Opusc. LV
5. Ce qui suit est surtout emprunté aux opuscules XIV : de ordine eremitarum, et facultatibus eremi Fonte- Avellani, et XV : de suæ congrégations institulis, ad Stephanum monachum.
LE PRIEUR DE FONTE- AVELLANA
risation h une discipline plus sévère et h des observances de surérogation. Ordinairement chaque religieux occupait une cellule, mais on en voyait aussi deux dans une même cellule. La psalmodie, l’oraison, la lecture faisaient le fond de leur vie, vie austère à en juger par les règlements concernant le jeûne qui était, à quelques exceptions près, perpétuel.
Du i4 septembre, en effet, jusqu’à Pâques il y avait cinq jours de jeûne par semaine, de l’octave de Pâques à la Pentecôte quatre, de l’octave de la Pentecôte à la fête de Saint Jean-Baptiste cinq, et de cette dernière fête au i4 septembre quatre. En outre, durant les deux carêmes qui précédaient les fêtes de Noël et de Pâques, le jeûne devenait quotidien, sauf le dimanche et les l’êtes de Saint-André, de Saint Benoît et de l’Annonciation. Les veilles de Noël et de Pâques on se contentait de pain, d’eau et de sel. Toutefois, si dans ces temps se présentait quelque fête de douze leçons, ce qui à cette époque était rare, le prieur pouvait adoucir le régime en ajoutant quelque chose de plus à 1 ordinaire. Outre les vigdes de Noël et de Pâques, celles de 1 Épiphanie, de Saint-Marc, des Rogations, de la Pentecôte, de Saint-Jean-Baptiste et de toutes les fêtes des Apôtres étaient aussi des jeûnes réguliers. Durant les octaves de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, le jeûne était supprimé, sauf exceptions poulies vaillants. Les dimanches et jeudis des temps ordinaires, c’est-à-dire les jours où l’on ne jeûnait pas, les religieux faisaient deux repas et cuisaient eux-mêmes sans apprêt, dans leurs cellules, les légumes, cpii en composaient le menu. Les jours de jeûne, un seul mets cuit suffisait.
SAINT PIERRE DAMIEN
Pendant quelque temps, tous à Fonte-Avellanar même les laïques et les étrangers s’étaient abstenus de boire du vin. On le réservait pour le Saint- Sacrifice et pour les malades. Mais en présence des infirmités croissantes, Damien jugea prudent de relâcher un peu l’observance sur ce point. Il en permit l’usage modéré à ceux qui souffraient réellement de cette privation. Cependant l’eau seule était tolérée durant les deux principaux carêmes, où l’on s’abstenait aussi de poisson. Par indulgence on permettait l’usage de la viande aux malades.
Les domestiques avaient un régime un peu à part, mais qui ne se différenciait guère de celui des moines. Ils jeûnaient en temps ordinaire trois jours chaque semaine et quatre jours durant les deux grands carêmes.
Suivantla règle de Saint-Benoît, observée à Fonte- Avellana pour l’ensemble, ainsi que nous l’avons dit, les religieux envoyés en mission et qui espéraient rentrer le jour même ou le lendemain ne devaient pas manger au dehors et devaient revenir à jeun comme ils étaient partis. On le voit, le jeûne occupait une place de choix dans les constitutions de Damien, qui avait fait sienne la devise des anciens ermites : Sede in ce/la tua, et reline linguarn tuam, et ventrem , et salvus eris. Ne quitte pas ta cellule, retiens ta langue et ton ventre, et tu seras sauvé1.
Cette frugalité dans la nourriture n’excluait pas les autres mortifications corporelles ni les autres pratiques communes à tous les monastères. Été
i. Opusc, XV, cap. vi.
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comme hiver, les religieux marchaient nu-pieds dans leurs cellules, sauf le cas d’infirmité. Ils avaient une dévotion particulière aux génuflexions répétées, priaient les bras en croix, se frappaient la poitrine à la façon de saint Jérôme, prenaient de fréquentes et rudes disciplines en leur particulier et, le vendredi, se la donnaient l’un à l’autre en plein chapitre.
Déjà au siècle précédent, Réginon de Prüm avait imposé dans son monastère qu’on se fouetterait même jusqu’au sang pour acquitter les pénitences méritées par les péchés. L’abbé Guy de Pomposa, dont nous avons parlé plus haut, et saint Poppon, mort en io48 abbé de Stavelot, connaissaient aussi ee genre d’expiation. Ce qui y donna naissance, ce fut sans doute la pensée de suppléer aux pénitences tarifées par les livres pénitentiels et qui ne pouvaient être acquittées faute de temps. Comment, en effet, un homme déjà avancé en âge, qui avait sur la conscience plusieurs homicides dont chacun était taxé par la discipline alors en vigueur d’une pénitence d’un certain nombre d’années, aurait-il pu jamais satisfaire pleinement à ses crimes ? On imagina de racheter par la récitation de psautiers accompagnés de disciplines les années qu’on ne pouvait matériellement expier. On convint que trois mille coups équivaudraient à un an de pénitence et, comme on se donnait mille coups pendant dix psaumes, le psautier entier de cent cinquante psaumes équivalait à cinq ans de pénitence.
Pierre Damien ne fut donc pas, comme on l’a répété, l’instigateur de celle pratique des flagellations corporelles devenue si générale dans la suite des siècles et toujours si régulièrement observée
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partout dans les cloîtres, niais il s’appliqua à la répandre.
En dehors de ses ermitages, il réussit à l’introduire dans d’autres maisons religieuses et en particulier au Mont-Cassin. Mais plusieurs, et notamment le cardinal Etienne, ancien religieux de cette dernière abbaye, prétendirent qu’il valait beaucoup mieux macérer son corps par le jeûne et qu’il était indécent de se dépouiller et de s’exposer tout nu aux regards d’une communauté. Le résultat de leurs critiques fut la suppression de la discipline au Mont- Cassin . En ayant été informé, Damien écrivit aux religieux pour les engager à la reprendre. Il appuyait ses raisons de l’exemple d’une multitude de villes et de villages, qui l’avaient adoptée avec joie. A son avis, la honte que les moines éprouvent de leur nudité, en présence de leurs frères, leur est inspirée uniquement par l’ennemi de tout bien. Il n’y a rien de déshonnête à se dépouiller de ses vêtements en union avec le Christ, avec saint Paul et tant d’autres martyrs, qui ont subi la flagellation; tout au contraire, cet acte est très salutaire à l’âme. En expiant leurs fautes par des coups de verges, les moines préviennent les châtiments que Dieu tenait en réserve. Le principal adversaire de ces flagellations, le cardinal Etienne, étant mort subitement peu après avoir porté la défense de les continuer, Damien, tout en rendant hommage aux vertus du défunt, ne craignit pas d’insinuer que sa mort pouvait bien être une punition ’. Ses objurgagations furent écoutées et on revint au Mont-Cassin à la pratique de la discipline. De là, elle se répan-
i. Opusc. XL1IL.
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dit dans les nombreux monastères dépendant de la fameuse abbaye.
Plusieurs membres du clergé de Florence avaient aussi blâmé ce nouveau genre de pénitence comme contraire et préjudiciable à la tradition en matière de peines canoniques. Damien répondit à leurs plaintes en les justifiant à nouveau par les exemples du Christ flagellé par les Juifs, de saint Paul, des apôtres, des martyrs soumis au supplice des verges. Une pénitence, que Dieu a souvent laissé souflrir à ses serviteurs, ne peut, acceptée volontairement, que lui être agréable. Sans doute les saints ne se sont pas fouettés de leurs propres mains, ils ont reçu les coups de fouet ou de verge de la main des autres, mais, à défaut de bourreaux pour nous torturer, nous devons imiter volontairement toutes les souffrances du Christ et, de même qu’on ne saurait blâmer celui qui jeûne volontairement en dehors des temps fixés par l’Eglise, de même on ne saurait nier que celui qui se flagelle par dévotion ne fasse une action agréable à Dieu. Et certainement le moine qui châtie sa chair punit par là ses voluptés passées et rachète les pénitences qu’elleslui avaient méritées. Comment oser prétendre que ce nouvel usage nuit à la discipline canonique ? Mais alors le vénérable Bède a eu tort de conseiller h certains pénitents de porter des ceintures de fer, mais les saints Pères ont violé les canons en pratiquant des pénitences, qui ne sont pas ordonnées par les livres pénitentiels ? En outre, on concède que les laïques puissent par des aumônes racheter de trop longues pénitences, et cette compensation n’est cependant pas prévue par les Canons. Comment donc peut-on interdire aux moines, qui auraient pu mériter de
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longues expiations et qui ne peuvent les compenser par des aumônes, d’y suppléer par des mortifications volontaires1?
Cependant, dans ses monastères, une ferveur indiscrète fit commettre à quelques religieux des excès, qui ruinèrent leur santé et écartèrent du désert des postulants effrayés au récit de pareilles pénitences. La biogi'aphie, que Damien écrivit de saint Dominique l’Encuirassé, nous montre par l’exemple de ce disciple jusqu’où pouvait aller le zèle pour les flagellations. Dominique apprit que son prieur avait dit de lui qu il avait récité une fois neuf psautiers en se donnant la discipline. Il en fut lui-même étonné et voulut en recommencer l’expérience afin de constater si Damien n’avait pas exagéré. Un mercredi donc il se dépouilla de ses habits et prit des verges des deux mains. Il ne cessa pas de se flageller toute la nuit en récitant des psaumes. Le lendemain il s’aperçut qu’il avait atteint le total de douze psautiers et l’avait même dépassé \ Quelques années avant sa mort, il redoubla encore ses austérités et inventa un nouveau genre de supplice. Les verges ne lui suffisant plus, il s’accoutuma à se frapper avec des lanières de cuir. Lorsqu’il sortaitdu monastère, il emportait toujours avec lui son fouet de lanières afin de nejamais perdre le bénéfice de ses flagellations. Et, si la décence ne lui permettait pas de se dépouiller, il ne se frappait pas moins avec rage sur les jambes, les cuisses et la tète3. Finalement, afin de se donner un plus grand nombre de coups, il se contentait de re-