‹ St. Jean Chrysostome et l'impératrice EudoxieChapitre 74 sur 93 · De iis qui scandalizantur. Chrys,, 0pp · texte numérisé non relu

De iis qui scandalizantur. Chrys,, 0pp

Eï L'IMPÉRATRICE EUDOXIE. 413

L'Église sans doute est tourmentée, ses chefs sont proscrits; des loups rapaces ont envahi la bergerie et ilispersé le troupeau ; les puissances du siècle se sont <3levées contre le sanctuaire et y ont installé l'usurpation et le schisme: Qu'importe? s'ccrie-t-11; ne s'est-il passé jamais rien de pareil dans le monde? Gomme si l'Église du Christ n'avait pas grandi au milieu des désordres, et que le Christ lui-même, depuis son berceau jusqu'à sa mort, n'eût pas été entouré de scandales! S'il en est ainsi, pourquoi nous plaindre, et que sommes-nous avec nos souffrances misérables, quand le fils de Dieu et ses apôtres ne nous ont apporté la vérité qu'au milieu des persécutions et des tourmentes?

Qu'est-ce d'ailleurs que la persécution, et que sont les maux de ce monde? « Croyez-le bien, ma chère et vénérée dame, il n'y a de mal que le péché, il n'y a de bien que la vertu; tout le reste, bonheur ou malheur, quelque nom qu'on lui donne, n'est que fumée, fantômes et illusion*. » En d'autres termes, le mal est en nous, c'est nous qui le faisons; nous le créons par notre propre déchéance: quant au dehors, il ne peut rien sur nous, lorsque nous restons fermes en notre confiance dans la sagesse et la bonté infinies d'en haut.

Examinons votre pensée, quand elle se laisse troubler par les désordres qui nous agitent. Vos amis en

1, Etenim una duntaxat res gravie ac pertimenda est, una tcntatio, nempc peccatiim : reliqua -autcm omnia, niera fabula, sive insidias dixeris, sive inimicitias, sive fraudes, sive calumnias... Clirys., Epist. l.

souffrent, vous en souffrez vous-même, et vous pleurez sur tant de calamités dont vous n'apercevez ni le but ni la fin probable. De sombres et noires idées vous assiègent, un nuage de cbagrin vous enveloppe; vous tombez dans le découragement, parce que vous ne comprenez rien à tout ce qui se passe. Ali ! je ne veux pas vous déguiser le mal qui vous effraye, je ne veux ni le nier ni l'amoindrir ; je veux au contraire que vous l'envisagiez tel qu'il est, c'est-à-dire plus affreux, plus profond, qu'il ne vous apparaît encore. Oui, « nous voguons au sein d'une tempête immense. Le navire qui nous emporte flotte sans direction au gré des fureurs de l'océan. Une moitié de ses matelots est à la mer, et leurs cadavres roulent sous nos yeux à la surface de l'onde ; l'autre moitié va périr. Plus de voiles, plus de mâts-, les rames sont abandonnées, le gouvernail brisé, et les pilotes, assis sur leur banc, ne savent que serrer leurs genoux de leurs bras, incapables de former un projet et n'ayant plus de force que pour gémir^ Une nuit obscure leur dérobe jusqu'à l'écueil qu'ils vont toucber, et leurs oreilles ne sont plus frappées que par le bruit assourdissant des vagues. La mer elle-même soulève de son fond des monstres hideux qu'elle lance sur le navire, au grand effroi des passagers... J'essaye vainement d'exprimer par ces images accumulées la multitude des maux qui nous accablent, car quel lan-

1. Mare cernimus ab imis usque gurgitibus undiqne revulsum, nautas mortuos summa unda natantes, alios pessumeuntes, naviuin tabulas dissolutas, perrupta et lacerata vêla, nialoseflractos, remos e nautarum maiiibus ehipsos, naucleros gubernaculorum loco tabulatis insidentes, manus genibus innectentcs... Chrys., Epist. l.

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gage humain pourrait les rendre? Et pourtant moi qui plus que tout autre devrais en être troublé, je I n'abandonne pas l'espérance; je porte mes regards îen haut, vers le suprême pilote de l'univere, à qui l'art n'est pas nécessaire pour gouverner dans la tempête ^.. »

Il ne faut donc pas se décourager, mais au contraire avoir toujours présente à l'esprit cette vérité: il n'y a qu'un malheur à redouter en ce monde, le péché et les défaillances de l'àme, qui conduisent au péché; tout le reste n'est qu'une fable. Embûches etinimitiés, fraudes et calomnies, injures et délations, spoliation, bannissement, glaives acérés, mers bouleversées, guerre du monde entier, tout cela n'est rien et ne va pas jusqu'à ébranler une âme vigilante. L'apôtre Paul nous l'enseigne par ces paroles: u Les choses visibles n'ont qu'un temps. » Pourquoi donc craindre, comme des maux véritables, des accidents que le temps entraîne comme un fleuve emporte ses eaux?...

« Mais, me dira-t-on, c'est un dur et lourd fardeau que l'adversité! » — Sans doute; voyons-la pourtant sous une autre face, et nous apprendrons à la dédaigner. Les outrages, les mépris, les sarcasmes, qui nous viennent de nos ennemis, qu'est-ce que cela? La laine d'un manteau pourri que les vers rongent et que le temps consume. « Pourtant, ajoute-t-on, au milieu de ces épreuves infligées au monde, beaucoup périssent et

1. Hujusce universitatis gubernatorcm ante animum proponas, qui non arte atque industria tempestatem superat, verum Dutu solo procellam frangit. Chrys., Épist.

beaucoup sont scandalises*. » Assurément, et cela est arrivé bien des 'fois ; puis après les ruines, après les morts, après les scandales, l'ordre renaît, le calme règne et la vérité reprend son cours. Ah! vous voulez être plus sage que Dieu! Vous sondez les décrets de la Providence! Inclinez-vous plutôt devant les lois qu'elle impose; ne jugez pas, ne murmurez pas, répétez seulement avec le même apôtre: « Profondeurs des desseins de Dieu, qui pourrait pénétrer jusqu'à vous? »

Qu'on se figure un homme qui n'aurait jamais vu lever et coucher le soleil, ne sera-t-il pas scandalisé de voir l'astre du jour disparaître du firmament et la nuil envahir la terre? Il croira que Dieu l'abandonne. E! celui qui n'a vu que le printemps ne sera-t-il pas scandalisé de voir arriver l'hiver, cette mort de la naturel II croira que Dieu, reniant son ouvrage, délaisse U monde qu'il a fait. Et celui qui voit semer le grain sur la terre, et ce grain pourrir sous la glèbe et les frimas, n'est-il pas scandalisé en se demandant pourquoi ce grain perdu? Mais plus tard il le verra renaître en moissons jaunissantes; fautre verra le soleil s( lever de nouveau à l'horizon, et le printemps succéder encore à l'hiver. Ces hommes se repentiront aloK de leur aveuglement et s'inclineront avec respec devant l'ordre établi par la Providence. Il en est ains des choses morales et des événements de la vie; i suffit de les observer pour reconnaître bientôt ave( douleur que le doute qu'on avait conçu n'est qu'ur blasphème.

1. At multi sunt qui perount, multi quibus scandalum afferatri Cliiys., Episl. 1 ad Olymp.

Mais riiistoire même de notre rédemption n'est-

■iie pas environnée de scandales? Quel objet de scan-

'lale pour beaucoup n'a pas dû être ce Dieu enfant

'Hveloppé de langes, déposé dans une étab'.e, forcé

bientôt de quitter la crècbe qui lui servait de lit pour

s'enfuir cbez un peuple barbare * ! Beaucoup ne pou-

It'aient-ils pas dire à la vue de la pauvre famille de

jjosepb se bannissant elle-même : « Quoi ! c'est là le

Sauveur des hommes, le roi du ciel et des mondes, le

iiils de Dieu ? » Et ils ont dû se scandaliser. Plus tard,

jquand cet enfant est revenu de l'exil et qu'il a grandi,

îune guerre implacable s'élève contre lui de tous côtés.

iCe sont d'abord les disciples de Jean qui le poursui-

[yent de leurs haines jalouses. « Maître, disent-ils au

précurseur, celui qui était avec toi au delà du Jourdain

baptise maintenant et tous viennent à lui! » Paroles

d'envie, inspirées par l'esprit du mal.

Quand Jésus commence à opérer des miracles, que de calomnies contre lui et que de scandales pour les faibles! « Vous êtes un Samaritain, lui crie-t-on de toutes parts, et vous êtes possédé du diable-. » On l'accuse d'être ami de la bonne chère et du vin, des hommes pervers et corrompus. Un jour qu'il s'entretient avec une femme, on l'appelle faux prophète; « s'il était prophète, murmurait-on, il saurait ce qu'est

1. Annoii is qui cruci affixus est, statim ut in luccm prodiit, solum vcrtit atque cum universa domo ab ipsis iiicunabulis in exteram terram fugitivus migravit, iii barbarorum scilicet rcgioiiem tam longo itineris intcrvallo distantcm abductiis? Clirys., Epist. \ al Oiymp.

2. Samaritanus es et daemonium habes. Joan., vin, 48. — Hic non est ex Deo, sed seducit turbam. Joan., vu, 12.

In femme qui lui parle. » On grinçait des dents à s aspect, et les Juifs n'étaient pas les seuls à lui faire la guerre... « Ses frères eux-mêmes, fait remarquer un évangéliste, ne croyaient pas en lui^.. »

Olympias objectait, comme une justiûcation de ses tristesses, le grand nombre de ceux qui, cédant à la persécution, tombaient dans l'erreur et le schisme. (c Croyez-vous donc, réplique avec énergie Clirysostome, qu'il n'y ait pas eu de disciples scandalisés en présence de la croix? Quand les ennemis de Jésus, le tenant désormais en leur pouvoir, assouvissaient lentement sur lui les plus brutales vengeances, le disciple qui l'avait livré, présent à son humiliation, dut avoir un moment de triomphe qui tourna pour les autres en scandale. — Et le simulacre de jugement, et la flagellation, et la royauté dérisoire, et le crucifiement, quel scandale ont41s dû produire! Le Christ est abandonné de ses disciples; on ne voit plus autour de lui qu'attentats de la soldatesque ou du peuple, ironie, outrages, mauvais traitements. — « Si tu es fils de Dieu, lui cria-t-on du pied de sa croix, descends de ce gibet, et nous croirons en toi. » Mais ce qui dépasse toutes les bornes de l'insulte, toutes les inventions de la perversité, c'est qu'on lui préfère un voleur, un homme de rapine et de sang. « Qui voulez-vous que je délivre en ce jour, le Christ ou Barabbas? — Barabbas ! s'écrie tout le peuple juif, nous voulons Barabbas, et celui-là, crucifiez-le. » Fut-il jamais une mort plus ignominieuse? Et il meurt seul, sans amis, sans

1. Ncque eniin fratres ejus credcbaiit in eum. Joan., vir, 5,

j disciples; c'est un voleur, compagnon de son sup- I plice, qui le confesse au haut d'une croix. Non, [jamais tous les scandales accumulés n'approchèrent de celui-là^ Sa sépulture même est une aumône ^ — C'est ainsi que la vérité envoyée du ciel a pris naissance sur la terre : son passage a été environné de circonstances qui ont été l'épreuve des forts et la perte des faibles. Elle a accompli le mot divin prononcé par elle-même : malheur à celui qui se scandalise!

La vie des apôtres, la prédication de l'Évangile n'ont pas été plus exemptes de scandales et de persécutions. Les apôlrcs se dispersent, ils fuient et se cachent, ils prêchent dans l'ombre, et pourtant la religion fleurit; elle s'étend rapidement, en vertu des prodiges qui ont signalé son berceau. Un d'entre eux descend par une fenêtre pour échapper à la mort ; d'autres emprisonnés, chargés de chaînes, ont besoin qu'un ange les délivre. Quand les puissants du monde les chassent, des pauvres, des artisans les accueillent. Ils sont entourés d'une pieuse sollicitude par des revendeuses de pourpre, des faiseurs de tentes, des corroyeurs, dans des quartiers retirés des villes ou sur les bords de la mer. Telle était la marche tracée par Dieu même dans son inénarrable sagesse. Quand Paul lui demandait le calme et la paix pour le succès de sa

i. Quot igitur mortalc^ tum affaisse existimas qui cuin eum vinctum,flagris affectum, cruore stillantem atquc ad prasfccti trilnmal causam diceuteni,necdisoipulorum qiicmquam prcesentem ccriicrct,aniiiiis offeiisi sunt. Chrys., Epist. 1 ad Olymp.

2. Annon sepulturœ genus beueficii grati;e tuœ loco illi praestatur Accedens enim quispiam corpus petiit. Id., ibid.

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prédication, Diea lui répondait : « Il te suffit de ma grâce, car ma puissance éclate dans la faiblesse *. »

« Maintenant, ma pieuse et vénérée dame, continue Fauteur de la consolation, si vous dégagez les événements heureux du milieu de nos adversités» vous pourrez bien n'y pas trouver des prodiges et des miracles; mais à coup sûr vous y reconnaîtrez un enchaînement merveilleux de desseins qui proclament la Providence. — Il ne faut pourtant pas, Olympias, que vous recueilliez tout de ma bouche sans aucun effort de votre part; je vous laisse le soin de rechercher et de réunir ces divers traits de la protection céleste, en les comparant à nos revers. Ce travail salutaire à l'âme contribuera à dissiper vos ennuis, à fortifier votre foi, et vous y puiserez pour vos douleurs un grand soulagement -. »

Tel est le contenu de la première lettre de Glirysostome à sa chère diaconesse, de celle-là du moins que les plus anciens éditeurs ont mise en tête de ce recueil. On voit combien elle renferme d'allusions à la situation même de l'exilé, à son dénûment actuel» à ses souffrances, à la malice de ses ennemis; on voit aussi comment, rattachant son martyre à un dessein général de Dieu sur l'Église, dessein encore inaccessible aux regards, il en accepte d'avance toutes les con-

1 . Sufficit tibi gratia mca ; nam virtus in infirmitate perficitur. Paul., Il Cor., xn, 1».

2. Verum ne omnia nullo cuni labore a nobis audias, hanc tibi partem relinquo, ut accurate ac diligenter cuncta colligas atque cum rcbus molestis et accrbis conféras, sicque prœclara occupatione auimum distinens, te ipsam a mcestitia etangoro avoces. Chiys., Epist. 1 ad Olymp.

séquences, comme un bien, avec foi et courage. Pourquoi alors se décourager quand on souffre moins, et ne pas puiser de la constance dans les paroles de celui qui souffre davantage? et comment oser se plaindre et se laisser abattre quand le fils de Dieu lui-même n'annonce ici-bas son Évangile qu'à travers les persécutions et les scandales?

Il paraît que le remède n'eut pas tout l'effet qu'en attendait le médecin, et que les lettres d'Olympias dénotaient toujours un profond affaissement de l'àme. Chrysostome ne se découragea pas, et en écrivit une seconde non moins développée que la première, mais qui touchait à des points différents de sa thèse.

(; Je ne vois que trop, lui disait-il, que la douleur et les ennuis exercent sur vous un empire obstiné; je veux donc vous écrire encore : puisse votre cœur en être plus intimement consolé et votre santé mieux raffermie ! Courage! je viens de nouveau, et par d'autres moyens, secouer cette cendre de deuil dont vous êtes couverte. La cendre de l'esprit, comme celle de la matière, produit avec une effrayante activité des résultats désastreux : elle trouble d'abord la vue, et finit par la détruire entièrement ^ Écartons-la donc avec le plus grand soin, afin de voir clair dans ce qui nous environne; mais, vous aussi, travaillez avec moi, et ne m'épargnez pas votre concours. Les hommes de

i. Etcnim pulvis, nisi quis eum summo studio propellat, parti lomnium piœstantissimae exitium afïert, pupillae nimirum perspicuitatem inficiens, ac totum mœrcntis jjoculum turbans... Chrys.^ Epist. 2 \ad Olymp.

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l'art, clans les maladies du corps, ont beau en déployer toutes les ressources; si les malades n'agissent pas de leur côté, la médecine reste impuissante: il en est ainsi des maladies de l'ûme...

« Je voudrais bien agir, me dites-vous, mais je ne « puis pas ; le mal est plus fort que moi. Je ne saurais « dissiper ces épais nuages qui m'enveloppent malgré (f tous mes efforts pour les écartera » Illusion que tout cela, vaine excuse, car je connais l'élévation de vos pensées, la force et la piété de votre âme; je connais la grandeur de votre prudence, les ressources de votre philosophie; je sais enfin qu'il est en votre pouvoir de commander à cette mer furieuse de la tristesse, et de ramener la sérénité dans votre cœur... Qu'y a-t-il donc à faire ? Lorsque vous entendrez dire que telle église est tombée, que telle autre est chancelante, que telle autre encore est cruellement battue par les flots et menace de sombrer, que plusieurs ont un loup pour pasteur, un pirate pour pilote , un bourreau pour médecin, il vous est sans doute permis de vous attrister, puisqu'on ne saurait voir ces choses sans douleur; mais ne vous affligez pas outre mesure. Si pour nos propres péchés, pour les actes dont nous avons à rendre compte, il n'est ni nécessaire ni bon de trop s'affliger, à plus forte raison est-ce inutile, fatal et même salanique de tomber dans l'abattement et le désespoir '30ur les péchés des autres... »

1. At forte dices : Capio quidem istud, verum nequeo, nec, quamvis ctiam niagnam contentionem adhibens, deusjfc tameii aique atrœ mœroris nubi propnlsandîB par sum. Merte excusationes et meri prétextas ista sunt. Chrys., Epist. 1 ad Olymp.

II cite à ce sujet l'exemple de saint Paul S qui, après avoir chassé de l'Église un chrétien coupable d'un grand crime, l'y fait rentrer, pour que sa douleur excessive, fruit du repentir, ne le consume pas.

« Or, continuc-t-il, dites-moi, Olympias, si l'apôtre ne permet pas qu'un homme aussi criminel se laisse plonger dans le chagrin ; s'il a recours au plus extrême des moyens, le pardon, pour arrêter cette plaie de la tristesse, persuadé que tout excès est diabolique, ne serait-ce pas une folie, une démence véritable de vous laisser abattre pour les péchés d'autrui?... Si vous me dites encore : Je veux, mais je ne puis pas, et moi aussi je vous répéterai : Vaines excuses, inutiles prétextes ! Quand de noires pensées vous assailleront, ou que vous entendrez quelque récit capable de les réveiller en vous, retirez-vous dans le fond de votre conscience, et pensez au jour terrible où le monde sera jugé. Devant celui qui n'a besoin ni d'accusateurs, ni de témoins, pei'sonne ne répond pour un autre; à chacun ses actions, à chacun sa sentence. Songez-y et opposez une frayeur salutaire à cette tristesse qui sert d'instrument au démon, puis engagez la lutte avec fermeté; il vous suffira d'un peu de décision pour que le sombre tissu disparaisse plus promptement qu'une toile d'araignée... »

Eh! pourquoi donc Olympias se laisserait-elle troubler pour les péchés d'autrui, et, persécutée, s'exposerait-elle à périr pour les crimes des persécuteurs? Olympias peut comparaître telle qu'elle est et sans

t. Paul., II Cor., II, 8.

crainte devant le redoutable tribunal. Quelle vie est plus pure que la sienne, quel cœur plus grand, quelles mains plus libérales, et qui, ayant reçu du ciel les dons les plus magnifiques, en a jamais fait un plus magnifique emploi?

Pour soutenir la noble créature, qu'une fatale défaillance de l'ûme entraîne à sa perte, lui rendre confiance en elle-même, la relever enfin à ses propres yeux, il exalte les perfections de cette fille de son cœur; il se plaît à lui montrer ce qu'elle est, ce qu'elle a été depuis son enfance, et combien, en se considérant dans ses mérites , elle doit se trouver supérieure aux misérables adversités qui l'abattent. Dans son désir d'être écouté, il ne recule pas devant une sainte et digne flatterie, cette flatterie qui consiste à exagérer la force de ceux qui ont à livrer un grand combat pour les mettre en quelque sorte de niveau avec les difficultés qui les attendent. Le tableau qu'il trate à ce sujet nous intéresse principalement parce qu'il nous fait voir Olympias telle que son ami la voyait lui-même : pour lui en effet, c'était à peine une femme, c'était déjà un être angélique, et cet être se laissait dominer par des calamités apparentes, méprisables aux yeux du sage !

Il entre dans l'énumération des vertus dont elle ofi"re l'ensemble merveilleux. Il vante la pureté de sa vie, qui, passée dans le plus cbaste veuvage, égale en mérite celle des vierges consacrées à Dieu ; la cliarité vient ensuite, l'aumône supérieure à la virginité même, et dont Olympias tient le sceptre entre toutes; — la patience, les épreuves l'ont en quelque sorte multi-

pliée chez elle sans que rien la pût lasser. Un discours entier, une histoire même ne suffirait pas à raconter toutes les peines qui l'ont assaillie depuis sa jeunesse : persécutions de ses proches, persécutions des étrangers, grands et petits, de ses amis, de ses ennemis, sans oublier les prêtres ; chaque épisode de ces douloureuses aventures fournirait à sa glorification un sujet inépuisable. Que dire aussi de ses privations volontaires, .des mortifications, des jeûnes, de la lutte de l'ûme contre la chair?

0 Les mots de sobriété, de frugalité dans les repas ne vous sont point applicables, ma pieuse et vénérée dame, lui dit-il; il faut en chercher d'autres, il faut élever son langage pour rendre la perfection idéale de votre vie. L'austérité de vos veilles sacrées, quelle expression la rendra? Vous avez dompté le sommeil pour la prière, comme vous avez dompté la faim pour l'abstinence, et il vous est devenu naturel de veiller comme aux autres de dormir S votre bienfaisance et votre charité, plus ardentes que les plus ardentes fournaises, ont porté votre renommée jusqu'au delà des mers. Retracer votre histoire serait ouvrir et déployer auxyeux tout un océan de merveilles-; je l'eusse essayé peut-être, si je n'avais ici un but plus utile encore et plus respectable : vous assister et vous guérir. »

Je laisserai de côté les développements qu'il consacre aux principales vertus d'Olympias pour me bor-

1. Ut enim aliis dormire naturale est, eodem modo tibi vigilare. Chrys., Epist. '2 ad Olymp.

2. Quanta, ci cuiicta haec" sigillatim consideranti , miraculorum maria se aperient? Chrys., ibid.

lier à un passage éminemment curieux, parce qu'il a trait au luxe des femmes clans la capitale de l'Orient, luxe insensé qui laissait bien en arrière les exlravagances de Rome et de tout l'Occident. — Or Olympias s'était toujours distinguée par sa tenue modeste et par son mépris de la parure, \'ertu très-louable assurément cliez une grande dame qui avait eu besoin, pour la pratiquer, de lutter non-seulement contre l'entraînement général, mais aussi contre les exemples de sa famille, tandis que cette même passion de la parure, unie à la coquetterie (qu'on me permette d'employer ce mot), avait envahi dans Constantinople les pauvres comme les riches et jusqu'aux vierges attachées au sanctuaire.

Les esprits superficiels, nous dit le moraliste dans un langage digne de lui, peuvent reléguer la modestie des femmes au' dernier rang de leur mérite ; moi je le place au premier. A considérer sérieusement les choses, on se convainc que cette vertu exige de celles qui la connaissent non moins d'élévation d'âme que de sagesse de conduite. Le Nouveau Testament n'a pas été seul à la prescrire lorsque l'apôtre Paul défend aux femmes même mariées les ornements d'argent, ainsi que les étoffes précieuses. L'Ancien Testament ne tient pas un autre langage, quoiqu'on n'y rencontre rien de semblable à cette divine philosophie qui nous régit maintenant, et que Dieu n'y conduise les hommes qu'à travers des ombres et des figures par le règlement de la société extérieure. Écoutez en effet avec quelle force le prophète Isaïe gourmande le luxe des femmes dans la société Israélite. « Voix du Seigneur contre

Iles filles de Slon ! s'écrie-t-il, emporté par une sainte I colère. Parce qu'elles se sont élevées avec orgueil, 'qu'elles ont marché la tête haute avec des regards pleins d'afleclation en faisant mouvoir les plis de leurs j robes, en cadençant leurs pas, le Seigneur rabaissera les filles de Sion. — La poussière remplacera tes par- Tunis, une corde te sera donnée pour ceinture, la i superbe parure de la tête tombera, et tu seras chauve là cause de tes œuvres M »

I Parcourant la série des ravages que cette maladie jde l'àme exerce sur toutes les classes de la société {byzantine, Chrysostome arrive aux religieuses, qui, :S0Us l'étoffe grossière de leurs vêtements, rivalisent de coquellerie avec les femmes du monde couvertes d'or et de soie. « Voyez, dit-il, celle vierge dont les vêtements respirent la mollesse et dont la tunique est lâche et traînante : par sa démarche, le son de sa voix, le mouvement de ses yeux, comme par ses ajustejments, elle présente un poison délétère en appelant les regards, en provoquant les passions, et creuse de lia sorte des abîmes sous les pieds des passants! Peutjon bien lui donner le nom de vierge, et ne seriez-vous pas plulôl tenté de la ranger au nombre des courtiisanes? Celles-ci même ne sont pas aussi dangereuses que celle-là -... »

1. Et Immiliabit Dominos dominatrices filias Sion, et denuc'abit iiiabitum carum, et aufcret gloriam vcstinienti eariim. Et erit tibi pro puavi odore piilvis, et pro zona funiciiio cingeris, et pro ornamento jcapitis tiii calvitium habobis prnpter opéra tua. Isaïe, m, 16, 17. I 2. Perniciosœ ac pcstifcrœ atquoin altam voraginem trahentes. — K'eque enim scorta taiitam illecebraln objiciunt, quantam istse, voluptatis pennas onmi ex parte explicantes. Glirys., Epist. 2.

428 JEAN CHUYSOSTOME

L'humilité dans les grandes actions était surtout h vertu d'OIympias, là du moins elle n'avait point d( rivale. Les récits précédents nous ont fait voir avec quelle magnanimité de cœur, quelle inébranlable fer meté, quelle hauteur de dédain, elle avait traité l'accu sation, les accusateurs et les bourreaux quand ell( avait été traduite devant le tribunal du préfet soui l'inculpation d'incendie. Cette audacieuse atteinte i l'honneur d'une telle femme avait appelé sur la coura geuse diaconesse l'admiration du monde chrétien, e la renommée avait proclamé ses hauts faits jusqu'au' extrémités de l'empire. Dans les églises fidèles : l'orthodoxie, il n'était question que de sa gloire et d ses trophées, c'étaient les termes dont on se servait Ce fut le bruit public qui informa d'abord Chrysostom de l'héroïsme de son amie, car, ainsi que nous l'avon dit, elle avait dédaigné de faire parade d'une conduit où elle ne voyait que le simple accomplissement d'u: devoir. Et lorsque Chrysostome voulut la féliciter e employant ces uîêmes mots de gloire et de trophées Olympias le réprimanda. «Que me parlez-vous de gloir et de trophées? lui avait-elle répondu, je suis ausi loin de tout cela que les morts le sont des vivants. — (( Quoi! reprit Chrysostome dans la lettre que noi analysons, vous n'avez pas érigé de trophées à l'inrK cence des persécutés ! vous n'avez pas remporté ! grande victoire et ceint la couronne qui fleurit jamais! Vous êtes, prétendez-vous, aussi loin de ci trophées que les morts le sont des vivants ; vos paroli ne me prouvent qu'une chose, c'est que vous savi fouler aux pieds tout sentiment d'orgueil; mais l'arèi

arrosée de votre sang a eu pour spectateur la terre entière. — Vous avez été chassée de votre maison et de votre patrie, séparée de vos amis et de vos proches, vous avez connu l'exil et goûté chaque jour les amertumes de la mort, non pas que l'homme éprouve réellement plusieurs morts ; mais vous les avez souffertes dans votre cœur, et sous l'étreinte des adversités présentes, comme dans l'attente de celles qui menaçaient, vous avez rendu grâce à Dieu, qui les autorisait dans sa sagesse... »

Il ajoute cette magnifique comparaison à l'appui de son raisonnement : « Songez, ma chère et vénérée dame, que l'a me humaine se fortifie dans la lutte par les épreuves mêmes qui l'ébranlent. Telle est la nature des afflictions : elles élèvent au-dessus de tous les maux ceux qui les supportent avec calme et générosité. Les arbres qui croissent à l'omhre manquent de vigueur et deviennent incapables de produire de bons fruits ; ceux qui sont exposés à tous les changements i de l'air, à tous les assauts des vents, à tous les rayons du soleil, sont pleins de force, se couronnent de feuilles et se couvrent de fruits, et ce sont les naufrages de la mer qui forment les marins... Dites-vous cela trèsfréquemment à vous-même, ma très-excellente Olympias, dites-le à ceux qui combattent avec vous ce magnifique combat. Loin de vous laisser décourager, Fanimez les pensées des autres; apprenez- leur à mépriser les vaines ombres, les fantômes de la nuit, les illusions, la boue qu'ils foulent, à ne pas tenir compte d'une fumée passagère, à ne pas regarder des toiles d'araignée comme de vrais obstacles, à passer

sans s'arrêter sur une herbe qui va tomber en pourriture, car les l)onheurs et les malbeurs d'ici-bas sontils autre chose que cela ?... »

Un instant Chrysostome put croire, il crut en effet que ses soins avaient réussi : les lettres d'Olympias indiquaient plus de calme et de résolution; elle affirmait qu'elle était guérie ou en train de se guérir. Chrysostome avait donc pris d'assaut \ comme il le disait avec un peu d'emphase, la citadelle de sa douleur; il n'était pourtant qu'à la première enceinte, et il lui restait bien des travaux à faire pour être maître de la place.

II. — En dehors des causes générales qui entraînaient Olympias dans cet abîme de la tristesse, il s'en trouvait une plus particulière, toute personnelle, leur séparation. Chrysostome y revient assez souvent et avec assez d'insistance pour nous montrer qu'à ses yeux cette cause était au nombre des principales. Aux premières, il oppose les remèdes généraux, qui consistent à raffermir la foi dans la providence divine, à fortiiîer l'àmc contre l'atteinte des choses contingentes qui ne sont après tout que des apparences et de la fumée, à prouver que le vrai bonheur est dans le contentement de soi-même ici-bas et dans l'attente d'une récompense éternelle là-haut, qu'au fond c'est le persécuteur qu'il faut plaindre, le persécuté qu'il faut envier. A la cause particulière, il oppose un seul

i. Nam si niœroris tyrannidcm superioribiis littcris siistulimus, ipsiusquc arceni cvertimus, tameii... Clirys., Epist, 3 ad Olymp.

emède, l'espoir ou plutôt l'assurance que leur sépaation va cesser. Lui aussi éprouve le même chagrin 'ie leur commune absence, il ne le cache pas à son [unie, et c'est un des moyens qu'il prend pour la consoler. Il lui conseille de méditer ses livres : là encore elle peut l'entendre et le voir; puis il lui écrira de longues lettres, il compose pour elle, ou du moins à intention, des traités qu'elle devra relire sans icesse et à haute voix, si ses forces le lui permettent. Ainsi il cherche à distraire du sentiment de sa souffrance, par une tendre et sainte sollicitude, la douce femme dont il a été le père spirituel, le guide, l'ami, |et dont il est le dernier et frêle soutien dans leur vie d'épreuves.

Il faut voir comment, dans une de ses lettres, la seconde, il aborde, sans hésitation comme sans voile, sa doctrine des amitiés spirituelles.

« Les malheurs publics, lui dit-il, ne sont pas la seule source de vos chagrins, je ne le sais que trop, ma chère et vénérée dame; notre séparation en est aussi une source amère. Bien que je ne sois qu'un brin d'herbe, je vous entends d'ici gémir et répéter à itout le monde : « Sa parole ne retentit plus à nos « oreilles; nousn'avonsplusle bonheur de recueillir ses « enseignements; nous sommes condamnés à mourir '( de faim, de cette faim dont parle le prophète Amos, la « faim de la céleste doctrine '. » — Querépondreà cela? Avant tout, je vous dirai, Olympias, que, si vous ne m'entendez plus de vos oreilles, vous pouvez converser

i. Liiiguam illam non audimus : non ea qua solebamus doctrina fruimur, vorum famé cocrcemur; quodque Deus Hebrtois quondam

avec mes livres, ce qui n'empêchera pas mes lettres, chaque fois que je trouverai un messager sûr. — Mais votre vœu de m'entendre ne peut-il pas être un jour accompli, et Dieu ne permettra-t-il pas que vous me revoyiez? Pourquoi ce doute? Non, non, ne doutez pas ; je sais que cela sera. Je vous rappellerai alors que cette promesse ne vous fut pas faite sans raison et comme pour vous calmer par de vaines paroles. Si le retard vous est pénible, songez qu'il ne sera pas perdu pour la récompense, pourvu qu'il ne vous arrache aucun murmure ^

(i Oui, c'estun rude combat, un combatqui réclame un cœur généreux et une inteUigence éclairée par la vraie philosophie, que d'avoir à supporter l'éloignement d'un être qui vous est cher. Qui parle ainsi? Celui qui sait aimer sincèrement et connaît la puissance de la charité comprend ce que je dis ; mais, pour ne pas nous égarer à la recherche de l'ami véritable, ce rare et précieux trésor, courons droit au bienheureux apôtre Paul : c'est lui qui nous dira la grandeur du combat et la force d'ûme nécessaire pour le soutenir. Paul avait comme dépouillé la chair et déposé la grossière enveloppe du corps; c'était en quelque sorte un pur esprit qui parcourait l'univers. Il semblait s'être atîranchi de toutes passions, imitant l'impassibilité des puissances surnaturelles et vivant

ininabatur,id nunc patimur, nempe non famem nec aquœ sitim, verum doctrinœ famem. Chrys., Epist. 2 ad Olymp.

1. Imo non fortasse, sed certo : cave dubites. Illud enim tibi in memoriam redigam, quod non temere hœc dixerim , nec te fallens ac circumscribens; verum quse nunc per litteras accipis, ea quoque de vivavoce exceptura es. Chrys., Epist. 2 ad Olymp.

ET L'IMPÉRATRICE EUDOXLE. 433

sur la terre comme s'il eût été déjà aux cieux. Les maux de ce monde, il les supportait aisément, et comme dans un corps étranger : prison et chaînes, expulsion et mauvais traitements, menaces et supplices, lapidation et submersion, tous les genres imaginables de tourments; mais que ce même homme, impassible devant la souffrance, se voie séparé d'une âme qui lui est chère, il en ressent un tel trouble, une telle douleur, qu'il s'éloigne aussitôt de la ville où n'est pas l'ami qu'il y venait chercher, — « Étant venu à Troade, « dans l'intérêt de l'Évangile du Christ, dit-il lui-même « aux frères de Gorinthe, quoique le Seigneur m'eût « ouvert les portes de cette ville, je n'ai pas eu l'esprit « en repos, parce que je n'avais pas trouvé là mon frère « Tite. Prenant donc congé d'eux, je suis parti pour « la Macédoine. »

« Qu'est-ce donc, ô Paul? Emprisonné dans les ceps, chargé de fers, lacéré de coups et tout couvert de sang, vous prêchez, vous baptisez, vous célébrez le divin mystère, et vous ne négligez rien pour sauvei un homme seul. Et lorsque vous arrivez à Troade, que vous voyez le champ préparé pour la bonne semence, que tout vous promet un travail aisé et une aire pleine de riches moissons, vous repoussez le gain que vous aviez déjà dans la main ! Et pourtant nul autre but ne vous conduisait à Troade, « y étant venu pour prêcher « rÉvangile. »— ■ Personne ne vous faisait opposition : « la porte m'avait été ouverte, » et vous partez aussitôt! « Oui, certes, me répond-il, car je suis subjugué par « le chagrin; l'absence de "Tite a jeté le trouble dans « mon esprit et l'abattement dans mon cœur, au point

434 JEAN GHRYSOSTOME

« que je suis forcé d'agir de la sorte K » Que le chagrin ait été la cause de ce départ, nous n'avons pas à le conjecturer, nous le savons d'une manière sûre, par le témoignage même de l'apôtre: «Je n'ai pas eu « l'esprit en repos; prenant donc congé d'eux, je suis (( parti. »

« Vous le voyez, Olympias, ce n'est pas sans un rude combat qu'on supporte l'absence d'un ami; c'est une amère et terrible épreuve qui demande une âme pleine de noblesse et d'énergie ^ Ce combat, vous le subissez maintenant. Souvenez-vous que plus il est rude, plus belle est la couronne et plus riche le prix; c'est là ce qui doit vous adoucir la peine du retard, et avec cela la certitude de la récompense. Oh ! sans doute, il ne suffit pas aux amis d'être unis par le lien des âmes. Là ne.se borne pas la consolation d'une amitié brisée. Ils réclament aussi la présence de l'ami, et s'ils en sont privés, c'est une grande partie de leur bonheur qui disparaît. Paul nous le dit encore. « Mes « frères, écrivait-il aux Macédoniens, privé de vous pour « un peu de temps, de corps et non de cœur, nous avons « désiré avec d'autant plus d'ardeur revoir votre visage, « et moi Paul, je l'ai voulu plus d'une fois: mais Satan « m'en a empêché '... C'est pourquoi, ne pouvant sup-

1. Magna enim me mœroris tyrannis invasit, Titique abscntift meum animum vehementer conturbavit, atque ita me fregit ac supe* ravit ut a me hoc ut facerem extorserit. Chrys., Epist. 2 ad Olymp.

2. Videsne quantum certamen sit amici digressum aequo ac placide animo ferre, quamque gravis et acerba haec res sit quamque sublimem ac strenuum animum desideret? Id., ibid.

3. Nos autem, fratres, orbati a vobis ad tempus horae aspectu, non corde, abundantius festinaviraus faciem vestram videre : ego quidem

(! porter plus longtemps cette absence, nous avons jugé ; (t bon de nous arrêter seul à Athènes, et nous vous avons '« envoyé Timolhée. » Quelle force dans chaque mot! , Comme elle y brille d'une vive lumière, la flamme de lia charité qui brûlait en lui! L'expression dont il se sert pour désigner sa peine n'implique pas seulement ; l'idée d'éloignement, de violence ou d'abandon, mais 'l'état d'un père à qui ses enfants ont été enlevés : telle jetait l'affection de l'apôtre.

« Il semble dire aux amis dont il s'est séparé: J'aurais cru que ce serait une consolation de vous être uni par l'âme, de vous conserver dans mon cœur, de vous avoir vus naguère; mais non, cela ne suffit pas, rien de tout cela ne dissipe mon chagrin. — Mais que voulez-vous donc? dites-le ; que désirez-vous avec tant de violence? — Le bonheur même de les voir, u Nous « avons ardemment souhaité de voir votre visage. » — Que signifie cela, ô grand et sublime apôtre? Vous pour qui le monde est crucifié et qui êtes crucifié au monde, qui vous êtes dépouillé de toutes les affections charnelles, vous qui n'êtes plus en quelque sorte un être corporel, avez-vous à ce point subi l'esclavage de l'amour, que vous dépendiez de ce corps de boue, de ce peu de terre, de ce qui tombe sous les sens ? — Oui, répond-il, je ne m'en défends pas, je n'en rougis pas, je m'en glorifie plutôt, car c'est la charité, mère de tous les biens, qui déborde ainsi de mon âme^ La présence corporelle de ses enfants ne suffit pas même

Paulus semel et iterum; sed impedivit nos Satanas.Paul., I Thess.^u.

1. Siccine te captivum caritas tenuit, ut in luteam ac terrenam

atque in sensum cadentem carnem provolutus sis? Maxime, inquit.

à son désir, il faut surtout qu'il contemple leur visage. (( Nous désirons ardemment revoir votre visage. » Quelle élrange envie, je vous le demande! Quoi! bien réellement vous désirez revoir leur visage? — Et beaucoup, répond-il, car c'est là que se manifeste la personne. Une âme liée d'affection à une autre âme ne sait rien exprimer, rien entendre par elle-même : par la présence corporelle, je puis entendre ceux qui me sont cbers, et je puis leur parler. Voilà pourquoi je désire contempler votre visage : là est la langue interprète de nos pensées, l'oreille qui vous portera mes discours, les yeux où se peignent les plus intimes mouvements du cœur. C'est ainsi seulement qu'il nous est permis de converser pleinement avec une âme bienaimée^

« Persuadez-vous bien, Olympias, que vous me reverrez, et que vous serez affranchie de cette séparation qui aura même produit pour vous des fruits de miséricorde. Montrez-moi votre affection en accordant à mes lettres le môme pouvoir qu'à ma parole, et vous me l'aurez montrée avec certitude, si j'apprends que ces lettres vous ont fait tout le bien que je désire, et quel bien? c'est que votre âme rentre dans le calme et la oie dont vous jouissiez quand j'étais près de vous ; ce era pour moi une grande consolation dans l'affreuse

nec id dicere me pudet, imo etiara eo nomine glorior. Cbrys., Epist. ti ad Olymp.

1, Propterea faciem vestrain intueri aveo, in qua lingua est, qu» vocem emittit, animique sensus enuntiat et auris quœ verba excipit, et oculi qui aniini motus pingunt. Etenim adamatœ animae consortio melius per illa frui licet. Id., ibid.

solitude qui m'entoure. Si vous avez à cœur de m'inspirer un peu plus de courage (or je sais que c'est là votre vœu le plus cher), faites-moi savoir que vous avez dissipé tous vos chagrins. C'est ainsi que vous payerez de retour mon dévouement et mon amitié. Vous n'ignorez pas, vous savez, à n'en pas douter, le bien que vous me ferez, et à quel point mon cœur sera réconforté, si je reçois par vos lettres la certitude que votre tristesse s'est évanouie ^ »

Sous l'empire de ces douces et fermes consolations, l'âme d'Olympias se rasséréna, pour quelque temps du moins; elle voulut vivre et revint à la vie. Nous la verrons reparaître plus tard, et dans des circonstances plus douloureuses encore, car la source de ses larmes ne devait pas tarir.

Cependant les lettres se multipliaient, et les visites affluaient de toutes les parties de l'Orient à Gueuse. Les provinces limotrophes de l'Arménie envoyaient nombre de visiteurs qui se hasardaient dans la montagne dès que les chemins paraissaient libres. On y voyait des laïques à qui il était indifférent de déplaire

1. Non enini te fugit, non, inquam, profecto te fugit quantopere, si hoc praestitcris de coque nos pcr litteras certiores feceris, animum nostrum recreatura sis. Chrys., Epist. 2 ad Olymp.

aux gouverneurs, des prêtres qui se dérobaient à la surveillance de leurs supérieurs scliismatiques, des troupes de moines assurés de la tolérance de leurs abbés, et quelques évêques qui mettaient la conscience et le devoir au-dessus des faveurs de cour. 11 y eut même de pieuses femmes, etparmi elles de très-grandes dames, qui projetaient une visite dans son désert dès que le printemps serait revenu ; mais il le leur défendit en prétextant la fatigue du voyage et les périls de la route. Le patriarche scbismatique de Syrie, Porphyre, écrivait avec colère à son complice de Constantinople : « Tout Antioche est à Gueuse.» Il eût été plus exact de dire: Tout ce qu'il y a d'honnête dans les clergés de l'extrême Orient consulte notre ennemi ouvertement ou secrètement; Ghrysostome est plus que jamais l'oracle de l'Église. C'était à qui lui enverrait, pour sa santé, des remèdes qu'on savait bons contre l'âpre froid du Taurus.U avait reçu entre autres d'une noble matrone, nommée Syncletium, un cordial qui en trois jours avait fait disparaître ses faiblesses d'estomac, et le comte Théophile, qui en avait la recette, tenait ce remède à sa disposition et à celle d'Olympias '. Sa correspondance d'ailleurs était assez suivie avec ce bon médecin Hymnétiusdont il avait fait connaissance à Césarée. Il lui parvenait aussi de fortes sommes d'argent, quoique ces envois lui déplussent, et cet argent était distribué aussitôt aux pauvres de l'Arménie, ou employé aux entreprises de propagande dont nous allons parler. Les autres étaient à sa charité comme il

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