servaient particulièrement. Dans l'intervalle des cérémonies, on le déposait au cou d'une des statues consacrées, ordinairement celle du saint sous l'invocation duquel se trouvait l'église; à Rome, il était suspendu aux épaules de la statue de saint Pierre. Or les diacres Édaphius, Jean et Acacius, après avoir dérobé celui de Ghrysostome, l'avaient fait servir, à ce qu'il paraît, à des opérations criminelles, probablement des opérations magiques contre sa vie. L'action qu'il leur reprochait était donc plus qu'un simple vol, c'était un sacrilège.
Les faits d'excitation à la révolte et de trahison composaient les articles 7, 21, 22 et 26. L'archevêque avait soulevé contre Sévérien de Gabales les decani, chargés de l'enterrement des pauvres, et avait mis sa
sistit Acacium, Edaphium, Joannem, accusans eos quod sunm pallium f'irati essent, dicens : Q'fiis novit an ad aliurn usum aliquo pacto illud acceperint? Act, synod. ad Querc, apud. Phot.
vie en danger^ Il avait livré à l'autorité séculière deux prêtres, l'un à Antioche, l'autre à Constantinople (ce qui n'était pourtant guère dans ses principes, à moins que ces prêtres ne fussent coupables de grands crimes appelant sur eux les sévices de la loi commune) ; enfin, dans une sédition contre le comte Jean, il avait décelé sa retraite aux soldats qui le cherchaient-; le comte Jean, comme on sait, était favori de l'impératrice.
Huit autres articles étaient consacrés au détail des exécutions épiscopales de Ghrysostome dans les églises d'Asie et à d'autres violations des canons. Il avait été accusateur, témoin et juge dans les affaires do l'archidiacre Martyrius et de l'évoque Proérèse de Lycie^ il avait ordonné sans autel des diacres et des prôtrçs, sacré in globo quatre évêques dans une seule ordination *. Il ordonnait sans attestation de capacité ou de moralité, et distribuait de l'argent aux évêques ordonnés par lui, afin de se servir d'eux pour persécuter le clergé. Il avait fait prêtre Sérapion, son diacre, prévenu de crimes, et évêque un certain Antonius, violateur avéré de sépultures ^ Enfin il avait refusé
1. Quod adversus Severianum commenta et insidias struxitjirritans advcrsus eum decanos. Ad. synod. ad Querc, apud Phot., 59.
2. Quod Joannem comitem in seditione militum ipse denuntiavit. Act. synod. ad Querc, ibid.
3. Quod ipse accusât, ipse testimonium perhibet et ipso judicat: idque patere dicunt ex iis quiE adversus Martyrium protodiaconum et Proeresium Lj^ciœ episcopum patravit. Act. synod. ad. Querc, loc. cit.
4. Quod in una ordinatione quatuor episcopos ordinavit. Act. synod. ad Querc, ub. supr. ■
5. Quod Antonium, qui convictus esseî%epulcrorum effossor, episcopum ordinaverat. Act. synod. ad Querc, ibid.
d'accompagner à leur dernière demeure les corps d'hommes qu'il retenait prisonniers et qui étaient morts dans ses prisons. On voit là quelque chose qui se rapporte au prêtre Isidore et aux Longs-Frères.
Il a été mention déjà des accusations de cupidité et de vol des choses saintes portées contre Chrysostome par ses ennemis : vol de vases sacrés et de riches ornements dans les églises; vol de marbres dans celle d'Anastasie, vente frauduleuse d'un petit domaine ecclésiastique provenant de Thécla et aliéné par l'intermédiaire de Tliéodule, son affidé, etc. Je ne reviendrai pas sur ces calomnies, présentées comme des faits certains dans les articles 3, 4, 16 et 17 du libelle. On y sommait aussi l'accusé de déclarer où avaient passé les revenus de l'église*.
Les manquements aux mœurs étaient ainsi formulés dans les articles 15 et 25 : « Il reçoit des femmes et reste avec elles seul à seul, rejetant dehors tous les autres. Il mange seul, et dans ses repas solitaires il mène la vie d'un cyclope, honteusement et voluptueusement ^ »
J'ai parlé dans ces récits mômes des orgies de cyclope et de tout ce qu'il y avait de calomnieux et d'absurde dans les faits d'intempérance attribués à Chrysostome. Quant à l'accusation de recevoir des
1. Quod haîreditatcin a Thecla relictam émit per Theodulum; quod margarltas multas, quod marmora sanctas Anastasiœ vendiderit, quod de redditibus ecclesia; quid agatur sciât nemo. Act. synod. ad Querc, apud Pliot., 59.
2. Quod recepit muliercs solus cum solis agciido, omiies alios rejiciendo foras. Quod solus coaiedit, ageiis vitam Cyclopis turpiter et voluptuose. Act. synod. ad Querc, ibid.
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femmes en secret, elle Tindigiia plus que tout le reste. Il en était encore tourmenté au fond de son exil, d'où il écrivait à l'évêque Gyriacus, son ami : « 11 ont osé m'accuser d'adultère, les malheureux! si je pouvais montrer au peuple la frôle charpente de , mon corps, ce serait ma seule justification ^ La mort m'a frappé tout vivant, et le corps que je traîne n'est déjà plus qu'un cadavre. »
Venaient ensuite des manquements aux usages de l'Église ou de simples singularités de la vie domestique de Ghrysostome. « Il s'hahillait et se déshabillait sur son trône épiscopal, et mangeait une pastille après sa communion^; il ne priait ni à l'entrée ni au sortir de l'église; enfin il voulait être seul quand il se baignait dans une piscine publique, et faisait ensuite fermer les portes pour que nul ne se baignât après lui; Sérapion était chargé de ce ministère. » C'étaient là en effet des choses bien graves poiu* condamner un évoque!
Telle était l'accusation, amplifiée plus tard par des libelles supplémentaires. 11 fallait maintenant, suivant l'ordre de la procédure, la communiquer à l'archevêque présent, entendre ses réponses, le confronter avec les témoins, et Théophile lui envoya par deux membres du synode une citation à comparaître devant l'assemblée. Tandis que la députation traversait le détroit, une scène touchante se passait au tricliniuni
1. Dicunt quod cum muliere dormierim : exuite me et invenietis membrorum meorum mortificationem. Chrys., Epist. ad Cyriac, episc.
2, Quod in throno exuitur et induitur et pastilluni comedit. Ad. synod. ad Querc. apud Phot., 50.
de l'archevêché, où les évêques fidèles à Chrysostome étaient réunis autour de lui*. Ils y causaient entre eux des infâmes manœuvres de Théophile, de l'illégalité du synode, des tristesses du présent, des chances plus tristes encore de l'avenir, a Comment, disaient ces évêques en parlant du patriarche, comment se fait-il qu'un homme accusé d'abominahles crimes et mandé pour venir seul devant le prétoire ait osé amener avec lui toute une armée d' évêques? Comment se fait-il que le sentiment des princes et des magistrats ait changé si brusquement, que d'accusé il soit devenu juge, et que la plupart des clercs de cette église se soient laissé prendre à ses corruptions^? » Chacun donnait la raison qui se présentait à son esprit, lorsque Chrysostome, comme animé du souffle de Dieu : (( Priez, mes frères, leur dit-il, et, si vous aimez le Christ, que personne de vous ne déserte son église à cause de moi, car je puis vous dire avec l'apôtre : Le temps de mon immolation est proche, j'ai combattu et achevé ma course. Je connais Satan et ses embûches, il ne peut plus supporter la guerre que je lui livre par mes enseignements; Dieu me fasse miséricorde! Vous, mes frères, souvenez-vous de moi dans vos prières. » Ce langage les remplit d'angoisse. Les uns restaient sur leurs sièges à sangloter, les autres, comme suf-
1. Eramus quadraginta episcopi cum Joanne episcopo sedcntes in triclinio episcopii. Pallad., dial., p. 27.
2. Stupentes quomodo reus et propter impia crimina solus ad comitatum venirejussus, cum totepiscopis advenisset; quo pacto Principum et magistratuum sententias subito commutasset, plerisque de clero in pejus perversis. Pallad., ibid.
foqués par les larmes, se levaient, et après lui avoir baisé la tête, les yeux, la bouche, s'acheminaient vers la porte pour sortir*. Cette agitation, ce bruit de sanglots et de gémissements, les faisaient ressembler, nous dit un acteur de cette scène, le biographe Palladius, à des abeilles inquiètes bourdonnant autour de leur ruche ^ Chrysostome arrêta ceux qui voulaient partir. « Restez, leur dit-il, mes frères, asseyez-vous et cessez de pleurer de peur de m'attendrir davantage ^ car je vous redirai à satiété : Le Christ est ma vie, et mourir m'est un gain. » — On faisait courir dans la ville le bruit que sa mort était sûre et qu'il serait frappé de la hache pour crime de sédition et d'outrage à l'impératrice*. — « Je vous l'ai répété bien des fois, mes frères, continua-t-il tristement; la vie présente n'est qu'un passage où douleurs et joies s'écoulent avec une égale rapidité, et ce monde-ci n'est qu'une grande foire où nous achetons, vendons et repartons aussitôt ^ Sommes-nous meilleurs que les patriarches, que les prophètes, que les apôtres, pour que ce peu de vie qui nous est octroyé soit éternel?... » Un des
1. Incredibili mœrore correpti, alii quidem lacrymabantur , alii vero egrediebantur e consessu, oculos et sacrum caput atque facundum, ac beatum ejus os deosculabantur, in lacryraas effusi et singultus. Pallad., clial, p. 27.
2. Veluti apescirca alvearia obstrepentes. Pallad., dial., loc.cit.
3. Sedete, ait, et flere desinite, eo amplius me emoUientes. Pallad., ibid.
4. Nam percrebuerat illum securi percussum iri ob nimiam loquendi libcrtatem. Pallad., iib. supr.
5. Mercatus est prœsens sseculum : emimus, vendidimus et discedimus. Pallad., ibid.
évêques dit en gémissant : « Si nous pleurons, c'est de nous voir orphelins, de voir l'Église veuve, ses saintes lois bouleversées, l'ambition, l'impiété triomphantes, les pauvres abandonnés, le peuple sans enseignement... » Chrysostome frappant de l'index de sa main droite la paume de sa main gauche, comme il faisait lorsqu'il était plongé dans quelque grave réflexion, l'interrompit à ce mot. « C'est assez, mon frère, lui dit-il, n'insistez pas; mais, je vous le recommande encore, ne quittez pas vos églises ^ Quand Moïse est mort, n'a-t-on pas trouvé Josué? Elisée n'a-t-il pas prophétisé après l'enlèvement d'Élie? Qu'a servi de couper la tête à Paul? 11 laissait après lui ïimothée, Tite, Apollo et tant d'autres. » Eulysius, évêque d'Apamée, prenant alors la parole, fit observer que, s'ils voulaient garder leurs églises, on les forcerait de communiquer et de souscrire. — « Communiquez, s'écria impétueusement l'archevêque, communiquez pour ne point faire de schisme, mais ne souscrivez pas, car ma conscience ne me reproche rien qui mérite ma déposition 2 ! »
La conversation en élait là, lorsqu'on annonça les députés du synode du Chêne ; l'archevêque ordonna qu'on les fît entrer, et leur demanda d'abord quel
1. Cum autem digito indicasset palmam sinistrée manus, percussissetquc (consueverat enim Joannes, cum esset cogitabundus , id facere) se alloquenti ait : Sufficit, frater, ne plura loquere, sed quod dixi, ecclesias vestras ne dimittile. Pallad., dial., p. 28.
2. Communicate quidem, ne scindatis ecclesiam, sed noiite suscril^ere : nullius enim facinoris mihi conscius sum, propter quod deponi meruerim. Pallad., ub supr.
rang ils tenaient dans l'Église. « Nous sommes évoques, » répondirent-ils*. C'étaient en effet deux jeunes évêques nouvellement institués en Libye et nommés Dioscore et Paul. Ghrysostome les pria de s'asseoir et d'exposer l'objet de leur visite, a Nous sommes seulement chargés d'une lettre pour toi, lui dirent-ils, permets qu'elle soit lue. » Sur le consentement de Ghrysostome, les envoyés la remirent à un jeune serviteur de Théophile qui les accompagnait, et celui-ci en donna lecture-. Elle contenait ces mots : « Le saint synode assemblé au Chêne, à Jean. (On avait omis à dessein le litre d'évêque.) Nous avons reçu contre toi un libelle d'accusation dénonçant une infinité de crimes dont on te dit coupable. Nous te mandons à comparaître ici devant nous, en amenant avec toi les prêtres Sérapion et Tigrius, car nous avons besoin d'eux ^ » Les envoyés ajoutèrent verbalement le nom du lecteur Paul dont le concile réclamait aussi la comparution.
A la lecture de cette lettre insolente, dans laquelle on déniait à l'archevêque son titre, comme s'il eût été déjà jugé et déposé \ les évêques firent éclater leur indignation. « Il faut répondre, crièrent-ils de toutes parts à Chrysostome, et répondre au seul Théophile,
1. Ingressos interrogat cujus gradus essent ; diciint, Episcopi. Pallad., (liai., p. 27.
2. Imperant Theophili puero ut dictata legeret, et legit. Pallad., ibid.
3. Adcsto igitur tocum adduceus Serapioncm et Tigrium... ils eiiim opus est. Pallad., dial., p. 28.
i. Omittchant id quod erat episcopus. Pallad., loc. cit.
auteur de cette insulte et provocateur de tout ce qui se fait là-bas. » Sur un signe approbatif de l'archevêque, ils se mirent à l'œuvre et rédigèrent une réponse dont ils lui donnèrent lecture.
« Cesse, disaient-ils au patriarche, cesse de bouleverser l'ordre ecclésiastique et de diviser l'Église, cette fille du ciel pour laquelle le Christ s'est fait chair. Si, au mépris des saints canons de Nicée, tu veux juger hors des limites de ton territoire, passe ici, dans une ville où la police est bien réglée, et ne cherche pas à attirer Abel dans les champs, à l'exemple de Caïn^ C'est à nous en effet déjuger et de te juger, toi tout le premier, car nous avons en mains des mémoires qui contiennent soixante-dix articulations de crimes que tu a commis, et en outre notre concile est plus nombreux que le tien. Vous n'êtes que trente-six presque d'une seule province; nous sommes quarante de plusieurs provinces, et nous comptons parmi nous sept métropolitains ^ Tu vois que, pour l'observation de ces canons dont tu parles, il faut nécessairement que le plus petit nombre soit jugé par le plus grand, surtout quand le plus grand est le plus honoré et le plus digne. Nous avons ici même une de tes lettres par laquelle tu écrivais à Jean, notre frère dans l'épiscopat, qu'il ne faut pas qu'un évêque entreprenne de juger les autres
1. Extra limites litem ne judices : tu transite ad nos in urbem optimis legibiis fandatam, non provocans more Caïni Abelem in canipura, ut nos te prius audiamus. Pallad., (liai., p. 28.
2. Tu enim tricesimus sextus es ex unica provincia : nos vero sumus quadraginta e diversis provinciis, inter quos etiam septem metropolitse. Pallad., ibid.
ET L'IMPÉRATRICE EUDOXIR. 19S
hors de son domaine ecclésiastique. Pour être conséquent avec toi-même, soumets-toi à notre citation, ou bien fais en sorte que tes accusateurs cessent de t'accuser. »
(( Ceci est bien, dit Chrysostome après avoir entendu la rédaction des évêques : protestez comme bon vous semble; mais il faut aussi, quanta moi, que je réponde à ce qui m'a été signifiée » Et il dicta ce qu'on va lire non pour Théophile, à qui il ne reconnaissait pas le droit de l'interpeller et de le citer, mais pour les évêques séparés qui siégeaient au synode du Chêne.
« Jusqu'ici je ne connais personne qui puisse avec quelque apparence de justice se plaindre de moi et m'accuser. Toutefois, si vous voulez que je me présente devant votre assemblée, faites-en sortir d'abord mes ennemis déclarés, ceux qui n'ont point caché leur haine et leurs desseins contre moi. Faites cela, et je ne disputerai point du lieu où je devrai être jugé , quoique ce lieu , suivant toutes les règles, soit la ville de Gonstantinople. Le premier d'entre vous récusé par moi comme suspect est Théophile, que je convaincrai d'avoir dit à Alexandrie et en Lycie : « Je vais à la cour déposer Jean ^ » propos trop bien confirmé par le refus de me voir et de me parler depuis son arrivée et même dé communiquer avec moi. Je récuse ensuite Acacius de Bérée, qui s'est
1. Vos quod vobis videtur significate; caeterum me oportet ad ea quse mihi delata sunt rescribcre. Pallad., dial., p. 29.
2. Sunt autem quos rejicio Theopliilus, quem rovinco dixisse et Aloxandria; et in Lycia : in comitatum proficiscor ut Joannem deponam. Pallad., ibid.
vanté de m'assaisonner un bouillon qui ne serait pas de mon goût'. Antiochus de Ptolémaïs et Sévérien de Gabales ne méritent guère que je parle d'eux : une prompte justice leur viendra d'en haut, et en ce moment déjà les théâtres de la ville en font l'objet de leurs railleries-. Si donc vous voulez sérieusement que je me présente, commencez par retrancher ces quatre évoques du nombre de mes juges, et si vous voulez absolument qu'ils soient là, faites-les venir comme accusateurs, afln que les rôles soient nets et que je sache à qui j'ai affaire. Sous ces conditions, je comparaîtrai devant vous, je comparaîtrai, s'il le faut, devant un concile de toute la terre; mais sachez bien que vous enverriez mille fois vers moi, que vous n'obtiendrez pas d'autre réponse ^ »
Trois évêques, des quarante du triclinium, Lupicinus, Démétrius et Eulysius, et deux prêtres, Germain et Sévère, furent désignés pour porter ces deux lettres au Chêne, puis les envoyés de Théophile furent congédiés. Ils venaient de sortir quand arriva un notaire impérial porteur d'un rescrit du prince où était insérée une supplique venue du Chêne, à l'effet d'obliger Jean (comme ils persistaient à le désigner) à comparaître bon gré mal gré devant ses juges*. Le notaire insista
1. Similiter et Acaciiim coarguo qui dixerit: Ego illi ollam coidio. Pallad., (liai., p. 29.
2. Quos citius excipiet divina justitia, quorum temerarios conatus etiam sœcularia theatra canunt. Pallad., ibid.
3. Scitote ergo si decies niillics ad me miseritis, nihil amplius ex me vos audituros. Pallad., loc. cit.
4. Venit statim notaiius habens rescriptum imperatoris ubi inserta
près de Chrysostome pour qu'il obéît; Ghrysostome donna les raisons de son refus, et le notaire s'en alla. II avait à peine quitté le palais épiscopal, qu'on y vit entrer deux prêtres de l'Église de Constantinople, un certain Eugénius, qui avait déjà reçu pour prix de ses services dans la faction ennemie le titre et les fonctions d'évêque, et le moine Isaac, ce bouffon mendiant qui diffamait son pasteur dans les carrefours pour quelques oboles. C'étaient de nouveaux délégués du synode pour citer Ghrysostome, tant on mettait d'ardeur à l'attirer, tant on avait le désir de le tenir en sa possession , sur l'autre rive du détroit. Un de ces hommes, s'adressant brutalement à l'archevêque : « Pourquoi tardes-tu? lui dit-il, le concile t'attend, il t'ordonne de venir devant lui et te laver, si tu le peux, des crimes dont on t'accuse ^ » L'archevêque dédaigna de parler à ce misérable; mais, prenant sur-le-champ trois de ses évêques fidèles, il les envoya porter au synode cette réponse verbale : « Quelle étrange procédure inventez-vous donc contre moi, vous qui d'un côté refusez d'écarter de vos sièges des ennemis que je récuse et qui de l'autre me faites citer par mes clercs ? » La première ambassade de Ghrysostome avait déjà mis l'assemblée en effervescence; quand la seconde arriva et que son chef eut répété textuellement les paroles dont il était porteur, il y eut une explosion de fureur véritable, et la chambre d'un concile se trans-
erat supplicatio episcoporum petentium ut Joannes invitas ad judicium sisteretur eumque ad id urgebat. Pallad., dial., p. 29.
1. Scripsit tibi synodus : Transi ad nos ut objecta scelera diluas. Pallad., ibid.
forma subitement en une caverne d'assassins. On vit des évoques quitter leurs sièges pour se jeter sur les envoyés, tandis que d'autres les -injuriaient ou les menaçaient. Un d'entre eux fut violemment frappé, un second eut ses vêtements mis en lambeaux; le troisième, saisi comme un prisonnier, reçut à son col la chaîne qu'on avait préparée pour Ghrysostome, si l'archevêque avait eu l'imprudence de comparaître, et le malheureux, traîné en cet état hors de l'église du Chêne et jeté dans une barque, fut abandonné à l'aventure dans le courant du détroits
Après une pareille scène, le concile fut longtemps à retrouver le calme, mais d'hostile qu'il était à l'archevêque il devint son ennemi acharné. Deux nouvelles citations lui furent encore adressées, et deux fois encore il opposa le même refus, accompagné des mêmes réserves. Le notaire impérial n'avait plus reparu à l'archevêché malgré les réclamations adressées du Chêne à l'empereur, et l'on pouvait croire qu'Arcadius fléchissait sous le poids des scrupules. Théophile pensa qu'il fallait stimuler cet esprit indécis et timide, et, craignant que le premier libelle d'accusation n'eût nui à la cause en insérant parmi des crimes bon nombre de puérilités indignes d'attirer le blâme sur un lecteur ou un portier, il résolut de noircir tellement le côté criminel par de nouveaux chefs d'accusations que l'empereur serait enfin obligé de
1. lUi autem arreptis episcopis, alium verberibus affecerunt, alterius vestes conserpserunt, alteri ferreas catenas collo circumposuere, quas Joanni paraverant, ut sic conjectus in naviculam in ignotum iocnm emandaretur. Pallad., dial., p. 29.
prendre un parti. Il provoqua à cet effet des libelles supplémentaires du moine Isaac, qu'on avait fait évéque pour prix de son ambassade, et de quelques autres appartenant comme lui au clergé métropolitain. Le libelle de l'arcbidiacre Jean n'avait fait qu'effleurer les faits de lèse-majesté; on les mit ici en relief, on accusa formellement l'archevêque d'avoir dans des discours publics traité outrageusement l'impératrice sous les noms d'IIérodiade et de Jézabel^ Isaac, dans sa requête, reprit en dix-huit articles artificieusement cousus à ceux du premier libelle les faits déjà incriminés de violence, d'usurpation de fonctions, de manquement aux canons ou aux usages de l'Église, avec des circonstances nouvelles et des exagérations envenimées. 11 y ajouta des paroles impies, des blasphèmes et (qui le croirait?) une critique littéraire des sermons du grand orateur.
Ainsi il reprochait à Ghrysostome d'avoir dit « que la table de l'Église était pleine de furies ^ » — « Qu'estce qu'il entend par ces furies? demandait l'accusateur ; il faut qu'il s'explique là-dessus. » On l'avait encore entendu s'écrier dans un de ses discours à propos d'une solennité où l'éclatante piété des princes avait rempli d'allégresse le pasteur et le troupeau tout entier : « J'aime, je meurs d'amour, je suis dans le délire ! » — « Jean expliquera ce que cela signifie, disait l'accu-
1. Erat crimen Inesœ majestatis convicium in Angustam, ut ipsi retulerunt, quod cam vocasset Jezabel. Pallad., diaL, p. 30.
2. Quod adversus ccclesiam-loquitur,illius altare furiarum plénum appellans. Act. synocl. ad Querc, apud Pliot., 59, et in Baron. 403, XIX.
sateur, car l'Église ignore un tel langage*. » Il accusait encore l'archevêque d'avoir blasphémé en disant que, (( si le Christ n'avait pas été exaucé dans sa prière au jardin des Olives, c'est qu'il n'avait pas bien prié-, » d'avoir en outre excité les pécheurs au mal en leur présentant la pénitence comme facile et leur disant : (( Péchez deux fois, péchez encore, et, toutes les fois que vous aurez péché, venez à moi, je vous guérirai. » Or l'Église n'admettait qu'une seule fois la pénitence publique.
« Dans ses entreprises contre les diocèses d'autrui, non-seulement Chrysostome , disaient les nouveaux libelles, avait jugé des évêques et des clercs sans les entendre, mais^ il avait élevé à l'épiscopat des esclaves d'autrui non affranchis et poursuivis pour crimes ^ Dans ses violences, il mettait en prison, chargés de fers, les gens qui ne lui plaisaient pas, et les y laissait mourir. Il avait agi de cette façon contre les nonorigénistes en recevant des origénistes dans sa communion. Lui-même, Isaac, avait été maltraité sur son ordre par des hommes couverts de crimes*. A côté de
1. Quod gloriatur ad versus ecclcsiam dicens : Amore pereo et iusanio. Et quod débet declarare qusenam sint furiae, et quid significet amore pcreo et insauio : erclesia enim haud novit talia. Act. synod. ad Querc, ap. Phot., 59.
2. Quod blasphcmias conversas ad ecclcsiam confert, dicens quod Christus orans non fuit exauditus, quod non boue oravit. Act. synod. ad Querc, ibid.
3. Quod alienos serves nondum libertate donatos, sed delictis obnoxios et accusatos, episcopos ordinavit, Act. synod. ad Querc, ibid.
4. Quod Origenistas suscepit et eos qui cum ecclesia communicant in carcerem detrusos non curavit, sed in ipso mortuos neque oninino
cela, il accueillait dans son église des païens, anciens persécuteurs des chrétiens, et il présidait à leurs réunions ^ Enfin (cela était pour la cour) il violait le saint devoir de l'hospitalité en vivant et mangeant seul ; il avait excité les séditions du peuple contre le concile. » Un des libelles le représentait comme un prêtre ignorant des derniers devoirs du sacerdoce, qui faisait communier les fidèles après leurs repas et baptisait luimême après le sien. Ces dernières accusations le touchèrent beaucoup, parce qu'elles semblaient infirmer l'efficacité des sacrements qu'il avait administrés pendant son épiscopat, et il y répondit à plusieurs reprises soit devant le peuple, soit dans ses lettres.
Ces dernières articulations faisaient avec celles de l'archidiacre Jean une masse d'accusation vraiment formidable. Cependant, l'accusé s'obstinant à ne point comparaître et l'empereur ne prenant aucune mesure pour l'y forcer, Théophile passa à l'audition des témoins. Sept furent entendus, appartenant au clergé métropolitain, et ils déposèrent avec une extrême acrimonie. C'était Arsace, Atticus et Elpidius, dont les deux premiers occupèrent après Chrysostome le siège qu'ils avaient contribué à rendre vacant. Tout le monde était impatient d'en finir; Arsace et Atticus, aidés de deux autres prêtres, Eudémon et Onésime, demandaient à grands cris qu'on se hâtât. <( La culpabilité de Jean étant surabondamment prouvée, il n'y a aucun
respexit. — Quod Isaacium contigit multa mala pati ab hujusmodi tacinoris hominibus, Act. synod.ad Querc, ub. siip.
1. Quod ethnicos qui christianos maie tractaverint suscipit, et liabet in ecclesia et il lis prœcst. Act. synod. ad Querc, ibid.
^02 JEAN GHRYSOSTOME
intérêt, disaient-ils, à prolonger ces interrogatoires. » Enfin dans sa douzième séance le concile déclara qu'il allait procéder au jugement. Théophile jusqu'alois avait présidé. Quoique récusé par l'archevêque, il n'en avait pas moins conduit toute la procédure et dirigé les débats; mais, le moment du jugement étant venu, il craignit que sa présidence ne fournît un moyen d'attaque ou même de cassation de la décision synodale près d'un prince aussi timoré qu'Arcadius. Il se fit donc remplacer par Paul d'Héraclée, mais il ne s'abstint pas de voter ^ : les trois autres récusés, Antiochus, Acacius et Sévérien, ne s'abstinrent pas non plus. Lorsqu'on passa au vote, Paul prit les voix de tous les évêques, en commençant par un certain Gymnasius et finissant par Théophile. Les votants se trouvèrent au nombre de quarante-cinq au lieu de trente-six qu'ils étaient à l'ouverture de la session-. Il s'étaient accrus successif vement de nouveaux évêques du dehors et de quelques déserteurs de Constantinople. Chrysostome fut condamné à la déposition, et les faits de lèse-majesté contenus dans le procès furent renvoyés à la connaissance du prince.
La déposition prononcée, le synode en donna avis immédiatement au clergé métropolitain, pour le dégager des liens d'obéissance envers son supérieur déposé, et un rapport, ou, suivant le terme officiel, une Relation sur les opérations synodales fut envoyée aux deux empereurs Arcadiuset Honorius, souverains communs