‹ St Léon le GrandChapitre 7 sur 123 · Luc, XI · texte numérisé non relu

Luc, XI

Ils le savent bien, ceux qui, voyant l'insuffisance des moyens violents, cherchent à susciter sournoisement les schismes parmi les catholiques. Or, si l'Église, au sens propre du mot, n'a jamais été divisée, ceux qui prétendaient en faire partie l'étaient profondément au temps de saint Léon; les sectes se multipliaient, elles grandissaient de jour en jour en puissance et en audace, et c'est merveille que le gouvernement d'un homme ait pu non seulement résister victorieusement à ce flot toujours montant, mais rétablir autant qu'il l'a fait la paix et l'unité dans le monde chrétien.

(( Il n'y a pas un pape, dit le R. P. Grisar l, avant Léon le Grand, et pas un depuis lui jusqu^à Grégoire le Grand, à qui il ait été donné par les circonstances d'exercer une action aussi décisive et aussi durable sur la marche des affaires de l'Église et de l'Empire. .... Il maintint vivante, d'une manière providentielle, la conscience de l'unité ecclésiastique. »

Cette belle unité, absolument unique dans riiistoire du monde, enviée par les sectes rivales et constamment attaquée par les ennemis du nom chrétien, est une des plus grandes forces du catholicisme. Saint Léon l'a affirmée une fois de plus, il l'a maintenue vigoureusement à travers les plus grands dangers, et il a conservé intactes les antiques traditions dont l'Église s'inspire encore aujourd'hui, au milieu de ces luttes perpétuelles qui ne l'étonnent pas, puisqu'elles lui ont été prédites, il y a dix-huit siècles, par son divin fondateur.

I. Hist. de Rome et des papes, trad. par E.-G. LedoS; t. I (Paris, 1906). p. 321.

SAINT LEON PAPE. SA PREDICATION. SES PRE- MIERES MESURES CONTRE LES HERETIQUES ET DANS LA DISCIPLINE DE l'ÉGLISE,

De tous les personnages auxquels la voix des siècles a décerné le nom de grand, aucun ne devait mieux le mériter que le pape Léon P^^. Esprit pratique autant qu'élevé, doué d'une vue rapide et sûre des hommes et des événements, il était de plus admirablement préparé à sa tâche par la part qu'il avait déjà prise au gouvernement de l'Église. Il connaissait son état, ses besoins, ses ennemis. Aussi, bien que nous manquions de renseignements certains sur les premiers temps de son pontificat, pouvons-nous dire sans hésiter que sa généreuse activité sut pourvoir tout de suite au plus pressé.

Il s'entoura sans doute de conseillers bien choisis, capables de remplir auprès de lui l'office qu'il avait rempli lui-même auprès de ses prédécesseurs; et

I. Ce titre pourtant ne paraît lui avoir e'té donne', au moins de façon habituelle, que bien longtemps après sa mort, et l'on ne le trouve guère dans les auteurs anciens.

parmi eux, personne ne méritait mieux la confiance du nouveau pape que saint Prosper d'Aquitaine, que sa piété, sa grande doctrine et une certaine conformité de caractère devaient rendre cher à saint Léon. Ils s'étaient connus, croit-on, le jour où Prosper était venu à Rome pour v défendre saint Augustin contre ses ennemis devant le pape Célestin. Il avait une connaissance approfondie des hérésies de son temps, comme le montrent l'histoire de sa vie et ses écrits, surtout son poème Des ingrats, dirigé contre les semi-pélagiens, qui ne voulaient pas reconnaître la nécessité de la grâce divine^. Personne mieux que lui n'était donc capable de seconder le souverain pontife dans sa tâche difficile, comme personne n'était mieux en état de nous laisser un compte rendu fidèle des grands événements contemporains. Il Ta fait sous forme d'une chronique très claire et très concise, dont la seconde moitié est une des meilleures sources de l'histoire de son siècle ; mais la sûreté de ses informations, la justesse de son esprit et son talent d'écrivain peuvent faire regretter qu'il n'ait pas eu l'idée de composer une véritable vie de saint Léon, qui serait aujourd'hui d'un prix inestimable : il aurait pu nous dire tout ce que la modestie du grand pape a laissé de côté dans ses propres écrits, sur sa naissance, ses premières années, son caractère, les habitudes de sa vie privée; il nous eût

T. Les pélagieus proprement dits avaient e'të condamnés par les conciles de 3Iilève en 4i6j de Cartilage en 418. puis parle concile œciime'nique d'Ephèse en 43i. Mais le moine Jean Cassien, qui avait e'te' un des principaux adversaires de saint Augustin dans les controverses sur la grâce, sut ressusciter un pe'lagianisme mitigé', connu sous le nom de semi-pélagianisme, qui persista longtemps encore.

peut-être laissé un Léo7i P' intime (comme on dit aujourd'hui^ qui eût été fort attachant, et que nous ne pouvons plus guère que soupçonner à présent. Mais nous trouvons assez de sujets d'admiration dans les grandes actions de cette belle vie, si bien remplie que l'on est tenté de se demander si les petits côtés ordinaires de la vie humaine ont jamais pu y trouver place.

La prédication fut bien certainement une des occupations auxquelles il réserva une bonne part de son activité et de son temps. Loin de s'en dispenser, il la regardait comme un devoir, ainsi qu'il nous le dit lui-même à plusieurs reprises i; et l'on ne s'explique guère comment Sozomène a pu écrire que les papes ne prêchaient pas devant le peuple ~. Saint Léon aimait à parler au peuple, et il savait admirablement lui parler, comme le prouve la belle collection de sermons qu'il nous a laissée. Il y sait parfaitement concilier le ton familier qui convient aux homélies avec la grandeur des sujets dont il entretenait ses auditeurs. Quoique ces discours soient d'ordinaire assez courts, il s'entend merveilleusement à y mettre tout en œuvre pour frapper les esprits, pour émouvoir les cœurs et pour élever les âmes : l'appel aux nobles

1 , « Tamen, ut nihil vobis nostri desit officii, loqui de eadem [festi vitale] quod Dominus donaverit audebo. » {Senn. XXIII, in Epiphaniae sollennilate III, ci.) — « Non est tamen liberura sacerdoti in tanto divinae raisericordiaesacramento fidelis popuii auribus subtrahere sermonis officium. » {Serrn. LXII, de passione DominiXl. c. i.) — Vov. encore Serin. LVIII, i; LXXII, I.

2.Bist. eccL, 1. VII. c. xix. Voy. la Dissertatio P de Quesnel, avec les notes desBallerini, dans leur éd. de saint Léon, t. II, coi. 417 et siiiv.

sentiments, le raisonnement, l'histoire religieuse et le dogme y sont mélangés avec une habileté qui parait sans art, mais qui laisse l'impression d'une œuvre vraie, belle, complète et digne d'inspirer toute confiance, parce qu'on la sent fondée solidement sur l'Écriture sainte, dont elle invoque souvent le témoignage, et dont elle garde toute la grandeur, toute la grâce et tout le parfum. On en peut juger par cette petite homélie, qui a été prêchée à l'occasion de la fête de Noël :

(( C'est en ce jour, mes bien-aimés, que notre Sauveur est né : réjouissons-nous donc. Car la tristesse n'a pas de raison d'être, le jour où l'on célèbre la naissance de la vie, la fin de la crainte de la mort, et la joie de l'éternité qui nous est promise. Personne n'est exclu de la joie de cette fête, car la cause en est commune à tous : comme >'otre-Seigneur, le vainqueur du péché et de la mort, n'a trouvé personne exempt de faute, il est venu pour sauver tous les hommes. Que le juste triomphe, parce que sa récompense est proche. Que le pécheur se réjouisse , parce que le pardon lui est offert. Que le gentil prenne courage, parce qu'il est appelé à la vie. Car, lorsque les temps furent accomplis, selon les desseins impénétrables de la Providence, le fils de Dieu s'est uni à la nature humaine pour la réconcilier avec son créateur, afin que le démon, inventeur de la mort, fût vaincu à son tour par la nature même qu'il avait vaincue le premier. Et cette lutte, engagée pour nous, a été soutenue avec une singulière et bien remarquable égalité, puisque le Dieu tout-puissant n'a pas attaqué cet ennemi cruel avec tout l'éclat de sa majesté, mais dans l'humilité de notre condi-

tion, lui opposant une nature semblable à la nôtre, mortelle comme elle, mais exempte de péché. Car on ne peut appliquer à la naissance de Jésus-Christ ce qui a été dit de tous les hommes : Personne n'est exempt de souillure, pas même l'enfant qui n'a encore çécu qu'un jour sur la terre^. En effet, cette naissance admirable fut préservée de la concupiscence de la chair, et elle échappe à la loi du péché.

« Une vierge de la maison royale de David est choisie pour être la mère du Seigneur, et elle conçoit en esprit, avant de le concevoir dans son corps, cet enfant à la fois divin et humain. Et de peur que, dans son ignorance des desseins de Dieu, elle ne soit étonnée par leurs effets merveilleux, un ange vient s'entretenir avec elle pour l'avertir de l'opération du Saint-Esprit. Elle sait qu'elle ne perdra rien de sa pureté en devenant la mère de Dieu. Comment refuserait-elle de croire à cette conception extraordinaire, quand elle lui est annoncée de la part du Très-Haut? D'ailleurs le témoignage d'un autre miracle vient d'avance confirmer sa foi : Elisabeth obtient une fécondité qu'elle ne pouvait plus espérer, et celui qui l'accorde à une femme stérile montre par la qu'il a. le pouvoir de la donner même à une vierge.

« Ainsi donc le Verbe de Dieu, Dieu lui-même et fils de Dieu, qui était en Dieu dès le commencement, par qui tout a été créé et sans lequel rien n'a été créé, s'est fait homme pour délivrer l'homme de la mort éternelle : pour cela, il s'est abaissé jusqu'à notre humilité, mais sans diminuer sa majesté; de-

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